DÉCLARATIONS DES VAUDOIS AU PARLEMENT ( I
Mais revenons aux rapports des Vaudois de Mérindol avec le Parlement. Dans la supplique qu'ils lui adressèrent conjointement avec leur confession de foi , ils énumèrent les persécutions diverses qu'ils ont eu à subir , font remarquer que le chancelier de France , Guillaume Poyet, et le Parlement refusèrent d'envoyer des commissaires chez eux pour s'enquérir de leur vie , de leurs mœurs et de leur foi, et ils se disculpent des accusations dont ils ont été l'objet. Ainsi , ils n'ont point désobéi à la justice pour avoir refusé de comparaître devant le Parlement , puisque tous ceux qui se sont rendus à Aix n'en sont point revenus et ont été condamnés au feu, à la prison, au bannissement ou à la confiscation de leurs biens , sans qu'il leur ait été permis de se faire défendre par des avocats ou de se défendre eux-mêmes ; ils n'ont jamais enlevé des prisonniers des mains des officiers de la Cour; ils ne se sont point retirés dans des villes fortes ou des châteaux , lorsqu'on est venu pour se saisir d'eux ou qu'ils ont appris qu'on s'apprêtait à raser leur village et à les brûler tout vifs ; mais ils se sont simplement enfuis dans des cavernes, des rochers et des bois pour se soustraire à une mort inévitable; ils n'ont jamais eu chez eux de gens d'armes , de lansquenets et de soldats piémontais. En terminant, ils supplient le Parlement de donner des ordres pour qu'ils ne soient plus molestés tant en leurs personnes qu'en leurs biens, attendu qu'ils
veulent vivre selon la foi de Dieu et de l'Eglise : ce que le roi désire seulement d'eux.
Le procureur général d'Aix, Piolenc, répondit à la supplique des Vaudois en requérant le Parlement de nommer deux commissaires , pour que les suppliants déclarassent devant eux s'ils voulaient bénéficier des lettres de grâce du roi. Après les avoir nommés, le Parlement autorisa dix Vaudois quelconques à venir en toute sûreté à Aix pour faire la déclaration [susmentionnée. A la suite d'une réunion générale tenue à Mérindol le io avril 1 5 4 1 , les Vaudois se bornèrent à députer à Aix un seul des leurs , nommé Jamme Estène , qui supplia le Parlement de faire jouir ses coreligionnaires et compatriotes des lettres de grâce du roi, sans exiger d'eux aucune rétractation et en se contentant de la déclaration de foi qu'ils avaient précédemment déposée.
Quatre mois après, en août, quelques-uns de ceux qui avaient été condamnés par l'arrêt de contumace envoyèrent, de leur côté, une procuration au Parlement pour recueillir le bénéfice des lettres du roi, promettant de vivre en catholiques si on leur démontrait leurs erreurs par la persuasion.
Comme le Parlement , en présence de cette soumission conditionnelle des Vaudois , hésitait à sévir, l'avocat général du roi , Guillaume Guérin , écrivit à François Ier pour se plaindre de ses lenteurs , et lui fit un tableau si chargé et si vif de la conduite des Vaudois , que le roi donna l'ordre à son lieutenant en Provence, Louis Adhémar de Monteil , comte de Grignan, d' « extirper et du tout exterminer la secte des Vaudois, et, si besoin, d'assembler des forces pour les rompre et mettre en pièces , en manière que la génération en puisse du tout faillir et que le pays en soit nettoyé. »
INTERVENTION DES PRINCES PROTESTANTS d'aLLEMA- GNE EN FAVEUR DES VAUDOIS ( I 54 1 )•
Pendant que ces événements s'accomplissaient , les Vaudois avaient prié les princes allemands de la confession d'Augsbourg, alliés de François Ier, d'intervenir en leur faveur auprès de ce monarque. Ceux-ci s'y prêtèrent avec joie, et, le 23 mai 1 541 , ils écrivirent au roi de France la touchante lettre qui suit , due à la plume du célèbre Mélanchthon. Nous la traduisons littéralement du latin :
« Roi sérénissime et très chrétien, Salut et Respect.
» Puisque Votre Dignité Royale nous a toujours donné des marques de sa bienveillance, qui prouvent suffisamment qu'Elle est animée envers nous de dispositions excellentes et très amicales ; puisque même nous avons quelquefois éprouvé que nos prières n'ont pas été sans valeur auprès de Votre Grandeur Royale ; nous avons jugé bon de lui écrire et d'intercéder auprès d' Elle pour sauver quelques particuliers, dont les uns sont retenus en prison dans divers lieux de votre royaume , surtout à Grenoble et dans d'autres villes de la Provence , et dont les autres ont abandonné leurs maisons avec leurs malheureux enfants et ont été obligés de se réfugier dans des cavernes, parce qu'ils professent, touchant la doctrine chrétienne, des sentiments identiques à ceux que professent nos Eglises. Nous sommes affectés d'une grande douleur , car bien qu'on ne puisse nier que beaucoup d'anciens abus ne se soient introduits dans l'Eglise, néanmoins les cœurs se sont enflammés de colère çà et là , au point que les saines idées sont étouffées , et que non seulement des
particuliers , mais encore des peuples entiers , sont en péril. Puisque ceux-ci s'adressent en suppliants à Votre Grandeur Royale, qu'Elle considère que non seulement nous , mais l'Eglise de Christ elle-même est gisante en pleurs aux pieds des plus grands rois, implore du secours et demande que la lumière de l'Evangile naissant ne soit pas éteinte et que Votre Grandeur Royale épargne des hommes modestes et des membres de Christ. Nous savons que ceux qui sont en butte à la haine à cause de la pieuse doctrine sont chargés pendant ce temps d'autres crimes et qu'on les appelle séditieux ; mais nous avons vu la confession de ces affligés présentée au Parlement de Grenoble et la justification des crimes qui leur sont imputés. C'est pourquoi nous avons pensé qu'il fallait prier davantage pour eux , parce que leur confession de foi est pieuse et sans aucun doute la pure doctrine de l'Eglise catholique de Christ, que nous professons nous-mêmes. Nous prions donc Votre Grandeur Royale d'épargner la vie soit de ces prisonniers soit des autres , s'il en est qui courent des dangers pour les mêmes motifs. Nous avons appris, il est vrai, qu'on pardonnerait à quelques-uns d'eux s'ils renonçaient à la profession d'une doctrine qu'ils ne doutent point être pieuse; mais comme l'accomplissement de cet acte serait plus dur que la mort même, nous prions Votre Grandeur Royale d'adoucir aussi pour Dieu cette condition. Votre Majesté Royale n'ignore point combien il est grave , surtout en religion , d'approuver quelque chose contre sa conscience. Cette clémence sera agréable à Dieu et recevra une récompense divine , selon ce que dit le Psalmiste : « Heureux celui qui est indulgent pour le pauvre et le misérable ! dans les jours mauvais Dieu le délivrera. » C'est pourquoi nous prions instamment Votre Majesté Royale
de se montrer clémente en cette occurence envers ces malheureux , quelque part qu'ils soient. Ce sera un grand bienfait, tant pour nous que pour tous ceux qui professent la même religion que nous , surtout si nous voyons que ces malheureux ont dû leur délivrance à notre intercession ; et la clémence et la modération de Votre Dignité Royale ne seront pas l'objet d'une louange ordinaire de la part de tous les gens de bien. Si nous obtenons cela, comme nous en avons le bon espoir, nous nous efforcerons, à notre tour, de montrer des cœurs non oublieux et reconnaissants pour tous les services qui dépendront de nous; désirant que le Dieu tout bon et tout grand conserve longtemps Votre Grandeur saine et sauve et florissante.
» Donné à Ratisbonne le XXIII mai de l'année M.D.XLI du Salut de Christ.
» Les Princes , Députés , Etats et Ordres alliés de la Confession d'Augsbourg, réunis à Ratisbonne (i). »
Cette lettre paraît avoir exercé une certaine influence sur le cœur de François Ier, car, pour le moment, les poursuites contre les Vaudois furent suspendues , malgré les ordres contraires qui avaient été donnés au comte de Grignan.
TENTATIVE DE CONVERSION DES VAUDOIS (i 542).
Cependant Jean Maynier, seigneur d'Oppède (2), venait d'être nommé second président du Parlement d'Aix. « Retenu, » dit Papon , « hors de la Provence depuis près de deux ans pour les affaires du roi , il
(1) Calvini opera , vol. XI, n° Jli,
(2) C'est à tort que les historiens lui donnent, dès cette époque, le titre de baron. Sa terre d'Oppède ne fut érigée en baronnie que plus tard.
n'avait eu aucune part au fameux arrêt de Mérindol ni aux procédures qu'on avait faites. Ayant appris à Avignon, lorsqu'il s'en retournait à Aix , l'état de crise où se trouvait sa patrie , il engagea l'évêque de Cavaillon , dans le diocèse duquel Mérindol est situé, à faire un dernier effort pour ramener les hérétiques au sein de l'Eglise par la persuasion. »
Arrivé à Aix , Maynier informa le Parlement de la démarche qu'il venait de faire , et , sur son avis , la Cour décida, le 6 mars 1542, qu'avant de procéder plus avant contre les Vaudois qui ne voudraient pas abjurer, elle s'assurerait si les curés résidant au milieu d'eux avaient publié les lettres de grâce du 8 février 1 541 , et que, dans l'affirmative, elle leur enverrait l'évêque de Cavaillon , un docteur en théologie et le conseiller au Parlement, Georges de Durand, seigneur du Peynier, pour les ramener dans le giron de l'Eglise par la voie de la persuasion. Dans le cas où les Vaudois , « étant convaincus par la Parole de Dieu d'avoir suivi et vécu en erreurs et hérésies, ils ne voudraient faire abjuration , » procès-verbal serait dressé de leur refus « pour y procéder comme par la Cour serait avisé. » Le Parlement était pour lors présidé par Guillaume Garçonnet , successeur de Chassanée depuis le 18 juin 1 541 , et animé du même esprit de tolérance et de douceur que lui.
L'évêque de Cavaillon, trop impatient pour attendre l'époque fixée par l'ordonnance de la Cour et peutêtre aussi plein du vaniteux espoir de confondre, par son autorité épiscopale , des paysans illettrés , s'empressa de se rendre à Mérindol accompagné d'un docteur en théologie. Les habitants lui firent remarquer que , par sa démarche , il entreprenait sur l'autorité du Parlement, mais ils n'insistèrent pas sur l'assurance que
leur donna l'évêque qu'il agissait ainsi pour les préserver du pillage et des mauvais traitements.
Ce dernier réclama tout d'abord des habitants une abjuration générale ; mais comme les Mérindoliens désiraient savoir ce qu'ils devaient abjurer, ils demandèrent qu'on leur montrât, parles saintes Ecritures, les points sur lesquels ils étaient dans l'erreur. Ici Tévêque se trouva fort embarrassé, car l'Evangile était pour lui un livre à peine connu. De son côté, le docteur, qui ne s'attendait pas à discuter sur le terrain de la Bible , demanda un délai de quelques jours et, s'étant convaincu, après ce temps, de la conformité de la doctrine vaudoise avec les enseignements de la Bible, il « confessa tout hautement qu'il n'avait pas tant appris des saintes Ecritures tout le temps de sa vie qu'il n'avait fait en huit jours. »
L'évêque de Cavaillon, qui était rentré dans son palais, s'apercevant qu'il n'avait aucun espoir de succès à fonder sur les arguments de son docteur, tenta sans lui une nouvelle démarche auprès des habitants de Mérindol. Il se rendit donc une seconde fois au milieu d'eux et, ayant réuni les enfants du village , il les pria de lui réciter en latin Notre père et Je crois en Dieu.
Les enfants : « Nous savons bien le Pater et le Credo en latin, mais nous ne saurions l'expliquer que dans notre langue. » — L'évêque : « Vous n'avez pas besoin d'être tant savants ; car il y a beaucoup d'évêques et de curés, voire de docteurs en théologie, qui seraient bien empêchés d'exposer le Pater et le Credo. » — André Meynard, bailli de Mérindol : « A quoi servirait-il, monsieur, de savoir réciter de bouche le Credo et le Pater, si l'on n'entendait point ce qu'ils signifient? Que si on ne les entend point, on ment et on se moque de Dieu en les récitant... » — L'évêque : «. Entendez-
vous bien ce que signifie : Je crois en Dieu? » — Meynard : « Je m'estimerais bien misérable si je ne l'entendais point. Le moindre enfant de ceux que vous voyez ici devant vous l'entend bien , et je n'aurais pas honte de déclarer ma foi et ma croyance selon qu'il a plu à Dieu m'en donner l'intelligence. » — Lévêque, après que Meynard eut rendu raison de sa foi avec beaucoup de netteté : « Je n'eusse point pensé qu'il y eût de si grands clercs à Mérindol. » — Meynard : « Le moindre des habitants de Mérindol pourra vous rendre raison de sa foi encore plus nettement que moi ; mais, monsieur, je vous prie d'interroger ces enfants ou l'un d'eux, afin que vous sachiez s'ils sont bien ou mal instruits.. »
L'évêque, aussi embarrassé de questionner que de répondre, s'y étant refusé, le syndic de Mérindol, Perron Rey, avec sa permission, dit aux enfants de se poser mutuellement des questions. « L'un commença, » dit Crespin, « à interroger les autres de si bonne grâce qu'on eût proprement dit que c'était un inquisiteur de la foi; et les enfants, l'un après l'autre, répondirent tant bien à propos que c'était merveille que de les ouïr. Or, cela se fit en présence de plusieurs gens et mêmement de quatre religieux , lesquels tout fraîchement venaient de l'Université de Paris. L'un d'iceux dit à Tévêque : « Il faut que je confesse ici que j'ai été souvent à la Sorbonne , à Paris, oyant les disputes qui se faisaient en théologie ; mais je n'ai jamais tant appris de bien que j'ai fait en oyant ces petits enfants. » A quoi un Vaudois, qui était présent, Guillaume Armand, répondit : « Vous avez bien lu ce qui est écrit en saint Matthieu : « Père, Seigneur du ciel et de la terre, je te rends grâce que tu as caché ces choses aux sages et prudents et les as révélées aux petits. »
L'évêque , ne sachant plus à quel expédient recourir pour en venir à ses fins, employa les caresses. Ayant fait retirer les étrangers qui l'avaient accompagné , il reconnut devant les Vaudois qu'on les avait calomniés et les supplia, au nom de leur intérêt, de faire entre ses mains seuies . sans notaire ni témoins, une abjuration générale , qu'ils pourraient toujours nier si on leur faisait des reproches ou qu'on voulût s'en servir contre eux. Mais ces hommes, au cœur droit et sincère, ne consentirent pas à se prêter à un mensonge et l'évêque s'en alla « aussi mécontent que confus. »
Le 4 avril 1 542, la commission, nommée par le Parlement d'Aix pour représenter aux Vaudois leurs hérésies et les persuader de les abjurer, se rendit à Mérindol. L'évêque de Cavaillon, qui en faisait partie, comme on l'a dit plus haut, prêcha dans l'église; mais dix-neuf Vaudois seulement y assistèrent. Après ie sermon, Michelin Meynard et Jean Romane, syndics, André Meynard, bailli. Jean Palenc, ancien de l'église, et Jean Bernard, lieutenant du bailli, furent successivement entendus et demandèrent qu'on leur signalât les erreurs et hérésies dont ils étaient accusés. Mais au lieu de leur répondre, l'évêque de Cavaillon parla tout bas à l'oreille du commissaire Durand , et après qu'on leur eut donné lecture des confessions de foi qu'ils avaient adressées au Parlement et au susdit évêque , ils déclarèrent que telles étaient bien leurs doctrines et demandèrent une nouvelle fois qu'on leur montrât en quoi elles étaient contraires à l'Ecriture sainte. Pour toute réponse, le docteur en théologie prononça un discours en latin ; sur quoi André Meynard pria le commissaire de faire coucher sur son procès-verbal le refus que, tant lui que l'évêque, avaient fait de les convaincre d'hérésie. « Ceux qui étaient là venus, » dit Crespin, « pensant qu'on dût
montrer les erreurs auxdits de Mérindol, furent ébahis de voir l'évêque et le docteur ainsi vaincus et confus. Par quoi plusieurs furent émus de demander le double des articles de la confession des habitants de Mérindol, estimant que c'était la vraie doctrine de Dieu. » De ce nombre furent trois docteurs qui étaient venus à diverses fois catéchiser les Vaudois et qui se convertirent à l'Evangile, dont ils devinrent de zélés ministres dans la Suisse française. Il est regrettable que l'histoire n'ait pas conservé leurs noms.
EXPÉDITION A MAIN ARMÉE DE L'ÉVÊQUE DE CAVAIL- LON A CABRIÈRES. REPRÉSAILLES D'EUSTACHE MAR- RON (1543).
Très mécontent du résultat infructueux de ses trois conférences avec les Vaudois de Mérindol, l'évêque de Cavaillon, oubliant tous ses devoirs et exécutant un projet plusieurs fois avorté, se mit, le 10 août de l'année suivante (1542), à la tête de gens armés et entra dans Cabrières du Comtat , où il se saisit de plusieurs Vaudois qu'il fit conduire à Cavaillon et à Avignon , après avoir saccagé les biens des habitants , coupé les bourses des femmes, effondré les meubles', percé les maisons pour passer de l'une à l'autre et enlevé le bétail. Eustache Marron, toujours prêt à répondre à la violence par la violence et sans considérer que ses entreprises, contraires à l'esprit de l'Evangile, ne pouvaient que compromettre la cause de ses coreligionnaires , se rendit aussitôt en armes à Cabrières avec des Vaudois de Provence et du comtat Venaissin pour secourir ses habitants, mais quand il arriva, l'évêque était déjà parti avec sa troupe.
Le comte de Grignan, lieutenant du roi en Provence,
ayant été informé de l'expédition de Marron , chargea maître Pierre Johannis, lieutenant du juge d'Aix, de faire une information contre les coupables. Il visita successivement Apt, Gargas, Roussillon, Murs, Joucas, Gordes et, en dernier lieu, Cabrières , où il somma ceux qui avaient pris part à l'expédition de se déclarer. Marron comparut aussitôt devant lui et les consuls peu après. Le juge leur ordonna de ne pas molester l'évêque de Cavaillon et de respecter le territoire papal, en même temps qu'il enjoignit aux Provençaux qui accompagnaient Marron de rentrer dans leurs foyers. Les uns et les autres promirent, mais, séance tenante, ils déposèrent entre les mains de Johannis une plainte en forme, signée par Marron et les deux consuls de Cabrières , contre l'agression inique de l'évêque. De Cabrières, le juge se rendit successivement à Lacoste, Lourmarin , Lauris, Mérindol, Sénas, Cadenet, Villelaure et Pertuis , dont les habitants vaudois avaient fui à son approche.
Le comte de Grignan , peu satisfait de ses informations, l'obligea à repartir pour en faire de nouvelles. Johannis parcourut tout le Comtat ; mais, arrivé à Cabrières , il en trouva les portes fermées. Ayant mandé les syndics, Marron comparut, et le juge lui dit que s'il voulait lui livrer leur prêcheur, maître Jean, tout s'arrangerait pour le mieux. Jean était un ancien domestique de l'évêque de Cavaillon et le curé converti de Cabrières. Marron répondit qu'il en conférerait avec les siens et ferait réponse au comte de Grignan. De là, Johannis se rendit à Lacoste et à Lourmarin, où il s'aboucha avec maître Jean, qui le traita d'idolâtre parce qu'il adorait un morceau de pâte. Dans cette dernière localité, il se saisit du Vaudois Chausse-de-Cuir , qui était occupé à jeter dans l'eau des livres luthériens ; mais Marron délivra le
prisonnier et, sur l'heure, arrivèrent des renforts vaudois de Mérindol, Cabrières d'Aiguës, La Motte d'Aiguës et d'ailleurs, qui venaient au secours de leurs coreligionnaires de Lourmarin. Johannis finit par revenir à Aix, où il rédigea un procès-verbal, dans lequel il demandait l'arrestation d'un certain nombre de Vaudois. Le roi, informé des faits par le vice-légat d'Avignon, qui désirait poursuivre activement les coupables , écrivit au comte de Grignan de lui prêter main-forte pour exterminer ces derniers.
DÉPUTATION DES VAUDOIS AU ROI. NOUVELLES LET- TRES DE GRACE (l543, 1 544).
De nouvelles lettres patentes de François Ier, de mars 1543 (1), ordonnant l'exécution de l'arrêt de contumace parce que les Vaudois n'avaient point voulu abjurer, déterminèrent ces derniers à envoyer au roi, au mois d'avril suivant, des députés, qui trouvèrent de forts appuis à Paris, notamment auprès des ambassadeurs des princes protestants allemands accrédités à la Cour.
Ils exposèrent, dans la requête qu'ils firent présenter, à cette occasion, à François Ier, qu'ils voulaient vivre en chrétiens sous l'obéissance des magistrats séculiers et ecclésiastiques, que depuis treize ans on les accusait d'hérésie parce qu'on en voulait à leurs biens, que plusieurs d'entre eux avaient été déjà pillés, saccagés, rançonnés et tués , et qu'ils avaient pris la fuite au lieu de se présenter devant le Parlement parce qu'on les
(1) Avant la publication de ces lettres, et encore après, François Ier en avait édicté deux autres d'un caractère général qui enjoignaient : les premières (30 août 1542) aux parlements du royaume, les secondes (25 juillet 1545) aux inquisiteurs de la foi, de rechercher et de punir les luthériens à toute rigueur, de façon à exterminer « la racine de cette peste. »
avait retenus en prison ou fait mourir, et qu'alors était intervenu l'arrêt de contumace du 18 novembre 1 540. Ils ajoutaient que plusieurs personnage de l'entourage du roi et des officiers du Parlement avaient obtenu, pour eux ou pour leurs parents, les biens confisqués sur eux; que certaines gens, qui avaient des Vaudois sous leur dépendance et même des gentilshommes, s'étaient également saisis de leurs biens; que les juges des évêques avaient, de leur côté, pillé, saccagé et mis à mort des Vaudois ; ils affirmaient, en terminant, que tout ce qui avait été fait contre eux « ne procédait que d'avarice et cupidité et non du zèle de les réduire à la voie des vrais chrétiens, » et ils demandaient des juges.
Emu de cette requête hardie, le roi ordonna qu'un de ses maîtres des requêtes irait en Provence avec un docteur en théologie pour informer sur la vie et les mœurs des suppliants, en même temps que sur les abus, malversations, exactions et pilleries des officiers royaux et des gentilshommes (1). En conséquence, il donna le mois suivant, le 17 mai 1543, d'autres lettres patentes pour surseoir à celle de mars aussi longtemps que son maître des requêtes et le docteur en théologie n'auraient pas fait leur rapport. Néanmoins, ces lettres ne donnaient que deux mois aux Vaudois pour abjurer entre les mains d'un conseiller au Parlement et de l'archevêque d'Aix , après que la Cour les aurait convaincus d'erreur par informations dûment faites.
L'année snivante, le 14 juin 1 544, le roi, par de nou-
(1) Les personnages particulièrement visés étaient d'Oppède, qui avait poursuivi en justice plusieurs de ses vassaux, notamment les Calliers et les Serre, et s'était enrichi à leurs dépens ; — Gaspard de Forbin , sieur de Janson et de Villelaure, son neveu , qui courait sus à ses vassaux; — François de Pérussis, sieur de Lauris , son gendre, qui convoitait plusieurs terres vaudoises ; — et Esprit Etienne, sieur de Venelles, qui avait eu part à une confiscation.
velles lettres, ordonna au Parlement et au comte de • Grignan de surseoir encore à l'exécution des patentes de mars parce qu'il n'avait pu faire partir pour la Provence ses deux commissaires, savoir, son maître des requêtes, Jean du Pré , et le dominicain Jean le Chat, et il déclara qu'il évoquait à sa personne la cause des Vaudois, défendant à la Cour d'en prendre connaissance et lui donnant l'ordre de relâcher tous les prisonniers. La guerre avec l'empereur Charles-Quint empêcha malheureusement les deux commissaires d'accomplir leur mission.
d'oppède et autres font révoquer les lettres de grace (1544, i$45)*
Les lettres d'évocation du 14 juin 1544 furent signifiées le 25 octobre suivant par le Vaudois Florimond au Parlement, qui se vit contraint sur l'heure d'abandonner ses poursuites et de relâcher ses prisonniers ; mais, sans tarder aussi, il mit tout en œuvre, de concert avec les évêques , le comte de Grignan et le nonce du pape à Paris, pour obtenir la révocation des lettres du roi.
a Les évêques, » écrivait Calvin à ce propos à Bullinger, de Zurich, le 25 novembre 1544 (1), « les gouverneurs et le Parlement lui-même s'opposent de toutes leurs forces à ce que les lettres patentes du roi suivent leurs cours. Si elles ne sont pas acceptées, les frères de Provence seront exposés aux lions et aux loups, qui déploieront contre eux une rage cruelle , car ce qu'ils cherchent c'est de pouvoir attaquer impunément ces malheureux ; si elles sont acceptées, ils n'échapperont pas pour cela au péril, car dans trois petites villes et
(1) Calvini opéra , vol. XI, n° 586.
dans plusieurs villages, ils professent la pure doctrine évangélique. Dans une de ces petites villes, ils ont purgé l'Eglise de toutes ses souillures et y célèbrent la cène et le baptême à notre manière. Plus le péril les menace présentement de ces deux côtés, plus grand doit être notre zèle à leur venir en aide , surtout dans leur admirable constance , à laquelle nous ne répondrions pas sans nous couvrir d'une grande honte. Ajoutons qu'ils ne s'agit pas ici seulement de leur cause, car, ou bien leur ruine ouvrira la voie aux impies dans tout le royaume, ou bien l'Evangile y fera irruption par ce moyen. Que nous reste-t-il donc? Si ce n'est de faire tous nos efforts, de peur que, si nous nous arrêtions, ces pieux frères ne soient opprimés et que la porte ne soit fermée à Christ pour longtemps. J'ai voulu te prévenir de cette affaire, afin que, si ces pieux frères cherchaient un refugeauprès de vous, vous teniez les coeurs des vôtres prêts à leur porter secours. Autrement, il faudra demander au roi de faire l'une ou l'autre de ces deux choses : ou bien qu'il permette aux frères de Provence de jouir de la grâce qu'il leur a accordée une première fois ou bien qu'il modère sa fureur, si elle s'allume contre eux. »
D'Oppède, qui avait été nommé premier président du Parlement d'Aix le 20 décembre 1 543 à la place de Garçonnet , décédé cette même année d'une manière subite qui fit croire à un empoisonnement, envoya au roi, par l'huissier Philippe Courtin, des instructions i par lesquelles, » dit de Bèze, « il donnait à entendre que ceux de Mérindol et autres, leurs voisins, jusqu'au nombre de quinze mille hommes , s'étaient mis aux champs, à enseignes déployées, en délibération de prendre la ville de Marseille et d'en faire comme un canton suisse. » L'avocat général Guérin, de son côté,
adressa une requête au roi pour qu'il révoquât ses lettres de grâce, et les Etats de la province, réunis à Aix le 15 décembre 1544, émirent le même vœu. Quant au comte de Grignan, qui « avait feint d'aimer l'Evangile, » dit Farel (1), et « promis aux Vaudois de plaider fidèlement leur cause, » ajoute Calvin (2), il changea complètement de dispositions et, par ses faux rapports, il « enflamma l'esprit du roi d'une fureur inouïe jusque-là, » parce que, briguant une députation auprès de l'Empereur et des princes allemands, qui devaient se réunir à Worms pour l'assemblée des Etats , et ayant besoin du haut appui de son oncle, François Juste de Tournon, archevêque d'Aix, cardinal et ministre du roi, il s'était mis entièrement à sa dévotion. Pour ce qui est de ce dernier, sa haine contre les luthériens est connue, et ce fut surtout lui qui, avec l'appui du nonce du pape, décida le roi à publier, le ier janvier 1 545, de nouvelles lettres patentes, où il avait le triste courage de déclarer que ses lettres de grâce du 14 juin 1 544 lui avaient été arrachées par surprise et ordonnait au comte de Grignan de prêter main-forte au Parlement pour dépeupler entièrement le pays des Vaudois et le nettoyer de tous les hérétiques qu'il renfermait.
Une lettre écrite à cette époque (6 janvier 1545) à Calvin (3) par le célèbre humaniste Claude Baduel , pour lors recteur du collège de Carpentras , nous apprend que les Vaudois, naturellement désireux d'augmenter le nombre de leurs amis , accordaient trop facilement l'hospitalité aux gens qui se réfugiaient dans leurs montagnes et dont la vie n'était pas toujours en
(1) Lettre à Calvin du 4 avril 1545 {Calvini opéra, vol. XII , n° 629).
(2) Lettre à Bullinger du 24 juillet 1*45 (Cabini opéra , vol. XII, n° 664V
(3) Cabini opéra, vol. XX, n° 4141.
harmonie avec le zèle qu'ils déployaient. Leur présence au milieu des persécutés et l'influence qu'ils exerçaient sur eux pouvaient causer à ceux-ci un dommage réel. C'est du moins ce que Baduel semble vouloir donner à entendre par ces lignes un peu énigmatiques qu'il adresse à Calvin : « Ecris aussi à ces hommes de bien, nos voisins (les Vaudois), et exhorte les à être retenus et prudents. J'apprends en effet qu'ils se conduisent avec peu de prévoyance dans l'accueil qu'ils font aux gens qui se réfugient auprès d'eux et dont plusieurs passent pour ne pas mener une vie suffisamment honnête et chrétienne. La vie et les mœurs de ceux-ci font plus de tort à ces hommes de bien que leur bonne volonté leur procure d'avantages. C'est pourquoi tu feras bien de les exhorter à agir avec quelque discernement et à éprouver la vie de ces hommes avant de les accueillir : car il y a des hommes droits, auxquels la méchanceté des autres peut causer du préjudice et du déshonneur. Or , comme je suis ici leur voisin et leur ami, je m'enquerrai plus exactement de toute leur manière de faire et d'agir, et je t'en informerai. » Baduel fait peut-être allusion à Eustache Marron et à ses partisans, toujours prêts à détourner les Vaudois de la ligne de modération qu'ils avaient suivie et à leur conseiller la résistance armée.