AVRIL I562-I9 MARS I
SOMMERIVE EMBRASSE LE PARTI DES GUISES CONTRE TENDE, SON PÈRE. JUGEMENT DES HISTORIENS SUR CETTE DIVISION (i $62}.
a pacification de la Provence par les comtes de Crussol et de Tende fut de courte durée. Le icr mars 1562 avait lieu le massacre de Vassy par les pages et les domestiques du duc de Guise, qui s'était décidé à retourner à Paris pour se ressaisir du pouvoir. Reçu en triomphe par son parti, il arracha à la reine mère un ordre d'expulsion contre le prince de Condé, qui, quittant la capitale, réunit les gentils-
hommes protestants , fut proclamé leur chef et prit les armes.
En apprenant ces événements, Jean de Pontevès, seigneur de Carcès, envoya à Paris son gendre, Philibert de Castellane, seigneur de la Verdière, pour négocier avec les Guise le remplacement du comte de Tende par son fils Honorât de Savoie, comte de Sommerive, âgé de vingt-quatre ans environ. Le Parlement, de son côté, se hâta d'interdire l'exercice de la religion réformée dans tout son ressort (26 mars 1 562). Enfin, les villes d'Aix et de Marseille députèrent en cour des hommes de marque pour se plaindre des prétendues rigueurs des deux comtes, de l'omnipotence des commissaires du roi, Fumée et de Ponnat, qui prenaient leurs délibérations sans consulter le Parlement, et du danger qu'il y avait à accorder trop d'avantages aux huguenots.
Sommerive, qui avait été lui-même envoyé à la cour par le comte de Tende pour lui rendre compte des derniers événements, fut tellement circonvenu par les Guises qu'il consentit à accepter le gouvernement de Provence à la place de son père (avril). Il était moins aimé de ce dernier que son frère cadet, René de Savoie, baron de Cipières (1), né d'un second mariage, et en avait conçu une secrète jalousie, que le comte de Carcès sut habilement exploiter. « Ce dernier était un homme, » dit de Bèze, « de très malin et très pernicieux esprit, s'il y en a au monde (ce qui a été finalement l'occasion de la ruine entière de cette maison). » « Il jouissait, » ajoute Gaufridi, « d'un grand crédit sur la noblesse et sur le peuple. Il était froid et sérieux ;
(1) Appelé souvent Sorrï^c , parce qu'il avait été titulaire de l'abbaye de
ce nom.
il parlait peu ; on l'appelait le Muet. Il n'en était pas moins très affable et d'un accès facile, mais il aimait tort le jeu. » Sommerive reçut de la cour la mission expresse de purger sa province et la principauté d'Orange de tous les protestants qu'elles pouvaient renfermer, et le comte de Tende celui de casser les garnisons qu'il Avait établies et de céder le gouvernement à son fils. Il le fit et se retira à' Salon. Quant à Crussol, la cour l'envoya en mission en Languedoc.
La conduite de l'ancien et du nouveau gouverneur de Provence a été diversement expliquée par les historiens. Gaufridi croit que le comte de Tende se rangea du parti des protestants grâce à l'influence de sa seconde femme, Françoise de Foix, qui était protestante et qu'il aimait tendrement. Il en avait eu un fils, Cipières, qui ressemblait à son père par la douceur et que Françoise aurait voulu faire grandir au détriment de son frère, «jeune homme vif et turbulent. » Honoré Bouche pense au contraire que le père et le fils étaient secrètement d'accord et qu'ils s'étaient distribué les rôles de façon que. « se communiquant entre eux les desseins des deux partis, ils pussent détourner les choses qui seraient préjudiciables à la vraie religion et à l'Etat. » i Ç'a été de tout temps, » ajoute-t-il, « la maxime de la maison de Savoie, de laquelle les comtes de Tende et de Sommerive étaient issus, de clocher des deux pieds et de marcher de deux endroits. » Nous préférons à ces jugements celui d'un contemporain, Pierre de Cormis (i), qui était un familier du comte et à qui ce dernier dit un jour, en s'expliquant sur ce point délicat, qu'il soutenait les huguenots « par le vouloir de la reine mère, qui les favorisait sous main pour régner: »
,1) Mémoires, dans Louvet, Additions, t. I , p. J1J.
à quoi Cormis ajoute que, même après la nomination de Sommerive au gouvernement de Provence, le comte reçut de Catherine de Médicis l'ordre secret « d'empêcher l'extermination des huguenots. » C'était, du reste, à son jugement, un « bon prince, droiturier, aimant justice et raison, ennemi d'oppression et tyrannie, fidèle serviteur du roi, ami du pauvre peuple, procuran^ de tout son pouvoir que justice fût faite, usant de reproches envers les mauvais juges, de plaintes au Parlement et remontrances au roi, aimé néanmoins du Parlement jusques à l'interdiction ; mais toutefois le fit rétablir et fut sa plaige et caution. Il ne fut jamais protestant, ains franc catholique et s'opposa aux huguenots séditieux et puis aux faux catholiques. » De Bèze représente aussi le comte comme « un seigneur de fort doux naturel et peu ennemi de ceux de la religion, qu'il voyait notoirement être opprimés par la violence. » Il reconnaît néanmoins que Jacques de Saluces, seigneur de Cardé, son gendre, et Cipières, son plus jeune fils, « favorisaient au parti de la religion et se rendaient plus sujets et aimables audit sieur comte. » Enfin Brantôme (1), qui connaissait très bien les hommes de son temps, fait également le plus grand éloge de Tende et met sur le compte de sa femme protestante la défaveur dont il jouit pendant quelque temps auprès des Provençaux, « gens bizarres, » dit-il, « fantastiques et mal aisés à ferrer, » qui prétendaient « que trois choses gâtaient la Provence : le vent, la comtesse et la Durance. »
JOURNÉE DES ÉPINARDS. EXPULSION DE LA GARNISON D'AIX. LES VIOLENCES CONTRE LES PROTESTANTS
[) Œuvres complètes, édit. Buchon, Paris. 1848, t. I. p. ^4^