‹ Histoire des protestants de Provence, du comtat Venaissin et de la principauté d'OrangeChapitre 30 sur 93 · REQUÊTE DES VAUDOIS. LEUR ASSEMBLÉE AU DÉSERT · texte numérisé non relu

REQUÊTE DES VAUDOIS. LEUR ASSEMBLÉE AU DÉSERT

Nous avons dit qu'à l'approche de d'Oppède les habitants de Mérindol avaient tous fui. Ils se retirèrent d'abord dans les bois voisins, « ce qui formait, » dit de Thou, « le plus triste spectacle du monde, car on voyait marcher pêle-mêle, à travers les champs , les vieillards avec les enfants et les femmes qui emportaient des petits , les uns dans des berceaux , d'autres entre leurs bras ou dans leur sein en poussant des cris pitoyables. » Le lendemain , la troupe s'avança plus avant dans les bois et apprenant que d'Oppède qui se dirigeait à ce moment vers Cabrières, passait non loin delà, les hommes se séparèrent des femmes et des enfants, que leurs ennemis, pensaient-ils, n'oseraient pas massacrer et ga-

(i) Cette défense ne fut pas lettre morte, et, près d'un mois après, le 15 mai 1545, on faisait un enquête sur des transports de vivres, qui avaient été effectués de Mallemort à Mérindol et l'on menaçait « de confiscation de corps et de biens » ceux qui ne voudraient pas en témoigner (Archives des Bouch.-du-Rhône, B, 225).

gnèrent le sommet du petit Léberon , d'où, apercevant les villages de la contrée tout en feu, ils prirent le chemin de Murs, situé plus au nord dans la chaîne de Vaucluse, où toute la troupe se réunit.

Cependant d'Oppède, dès qu'il avait été informé que les habitants de Mérindol s'étaient enfuis, et avant même qu'il eût incendié ce lieu, avait lancé une partie de ses gens à leur poursuite. Arrivés dans les environs de Murs, un soldat se détacha furtivement de. ses compagnons . courut bien au-devant d'eux et jeta , du haut d'un rocher, deux pierres dans un lieu où il pensait que les Vaudois s'étaient réfugiés , en même temps qu'il criait de toutes ses forces que le danger était pressant et qu'il fallait se hâter de fuir. Quelques personnes de Murs sortirent de leur côté pour presser de partir les femmes et les enfants vaudois, campés dans le voisinage avec Jean Perrier, pasteur de Mérindol, et leurs guides, et ils leur indiquèrent, au milieu des broussailles, un chemin inconnu , qui pouvait favoriser leur retraite. Mais au même moment arrivèrent, l'épée à la main, les gens de d'Oppède, qui, ne respirant que le sang et le carnage, auraient massacré toute cette troupe inoffensive, si les menaces de leurs officiers ne les eussent arrêtés. Ils se contentèrent de les dépouiller de leurs effets et de leur enlever leurs bestiaux.

Délivrés de cette nouvelle épreuve par l'effet d'une générosité que nous sommes heureux d'applaudir, et qui nous repose un peu de toutes les scènes d'horreur auxquelles nous venons d'assister, les Mérindoliens , réfugiés dans les montagnes, « ayant fait présenter requête au président d'Oppède, » dit Crespin', « le suppliaient qu'il lui plût octroyer passage pour se retirer aux villes d'Allemagne, où on avait églises réformées selon la doctrine de l'Evangile, se soumettant de quitter et aban-

donner tous leurs biens, meubles et immeubles, moyennant qu'il leur fût permis de se retirer avec leurs femmes et leurs enfants au pays des anciens amis et alliés de la France, n'ayant que leur chemise pour couvrir leur chair. D'Oppède, ayant entendu le contenu de cette requête, répondit : « Je sais ce que j'ai à faire de ceux de Mérindol et de leurs semblables ; je veux les prendre tous sans qu'aucun puisse échapper de mes mains, et les enverrai habiter au pays d'enfer avec tous les diables, et eux, et leurs femmes et leurs enfants, et en ferai telle destruction que j'en ôterai la mémoire à jamais. » Les Mérindoliens avaient adressé la même requête à Lagarde, qui, tout cruel qu'il fût, paraissait disposé à y donner suite, mais d'Oppède eut bientôt arrêté ce bon mouvement.

Apprenant l'inutilité de leur demande, les Vaudois se réunirent en assemblée générale pour prendre un parti. Après les exhortations et les prières des pasteurs et des anciens, chacun fut appelé à donner son avis. Voici quelques extraits des paroles remarquables qui furent prononcées à cette occasion :

Un premier vieillard : « La moindre sollicitude que nous devons avoir, c'est de notre bien et de notre vie; mais la plus grande et principale crainte qui doit nous émouvoir, c'est que par tourments et par infirmités nous ne défaillions en la confession de notre Seigneur Jésus- Christ et de son saint Evangile... Qu'il n'y ait ni feu, ni flammes, ni glaive, ni famine, pour grande qu'elle soit, ni bombardes ou canons, qui puisse ébranler notre foi. Mes amis, crions à Dieu, et le Seigneur aura pitié de nous. »

Un deuxième vieillard : « Les hommes aveugles se sont élevés contre nous pour nous affliger par injures, par outrages, par blâmes, destructions, fauss.es accusa-

tions, pour nous mettre à mort, pour nous tenailler, pour nous démembrer et exécuter sur nous toutes manières de tourments et les plus cruels dont ils se pourront aviser; mais mourons en notre simplicité, et le ciel et la terre seront témoins qu'ils nous détruiront injustement. Comme la volonté de Dieu sera, ainsi soit-il fait... Mourons plutôt tous que de laisser la loi et les ordonnances de Dieu et la doctrine du saint Evangile. »

Un troisième vieillard : « Nous voyons souvent que Dieu se moque des entreprises des hommes, de leurs conseils et déterminations... Nous sommes plusieurs anciens que le Seigneur a par plusieurs fois délivrés de grands périls... Et maintenant, que devons-nous demander au Seigneur Dieu , sinon qu'il lui plaise nous donner à tous le cœur de l'honorer et le craindre de tout notre cœur, et de mettre toute notre confiance en lui r »

Un quatrième vieillard : « Le Seigneur, qui seul peut tout ce qu'il veut, ne permettra point qu'un seul cheveu de notre tête tombe en terre sans sa volonté... S'il a ordonné de nous délivrer tous ou aucun de nous , nul ne lui pourra résister. S'il lui plaît que nous mourions tous, ne craignons point, car il a plu à notre Père de nous donner une autre habitation , qui est le royaume céleste... Réjouissons-nous en nos tribulations , sachant que notre tristesse sera tournée en joie. »

Un cinquième vieillard : « Au livre de Judith, il est dit que tous les fidèles qui ont plu à Dieu sont ainsi passés par plusieurs tribulations. Si ainsi est donc que par icelles tribulations il nous faut entrer au royaume de Dieu, le Seigneur montre bien qu'il a le soin de nous... Mettons-nous donc en sa sauvegarde et protection, et nous ne craindrons point chose que l'homme nous puisse faire. »

Plusieurs jeunes gens parlèrent après les vieillards. « Le Seigneur, » dirent-ils, « nous envoie les afflictions pour nous humilier et éprouver notre patience, pour nous faire connaître nos péchés et lui demander merci, afin qu'il ait pitié de tous... Nous avons besoin de prières ardentes pour demander merci et miséricorde, pour obtenir grâce que nous puissions plier notre col sous le joug de Dieu. »

D'autres jeunes gens s'exprimèrent ainsi : « S'il plaît à Dieu nous retirer à soi , que ce soit sans regret des biens de ce monde... Si c'est son bon plaisir de nous délivrer de la sentence de mort donnée contre nous , que ce soit pour servir à son honneur et gloire. »

« En cette sorte, » dit Crespin , qui nous a conservé le récit de cette assemblée émouvante, « le résidu de la dispersion de Mérindol se fortifiait et avec telle ferveur de zèle embrassait les promesses du Seigneur, qu'il n'y eut personne en la compagnie qui ne donnât consentement aux exhortations des anciens, avec propos et délibération d'endurer plutôt les horribles menaces des ennemis et toute cruauté et dernière oppression , que donner semblant d'abjuration ou renoncement de la vérité. »

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