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RECOMMENCENT. MASSACRE DE LA FAMILLE DE MANDOLS I

La garnison que les comtes de Crussol et de Tende avaient établie à Aix n'était pas assez mesurée dans ses rapports avec la population catholique et se laissait aller à la molester gratuitement. Au rapport de Papon, les soldats battaient du tambour pendant l'office, tiraient des coups de mousquet aux fenêtres de l'église pour le troubler, fouillaient les femmes pour leur ôter leurs chapelets et maltraitaient, aux portes delà ville, les paysans qui allaient à leur travail ou en revenaient. Le jour de la fête de saint Marc ils agirent très malicieusement à l'égard des habitants de la ville, qui se rendaient en pèlerinage, pieds nus, à la chapelle de ce saint, située à une lieue d'Aix. Ils semèrent, pendant la nuit, des grains d'épinards le long de la route (25 avril . La plupart des pèlerins rentrèrent chez eux les pieds ensanglantés au milieu des huées des soldats et sans avoir accompli leur pèlerinage. Pour les autres, qui voulurent aller jusqu'au bout, ils rencontrèrent, près de la chapelle, Carcès, à qui ils racontèrent leur mésaventure et qui , résolu d'en tirer vengeance , leur conseilla de rentrer dans la ville et d attendre son retour, qui devait s'effectuer à la nuit tombante. A peine fut-il rentré que cinq cents personnes vinrent se plaindre à lui de l'injure qu'ils avaient reçue et généralement des vexations de tout genre dont ils étaient l'objet de la part de la garnison. Le jour des représailles fut fixé secrètement au 3 mai, « jour, » dit Papon, <« où les pénitents noirs avaient coutume d'aller en procession à un ermitage, bâti hors du faubourg... » Le nombre des pénitents fut, ce jour-là, plus nombreux qu à l'ordinaire... Ils cachèrent sous leurs habits des armes et des carniers remplis de pierres, et, dans cet

équipage... ils sortirent en procession de fort grand matin par la porte des Cordeliers. Ceux qui défilaient les premiers firent volte-face avant que toute la procession fût hors la ville et tombèrent sur le corps de garde qui, se trouvant attaqué par deux côtés à la fojs, fut ou massacré ou dispersé. De là, ils allèrent forcer l'autre corps de garde, qui était à la place des Fontettes, et pénétrèrent jusqu'à l'hôtel de ville dont ils se rendirent maîtres. Le capitaine Tripoli, qui commandait la garnison, y accourut à la tête de ses compagnies ; mais ayant été repoussé après avoir perdu beaucoup de monde, il sortit par la porte Saint-Jean dont les siens n'avaient pas encore été chassés... Il n'en fallut pas davantage pour donner un nouveau degré de chaleur au zèle fanatique des habitants... Leur propos le plus ordinaire était qu'en dépit des huguenots la messe ne serait jamais abandonnée. Ils le disaient en provençal, et le mot laïsado , dont ils servaient pour dire abandonnée , signifiant en même temps une bêche, ils imaginèrent une espèce d'écusson , dans lequel était représenté cet instrument de labourage, et tout autour, il y avait ces mots provençaux : La messe ne sera jamais. La figure de la bêche annonçait le reste. »

Durand de Pontevès, seigneur de Flassans, frère de Carcès, de son côté, ne restait pas inactif pour organiser la résistance , et il agit avec tant de zèle que , dans les premiers jours de mai (1562), il disposait de cent à cent vingt compagnies de gens de pied de trois cents hommes chacune, qu'il logea à Aix, à Marseille et dans les autres villes de la basse Provence, d'où résultèrent d'affreux désordres et de cruels traitements à l'égard des protestants jusqu'à la fin du mois d'avril de Tannée suivante. Nous n'en rapporterons ici qu'un seul exemple.

Le sieur de Mandols, professant la religion réformée, gendre du baron de Bormes, était avec sa femme chez son beau-père, au château de Mouans, près Grasse, sur la fin de mai (i 562), quand le sieur de Briançonnet, qui habitait Grasse et se disait lieutenant du gouverneur de Provence en ces quartiers-là, sous prétexte que quelques religionnaires d'Hyères et de Bormes s'étaient réfugiés au château , en fit le siège et obtint de l'occuper à la condition de respecter la liberté des personnes qui s'y trouvaient ; mais, au lieu de cela, il jeta dans une des caves du château, où ils endurèrent les plus cruelles privations, les trente hommes qu'il rencontra, au nombre desquels étaient les ministres Mison et Vitalis. Quant aux seigneurs de Bormes et de Mandols, il les fit enfermer dans sa maison de Grasse.

Après cela, il résolut de se saisir également du château du sieur de Mandols père, à Demandols, près Castellane. Pour éviter un siège, ce dernier fit partir pour la Savoie ses gardes et ses serviteurs sous la conduite de son frère , mais quand ceux-ci furent arrivés proche du village de Saint-Auban , à trois lieues plus loin, ils furent tous massacrés par les paysans, à l'instigation du seigneur et de la dame du lieu , qui assistèrent à ce sanglant spectacle. Ils étaient dix-huit et avaient avec eux huit femmes et le pasteur Georges Cornelli.

Cependant de Mandols père, voyant de son château arriver les gens de Briançonnet, conduits par un nommé Augustin Raupe et auxquels s'était jointe une autre troupe envoyée par Clausse, évêque de Senez, se sauva à une lieue de là, à Vergons, dans la montagne, avec sa temme , une jeune fille de douze ans, la femme de son frère, déjà massacré à Saint-Auban, et leur enfant, âgé de six mois, la femme de Michel Bougarel, de La-

garde, et ses deux petits enfants, une femme de chambre, une domestique et trois jeunes laquais. Arrivés au château , Raupe et les siens l'incendièrent avec toutes ses dépendances et coupèrent les arbres et les vignes. Quant au seigneur, il fut nourri à Vergons par les soins de Bougarel; mais quelques jours après, ayant été attiré dans une embuscade par ses vassaux catholiques, qui feignirent de vouloir le ramener dans son château, il fut massacré avec toute sa suite , à l'exception des deux petits enfants de Bougarel , que leur père put cacher dans un buisson, à trois cents pas de là, et du nourrisson de la belle-sœur de de Mandols, que celle-ci avait caché sous son corps pendant, que les assassins lui portaient plusieurs coups, qui, heureusement, ne mirent pas sa vie en danger.

Pour en revenir au sieur de Mandols le fils , il fut changé plusieurs fois de prison et réussit, après avoir enduré toutes sortes de maux , à s'évader et à gagner l'étranger. « Sa femme aussi et une sienne sœur, finalement sorties de prison, » dit Crespin , « furent reçues à sauveté à l'Espel en Terre-Neuve, en la maison d'un vrai homme de bien, nommé Bernardin Richelme, jusques à ce que, en vertu de l'édit de pacification, ils revinrent en leur maison bien désolée (1). »

TENDE SE MET A LA TÊTE DES PROTESTANTS. PRE- MIÈRES HOSTILITÉS. NOUVELLES VIOLENCES DE FLAS- SANS A AIX (i 562).

Enveloppés de toutes parts, réduits à la plus affreuse misère et exposés à une mort certaine , les protestants provençaux se réfugièrent dans les villes et bourgs où

(1) Crespin, fol. 679, 680; — De Bèze, t. III, p. 239-241,

ils étaient en nombre, notamment à Lourmarin, Cabrières-d' Aiguës , Mérindol, Cadenet , Sisteron , Riez et autres places. Le comte de Tende, voyant cela, se rendit à Manosque et fit prendre les armes tant aux fugitifs qu'à ceux du pays, et plaça à leur tête son fils Cipières et son gendre Cardé, le premier comme colonel de la cavalerie et le second comme colonel de l'infanterie. A eux se joignirent , avec d'autres troupes , Sénas , Mauvans , Claude de Grasse, seigneur du Bar, Henri de Grasse, sieur de Malijai, son frère, et Scipion de Villeneuve, sieur d'Espinouse, gentilshommes de la première noblese de Provence et protestants de cœur. Toutes les places de ce quartier de la Durance se déclarèrent pour eux, à l'exception de Pertuis, dont Sommerive s'était emparé pour s'assurer du passage de cette rivière.

Disposant de quatre mille hommes de pied et de cinq cents chevaux , mais dépourvu de canons , le comte de Tende fit assiéger Pertuis pendant dix-huit jours, et il était sur le point de. le prendre après l'heureux succès d'une mine qui avait fait sauter une partie considérable des murailles, quand il apprit que les troupes de son fils approchaient. Voulant empêcher l'effusion du sang, il donna au gros de l'armée Tordre de se retirer, par la Tour-d'Aigues et Manosque, dans Sisteron, qui était la plus forte place de la vallée de la Durance et même de la province, et, en passant à Manosque, y laissa une garnison très importante sous les ordres du capitaine Coloux, avec des vivres et des munitions en abondance, pendant que Cipières, Cardé, Sénas et Mauvans allaient, sur ses ordres, demander du secours au baron des Adrets, commandant les troupes protestantes du Dauphiné.

Sommerive, informé de la marche de l'armée de son

père, s'apprêtait à faire le siège de Sisteron ; mais prié par Fabrice (i) Serbelloni, commandant des armées papales du Comtat , de l'aider à s'emparer d'Orange, il rassembla ses hommes à Orgon sur la Durance, passa la rivière et campa à Cavaillon sur la rive droite. Après avoir dirigé quelques pointes sur Mérindol , que Mauvans défendait encore avec des cavaliers huguenots et où les succès furent partagés , il marcha sur Orange avec Fabrice et François de la Baume de Suze (2), et, ayant ruiné de fond en comble avec eux la ville et massacré un grand nombre de ses habitants inoffensifs (5 juin), il se saisit de Manosque, que Coloux lui livra sans coup férir, contre l'attente de tout le monde. C'est là qu'il réunit toutes ses forces , qui s'élevaient à cinquante enseignes de gens de pied et sept canons , et auxquels s'étaient joints les principaux gentilshommes catholiques de la province, notamment Carcès et ses deux gendres, La Verdière et Bernard d'Ornezan, baron de Montagut.

A la faveur de l'épouvante que le sac d'Orange jeta parmi les protestants du pays, Flassans rentra dans Aix avec de Cuges, son compagnon; il reprit son consulat et les violences recommencèrent. Des pierres furent jetées aux fenêtres des protestants ; on en pendit au pin deux , puis quatre et beaucoup d'autres. Chaque jour quelque malheureux était mis à mort. Les assassins avaient à leur tête un paysan fort audacieux et de grande mine, nommé Sen Tarron, qui avait mis une croix blanche à son chapeau , et qui, suivi des bouchers de la ville, d'un capucin et de plusieurs femmes, faisait main basse sur les protestants et les pendait. Les conseillers

(1) Pour Fabricio.

(2) C'est à tort que les historiens donnent à ce personnage le titre de comte, attendu qu'il ne fut créé tel qu'en 1Ç72.

au Parlement soupçonnés d'hérésie, craignant pour leurs jours , quittèrent la ville. C'étaient François de Gênas, sieur d'Eguilles; Charles de Châteauneuf, sieur de Molléges ; André de Pena; Jean Ferrier, seigneur de Sainte-Croix; Jean d'Arcussia, sieur de Gardanne ; Honoré Somati, sieur du Castellard (i), auquel il faut joindre l'avocat général Jean du Puget. Le conseiller Jean Salomon, également soupçonné d'être protestant, ne se hâta pas assez de sortir, et, s'étant caché dans le couvent des Prêcheurs, il fut découvert, mené au corps de garde et assassiné, a plus pour son argent que pour son Evangile , » dit un auteur du temps. Son corps fut traîné en chemise jusqu'à minuit , et déposé près de l'église de Saint-Sulpice. Jean-Augustin de Foresta , baron de Trets , second président au Parlement , vit son cadavre en rentrant au palais et ne put retenir ses larmes (22 juin). Le prévôt des maréchaux fut accusé de ce crime et mis en prison ; mais le conseiller François de Rascas , sieur de Bagaris , ardent catholique , le fit relâcher. ■

Les bouchères , voulant suivre les traces de leurs maris , se saisirent de la femme d'un libraire , nommée Melchionne. qui s'était réfugiée dans la maison de Flassans pour sauver sa vie. Elles lui meurtrirent le visage à coups de couteau , la traînèrent par les cheveux et la pendirent au pin encore vivante (26 août). Le Parlement légiférait contre ces violences , mais ne sévissait pas , et quatre-vingts protestants étaient sous les verroux à Aix.

(1) Somati retourna au catholicisme après la Saint-Barthélemy. En i ? 78, il était du parti des rasats, et devint ensuite fougueux ligueur (Lambert , t. I, p. uo).

SIÈGE DE SISTERON PAR SOMMERIVE (lO-28 juillet

Revenons à Sommerive. Le comte de Tende , son père, ne doutant plus qu'il ne se disposât à faire le siège de Sisteron , fit fortifier la place du mieux qu'il put et y laissa onze compagnies de soldats sous le commandement de Beaujeu , son neveu, fils de sa sœur, d'une illustre maison de Bourgogne et vaillant guerrier. Ce dernier avait sous ses ordres Espinouse, Du Bar et Malijai son frère , Antoine de Marsch dit Tripoli , et autres. Le comte installa ensuite dans un couvent, hors de la ville, les femmes et les enfants des fugitifs , qui s'étaient d'abord établis à Lourmarin , Cabrières, Mérindol et autres lieux des bords de la Durance. Quand on les vit arriver à Sisteron , escortés des compagnies vaudoises par le vaillant capitaine Henri Seguirani , on disait : « Voici le peuple d'Israël. » « La mère, » dit Nicolas Régnault, « portait le petit enfant entre ses bras , et les petits enfants de cinq ou six ans étaient contraints de se traîner parmi le bagage, sans souliers, sans habillements. On n'oyait que lamentations parmi ce peuple pour la faim qui les pressait. Plusieurs étaient tourmentés de fièvres : ce que voyant, les papistes les interrogeaient pourquoi ils pleuraient; mais ils ne savaient que dire , sinon qu'ils étaient chassés pour la querelle de Dieu. »

Ces préparatifs étant terminés , le comte se retira , avec le reste de ses soldats, sur le plateau d'Entraix, au delà du Buech ; puis à huit ou dix lieues plus loin, derrière la montagne de la Baume , vers la vallée de Barcelonnette, afin de pouvoir alimenter en toute sûreté la place de vivres, ménager une retraite sûre aux assié-

gés en cas d'échec, et surtout faciliter l'entrée dans la place du secours en hommes que Cipières , Cardé , Sénas et Mauvans devaient amener du Dauphiné.

Sommerive se mit en marche et aurait été arrêté longtemps au village de Lurs , assis sur une montagne , à trois lieues de Sisteron , au bord de la Durance , et commandant la route, fort étroite en ce lieu , sans la lâcheté de Châteauneuf, surnommé ne\ de velours, qui lui livra le passage.

Le 4 juillet il était à Château- Arnoux , et y demeura plusieurs jours pour délibérer sur les moyens de faire le siège de Sisteron , car la place était située dans une assiette assez forte et défendue au nord et à l'est par le Buech et la Durance, et à l'ouest par la montagne du Molard, à laquelle elle était adossée. Sommerive établit son camp en rase campagne , avec l'espoir que la garnison se rendrait par composition sans attendre le canon , parce que les murailles de la ville n'étaient flanquées que de petites tours ; que les assiégés ne possédaient que dix ou douze mousquets ou petits canons , et que leurs vivres seraient bientôt épuisés à cause de la grande quantité de fugitifs qui s'étaient retirés dans la place. « Mais, » dit de Bèze , « le bon courage des habitants et le peu ou point d'espérance qu'avaient les fugitifs de recevoir aucun bon traitement de leurs ennemis si cruels et si inhumains, avec l'assurance que Tende leur avait donnée de ne partir jamais d'auprès d'eux et de les aider de sa personne, de ses biens, nom, autorité et faveur jusques à toute extrémité , les firent résoudre de se défendre moyennant l'aide de Dieu et la bonne diligence de Beaujeu , leur gouverneur, jusqu'à la dernière goutte de leur sang. En cela aussi les assura grandement la venue du capitaine [Antoine Rambaud , seigneur de] Furmeyer , gen-

tilhomme du Dauphiné , avec trois cents bons hommes et bien délibérés. Suivant donc cette résolution , Sommerive , le septième dudit mois, envoya pour reconnaître toutes choses le capitaine [Puy-Saint-Martin dit] Bouquenègre , vieil et vaillant soldat , mais au reste aussi méchant et détestable en toute sa vie, comme sa naissance le portait... Celui-ci, après avoir fait son exploit , se rafraîchissant en un petit village appelé Châteauneuf, fut pris prisonnier avec deux soldats corses et un sien valet... et peu après convaincu d'infinis meurtres et violements, fut pendu et étranglé en la place publique par les propres mains de son dit valet , mourant tout ainsi qu'il avait vécu. » On lui eut néanmoins fait grâce , comme on la lui avait déjà faite à Barjols ; mais les femmes et les filles réfugiées à Sisteron demandèrent à grands cris sa mort, comme un juste châtiment des outrages sans nombre et sans nom qu'il avait fait subir à leur sexe (8 juillet). Sommerive , apprenant son exécution, écrivit aussitôt à Tarascon pour qu'on mît à mort par représailles le capitaine Coste , fait prisonnier à Orange (1 5 juillet).

Le général en chef partit ensuite de Château-Arnoux (10 juillet) et avança sans résistance jusqu'à une demilieue de la ville, où il trouva les chemins rompus et deux compagnies de Cabrières et de Mérindol postées au pont du Jabron pour barrer le passage à l'artillerie. Ayant été bientôt culbutées, elles furent réduites, après avoir perdu trente des leurs au moins, l'une à se réfugier sur un coteau, l'autre à prendre la grande route qui conduisait à la ville. La dernière fut même poursuivie de si près par l'ennemi que celui-ci aurait pu pénétrer pêle-mêle avec elle dans la ville si le gros de l'armée ne s'était mis sur l'heure en devoir de rétablir les chemins. Sommerive s'établit ensuite au sud de la place.

sur la rive droite de la Durance , à la portée approximative d'une arquebuse, près des ruines de F Eglise des Cordeliers , et y posta deux couleuvrines et deux moyennes ; puis il établit deux autres moyennes, qu'il entoura d'un retranchement, dans un chemin pratiqué sur le flanc de la montagne du Molard, d'où l'on découvrait l'intérieur de la ville, et posta un corps de garde sur le sommet de la montagne elle-même. Beaujeu, de son côté, après avoir ordonné des prières publiques, logea deux mousquets sur la plate-forme de la cathédrale; mais les canons de Sommerive, qui tirèrent depuis deux heures jusqu'à la nuit , en eurent facilement raison.

Le lendemain. 11 juillet, Sommerive fit dresser une autre batterie contre une vieille muraille située au levant du côté de la Durance, près de la porte de Sauve, et, après quelques volées de coups de canon , somma les habitants de se rendre , leur promettant vies et bagues sauves et la permission de quitter la Provence. Beaujeu répondit qu'ayant reçu la place de son oncle pour le service du roi, il la défendrait jusqu'à la mort, et que ce n'était pas l'habitude de sommer des assiégés de se rendre quand on les avait canonnés un seul jour. La batterie recommença donc et, lorsque la brèche eut une largeur décent pas, les assiégeants montèrent à l'assaut; « mais si la furie des assaillants était grande , » dit de Bèze , « la constance de ceux de dedans était grande à s'emparer et se présenter à tous dangers, jusques aux femmes et petits enfants, et se pouvait là remarquer une merveilleuse différence entre les uns et les autres, car ceux de dedans n'avaient que psaumes et cantiques en leur bouche, apportant, traînant et charriant tout ce qui était requis ; et ceux de dehors, au contraire, étaient du dessus de la montagne du Molard, dont ils voyaient

toute la ville, leur disaient mille ordures et. vilenies..., et conviant les habitants de leur apprêter leurs lits et leurs couches ; car, de fait, ils se tenaient tant assurés de souper dans la ville, qu'ayant serré tout leur bagage, sans avoir reconnu autrement la brèche , ils vinrent la tête baissée jusques à trois assauts l'un après l'autre. Mais ceux de dedans furent soutenus avec tel courage et si bon ordre que les assaillants n'y gagnèrent que des coups ; en quoi se montrèrent merveilleusement courageuses les femmes, rafraîchissant les unes de pain et de vin à toute heure les combattants et retirant les blessés avec extrême diligence et sans aucune crainte ; les autres faisant des balles qu'elles fournissaient à ceux qui tiraient ; les autres , avec les enfants et autres personnes inhabiles aux armes, étant arrangées par les rues et combattant avec prières, les mains tendues au ciel, comme aussi Beaujeu , Furmeyer , Malijai et autres capitaines firent un merveilleux devoir, » si bien que les assiégés ne perdirent que dix ou douze des leurs dans ce premier assaut.

Le lendemain, 12 juillet, Sommerive trouvant la brèche réparée et en bon état de défense essaya d'attirer, par ruse , les assiégés hors de la place , en feignant de lever le siège pour se porter à la rencontre de Cipières, Cardé, Sénas et Mauvans, qui amenaient du Dauphiné un secours de deux mille hommes après avoir aidé le baron des Adrets à prendre Grenoble ; mais personne ne bougea dans la ville. Sommerive eût mieux fait, sans doute , de recommencer l'assaut , car les assiégés n'avaient plus que vingt livres de poudre. Le jour suivant, 13 juillet, il se borna à donner un semblant d'assaut et à tirer quelque coup de canon dans la ville ; puis, apprenant que Cardé, Cipières, Sénas et Mauvans approchaient, il passa sur la rive gauche du Buech

pour les attendre. Il demeura là jusqu'au 18, mais se retira dès que leurs deux mille hommes parurent.

Ce môme jour, à 10 heures du soir, trois cents assiégés sortirent de la ville pour détruire le corps de garde posté sur le haut du Molard et enclouer les canons de la batterie établie sur ses flancs. « L'alarme se donne au camp, » dit Du Puget, « et y fut envoyé secours; le combat dura longtemps; ledit fort fut quitté, et quand vint le point du jour, le combat recommença plus fort qu'auparavant; car il dura longtemps, et tantôt l'un était rembarré et tantôt l'autre. On vint jusques aux coups de pierre. Sur les huit heures du matin, chacun se retira et il y eut force tués et force blessés. »

Le 22 juillet, Cipières, qui commandait le secours du Dauphiné , franchit la Durance et s'établit à La Baume, petit village situé en face de Sisteron, sur la rive gauche de la Durance. Sommerive tenta de lui barrer le passage, en abattant, avec son artillerie, le pont qui reliait La Baume à la ville ; mais il n'y parvint point et refusa même la bataille que Cipières lui offrit. Il avait, en effet, déjà perdu beaucoup de monde pendant le siège, et ses troupes s'étaient débandées en partie en apprenant l'arrivée du renfort dauphinois. « Dans vingt et quatre heures, » dit Du Puget, « le camp s'affaiblit de dix à douze mille hommes, de manière qu'il y avait telle compagnie de gens de pied où il n'était demeuré que les officiers. »

LEVÉE DU SIÈGE DE SISTERON. ATTAQUE DU CAMP DE L'ESCALE PAR LA GARNISON. DES ADRETS EN PRO- VENCE (i 562).

Le 28 juillet , Sommerive , apprenant que le baron des Adrets venait battre les troupes du comtat Venais-

sin à Valréas (25 juillet), et craignant qu'il ne marchât contre lui, leva son camp de nuit, passa sur la rive gauche de la Durance à Volonne, prit l'Escale, prieuré fortement assis entre une montagne au levant, une petite rivière au midi et la Durance au couchant, y établit une garnison et alla camper entre l'Escale et les Mées, dans une plaine « fertile en arbres fruitiers , » dit de Thou , « et abondant en toutes les choses nécessaires à la vie , par où l'on pouvait aisément tirer de la basse Provence les vivres et les munitions dont on avait besoin ; mais pour fermer de ce côté-là , comme des autres, l'entrée du camp, Sommerive fit faire trois fossés très profonds, laissant un chemin libre pour les vivres qu'on apportait de la basse Provence. »

Après la levée du siège , qui inspira à un poète protestant un Cantique de circonstance que l'on retrouvera aux Pièces justificatives, n° II, toutes les troupes de Sisteron vinrent camper devant l'Escale. Elles comptaient vingt-neuf enseignes d'infanterie et quatre cornettes de cavalerie, grossies, à la fin de juillet, de neuf enseignes de fantassins, faisant mille ou douze cents hommes, et de trois cents chevaux environ , tirés de la vallée vaudoise de Pragela , qui faisait alors partie du Dauphiné, et commandés par André de Ponnat , gouverneur de Grenoble.

« Cependant, au camp de l'ennemi, » dit Nicolas Régnault. « arrivèrent quelques damoiselles , à savoir, la damoiselle de Sommerive , de Carcès , de La Verdière et autres , lesquelles furent recueillies des capitaines du oamp en grande pompe et liesse; entre autres le seigneur de La Verdière dit qu'il voulait, pour l'amour des dames, dresser l'escarmouche contre M. de Mauvans : ce qu'il fit. Mais le seigneur de Mauvans, entendant le bruit, monte à cheval, ensemble le seigneur du

LES GUERRES DE RELIGION. l6l

Bar et autres qui les suivaient , lesquels , après s'être rencontrés , se saluèrent à coups de pistolades ; mais La Verdière , reconnaissant le seigneur du Bar, commença à crier : Au Bar! au Bar! Toutefois Le Bar fut secondé par le seigneur de Mauvans, et lors La Verdière courut sur Mauvans, et Mauvans le blessa d'une pistolade ; puis Le Bar, le poursuivant de son couteau, le tua. » La Verdière, gendre de Carcès, était l'un des meilleurs et plus vaillants capitaines de l'armée catholique. Mauvans , toutefois , ne se retira pas sain et sauf de l'escarmouche , et reçut un coup d'arquebuse à la cuisse qui le blessa grièvement et dont il resta boiteux le reste de ses jours.

Cependant l'armée protestante avait bien de la peine à se ravitailler, parce qu'elle n'avait derrière elle que des contrées montagneuses et pauvres. Le comte de Tende , qui était rentré à Sisteron , ne put , malgré son zèle , procurer suffisamment de vivres à la ville et au camp, de sorte que les soldats commençaient de se débander. Voyant cela , Cardé résolut de tenter un grand coup pour forcer Sommerive à sortir de ses retranchements et à accepter la bataille. Le 4 août, Beaujeu , se mettant à la tête de la compagnie du capitaine Malijai et de celle du capitaine Seguirani, donna avec une telle furie dans les tranchées qu'il demeura maître de la première et passa outre. N'étant malheureusement pas suivi par le gros de l'armée, qui s'était mis en ordre de bataille pour attendre l'ennemi que, par cette pointe audacieuse , Cardé espérait attirer dans la campagne, Beaujeu fut obligé de rétrograder, au grand mécontentement de ses soldats, qui blâmèrent le général en chef de ne pas avoir poursuivi sa pointe ; mais Cardé avait craint que l'artillerie de l'ennemi ne décimât ses troupes dans un assaut général. Ce fut un mauvais calcul,

car Du Puget, qui servait dans le camp ennemi, reconnaît lui-même que, u si ledit sieur comte de Tende n'eût arrêté la chaleur des siens , étant le camp si affaibli (comme dit a été) , il y eut danger de quelque inconvénient. »

Le lendemain , 5 août , Ponnat , irrité de ce qui était arrivé, craignant surtout de manquer de vivres, quitta le camp, quoi qu'on pût lui représenter et donna par là le signe de la retraite. Quant au comte de Tende , il fit rentrer une partie des troupes à Sisteron , où il fut délibéré que, pour soulager la ville, on n'y laisserait que le nombre d'hommes nécessaires à sa défense. Du Bar et son frère Malijai partirent donc avec trois cornettes de cavalerie et une grande partie des fantassins pour rejoindre le baron des Adrets et revenir ensuite avec de grandes forces dans le but de combattre Sommerive.

Le farouche capitaine était à Valence quand les premiers députés de Sisteron vinrent le prier de secourir la place. Comme il songeait déjà à trahir son parti et était jaloux de Mauvans , dont la bravoure lui portait ombrage, il ne se mit en marche qu'après beaucoup de supplications. Il fit passer le brave Montbrun, qui commandait l'artillerie, par Grenoble, Aspres, Serres et Orpierre (1 5 août), et lui-même descendit dans le Comtat. Le Ier septembre il était à Cavaillon et, au lieu de tirer droit sur Sisteron par la montagne, c'est-à-dire par Gordes, Saint-Saturnin et Sault, il prit le chemin de la plaine et alla assiéger Apt le 4 du même mois. Il battit en vain la place avec ses canons pendant quatre jours, pointant successivement les remparts de La Bouquerie et le parapet de la Tour de l'Horloge, et il allait se retirer, en présence de la résistance des habitants encouragés par leur évêque, Jean-Baptiste Rambaud de Simiane de Gordes, quand un protestant, qui avait été

obligé de quitter la ville , lui promit de lui en faciliter l'entrée en l'introduisant par la fenêtre d'une tour attenant à la maison d'un de ses coreligionnaires et communiquant avec elle par une porte. Mais le complot fut découvert et Des Adrets dut lever le siège : 1 1. Pendant ce temps et grâce à ces lenteurs calculées , Montbrun était battu à Lagrand , comme on va le voir, et Sisteron succombait.

reprise du siège de sisteron (27 août-4 septembre). RETRAITE HÉROÏQUE DE LA GARNISON ( I 562).

Sénas , nommé gouverneur de Sisteron à la place de Beaujeu, fortifia la ville le mieux qu'il put avec l'aide du seigneur de Brac et du capitaine Tholon , qui remplissait les fonctions de sergent-major. Mauvans , grièvement blessé , ne pouvait les assister que de ses conseils. Quant au comte de Tende, il se réfugia à la cour du duc de Savoie.

Sommerive, se voyant débarrassé d'une bonne partie de l'armée protestante , ne songea plus qu'à reprendre le siège de Sisteron. Il recruta de nouveaux soldats à la place de ceux qui s'étaient débandés. Le comte Antoine de Terni lui amena deux compagnies italiennes (10 août), Flassans, mille soldats provençaux (18 août), Nicolas de Beausset, Paul Imperialis et Guillaume Olive, cinq cents Marseillais (18 août), et Suze , seize cents hommes du Comtat (24 août). 11 se trouva de la sorte à la tête de cent deux enseignes d'infanterie, dont Sommerive donna le commandement général à Carcès, et de bon nombre de cavaliers. L'artillerie fut confiée à La Forest, maître de cette arme.

(i) Boze, Hist. d'Apt, p. 201-264; — Remerville, Idem, ms. ; — Barjavel , Le $ei;ièmc siècle, p. 79.

Le 27 août, le général en chef était sous les murs de la place. Il fit aussitôt pratiquer une grande tranchée aboutissant aux coteaux de Saint-Jean et de Saint-Brançon pour faire passer à couvert son artillerie , car , en défilant par la route ordinaire , il eût été à portée de l'arquebuse. Diverses escarmouches eurent lieu , mais les assiégés demeurèrent maîtres des deux coteaux jusqu'au moment où ils les abandonnèrent pour occuper le pont du Buech, où devait passer le secours que Montbrun leur amenait du Dauphiné et qui comptait douze cents arquebusiers, deux canons, quelques pièces de campagne, deux cents cavaliers et trente charrettes de vivres et de munitions pour ravitailler la place.

Sommerive , sans retard , fit pratiquer une autre tranchée pour s'emparer de la montagne du Molard et donna l'ordre d'attaquer le pont du Buech , que les assiégés abandonnèrent également en voyant que Montbrun n'arrivait pas ; de la sorte , la ville se trouva attaquée au nord, au levant et au midi. Peu après, Montbrun arrivait à Orpierre , mais trop tard. Sommerive , qui était maître de la route du Dauphiné , envoya Suze à sa rencontre avec trois à quatre mille hommes et six cents chevaux. Le choc eut lieu à Lagrand. « Montbrun, » dit de La Plane, « se jeta sur Suze avec fureur, mais il éprouva une résistance qu'il avait cru sans doute prévenir par son impétuosité et dont l'effet inattendu ne fit alors que préparer sa défaite. Montbrun pliait déjà lorsque de la cavalerie arrivant lui fît un grand carnage et lui laissa à peine le temps de se sauver en toute hâte à Orpierre. » Il perdit environ cent cinquante hommes (1), son bagage, ses munitions, son artillerie et son convoi de vivres (2 septembre). L'effroi fut si grand

(l) Nostradamus dit 960, mais c'est exagéré.

parmi ses soldats que plusieurs d'entre eux se réfugièrent sur des arbres , où les ennemis les tuèrent sans pitié.

Le lendemain, 3 septembre, Sommerive braqua sur les deux coteaux de Saint-Jean et de Saint-Brançon , abandonnés par les assiégés , deux grandes couleuvrines ou moyennes, et un fort gros canon, que Flassans et La Forest avaient amené de Marseille pour battre à fleur de terre la courtine de la ville et y faire une brèche plus complète. Il posta en même temps deux moyennes aux ruines de l'église des Cordeliers et fit passer sur la rive droite de la Durance le sieur de Mirebel et quelques enseignes pour envelopper la ville de toutes parts.

Le 4 septembre , le feu commença. Les canons des coteaux, qui tirèrent sept cent vingt-six coups, firent une brèche de cent quarante pas environ au plus haut point des murailles de la ville regardant le Dauphiné, pendant que ceux de l'église des Cordeliers battaient le chemin où devaient forcément passer les assiégés pour défendre la brèche. « Ce nonobstant, » dit de Bèze, « et bien que la plupart de ceux de dedans, tâchant de remparer la brèche , fussent emportés et volassent par pièces en l'air, hommes et femmes, passant les vifs par-dessus les morts, ils firent un étrange devoir d'apporter terres , coutres de lit, fascines et tout ce qui pouvait servir. Au même instant , étant donné l'assaut par trente-trois enseignes d'infanterie et une cornette de cavalerie venant après eux, il y fut combattu, reprenant haleine par cinq fois, avec une telle furie que, la poudre étant faillie aux uns et aux autres , ils vinrent jusques aux épées , aux pierres et aux mains. Mais tant y a que les assaillants finalement furent contraints de se retirer. » L'action avait duré six ou sept heures, et M au van s, qui ne pou-

l66 HISTOIRE DES PROTESTANTS DE PROVENCE.

vait marcher à cause de sa blessure , s'était fait porter à la brèche pour encourager les soldats de la voix et du geste. Le jeune François de Bonne des Diguières, qui devint si célèbre dans la suite, et n'avait alors que dixneuf ans , combattit aussi avec une grande vaillance : ce qui donna lieu à Beaujeu de prononcer ces paroles qui s'accomplirent de tout point : « Si ce jeune homme vit, il fera parler de lui. »

Malgré cette victoire , la situation des assiégés était devenue fort critique, car ils avaient perdu beaucoup de monde et dépensé presque toutes leurs munitions et leurs vivres, et ils ne pouvaient, après la défaite de Montbrun, compter sur aucun secours, tandis que leurs ennemis étaient forts et nombreux et ne manquaient de rien. C'est po urquoi Sénas, Mauvans et les autres capitaines tinrent un conseil secret où, après avoir imploré le secours des lumières célestes, la retraite fut décidée pour les raisons précédentes et également pour sauver la vie à une multitude de vieillards, de femmes et d'enfants , que l'armée catholique aurait infailliblement massacrés comme elle l'avait déjà fait à Orange. Il fut convenu qfie, cette même nuit, à onze heures, on quitterait la ville par un petit sentier situé à l'une des issues du village de La Baume , et conduisant à des montagnes hautes et abruptes par Chardavoux, Saint-Geniès, Anton et Feissal. Sommerive qui, de son camp des Cordeliers, avait vue sur ce sentier, n'avait pas jugé nécessaire de le garder. Un traître, qui avait assisté au conseil de guerre , vint bien lui révéler le plan de Sénas et de Mauvans, mais Gabriel de Bouliers, sieur de Cental , lui persuada que c'était une ruse des assiégés , qui faisaient courir ce bruit pour attirer l'armée sur un point, tandis qu'ils sortiraient pour enclouer les canons. Il remit donc au lendemain le soin de prendre un parti.

LES GUERRES DE RELIGION. l0~

<( Cependant, » dit de Bèze, « dedans la ville étant déclarée la retraite, bien que tant les soldats que le peuple fussent merveilleusement harassés du travail si grand du jour précédent, chacun s'apprêta de sortir. Cela ne se pouvait faire sans grande confusion , chacun troussant ce qu'il pensait le plus aisé à porter; les uns, qui avaient le moyen, chargeant sur ânes, mulets et chevaux les petits enfants, les blessés, les malades, les vieilles gens ne pouvant marcher ; les autres , tant pères que mères, portant leurs enfants sur leurs cous, entre leurs bras et aux mamelles , avec grands pleurs et lamentations ; et se faisant tout cela à la vue de l'ennemi, qui les pouvait découvrir du camp de Mirebel, et de la ruine des Cordeliers pour la lumière, qui était aux fenêtres des maisons par toute la ville. »

• La troupe, après avoir marché toute la nuit par une pluie torrentielle du 4 au 5 septembre et une partie du jour suivant, arriva, à quatre heures de l'après-midi, à Barles (canton de Seyne), et y fit une grande halte pour permettre aux blessés , aux malades et aux femmes de rejoindre le gros de la colonne. Ils se trouvèrent là réunis au nombre de quatre mille , dont deux mille seulement étaient en état de porter les armes. Plusieurs femmes avaient accouché en route.

Nous n'avons pas à raconter en détail cette retraite admirable qui, s'étant opérée parle Dauphiné, appartient à l'histoire de protestants de cette province ; nous nous bornerons à donner le nom de ses diverses étapes , sa voir : Barles, Selonnet (près Seyne), Ubaye, proche la Durance, Le Lauzet (vallée de Barcelonnette), Saint-Paul (idem), La Chenal, par le col de l'Autaret (aujourd'hui Ponte Chianale en Piémont), Molines (Dauphiné), par le col de l'Agnel, Ristolas (Dauphiné;, Abriès (idem), Largentière (Piémont), par le col de la M ait, Sauze de

Césane (Piémont), Pragela [idem), Césane (idem), mont Genèvre , Briançon , Freissinières , Orcières , Saint- Bonnet, Mens, Gières, proche Grenoble, Moirans, Virieu, Crémieu et Lyon. Partis de Sisteron le 4 septembre, ils arrivèrent dans cette dernière ville le 4 octobre après avoir enduré toutes sortes de fatigues, de privations et de dangers ; traversé les contrées les plus sauvages et les plus désertes et les chemins les plus inaccessibles, et tenté par deux fois, sans succès, d'entrer en Dauphiné. Les fugitifs furent l'objet des soins les plus affectueux de la part de leurs coreligionnaires de Lyon, et demeurèrent dans cette ville jusqu'au mois de mai de l'année suivante, alors que le pays, pacifié pour un temps , leur permit de rentrer dans leurs foyers , mais non sans endurer de nouvelles épreuves le long de leur route, comme on le verra plus loin (1).

Sommerive s'aperçut, au point du jour, du départ des fugitifs et les fît poursuivre par un certain nombre de fantassins et de cavaliers, qui réussirent seulement à se saisir de quelques femmes retardataires, dont les unes furent tuées, les autres violées, d'autres emmenées prisonnières. Aussi bien la colonne ne tenait pas à pousser loin sa poursuite , à cause du mauvais état des routes et surtout parce qu'elle voulait avoir sa part du butin de la ville, « où, » dit de Bèze, « ils trouvèrent fort peu de gens à tuer au prix de ceux qui étaient sortis, et fort peu de gens à piller. Si est-ce qu'ils y tuèrent de trois à quatre cents, que femmes, qu'enfants, sans aucun respect ni d'âge ni de religion. » Ces derniers n'avaient pas voulu suivre Sénas et Mauvans, et ceux d'entre eux qui étaient catholiques crurent qu'ils seraient épargnés.

(1) Pour les détails circonstanciés de la retraite de Sisteron. voy. Arnaud, Hist. des prot. du Dauph., t. I, p. 145-148.

Mais il n'en fut rien. Les soldats de Sommerive les égorgèrent sans pitié comme les autres. Un pareil fait s'était déjà produit à Orange. Les quelques soldats qui avaient été préposés à la garde de la brèche et qui ne furent pas avertis du départ de la garnison pour que l'attention de l'ennemi ne fût pas éveillée par un fait qui aurait paru extraordinaire , périrent également dans la tuerie.

Après cet exploit, dont il ne retira que peu d'honneur, Sommerive laissa pour gouverneur dans la ville le baron de Montagut son gendre avec un régiment de sept compagnies , qui relevèrent les murailles renversées. « Dans leur fuite, les protestants, » dit La Plane, « n'eurent ni le temps ni la faculté d'emporter de gros bagages. Ils abandonnèrent entre autres choses, dans Sisteron, leurs livres religieux et quantité de coins pour la fabrication des monnaies. Les coins furent brisés et les livres brûlés (i). »

DÉFAITE DE SOMMERIVE ET DE SUZE A SAINT-GILLES. FAITS D'ARMES DIVERS (1562-156$).

Après la prise de Sisteron, Suze et Sommerive décidèrent de marcher incessamment contre Montpellier.

(1) Claude de Cormis dans Louvet, Additions, t. I, p. ç 5 7 et suiv.; — Pierre Cormis dans Louvet, Additions, t. I, p. 20> et suiv. ; — Nicolas Regnault dans Mémoires de Condé , t. III, p. 656 et suiv. ; — Du Puget Saint- Marc dans la Collection des mémoires de Michaud et Poujoulat, t. VI, p. 714- 716; — Pérussiis, Discours des guerres, p. 51-92 ; — Mémoires de Condé, t. II, p. 42, 45- 52, 76, 90; — Crespin, Recueil des choses faictes durant les troubles, p. Ç40, <4i ; — De Serres, Comment., !• pars. fol. 68, 69, 88 ; — De Bèze, t. III, p. 200-212: — Recueil des choses mémorables, p. 264, 270-276; — De Thou, t. III, p. 257-24, ; — d'Aubigné, t. I. p. 20Ç et suiv.; — Nostradamus, p. 789 et suiv.; — H. Bouche, t. II, p. 656-641 ; — Gaufridi, t. II, p. ;i2-«;2i: — Louvet, Histoire, t. I . p. iço-160; — Papon, t. IV, p. 159-162, 169-172, 1-5-179;— Lambert, t. I, p. 158-igi ; — De la Plane. Histoire de Sisteron, t. II, p. 45-69 ; — etc., etc.

dont Jacques de Crussol, seigneur de Beaudinè, frère cadet du comte Antoine de Crussol, s'était emparé. Ils passèrent le Rhône le 17 septembre sur un pont de bateaux, entre Trinquetaille et La Camargue, et résolurent de prendre d'abord Saint-Gilles. Leur armée comptait trois mille fantassins , huit cornettes de cavalerie , dont quatre étaient composées uniquement de maîtres , trois pièces de canon , une couleuvrine et deux pièces de campagne. Ils se croyaient invincibles, mais, surpris par le capitaine Grille, ils furent mis dans une complète déroute près de Saint-Gilles. Nous n'avons pas à raconter en détail cette défaite mémorable, qui appartient à l'histoire du Languedoc ; nous nous bornerons à dire que Suze et Sommerive perdirent deux mille hommes (1), dix-sept enseignes ou drapeaux, deux gros canons et leurs armes et bagages , tandis que Grille n'eut qu'un seul des siens tués. « Le butin fut grand, » dit de Bèze, « d'autant que ces gens s'étaient équipés comme pour aller aux noces, de sorte qu'il s'y trouva une infinité de violons et de livres d'amour (2). »

Pendant ce temps, les catholiques d'Apt et de Bonieux et autres lieux surprirent le bourg de Joucas, occupé par les protestants , et tuèrent quarante-sept personnes. Deux jours après, le chevalier d'Ansouis et le capitaine Pignolly sortirent > le premier de Cucuron, le second de Lacoste, se saisirent de Lourmarin, tuèrent cinquante-cinq protestants et chassèrent les autres, qui se virent réduits à errer dans les bois, où ils eurent à

(1) Selon d'autres ijoo et 2 $00.

(2) Pérussis dans d'Aubais, t. I , p. 29; — De Bèze , t. III, p. 104-ioj ; — H. Bouche, t. II, p. 641, 642 ; — Gaufridi, t. II, p. 521 ; — Dom Claude de Vie et Dom Vaissete, Hist. génér. du Languedoc, éd. de Toulouse, 1840-1846, t. VIII, p. 387, 388; — Père Justin, Hist. des guerres, éd. de Carpentras , 18J8, p. 163-166 ; — etc.

LES GUERRES DE RELIGION. I Jl

endurer toutes sortes de privations, surtout la faim (i).

La mort du duc de Guise, assassiné par Poltrot de Méré, sous les murs d'Orléans (18 février 1563), ranima le courage abattu de quelques protestants de Provence. Un petit nombre d'entre eux, réunis dans le bois de Murs, s'emparèrent de Joucas, attaquèrent Goult sans succès, surprirent et pillèrent Lacoste; puis, traversant la montagne du Léberon, ils rejoignirent à Mérindol une troupe de cavaliers de leur parti, venue de la haute Provence. Formant avec eux un effectif de douze cents hommes, ils franchirent la Durance et saccagèrent Sénas et Lamanon. Pour arrêter leur marche, Sommerive envoya contre eux, à Orgon, la compagnie de Flassans , et à Mallemort celle de Hubert de Garde, sieur de Vins, neveu de Carcès, qui devint célèbre dans la suite. Le premier, aidé des capitaines de Meyrargues et de Mouriès, qui avaient déjà tendu avec succès une embuscade à la nouvelle garnison de Joucas, s'empara du château de cette place , qu'il restitua à de Cuges, à qui il appartenait. On y trouva de grandes provisions de blé, qui furent distribuées aux soldats (2).

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