‹ Histoire des protestants de Provence, du comtat Venaissin et de la principauté d'OrangeChapitre 34 sur 93 · MARTYRE DE R0MYEN A DRAGUIGNAN · texte numérisé non relu

MARTYRE DE R0MYEN A DRAGUIGNAN

Les souffrances inouïes endurées par les Vaudois n'arrêtèrent pas le mouvement de la Réforme. Les luthériens multiplièrent leurs prêches et établirent des lieux de culte partout où ils étaient les plus forts. Personne n'y pouvait rien. Le Parlement avait perdu son crédit par ses excès mêmes ; les gentilshommes catholiques étaient impuissants, les villes divisées de sentiments, le

(1) Pages 49, 50.

(2) Gaufridy, t. II. p. 481.

comte de Tende , lieutenant pour le roi en Provence ,

hésitant entre les deux partis (i).

Henri II seul n'hésitait pas et rendait édit sur édit contre les luthériens. Le 24 juillet 1557, il en publia un fort sévère qui portait peine de mort contre ceux qui, publiquement ou en secret, professeraient une religion différente de la religion catholique. Un malheureux colporteur, qui parcourait la Provence vers ce temps, en fut la victime.

Benoît Romyen (ou Rémy), natif de Villard-d'Arènes en Dauphiné , avait conduit sa femme et ses enfants à Genève pour qu'ils pussent y pratiquer librement la religion réformée, et lui-même, professant l'état de mercier-colporteur, voyageait pour vendre sa marchandise. Passant en avril 1558 à Draguignan pour se rendre à Marseille , il offrit deux beaux ouvrages de corail à un de ses confrères, nommé Lantheaume Blanc, qui, n'ayant pu les acquérir à cause du prix élevé qu'en demandait Romyen, le dénonça par envie comme luthérien au baron de Lauris, conseiller au Parlement et gendre de d'Oppède, comme on sait, qui était pour lors à Draguignan. Lauris feignant, pour gagner du temps, de vouloir acheter lui-même ces ouvrages de corail , le dénonça à son tour au viguier du lieu. Ce dernier, se saisissant aussitôt de la marchandise du colporteur, le jeta en prison, avertit l'avocat du roi et les consuls de la ville, et tous ensemble lui firent subir un interrogatoire. Romyen confessa courageusement sa foi et, en suite de ses aveux, fut jeté, les fers aux pieds, dans un cachot infect. Lauris avertit ensuite Antoine du Revest, lieutenant du sénéchal, qui, lui reprochant d'avoir empiété sur sa juridiction, refusa de l'accompagner à la prison. Il n'en donna

(1) Gaufridy, t. II, p. 495.

pas moins Tordre de transférer le colporteur à la conciergerie, et là le soumit à un second interrogatoire, qui aboutit au même résultat que le premier.

Le lendemain , du Revest lui adressa de nouvelles questions dans le but de s'assurer s'il n'était pas venu dans le pays pour répandre ses doctrines, et ne portait pas avec lui quelques livres de la nouvelle religion : à quoi le prisonnier répondit négativement.

Prévoyant la fatale issue qu'aurait son procès , quelques luthériens de la ville lui proposèrent divers moyens de défense, qu'il repoussa comme contraires à sa loyauté, et leur déclara qu'il était résolu à mourir pour sa foi. Sa constance ayant fait du bruit dans Draguignan , le juge du lieu, nommé Barbosi, homme ignorant et grossier, désira le voir et lui demanda si ceux de Genève croyaient en Dieu et le priaient : ce qui lui valut une verte réponse du colporteur.

Du Revest l'ayant interrogé une seconde fois, Romyen demanda la permission de faire sa prière, et la prononça avec un tel accent de conviction que le lieutenant en fut touché ; mais il n'en fut pas de même de Barbosi. qui .dit dans toute la ville que le colporteur n'échapperait pas et qu'on en prendrait bien d'autres. Les évangéliques, effrayés de ces paroles, conseillèrent alors à Romyen d'en appeler aux seigneurs de Genève, et, à leur défaut, au grand conseil du roi, et il y consentit pour leur être agréable, car il ne redoutait pas la mort et paraissait même la désirer.

De son côté, un moine observantin, qui avait prêché le carême à Draguignan et demandait à grands cris le supplice de Romyen, gagna à sa cause les consuls Caval et Cavah'eri, et tous ensemble menacèrent le lieutenant du roi de le dénoncer au Parlement s'il ne faisait brûler le prisonnier. Le lieutenant assembla donc les

juges le 15 avril, et leur adjoignit le nombre d'avocats voulus par les ordonnances royales. L'un de ces derniers, plus humain que les autres, se fondant sur ce que Romyen n'avait pas dogmatisé, n'était porteur d'aucun livre hérétique et n'avait fait connaître ses doctrines que parce qu'il y avait été contraint par voie de justice, opina pour qu'il fût renvoyé à Genève, puisqu'il y avait établi son domicile. L'assemblée se divisa là-dessus en deux camps d'un nombre égal de voix, à l'exception de du Revest, qui n'avait pas fait connaître son avis. C'est pourquoi les ennemis de Romyen, craignant qu'il ne se prononçât en faveur du prisonnrer, rirent lever la séance.

Informé de ce qui s'était passé, le moine, l'official de l'évêque et les prêtres ameutèrent au son de cloche le peuple , qui se rendit tour à tour auprès du lieutenant , des juges et des avocats pour demander le supplice du colporteur. Et comme le lieutenant ne voulait pas s'adjoindre d'autres juges que les premiers, ils décidèrent le conseil de ville à faire les frais d'un procès au Parlement, qui, sur l'heure, requit le lieutenant de lui expédier le prisonnier. Barbosi porta le dossier à Aix, mais, comme il désirait que Romyen fût brûlé à Draguignan, il obtint que son procès serait fait dans cette ville. Le lieutenant reçut donc l'ordre de s'adjoindre les plus anciens avocats de Draguignan et de rendre son arrêt. Ainsi composé, le tribunal condamna Romyen à être brûlé vif comme hérétique ou , s'il se rétractait , à être pendu.

Ayant fait appel de ce jugement à la Cour d'Aix, Romyen y fut conduit, mais non sans être témoin des regrets du lieutenant qui, le voyant passer de sa fenêtre, demanda pardon à Dieu de l'avoir condamné à mort. Le Parlement, ayant fait interroger Romyen par un moine, qui discuta avec lui pendant trois heures, con-

firma la sentence des premiers juges. Ramené à Draguignan , le colporteur fut mis à la torture pour qu'il dénonçât ses complices s'il en avait et reniât sa foi. Mais il demeura ferme et endura de si grandes souffrances qu'on le conduisit au bûcher presque mort. Les consuls avaient fait convoquer par les curés les habitants des paroisses voisines. Romyen ayant prononcé une prière à haute voix près de son bûcher, un des prêtres qui étaient là en grand nombre lui dit de réciter Y Ave Maria, et, sur son refus, plusieurs de ces derniers lui tirèrent la barbe et l'injurièrent. Un lourdeau d'entre la troupe monta sur le bois pour l'admonester, mais il lui dit : « Laisse-moi en paix. » Là-dessus , le père gardien d'un couvent s'écriant qu'il avait blasphémé, Barbosi donna ordre de l^ii mettre un bâillon, et le peuple demanda, de son côté, qu'on le brûlât sans tarder. « Lors le bourreau, » dit Crespin, « mit feu à la paille et au menu bois qui était à Tentour, en sorte qu'ils furent incontinent usés. Romyen demeura pendu en l'air avant de mourir. Etait presque tout brûlé par le bas, qu'on le voyait remuant les lèvres sans faire aucun bruit et rendit l'esprit à Dieu. »

Les avis furent partagés dans la foule au sujet de ce supplice, qui eut lieu le 16 mai 1558. Les uns blâmaient les moines et les prêtres de s'être acharnés à la personne du martyr, disant que si Ton l'avait entouré de gens de bien, « tout fût allé pour les mieux. » Les autres ne se cachaient point pour avouer « qu'on lui avait fait tort. » D'autres s'entretenaient avec surprise de la cause de son supplice et de sa doctrine (1).

Cet autodafé fut le prélude d'événements plus graves qui se passèrent à Draguignan même, comme on va le voir.

(!) Crespin. fol. 460-462; — De Bèze, t. I, p. 99

ANTOINE ET PAULON DE MAUVANS EMBRASSENT LA RÉ- FORME. ASSAUT DE LEUR MAISON. ASSASSINAT D'AN- TOINE DE MAUVANS. MARTYRE d'aULDOL (iÇJO,

Les seigneurs Richieud de Mauvans (1), Antoine et Paulon, issus d'une petite et humble famille (2), dont les ancêtres, de père en fils, dirigeaient les affaires publiques dans la haute Provence, « au grand contentement des gens de bien, » et qui eux-mêmes avaient signalé leur courage dans les guerres du Piémont, s'étaient retirés chez eux et passaient une partie de leur temps à Castellane,"où ils possédaient une maison. Ayant embrassé les doctrines nouvelles qui avaietit été introduites secrètement dans la ville dès 1557 par le seigneur de Caille, de la famille Brun, ils devinrent l'instrument de la conversion de plusieurs gentilshommes de leurs parents et amis et de beaucoup de gens du peuple qui se réunissaient chez eux de nuit malgré la rigueur de l'hiver, et souvent de loin , si bien qu'ils appelèrent , pour les instruire, un ministre de Genève, qui arriva à Castellane en janvier 1559.

Les catholiques, émus de ses succès, firent venir un cordelier « à la grande manche » pour prêcher le ca-

(1) Richieud et Mauvans sont les vrais noms, au lieu de Richiend et Mouvans, comme écrivent beaucoup d'auteurs. Le premier est un nom de famille, le second un nom de terre. Mauvans, mieux Malvans (Castrum de Malvinis) , était une commune , déserte à cette heure , qui garda son nom jusqu'en 1792, époque où elle fut réunie à Vence (Tisserand, Histoire de Vence, p. 286 et 287). Quand au nom de Paulon, qu'on va rencontrer, c'était un sobriquet pour Paul.

(2) Leur père s'appelait Antoine Richieud et leur frère aîné Elzéar. Celui-ci était resté dans sa famille pour en soutenir le rang, et ses deux frères avaient embrassé le parti des armes (L'abbé Lamenei, Histoire de Castellane, p. 271).

rême. Ne se contentant pas de remplir sa mission religieuse, le cordelier attaqua violemment, en chaire, les évangéliques , se prétendit injurié par le ministre et menacé par Antoine de Mauvans, puis, s'alliant avec les consuls et la populace, il excita une sédition au son du tocsin. Cinq ou six cents personnes assiégèrent la maison des Mauvans en criant : Foro (dehors), luthériens! fora, huguenauts! rompirent les vitres, les fenêtres et la porte. Mais les frères Mauvans, qui étaient de vaillants soldats, se barricadèrent chez eux avec cent des leurs, firent une décharge de mousqueterie qui tua trois séditieux, en blessa plusieurs et mit les autres en fuite. Puis, le lendemain, ils sortirent de la ville sans que personne osât les attaquer.

Antoine, malheureusement, n'écoutant que la vengeance, se mit à la tête de trois cents hommes déterminés de Castellane et des environs , saccagea le faubourg de cette ville et le couvent des Augustins qui y était bâti et continua son œuvre de destruction par les églises de Senez, Digne, Barjols et autres, maltraitant, tuant même ceux qui lui opposaient de la résistance ; après quoi, il se rendit dans son château de Mauvans, où il se fortifia avec ses hommes.

Paulon, de son côté, partit secrètement pour déposer une plainte entre les mains du Parlement d'Aix. Le comte de Tende, gouverneur de Provence et lieutenant général pour le roi, homme naturellement doux et modéré, le reçut dans sa maison et servit ses intérêts de tout son pouvoir.

Les séditieux, ayant appris cette démarche de Paulon, envoyèrent des députés à Aix, qui se concertèrent avec un conseiller à la Cour, nommé François Rascas, sieur de Bagaris, et Girard Ambrois, ancien viguier, très mal disposés l'un et l'autre pour les Mauvans à cause

de rivalités d'influence, et, tous ensemble, dénoncèrent les assemblées nocturnes des luthériens de Castellane. Le Parlement délibéra longtemps sur le parti qu'il devait prendre, car il était divisé d'opinion. Enfin, nonobstant l'opposition que firent plusieurs conseillers, il décida qu'on informerait contre les Mauvans comme hérétiques.

Vétéris (ou Victoris) et Esprit Vitalis, jeunes conseillers, chargés de l'instruction, prirent dès d'abord parti contre les accusés en faisant relâcher, à Riez, les deux principaux auteurs de la sédition, que le lieutenant du sénéchal de Draguignan, Antoine du Revest, avait déjà fait emprisonner. Ce déni de justice enhardit tellement les habitants de Castellane qu'ils mirent aussitôt à sac la maison des Mauvans, en chassèrent leurs femmes et leurs enfants et brûlèrent leurs granges. Arrivés à Draguignan, les commissaires décrétèrent de prise de corps comme hérétiques les deux frères Mauvans, ce qui décida Paulon, qui avait passé quinze jours à Aix, chez le comte de Tende , à se rendre à la cour de France pour se pourvoir au conseil du roi contre l'arrêt du Parlement, qui avait ordonné des poursuites contre lui et son frère. Il vit Henri II, l'amiral Gaspard de Coligny, Michel de l'Hospital, chancelier de France, et Louis de Bourbon, prince de Condé, leur dénonça les concussions du Parlement de Provence et ses infractions aux lois du royaume et obtint du roi que son procès serait jugé par le Parlement de Grenoble; mais la Cour d'Aix refusa de se soumettre à l'ordre du roi, et, grâce à la protection du cardinal Charles de Lorraine, frère du duc François de Guise, obtint des lettres de cachet qui lui enjoignirent de ne point se dessaisir de la cause. Les juges du conseil, de leur côté, retinrent, par ordre du même cardinal , les pièces des Mauvans pour les em-

pêcher de poursuivre leurs procès ; mais ceux-ci ne se laissèrent point arrêter pour cela et , comme « ceux de la religion de divers lieux de Provence, » dit de Bèze, « se sentant pareillement oppressés d'une infinité d'injustices, leur baillèrent force mémoires et instructions contenant une infinité de concussions, larcins et crimes énormes commis par leurs adversaires du Parlement, n ils décidèrent de fonder une bourse commune pour subvenir aux frais de la poursuite de ces derniers auprès du roi, et ayant fait entendre plusieurs témoins et recueilli les pièces à l'appui, ils accusèrent au conseil du roi les juges du Parlement d'Aix de concussions et de brigandages. On peut juger par là de l'énergie et du courage des frères Mauvans. Le plus jeune, Paulon , était un gentilhomme particulièrement remarquable. Claude de Cormis , son contemporain , qui le connaissait beaucoup, dit que c'était « un homme d'une grande âme et grand dessein et entreprenant, avec l'esprit pénétrant et bon entendement , autant savant en affaires qu'en guerre et bien capable d'être chef de parti, » et, ailleurs, que c'était un « grand personnage, ayant tête, cœur, main et langue; » à quoi Nostradamus ajoute qu'à l'extérieur, il était « robuste, de belle défaite et de gros de sang. »

Quelque temps après, le lieutenant du Revest et Bruny, receveur à Draguignan, écrivirent à Antoine de Mauvans que Girard Ambrois, dont il a été parlé plus haut, avait des propositionsd'accommodement à lui faireà Flayosc et qu'ils lui conseillaient de les accueillir favorablement. Antoine, confiant dans leur parole et acceptant pour arbitres le viguier Martin et les seigneurs de Barrème, d'Espinouse et de Mandols, part avec ses neveux et Honorât Auldol dit Bramaire, maître de l'hôtel du Cheval- Blanc à Castellane. N'ayant pas rencon-

tré les arbitres à Fiayosc , il descendit jusqu'à Draguignan pour y passer la nuit et logea à l'hôtellerie des Trois-Rois. C'était le 23 octobre 1559. Peu après son arrivée, s'étant promené dans la ville, il fut reconnu par quelques prêtres ; désigné par eux à des enfants qui, excités par leurs paroles et par un conseiller au Parlement (1), se mirent à crier au luthérien et à sonner le tocsin pour ameuter la foule. Antoine se hâta de regagner son logis avec trois autres de ses compagnons de route ; mais la populace , comptant plus de trois mille personnes , se mit à faire le siège de l'hôtellerie et en força les portes. Quelques hommes de bien de la ville, ayant voulu l'apaiser, ne durent leur salut qu'à la fuite. Antoine , monté sur les toits pour gagner une maison voisine, reçut un coup d'arquebuse. Son neveu, qui le suivait, parvint à se cacher dans une cave. Pour lui, il alla s'enfermer dans une chambre. Les mutins, craignant qu'il ne leur échappât à cause de la nuit, allèrent chercher le viguier de la ville qui le somma de se rendre. Il ouvrit la porte et saisit , pour se protéger , le bout du bâton de justice que lui présenta le viguier ; mais deux muletiers survinrent qui r étendirent à demi-mort de deux coups de bâton ferré. Lié par les pieds en cet état, on le traîna jusqu'à la conciergerie , où il ne tarda pas à rendre le dernier soupir après avoir subi des outrages que la pudeur ne permet pas de nommer.

Les mutins sans désemparer retournèrent à l'hôtellerie pour se saisir des compagnons d'Antoine, et, ne les ayant pas trouvés, quatre d'entre eux se rendirent en hâte à Castellane pour exciter le peuple à faire subir un semblable traitement à Paulon son frère , avant qu'il fût averti.

(1) Probablement le baron de Lauris , qui avait fait arrêter Romyen l'année d'avant.

Le lendemain, les séditieux arrachèrent les entrailles du cadavre d'Antoine, qu'on avait déposé dans la prison et que les enfants se mirent à traîner dans les rues. Ils coupèrent également son cœur et son foie en plusieurs morceaux, qu'ils fixèrent à des bâtons. L'un d'eux présenta un des morceaux à son chien qui, ayant détourné la tète, s'attira cette apostrophe de son maître : « Seraistu luthérien comme Mauvans ? » Quelques personnes charitables voulurent inhumer le cadavre, mais les prêtres s'y opposèrent et le corps fut de nouveau renfermé dans la prison. Pour les autres restes, ils furent recueillis avec soin par un huguenot secret, natif de Draguignan, nommé Giraud, qui les inhuma pendant la nuit.

Muni d'un sauf-conduit , Paulon de Mauvans partit sans plus tarder pour Aix, raconta les faits au comte de Tende et requit le Parlement de faire justice d'un si horrible attentat. Celui-ci envoya à Draguigan les mêmes conseillers que précédemment, Vetéris et Vitalis, qui, au lieu de rechercher les meurtriers, donnèrent l'ordre de saler le corps d'Antoine, le firent porter à Aix par les assassins eux-mêmes, informèrent sur la vie, les mœurs et la conduite de la victime et dirent à quelques témoins de Castellane que « ceux de Draguignan leur avaient donné une leçon, leur signifiant qu'après le vieil tué, il ne restait plus que de dépêcher le jeune. » « Vous montrez bien,» ajoutaient-ils, « n'avoir aucun courage; tuez, tuez cette racaille de luthériens. » « Ce peuple, » dit de Bèze, « qui de soi n'est que trop bouillant et acharné, se sentant encouragé par ceux mêmes qui devaient le retenir, devint si fier et orgueilleux. que rien plus. Et n'ayant pu attraper Paul, tuèrent grand nombre d'autres gens, sans qu'aucune punition ni perquisition en fût faite; en sorte que toutes choses étaient licites à ces insensés. »

Honorât Auldol, qui avait été mis en prison, confessa courageusement sa foi devant les deux commissaires du Parlement et fut emmené à Aix, en novembre 1559. De son côté, le baron de Lagarde, qui avait reçu l'ordre secret du duc de Guise de prendre Paulon mort ou vif, continua ses poursuites contre lui et contre les autres fidèles de Provence; mais le Parlement, craignant le bruit que pouvait faire, pour le moment, le procès des deux frères et celui d'Auldol, les laissa sommeiller jusqu'au 5 février 1560, époque où il condamna le corps d'Antoine à être brûlé, de même qu'Auldol, sur la place des Jacobins. Le bienheureux martyr montra la plus entière constance. Un homme de la foule lui ayant lancé une pierre qni le blessa grièvement et fit tomber le bâillon qu'on avait mis à sa bouche, il lui répondit avec douceur : « Dieu veuille te pardonner! » Après quoi il rendit l'esprit (1).

Le martyre de Romyen et d'Auldol, aussi bien que l'assassinat d'Antoine de Mauvans, n'était pas fait pour calmer les alarmes conçues précédemment par les protestants provençaux, de telle sorte qu'un assez grand nombre d'entre eux se réfugièrent à l'étranger. De la mort de d'Oppède (29 juillet 1558) jusqu'à la fin de l'année 1560, nous en trouvons jusqu'à soixante-deux établis à Genève (2).

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