ENQUÊTE ORDONNÉE PAR LE ROI
« Ceux de Mérindol cependant, » continue de Bèze, « sans se préparer à aucune résistance, hommes , femmes , enfants, maîtres et serviteurs, n'attendant que d'être menés comme brebis à la boucherie , criaient à Dieu , lequel toucha tellement le cœur du roi que , ayant ouï le bruit de cette affaire , au lieu de le trouver bon, il manda lettres au sieur de Langey, son lieutenant pour lors au pays de Piémont , de s'enquérir diligemment et au vrai de tout ce fait. »
Guillaume du Bellay, sieur de Langey, « trouva par d'exactes informations , » raconte de Thou , « que ceux qu'on appelle Vaudois étaient des gens qui , depuis environ trois siècles , avaient reçu de quelques seigneurs des terres en friche , à condition de payer certains droits à ceux qui en étaient les maîtres ; que , par un travail infatigable et une culture continuelle , ils les avaient rendues fertiles en blé et propres à nourrir des troupeaux ; qu'ils savaient souffrir avec patience et le travail et la nécessité ; qu'ils abhorraient les querelles et les procès ; qu'ils étaient doux à l'égard des pauvres ; qu'ils payaient avec beaucoup d'exactitude et de fidélité les tributs au roi et les droits à leur seigneur; que leurs prières continuelles et l'innocence de leurs mœurs faisaient voir assez qu'ils honoraient Dieu sincè-
rement; mais qu'on les voyait rarement dans les temples , excepté lorsqu'ils étaient obligés par leurs affaires d'aller aux places voisines de leur demeure; qu'étant à l'église , ils ne fléchissaient point les genoux devant les images de Dieu ou des saints , et ne leur présentaient ni chandelles ni d'autres offrandes ; qu'ils ne priaient point des prêtres de célébrer des messes pour eux ou pour l'âme de leurs parents trépassés ; qu'ils ne faisaient point le signe de la croix sur leur front , selon l'usage ordinaire , et qu'ils ne prenaient point d'eau bénite quand ils entendaient le tonnerre ; qu'ils ne faisaient point de pèlerinages ; qu'ils ne se découvraient point la tête quand ils rencontraient une croix dans leur chemin ; que leur liturgie était en langue vulgaire et n'était point conforme à l'usage romain ; enfin , qu'ils ne rendaient aucun honneur au pape et aux évêques , mais qu'ils choisissaient quelques-uns d'entre eux pour leur servir de pasteurs et de ministres. »
LETTRES DE GRACE CONDITIONNELLES DU ROI. CON- FESSION DE FOI ET REQUÊTE DES VAUDOIS ADRES- SÉES AU PARLEMENT ( I 5 4 I ) .
François Ier , ayant reçu l'enquête de son lieutenant et la copie de l'arrêt qu'il lui avait demandée, publia, le 8 février 1 5 4 1 , des lettres patentes adressées au parlement de Provence (1). Elles étaient conçues dans le même esprit que l'édit de Coucy du 15 juillet 1535 et des lettres patentes du 31 mai 1536 déjà citées. Elles faisaient « grâce , pardon et rémission » aux Vaudois , pourvu que dans trois mois ils fissent « abjuration et
(1) Insérées in extenso dans Crespin , fol. 14$ et 146, et dans L. Frossard , p, 93-96.
renonciation solennelle » de leurs erreurs; elles donnaient à cette fin pouvoir au Parlement de faire comparaître devant lui, mais « en pleine sûreté, » tel nombre de Vaudois qu'il jugerait nécessaire , et , au cas où ces derniers refuseraient de se présenter, d'en « faire telle punition qu'il verrait au cas appartenir. »
Les Vaudois ayant continué leurs assemblées religieuses nonobstant ces lettres, le roi, avant la fin des trois mois de délai qu'il leur avait fixés pour abjurer, leur donna l'ordre de les cesser et de ne pas se réunir au delà de vingt personnes. Il écrivit en même temps au comte de Tende, son gouverneur, et au Parlement, de leur « courir sus comme à ses ennemis, » en cas de désobéissance.
Il faut dire que les lettres de grâce du 8 février avaient été tenues secrètes par le Parlement , « jusqu'à ce qu'enfin , » dit de Bèze , « par importunité et après plusieurs requêtes, le Parlement en fit la publication, ajoutant que tous ceux, tant hommes, femmes, qu'enfants qui seraient soupçonnés d'être luthériens , eussent à se représenter par-devers ladite Cour.... Ceux-là de Mérindol, sur cela, ayant remontré par requête quel travail et coût ce serait de venir tous en personne , obtinrent qu'ils feraient cela par procureur; et de fait, huit jours après, François Chaix et Guillaume Armand, faisant foi de leur procuration, comparurent, requérant qu'on leur fît voir de leurs erreurs et hérésies, pour, après en être convaincus par la Parole de Dieu , les abjurer selon l'intention du roi. »
De Bèze fait observer, à ce propos, que les Vaudois n'avaient jamais pu obtenir « copie ni double d'aucun acte ni procédures faites contre eux; même avaient été défenses faites à tous greffiers, notaires, sergents et tous officiers de ne reconnaître aucun acte, opposition
ou protestation , ni de leur expédier doubles de leurs exécutions ; de sorte qu'ils furent contraints d'avoir recours au roi , lequel commanda leur être baillé le double de toutes les procédures, avec mandement à tous notaires et d'officiers d'exécuter tous actes, nonobstant l'arrêt de la Cour donné au contraire , lequel en cet endroit était révoqué. »
Pour en revenir aux deux députés vaudois , Chassanée les prit à part , et , en présence des gens du roi seulement, il s'efforça de leur faire comprendre que leurs erreurs étaient manifestes , et les engagea à les reconnaître pour que les juges ne fussent pas contraints de les traiter avec plus de rigueur qu'ils ne le voudraient ; mais Chaix et Armand ayant persisté à demander qu'on leur prouvât par les Ecritures en quoi ils erraient, le président les autorisa à présenter par écrit au Parlement les articles de leur croyance.
En conséquence , les Vaudois firent rédiger par un notaire de Mallemort une supplique , accompagnée d'une brève confession de leur foi (i), qu'ils adressèrent au Parlement. Les deux pièces étaient datées de Mérindol, 6 avril 1 5 4 1 . Peu après, ils envoyèrent également .leur confession de foi , mais dans des termes plus amples (2), aux syndics d'Avignon, à l'évêque de
(1) Insérée tout au long dans Crespin, fol. 146 et 147; De Bèze, t. I, p. 2j et 26 ; Papon , t. IV, p. 98-110; Frossard, p. 101-105. Quant à la supplique, elle est donnée en entier par Crespin et Papon , résumée par de Bèze , et , avec quelques lacunes , par Frossard , qui , quoi qu'il dise , a eu une copie imparfaite sous les yeux.
(2) Cette confession, en termes plus amples, se trouve seulement, croyonsnous, dans Y Histoire mémorable de la persécution et saccagemet du peuple de Mérindol et Cabrières et autres circovoisins, appelé^ Vaudois, M.D.LVI, in-16, p. 53-72 , extraite de l'édition de Crespin, publiée cette même année. Henri Pantaléon {Martyrum historia, Bâle, 1563, in-fol., p. 130-136) l'a traduite en latin, et Léger {Histoire générale des Eglises évangéliques des Vallées du Piémont ou vaudoises, Leyde, 1669, in-fol., p. 107 et 108) en donne une analyse.
Cavaillon qui les en avait requis , à l'éveque de Carpentras , le célèbre Jacques de Sadolet , au Parlement de Grenoble, aux princes protestants d'Allemagne et à d'autres. Plus tard, ils adressèrent aussi à François Ier une confession de foi (i), en le suppliant, dit Sleidan, de ne pas croire autre chose que ce qu'elle disait si on lui avait fait d'autres rapports, et s'offrant à prouver, dans le cas où on leur donnerait audience, que ces rapports étaient faux. Le roi se fit lire la confession vaudoise par Pierre du Châtel , évêque de Tulle (2), son lecteur ordinaire, et n'y trouva rien à reprendre, si bien que ceux qui assistaient à la lecture, ayant été interpellés par François Ier sur les points du document qu'ils trouvaient erronés , n'osèrent ouvrir la bouche pour y contredire. Le roi, néanmoins, chargea Du Châtel de l'examiner ; mais nous ignorons le sentiment qu'émit le prélat.