CONTINUATION DES VIOLENCES. BILAN DE L'EXÉCUTION
On aurait pu croire que les persécuteurs des Vaudois seraient enfin rassasiés de tous les actes de sauvagerie qu'ils venaient de commettre : il n'en fut rien. Les violences continuèrent en Provence comme dans le comtat Venaissin.
Au moment de rentrer à Aix (3 mai), d'Oppède, qui feignait de redouter des représailles de la part des fugi-
tifs, donna commission aux capitaines de Vaugines, Redortier et Joseph d'Agoult, sieur de Rougon, de surveiller les montagnes du Léberon qui servaient de retraite aux Vaudois. Au lieu de remplir leur mission , les trois capitaines et leurs bandes se comportaient en véritables brigands, « pillant et ravageant les sujets du roi, bons et fidèles; n'ayant égard à personne, forçant et violant les femmes , » vendant les jeunes filles et les enfants.
Peu après, d'Oppède, pour protéger, disait-il encore, la petite ville de Saint-Saturnin, voisine d'Apt, que personne ne songeait à attaquer, forma une quatrième colonne volante aux ordres du viguier d'Apt, qui suivit les traces de ses collègues,
Les troupes chargées en deux fois par les commissaires, le 17 avril et le 2 mai, de garder le butin considérable fait pendant l'expédition (1), se livrèrent aux mêmes excès. Elles étaient commandées par Valéry Passaire, de Simiane, et Antoine Bot, sieur de Saignon, juge royal du vicomté des Martigues.
Le sieur de* Faucon, parent de d'Oppède, et à qui ce dernier avait confié la mission de rechercher ses vassaux luthériens, se rendit coupable des mêmes pilleries.
Vers le même temps, on procéda à la vente des récoltes en terre des Vaudois. Neuf villages avaient été détruits par l'incendie ; on vendit les récoltes de dixhuit. Le conseiller Lafond, qui présida l'opération, eut soin d'écarter les enchérisseurs pour favoriser ses créatures , et donna pour 13,325 écus ce qui en valait
(1) Le procôs-verbal de la tournée que fit le bailli de Lambesc aux lieux de Rogues, Mallemort, Mérindol, La Roque-d'Antheron , Saint-Estève-de- Janson , d'Alleins, etc., à l'effet de procéder à l'inventaire des biens et meubles provenant des luthériens et des Vaudois, est du 21 avril 1 545 (Arch. des Bouch.-du-Rhône , B, 22?).
100,000 (i). Cet argent servit à payer les commissaires et les autres frais de l'expédition. Quant aux meubles et au bétail, il resta la propriété des gens de guerre, qui s'en étaient saisis.
Après trois semaines d'excès de toutes sortes, les commissaires rentrèrent à Aix avec les prisonniers. C'était le 4 mai. Dès le lendemain, ils rendirent compte de leur conduite au Parlement, qui l'approuva de tous points et rendit un arrêt portant que tous les crimes commis par les capitaines et les soldats de d'Oppède l'avaient été par les Vaudois retirés dans les montagnes ; que l'exécution ordonnée par le roi et commencée contre les hérétiques s'étendrait à toute la Provence, pour l'entière extirpation des sectes vaudoise et luthérienne ; que des commissaires seraient désignés pour informer contre eux sur les lieux, que ceux de ces derniers qui abjureraient seraient envoyés aux galères, leurs femmes et leurs enfants enfermés dans des maisons pour être instruits dans la religion catholique, et leurs biens vendus.
Cet arrêt, paraît-il, ne fut pas rendu conformément aux procédures ordinaires, et quelques conseillers s'en plaignirent. C'est pourquoi trois semaines après (20 mai), d'Oppède assembla le Parlement, qui rendit un nouvel arrêt portant que les Vaudois habitant des lieux suspects , ceux qu'on aurait trouvés en armes et ceux qui seraient soupçonnés d'hérésie seraient envoyés aux galères, et que, quant aux Vaudois qui n'étaient ni rebelles ni suspects, ils seraient mis en liberté.
(1) Il en fut de même pour les biens meubles; vendus à l'encan public dans les lieux de Lambesc, Rogues, Mallemort , Le-Puy-Sainte-Réparade , Orgon, Alleins, et Saint-Cannat (23 juin 1 54?- 1 1 août). On vendit une jument livres, une mule 25 1. 5 sols, un âne 13 1. 4 s., un bœuf 7 1. 19 s., etc. (Idem, B, 230).
Cependant les commissaires, nommés par l'arrêt du 5 mai pour informer contre les hérétiques vaudois et luthériens, se mirent en route. C'étaient les conseillers Antoine Rolland, seigneur de Reillannette, et François dé Géna , seigneur d'Eguilles. Ils avaient reçu Tordre de laisser partir pour l'étranger les Vaudois qui en manifesteraient l'intention. C'était afin qu'on pût se saisir plus facilement de leurs biens. Arrivés sur les lieux, ils furent témoins des souffrances des Vaudois dépossédés et leur firent distribuer des vivres à Murs, Roussillon, Beaumettes et Saignon. D'autre part, ils reçurent des plaintes sans fin sur les excès de tout genre commis par d'Oppède , Lafond et les divers capitaines chargés de surveiller les Vaudois ou de garder le butin. Quant à leur mission d'informer, ils ne purent la remplir, attendu que ni le procureur général du roi ni le promoteur de Pévêque ne purent leur fournir des témoins. D'Oppède, du reste, les rappela bientôt lorsqu'il apprit qu'on les accablait de révélations sur les crimes qu'il avait commis ou laissé commettre pendant l'expédition.
Le Parlement fit après cela le procès des Vaudois prisonniers ou fugitifs et en condamna à mort 255 pour crime d'hérésie et 16 pour crimes de droit commun (1) ; 460 furent relâchés parce qu'on ne trouva aucune charge contre eux, et on fit grâce à 47, qui abjurèrent. C'étaient des vassaux de Mme de Cental. 666 Vaudois ayant été envoyés aux galères de Marseille depuis le commencement de l'expédition, le Parlement chargea le conseiller Gaspard d'Arcussis, sieur d'Esparron, de les visiter. Il trouva parmi eux des enfants de treize, quatorze et quinze
(1) Il s'agit sans doute ici des Vaudois qui avaient pris part à l'affaire du Plan d'Apt et de ceux qui avaient accompagné Marron dans son expédition contre Cabrières.
j6 HISTOIRE DES PROTESTANTS DE PROVENCE.
ans et des vieillards de quatre-vingts. Les uns et les autres souffraient du froid et étaient soumis à un régime alimentaire plus qu'insuffisant. Il leur fit donner des couvertures. 200 d'entre eux avaient déjà succombé.
Lorsqu'on fit plus tard le bilan général de l'expédition, on trouva qu'en Provence seulement 1840 personnes de tout âge et de tout sexe avaient été tuées, et que 1000 autres étaient mortes de faim, de fatigue ou de frayeur, c'est-à-dire près de 3000, et, en comptant les 900 victimes de Cabrières du Comtat, environ 4000 ( 1 ) .
D'un autre côté, on compta 764 maisons, 89 étables, 31 /as (écuries en rase campagne) et 22 villages incendiés ou ruinés en partie ou en totalité. Mme de Cental perdit, pour sa part seule, 1,200 florins de revenus annuels (7,200 fr.). Quelques-uns de ces villages ne furent pas rebâtis, notamment Trés-Émines, dont on voit encore des vestiges au bas de la montagne qui porte ce nom et qui domine Villelaure au nord (2).