‹ Histoire des protestants de Provence, du comtat Venaissin et de la principauté d'OrangeChapitre 39 sur 93 · SEPTEMBRE 1567-20 MARS I · texte numérisé non relu

SEPTEMBRE 1567-20 MARS I

LES PROTESTANTS SE SAISISSENT DE SISTERON. SIÈGE INFRUCTUEUX DE LA PLACE PAR SOMMERIVE

Catherine de Médicis et Charles IX , en continuant leur long voyage à travers la France , reçurent de perfides conseils du duc d'Albe , ministre de Philippe II , roi d'Espagne, dans les entrevues secrètes de Bayonne, il les pressa de mille manières d'exterminer les hérétiques et surtout leurs chefs. Catherine se souvint de la recommandation et , jugeant le moment propice pour

(1) Pérussis dans d'Aubais, t. I, p. 45, 50, 55, 55, 67, 69, 76; — De Serres, Comment., IIIapars, p. 5, 58, 114; — La Popelinière, t. II, fol. 2-4; — Mémoires de Coudé, t. II, p. 175, 176, 184; — De Bèze, t. III, p. 241-245 ,

— Recueil des choses mémorables , p. 276 ; — Nostradamus, p. 800 et suiv. ;

— Honoré Bouche, t. II, p. 645-650 ; — Pitton , p. 291-294; — Louvet , Histoire, t. I, p. 167-221 ; — Gaufridi , t. II, p. 522-551 ; — Cabasse, Essai historique, t. I, p. 185-208 ; — La Plane, Hist. de Sisteron, t. II. p. 74-81 ; — Lambert, t. I, p. 191-222; — etc.

LES GUERRES DE RELIGION. l8<5

recommencer la guerre, elle emprunta de l'argent, fît des levées de troupes et appela en France six mille lansquenets suisses. Persuadé dès lors que l'édit d'Amboise allait être déchiré, le prince Louis de Condé , l'amiral Coligny et les autres chefs protestants, ordonnèrent une levée en masse de tous les protestants du royaume.

Avertis par Moreau , député du prince de Condé dans la principauté d'Orange , le comtat Venaissin et la Provence , les protestants de ce dernier pays entrèrent en campagne au jour convenu et se rendirent par petites bandes vers la Durance. Dans quelques communes, comme à Forcalquier, Sault, Peyruis , L'Escale, Château-Arnoux , Les Mées , Seyne, ils expulsèrent les garnisons catholiques, nommèrent des consuls de leur parti et célébrèrent publiquement leur culte (30 septembre). Les six conseillers protestants, Eguilles, Châteauneuf, Pena, Ferrier, Arcussia et Somati , un huissier, plusieurs avocats et procureurs et l'avocat général Puget, sortirent furtivement d'Aix dans la nuit pour rejoindre leurs coreligionnaires,

Sommerive , espérant arrêter le mouvement , fit publier dans toutes les communes de Provence l'édit d'Amboise , déclara prendre les religionnaires sous sa protection et députa à Mérindol le baron de Lagarde , le président au Parlement Louis de Puget, et les conseillers Geoffroy et d'Ardillon pour engager les protestants à rentrer dans leurs foyers et à déposer les armes (3 octobre); mais ils ne furent pas écoutés. Ces derniers, se saisissant de Cadenet et de Lauris, s'apprêtaient à franchir la Durance quand ils apprirent que le prince de Condé , ayant échoué dans son projet d'enlever le roi , allait l'assiéger à Paris même, où il s'était réfugié, et appelait à son aide tous les protestants du royaume.

l86 HISTOIRE DES PROTESTANTS DE PROVENCE.

Sur cette nouvelle, les protestants réunis à Mérindol se partagèrent en deux corps d'armée : l'un , sous les ordres de Cipières , se dirigea vers Sisteron et s'en empara sans coup férir, grâce aux intelligences qu'il avait nouées dans la place ; l'autre, comptant dix enseignes et commandé par Mauvans , rejoignit les troupes huguenotes du Dauphiné qui se rendaient au siège de Lyon (octobre).

Cipières réunit à lui les soldats protestants de la Provence septentrionale et orientale , nomma son cousin Beaujeu gouverneur de Sisteron et , peu à près , Scipion de Valavoire , auquel succéda ensuite Saint- Martin ; et , après avoir donné les ordres nécessaires pour approvisionner et fortifier la ville et s'être emparé de toutes les places environnantes , il partit avec six cornettes de cavalerie pour renforcer la garnison protestante de Nîmes.

En présence de l'attitude résolue du prince de Condé, Charles IX publia tout d'abord une ordonnance (28 septembre) , où il témoignait de sa résolution de faire observer l'édit d'Amboise et prononçait l'amnistie de tous ceux qui , dans les vingt-quatre heures , déposeraient les armes; mais, changeant tout à coup de politique et décidé à poursuivre la guerre avec vigueur, il donna ordre aux gouverneurs de ses provinces de lever le plus de troupes possible. « Je vous prie bien fort, mon cousin, )> écrivit-il le 28 septembre à Sommerive, « qu'incontinent la présente reçue... vous fassiez par tous les lieux de votre gouvernement assembler les arrière-bans et tous mes bons et loyaux sujets , gentilshommes et autres..., afin que vous puissiez rompre avec tous ceux que vous saurez être en armes et élevés de leur autorité sans avoir eu commandement de moi ou de vous..., de sorte que vous demeuriez le maître et que

je puisse être, par tout votre gouvernement, reconnu et obéi comme je dois. »

Sommerive communiqua ces ordres aux protestants de Sisteron et des autres places qu'ils occupaient. Quelques-uns se rangèrent de son parti, les autres retournèrent dans leurs maisons , mais la plupart demeurèrent fidèles à leur drapeau.

Sommerive réunit ensuite à Aix (20 octobre) , après avoir au préalable consulté les Etats du pays , quatre mille fantassins , cinq cents cavaliers , sa compagnie d'hommes d'armes , celle de Carcès , presque tous les gentilshommes catholiques de la Provence et dix pièces d'artillerie qu'il fit venir de Marseille. Ensuite il donna Tordre à Carcès, lieutenant pour le roi en Provence, de mettre le siège devant Sisteron avec l'infanterie. Luimême, avec la cavalerie, se rendit à Barbentane , où il conclut une alliance offensive et défensive avec le cardinal d'Armagnac, coiégat du pape à Avignon, et les députés de Bertrand Rambaud de Simiane , baron de Gordes, gouverneur du Dauphiné, et de Guillaume, vicomte de Joyeuse, gouverneur du Languedoc. De là, il alla au secours du baron de Lagarde , enfermé dans le château de Nîmes (la ville était tombée au pouvoir des protestants) ; mais il fut obligé de rétrograder (27 octobre) sans avoir été plus heureux que François de La Baume de Suze, qui l'avait devancé ; et il se décida à rejoindre Carcès, qui approchait de Sisteron. Leurs deux armées réunies formaient un effectif de quinze mille hommes, tandis que les huguenots ne comptaient que quatre mille fantassins et douze cents cavaliers , commandés par Cipières , Beaujeu , Sénas , Du Bar, Malijai, Valavoire , Jean de Brancas , baron de Céreste, et autres capitaines renommés.

Etant campé à Château-Arnoux , Sommerive reçut

les lettres que le roi écrivait à Cipières et à divers autres capitaines huguenots pour les engager à déposer les armes, les assurant « qu'on leur garderait la foi des édits s'ils demeuraient sous son obéissance (i). » Le capitaine Gaspard de Valavoire , seigneur de Vaux , frère aîné de Scipion, député à Sisteron pour faire tenir les lettres à leurs adresses, n'ayant pas été reçu, fit lire par un trompette aux pieds des murailles un édit du roi , sommant les rebelles de rentrer dans leurs foyers. Les Sisteronais ayant répondu que cet édit ne les concernait point parce qu'ils ne se considéraient pas comme des rebelles, Valavoire leur fit connaître les résultats indécis de la bataille de Saint-Denis (10 novembre); mais cette nouvelle ne fit que les affermir dans la lutte.

Un froid précoce et rigoureux, accompagné de neige et de pluie, empêcha Sommerive d^ntreprendre le siège de Sisteron. Il se borna à laisser devant la place des forces suffisantes pour s'opposer aux sorties des assiégés, cantonna ses troupes dans les villages environnants et se porta au secours de Gordes, gouverneur du Dauphiné , qui était serré de très près par Jacques de Crussol, sieur d'Acier (2), Mauvans et autres capitaines huguenots. Avant de partir, il voulut tenter une dernière fois de traiter de la paix par l'intermédiaire de Du Puget Saint-Marc, parent de Saint-Martin, gouverneur de la ville ; mais tout fut inutile.

Voyant que Sisteron, à cause de l'inclémence de la saison, ne serait pas attaquée de sitôt, deux mille hommes de pied et quatre, cents chevaux de l'armée pro-

(1) 'Louvet, Histoire, t. I , p. 256, mentionne d'autres lettres du roi des 14 et 17 octobre et du 2 novembre 1J67 , pardonnant aux religionnaires, qui déposeraient les armes, et donnant ordre de leur courir sus en cas de refus.

(2) Pendant la première guerre de religion, ce gentilhomme portait le nom de seigneur de Beaudiné.

testante s'étaient rendus , quelques jours auparavant , dans le Languedoc par le pont Saint-Esprit sous le commandement de Cipières , pour se porter au secours des huguenots de cette province (9 novembre).

REPRISE ET NOUVELLE LEVÉE DU SIÈGE DE SISTE- RON. BELLE RETRAITE DU COMTE DE CARCÈS ( I 5 67-

Sommerive revint au camp établi devant Sisteron le 1 1 janvier de l'année suivante (1568), après avoir reçu un renfort de sept compagnies dauphinoises commandées par Claude de Laire, seigneur de Glandage, Jean de Gruel , seigneur de Laborel , et Georges de Ferrus dit La Casette (7 janvier). La température s'étant radoucie, on put songer à attaquer sérieusement la place. C'était des hauteurs de l'hôpital Saint-Jean que la ville avait été canonnée en 1 562. Carcès ne négligea pas les avantages de cette position et y établit sa principale batterie , tandis que Sommerive se posta sur la ligne du Buech. L'attaque commença bientôt sur tous les points. L'artillerie eut à peine ouvert la brèche que les assiégés prirent l'alarme. Sommerive en profita pour leur envoyer un parlementaire ; mais ils élevèrent si haut leur prétention qu'on -ne put s'entendre. Néanmoins, les négociations furent reprises. Dans l'intervalle, Cipières, qui revenait de Montpellier, où il avait concouru à la prise du fort Saint-Pierre, rentra dans Sisteron à la tête de six mille hommes, qui comptaient dans leurs rangs les meilleurs capitaines protestants du Dauphiné, Furmeyer, Lesdiguières , Albert Martin, sieur de Champoléon, et d'autres. Renonçant alors au système de tem-

porisation qu'elle avait adopté jusque-là , la garnison déclara hautement qu'elle songeait, non pas à négocier, mais à se défendre.

Sommerive , toutefois , voulut faire un dernier effort. Il proposa une entrevue à son frère Cipières, qui l'accepta. La discussion fut d'abord assez vive. Sommerive fit valoir le service du roi , l'ancienneté de la religion catholique, le repos de la province. Cipières parla de sa conscience , de la nécessité de réformer le catholicisme et de ne plus opprimer le peuple. Les deux frères se radoucirent toutefois dans un entretien particulier et se séparèrent avec des signes visibles de satisfaction. Il fut convenu entre eux, paraît-il, que le siège serait levé; car, à la nuit tombante, les canons catholiques furent retirés. Voyant cela, les assiégés, qui ignoraient ce que les deux frères avaient décidé entre eux , ouvrirent un feu nourri sur l'ennemi et, faisant une sortie générale , jetèrent le désordre dans le camp. L'armée catholique , se croyant trahie , se débanda ; en un instant, toutes les routes furent couvertes de soldats errants à l'aventure. Quelques-uns se noyèrent en voulant franchir la Durance, d'autres gagnèrent le pont du Jabron, affluent de cette rivière. Carcès ne put rallier que quatre mille de ses soldats sur quinze mille, et, pour cacher sa retraite , il fit planter des bâtons avec des mèches allumées tout le long des tranchées ; mais les assiégés s'aperçurent du stratagème et poursuivirent les fuyards. Carcès, qui était à un quart de lieue de la place, ne se déconcerte point pour cela; il met pied à terre , fait faire volte-face à ses soldats et , s'armant d'une pique , il offre aux siens l'exemple de la résistance. Mais tous ne l'imitèrent point , et c'est à ce moment que , voyant fuir un gentilhomme proposé pour recevoir le collier de l'ordre du roi , il l'arrêta en lui

criant : « Où allez-vous, monsieur? A moi, c'est ici qu'on donne l'ordre. »

Surpris de la résistance des soldats catholiques, les protestants cessèrent de les attaquer et coururent s'emparer de la maladrerie du pont du Jabron, située à un quart de lieue de là, en même temps qu'ils occupèrent la rive droite du torrent dans la pensée que leurs ennemis, ne pouvant passer ailleurs, il leur serait facile de leur couper la retraite. Carcès avait fait occuper ce point par Louis d'Urre, seigneur du Puy-Saint-Martin ; mais ce gentilhomme, au lieu d'arrêter courageusement la marche des soldats de la garnison, alla avertir Carcès de leur dessein et ces derniers purent occuper, sans obstacle, ce poste important. Ils n'en retirèrent pas pourtant de grands avantages. Carcès, voulant sauver avant tout son artillerie, la place au centre de ses troupes et, quoique harcelé de toutes parts par des soldats dont le nombre grossissait de plus en plus, il s'avance en bon ordre jusqu'au Jabron et y trouve ses ennemis postés. Les plus hardis des siens roulent les pièces de canon dans la rivière et un combat furieux s'engage. Le jour commençait à paraître. Carcès se rend sur le théâtre de la lutte et, après des prodiges de valeur, chasse l'ennemi et parvient à tirer ses pièces hors de l'eau. On assure qu'il rompit plusieurs épées dans le combat et qu'on le vit , avec un tronçon à la main , poursuivre les soldats de la garnison jusque sous les murs de la place, où, au dire, évidemment exagéré, des historiens, ils ne rentrèrent qu'après avoir laissé douze cents des leurs sur le champ de bataille. Il rétablit son honneur compromis par la déroute qu'il avait essuyée au commencement de l'action sous les murs de la place. Les débris de l'armée catholique furent ramenés à Aix par Sommerive qui, à peine arrivé, repartit en

hâte pour Riez avec quelques compagnies de cavalerie pour repousser un parti des huguenots de Sisterôn et des places environnantes qui menaçaient cette ville (6 février 1568). Quant à Cipières, il quitta Sisteron après y avoir laissé sept compagnies sous le commandement du capitaine Coste et il cantonna ses autres troupes à L'Escale, Malijai, Les Mées , Oraison, Entrevenne et Digne, qui tenaient son parti.

Sommerive, pour être fidèle à l'alliance offensive et défensive qu'il avait conclue avec le cardinal d'Armagnac, colégat d'Avignon, dut bientôt aller à son secours (17 février); mais tous ses exploits consistèrent dans la prise de quelques places sans importance.

ÉDIT DE PACIFICATION DE PARIS (23 mars I 5 68 ). ASSASSINAT DE CIPIÈRES A FRÉJUS.

Sur ces entrefaites, on apporta en Provence la nouvelle que Charles IX venait de faire la paix à Lonjumeau (20 mars 1568) avec le parti huguenot. L'édit de pacification de Paris (23 mars), qui suivit, reproduisait en gros les articles du célèbre édit de janvier 1562 et autorisait l'exercice de la religion réformée dans un certain nombre de villes et dans les maisons des gentilshommes ; mais il ne donnait aucune garantie matérielle.

Sommerive , revenu à Aix de son expédition du comtat Venaissin , fit mettre des gouverneurs et des garnisons catholiques dans les principales villes de la province. Le baron de Lagarde , chargé d'obtenir la reddition de Sisteron , persuada à ses habitants et à la garnison de déposer les armes. Sommerive y entra donc le 7 mai et nomma, comme gouverneur, Du Puy-Saint- Martin, à qui il donna l'ordre de réparer, au plus tôt, les

fortifications de la place, qui étaient dans un grand état de délabrement. Mauvans , qui avait suivi, avec ses Provençaux, le prince de Condé à Orléans, revint dans sa maison de Castellane.

Deux mois après eut lieu le lâche assassinat de Cipières. Ce plus jeune fils du comte de Tende, qui n'avait encore que vingt ans, était allé à Nice rendre visite au duc de Savoie, son parent. A son retour, et lorsqu'il était près de la ville de Fréjus, on l'avertit que des embûches lui étaient dressées dans le bois de l'Esterel. Persuadé qu'il trouverait un asile sûr à Fréjus même, il y entra avec sa suite, composée de trente-six hommes, mais ceux qui s'étaient embusqués pour le surprendre, entrèrent bientôt après lui, au nombre de trois cents. Antoine de Villeneuve, baron des Arcs, gouverneur de Fréjus, qui les conduisait, fait aussitôt sonner le tocsin. Douze cents hommes s'ameutent , et assiègent la maison où s'était réfugié Cipières. Les consuls de la ville, priés d'intervenir, obtiennent que des Arcs et tout le peuple se retireront pourvu que Cipières et son escorte livrent leurs armes. Cela fait, et lorsque la multitude s'est en partie écoulée, des Arcs revient avec ses gens, attaque de nouveau la maison et massacre toute la suite du jeune gentilhomme. Le gouverneur, ne trouvant pas parmi les morts Cipières, que les consuls avaient fait évader, mande ces derniers, feint devant eux d'être en souci sur le sort du frère de Sommerive, et leurpromet de lui conserver la vie s'ils le lui amènent. Les consuls ont la faiblesse de céder, et l'infortuné jeune homme est surle-champ poignardé par le baron. Les complices le percent de mille coups, et son corps défiguré n'est bientôt qu'une plaie (}0 juin 1568).

Les historiens de Serres et de Thou assurent que beaucoup de gens étaient persuadés que l'ordre d'assassiner

Cipières émanait de la cour de France. D'Aubigné ajoute même que des Arcs « disait tout haut, qu'il ne faisait rien sans bon aveu et commandement exprès. » (( Ce qui rend cette opinion très vraisemblable , » fait remarquer de Thou, « c'est qu'un des gens de Cipières , qui faisait dans ce temps-là ses affaires à Paris , fut dans le même temps assassiné auprès du Louvre, sans qu'on ait pu en savoir la raison, à moins que ce ne fût pour se saisir des lettres et des ordres secrets qu'il pouvait avoir pour son maître (i). »

Sommerive (et c'est une honte pour sa mémoire) ne. se mit pas en peine de venger la mort de son frère. « Il n'avait garde, » disent des mémoires du temps (2), « de pousser des gens qui l'avaient délivré d'un compétiteur à ses biens et qui le menaçait à tout moment de faire ouvrir un testament qu'il avait de son père. » Le crime du baron des Arcs resta impuni, et les habitants de Fréjus ne furent non plus inquiétés. Le Parlement envoya bien un commissaire sur les lieux pour informer et ce fut tout. Brantôme raconte (3) qu'un des meurtriers de Cipières apportait tous les ans des limons de Provence à la reine mère à Paris, et qu'il l'avait vu luimême plusieurs fois. Ce jeune seigneur fut vivement regretté de tout son parti. « Les huguenots de Provence, » dit le même Brantôme, « avaient grande créance en lui et, s'il ne fût mort, il aurait fort remué, car il était brave

(1) Les historiens provençaux veulent que des Arcs n'ait pas été l'assassin de Cipières. Aux témoignages rapportés plus haut, nous ajoutouterons celui du prince de Condé, qui écrivait ceci au roi peu après le triste événement : « Comment racontera-t-on à votre Majesté cette triste et lamentable mort du sieur de Cipières, lequel inhumainement et de guet-apens a été meurtri et massacré avec trente-six gentilshommes par le baron des Arcs, accompagné d'un grand nombre de brigands et de voleurs. » (Histoire de nostre temps... s. 1., 1570, p. 122).

(2) Cités par Girardin, Hist. de la ville... de Fréjus, t. 1, p. 247. (;) Œuvres complètes, éd. Buchon. t. ï, p. 34}.

et vaillant, et y était très grand seigneur ; » à quoi Du Puget Saint-Marc ajoute : « Ce fut grand dommage ; car, hors la religion, c'était un des gentils seigneurs qui furent en France... accompagné de beaucoup de belles vertus. »

Les huguenots fugitifs de Provence, peu confiants dans les sentiments de modération et d'équité de Sommerive, hésitaient, malgré l'édit de Paris, à rentrer dans leurs foyers; c'est pourquoi le gouverneur fît crier à son de trompe, à Aix et dans la Provence entière, que tous ceux de la religion qui avaient quitté leurs maisons eussent à y revenir, sous peine de la confiscation de leurs biens ' i >.

(25 août 1^68-8 août M70)

LES TROUPES PROTESTANTES DE PROVENCE REJOIGNENT L'ARMÉE DE CONDÉ ET LES CATHOLIQUES CELLE DL ROI. MORT DE MAUVANS. VEXATIONS DIVERSES | 1 J 68- I570).

La paix de Lonjumeau ne fut pas observée parla reine mère. Elle garda ses troupes sous les armes et laissa massacrer impunément les huguenots dans les principales

(1) Du Puget Saint-Marc, Collection Michaud et Poujoulat. 1. VI , p 716- 71- ; — Pérussis dans d'Aubais, t. I, p. 84-87, 89, 94-97 : — Lu Popelinière. t. I, fol 4? ; — De Serres, Comment., III, pars. p. 147 ; — De Thou. 1. IV. p. 1*4; — D Aubigné. t. I, fol. 570-^71. 512 : — Louvet, Histoire, t. I, p. 22}- 2>o : — Gaufridi, t, II. p. ; } 2-> 59 : — Papon, t. IV, p. 196-200; — Lambert, t. I, p. 2:>--2>- 1 : — La Plane, Histoire de Sisteron, t. II, p. 01-102: — etc.

H)b HISTOIRL DES PROTESTANTS DE PROVENCE.

villes de France. Dix mille d'entre eux périrent sous le fer des assassins. Dès lors, les protestants ne songèrent plus qu'à se défendre. En Provence , Cipières (c'était peu avant sa visite au duc de Savoie et son assassinat à Fréjus) eut une conférence avec Mauvans à Besse , où fut arrêté un plan de campagne. Sommerive, qui était à ce moment à Sisteron , en ayant été informé , revint à Aix sur-le-champ et mit dix-sept compagnies de gens de pied sous les armes ; mais aucune rencontre n'eut lieu et, pendant cette troisième guerre de religion, le sang ne coula pas en Provence.

En septembre parut un édit du roi , qui abrogeait celui de Paris. Il portait en substance que les dernières mesures de tolérance avaient été arrachées à la reine mère « contre son opinion , laquelle a toujours été chrétienne, » et enjoignait aux ministres de la religion réformée de sortir du royaume dans les quinze jours sous peine de confiscation de corps et de biens. Un autre édit du 25 du même mois excluait de l'Université et des offices de judicature tous les religionnaires. Ces deux édits, enregistrés par le Parlement avec un grand zèle, furent publiés à Aix avec une pompe extraordinaire. Les consuls en chaperon , le viguier et les huissiers du Parlement en robes rouges, se mêlèrent à la foule, qui manifesta une joie cruelle et proféra des menaces de mort contre les religionnaires. Les conseillers de la religion, Eguilles, Pena, Châteauneuf, Arcussia et Somati furent révoqués de leurs fonctions en vertu du second édit (1), ainsi que le lieutenant civil François Guérin, qui était protestant. Le sixième conseiller huguenot, Ferrier, venait de mourir.

(1) Pena et Arcussia, qui abjurèrent, obtinrent leur réintégration, mais ils demeurèrent protestants au fond du cœur comme on le verra en IÇ72.

En prenant congé de Cipières à Besse , Mauvans, d'après ses ordres, s'était rendu à Séderon pour recevoir cinq cents huguenots du comtat Venaissin et de la principauté d'Orange, qui venaient se joindre aux troupes protestantes de Provence, formant seulement un effectif de dix enseignes d'infanterie, commandées par le baron de Céreste, et de deux cornettes de cavalerie, aux ordres de Valavoire et de Charles Alleman, vicomte de Pasquiers. Mauvans aurait réuni plus de soldats, mais le baron de Sénas et le pasteur de Mérindol, qui désapprouvaient cette nouvelle guerre, qu'ils considéraient comme une querelle particulière , dissuadèrent beaucoup de gens de s'enrôler. Mauvans conduisait ses troupes au prince de Condé, qui avait appelé à lui tous ses coreligionnaire du royaume. L'ordre du départ était rixé au 25 août 1568 et le rendez-vous de toutes les troupes protestantes du Midi devait avoir lieu à Alais. D'Acier, par commission de Condé, en avait été nommé général en chef. Au nombre de trois milie environ, les soldats comtadins , orangeais et provençaux franchirent le Rhône à Loriol, vis-à-vis de Baix-sur-Baix, avec une audace et une habileté inouïes, qui accrurent la célébrité déjà considérable de Mauvans (1).

Nous ne raconterons pas les destinées de la petite armée provençale à travers le royaume , car elles appartiennent à l'histoire générale des guerres de religion: nous nous bornerons à dire que , réunie aux sept régiments dauphinois et aux soldats languedociens , elle Ht sa jonction avec l'armée de Condé à Aubeterre le ier novembre 1568. Le duc d'Anjou (plus tard Henri III), qui commandait l'armée royale et attendait des renforts, ne consentit à se battre que le 13 mars

(1 Voy. F. Arnaud, Hist. d€S prêt, du Dauph., t. I. p. ïjl et suiv

lc;8 HISTOIRE DES PROTESTANTS DE PROVENCE.

de l'année suivante à Jarnac. Condé fut vaincu, fait prisonnier et lâchement assassiné par Montesquiou. Par contre, l'armée protestante, ralliée par Coligny , fut victorieuse à La Roche-L'Abeille (Vienne) le 24 juin, battue à Moncontour (Haute-Vienne) le 3 octobre, de nouveau victorieuse à Arnay-le-Duc (Côte-d'Or) le 25 juin 1570 et se dirigea sur Paris, quand Catherine de Médicis, craignant d'être faite prisonnière, signa, à La Charité, le 8 août, une paix beaucoup plus avantageuse aux protestants que toutes les précédentes.

Mauvans avait perdu la vie dès le commencement de la lutte. Sa division, campée à Mensignac, à douze kilomètres de Périgueux, était à une grande distance du corps principal de d'Acier, établi à Saint-Astier. Les troupes catholiques en profitèrent pour l'attaquer avec de grandes forces. D'abord repoussées avec perte de Mensignac, elles feignirent de battre en retraite pour attirer Mauvans dans la campagne , où son infanterie, dépourvue de piques, serait à la merci de la nombreuse cavalerie catholique. Le capitaine huguenot, malgré les représentations du vaillant François de Barjac de Pierregourde, son lieutenant, et l'avis de d'Acier, qui lui avait fait dire de tenir bon dans son village en attendant qu'il le secourût, voulut gagner Ribérac. Mais à peine fut-il sorti de Mensignac que la cavalerie catholique s'avança nombreuse et en bon ordre. Voyant cela, Mauvans choisit cinq cents arquebusiers qu'il équipe à la hâte , met pied à terre en tuant son cheval d'un coup d'épée pour montrer à ses soldats que l'heure des grandes résolutions est venue et ordonne le feu. Une grêle de balles pleut sur les cavaliers royaux ; mais ceux-ci, rabattant leurs lances, fondent avec impétuosité sur les soldats huguenots qui, malgré leur résistance, sont rompus et mis en déroute. Mauvans et

Pierregourde restèrent sur le champ de bataille avec six cents des leurs, tandis que les ennemis ne perdirent que quelques cavaliers.

On ne retrouva pas le corps de Mauvans. « Il y eut quelques-uns de ses soldats, » dit Brantôme (i), « qui affirmèrent qu'étant au combat, où il se montra fort assuré et résolu et se battit bien, comme il avait toujours fait en tout lieu, il eut une grande arquebusade dans le corps et le vit-on soudain, plein de colère, de rage et de dépit, s'appuyer la tête avec ses deux mains contre un arbre..., voire qu'il se donna de la tête, par deux fois, contre l'arbre, pensez plus de dépit, d'ennui et de regret d'avoir perdu ses gens que de sa blessure... et oncques plus ne le virent » (30 octobre 1568).

Mauvans avait les qualités essentielles à un homme de guerre , la bravoure , l'intrépidité , le coup d'œil ; mais il péchait par un excès de confiance dans son courage qui lui ôtait la prudence. C'était, du reste, un grand cœur, qui ne tolérait ni le pillage ni le meurtre parmi ses soldats. Il autorisait seulement la destruction des reliques et des images, qui lui paraissaient des signes manifestes de superstition et d'idolâtrie. Ses soldats avaient un respect extraordinaire pour sa personne et, dans la bataille, déféraient aveuglément à ses avis. « M. le prince de Condé, » dit Brantôme (2), « le sut bien regretter, et surtout M. l'amiral, qui savait ce qu'il valait. » Son mérite était également apprécié à l'étranger et les princes allemands ne lui écrivaient qu'avec une sorte de vénération.

Ceux de ses soldats qui échappèrent à la bataille de Mensignac parvinrent à se frayer une route au travers

(l) Oeuvres, éd. Buchon, t. I, p. 619. 1) Meut.

de la cavalerie royale; mais, poursuivis par les gens d'ar-^ mes du colonel Timoléon de Cossé, comte de Brissac, ils se débandèrent. Les uns rejoignirent d'Acier par petites bandes, les autres errèrent en divers lieux, où ils furent massacrés par les habitants après avoir enduré toutes sortes de privations. Quinze cents d'entre eux périrent de la sorte.

Comme les confédérés huguenots disposaient, dès le début de la guerre , d'une armée de vingt-cinq mille hommes, le roi avait invité toutes les provinces de son royaume à lui prêter main-forte. Sommerive reçut l'ordre d'armer trois mille soldats pour sa part. La noblesse et le clergé s' étant refusés à contribuer à leur entretiennes communes de Provence furent chargées de ce fardeau qui, il faut le dire, fut singulièrement allégé par le produit de la vente des biens meubles et immeubles des huguenots absents. Cette mesure, que le Parlement autorisa, permit à Sommerive de lever six mille hommes, au lieu de trois mille, et d'équiper huit galères, dont le commandement fut confié au baron de La Garde, réintégré depuis deux ans dans son poste de général des galères du roi. Il dirigea vaillamment le feu au siège de La Rochelle.

Sommerive partit seulement le 20 novembre 1568, laissant deux mille hommes à Carcès pour garder la province, et il se rendit au camp du roi, en Saintonge, avec vingt-trois compagnies d'infanterie et trois cents chevaux. Ses soldats, composés de la fleur de la noblesse provençale catholique et de presque tous les jeunes écuyers et cadets, se signalèrent par de nombreux désordres. Sommerive lui-même donna l'exemple de l'insubordination en refusant de se placer sous les ordres de Brissac qui, pour ce fait, le provoqua inutilement en duel. Il prit part au combat de Jarnac

(ij mars 1569), où le jeune Hubert de Garde, sieur de Vins, neveu de Carcès , se couvrit de gloire, et il rentra en Provence , le 26 août suivant , avant la fin de la guerre, après avoir perdu deux mille hommes.

La nouvelle de la mort de Condé avait causé , en France, une joie extraordinaire. A Aix, on la célébra par des fêtes publiques et une procession solennelle , où assistèrent le Parlement en robe rouge et le cardinal-archevêque Strozzi qui, perclus par la goutte, s'y fit porter dans un fauteuil en velours cramoisi à franges de fil d'or (3 avril 1 569).

A la fin de l'année, Sommerive fut prié de secourir les catholiques du Languedoc, menacés par les protestants, qui avaient tenté, sans succès, de prendre Montpellier et s'étaient saisis de Nîmes. Le château seul de cettedernière villerésistait encore. Les Etatsde Provence, assemblés à Aix le 22 novembre, accordèrent deux mille hommes à Sommerive, qui traversa la Durance le 2 janvier suivant , mais il conduisit ses troupes avec tant de mollesse, que la garnison catholique du château de Nîmes fut obligée de sè rendre, faute de secours (31 janvier).

Tandis que Sommerive était au camp du roi , les huguenots, restés dans le pays, avaient essayé de se soulever, mais Carcès, s'étant porté en toute diligence sur les endroits menacés , fit échouer leurs desseins en ordonnant l'arrestation des principaux d'entre eux dans chaque lieu, le dimanche des Rameaux (3 avril 1569).

Le 29 avril 1^70, une commission fut signée « pour procéder à la vente des meubles et à l'aliénation des revenus des gens de la religion P. R., débiteurs des trois Etats de Provence , à l'effet d'éteindre leur dette par la confiscation de leurs deniers (] ). »

(1) Archives des Bouches-du- Rhône, B. 2<;o.

A Sisteron , on fit du prosélytisme d'une façon brutale. On rechercha les enfants qui avaient été baptisés par les ministres, pour le-s rebaptiser à l'Eglise, et l'on expulsa de la ville tous les domestiques protestants qui servaient chez des catholiques, en défendant à ces derniers d'en avoir désormais à leur service (23 mars 1 570). Par contre , les protestants de Mérindol célébrèrent leur culte en grande pompe sans être inquiétés , le 1 5 février de cette même année. Tous les religionnaires de la Valmasque y assistèrent.

Pendant cette nouvelle guerre, le roi avait promulgué des édits rigoureux contre les réformés, notamment celui du 25 septembre 1568, qui les excluait des offices de judicature. Leur exécution toutefois , dans les lieux où ces derniers avaient de l'influence, n'était pas toujours facile. C'est ainsi qu'à Brignoles les consuls, ayant requis le réformé Jean Clavier, qui tenait le siège de la Cour ordinaire du lieu, de faire exécuter l'éditdu 25 septembre 1568, ce dernier ne tint aucun compte de l'injonction et laissa Pons de Montz et autres officiers royaux, qui appartenaient à la religion réformée, continuer en paix leur office de judicature ; et même quand les consuls , en présence de Clavier , signifièrent par requête à de Montz de cesser ses fonctions, l'officier huguenot, entrant dans une grande colère, déchira la requête en prononçant a plusieurs paroles injurieuses, » que le greffier n'osa pas écrire, et il continua à siéger à l'auditoii£. Les consuls, s'étant ravisés, sommèrent de Montz de « se désister dudit service, » mais ce fut sans plus de succès, car le juge leur enjoignit de ne pas le troubler sous peine de mille francs d'amende. Le conseil communal s'assembla là-dessus (12 novembre 1568) et, apprenant la conduite des consuls, décida de demander l'avis du Parlement

pour que t'èdit du roi pût recevoir son exécution (i).

Pour terminer ce qui regarde la troisième guerre de religion en Provence , nous ajouterons que plusieurs protestants de marque de cette province se réfugièrent à Lausanne durant son cours , notamment Cardé avec sa femme et leur suite, Jean Puget, avocat du roi, François Guérin, lieutenant du roi, Pena et Somati , conseillers au Parlement (2).

ÉDIT DE PACIFICATION DE SAINT - GERMAIN - EN - LAVE ( I 5 août I 560). LA SAINT-BARTHÉLEMY EN PRO- VENCE. MORT DE SOMMERIVE (1572).

L'édit de Saint-Germain, arraché à la reine mère , comme nous l'avons dit, par l'imminence du danger de voir Paris tomber au pouvoir des huguenots et publié à la suite du traité de paix de La Charité du 8 août 1 570, rétablissait l'exercice de la religion réformée dans toutes les villes occupées par les religionnaires au Ier août, le permettait encore dans les faubourgs de deux villes par province (pour la Provence, ce furent ceux de Mérindol et de Forcalquien , et livrait au parti réformé quatre places de sûreté, appelées aussi places de mariage ou d'otage. Les protestants obtinrent également quelques garanties pour leur procès devant les Parlements. Ceux de Provence eurent le droit de récuser trois conseillers par chambre. Les conseillers protestants révoqués, Eguilles, Châteauneuf et Somati, reprirent leurs sièges, et l'ancien lieutenant civil, François Guérin, fut nommé conseiller au Parlement, à titre de compensation.

(1) Re^. des délibérât, commun, de Brignoles, i ç 06- 1575. fol. 1K6. (a) Piiccs justificatives, n° III, B,

Le mois suivant, le baron de Céreste, réunissant deux cents religionnaires provençaux réfugiés en Dauphiné , surprit le château de Mane, près Forcalquier , avec l'intention de faire célébrer le culte réformé dans les faubourgs de cette ville , conformément à la teneur de Tédit; mais Sommerive, qui avait sa compagnie de gens d'armes dans Forcalquier même , s'opposa à son dessein et les hommes de Céreste durent se retirer chez eux. Lui-même alla s'enfermer dans son château de Céreste, à quelques lieues de là.

Dans les premiers mois de l'année suivante (1571), Balthasar de Gérente, baron de Sénas, qui s'était illustré avec Mauvans au siège de Sisteron et dans la retraite héroïque de la garnison protestante de cette ville, mourut dans son château de Sénas. Il avait dépensé une grande partie de sa fortune pour soutenir la cause réformée , mais la troisième guerre de religion , comme on l'a vu plus haut , n'avait pas eu son assentiment et il s'était abstenu d'y prendre part.

Dans le mois de mars de la même année, les protestants célébrèrent leur culte sans opposition à Lourmarin, Cadenet et Mérindol, et y prirent la cène et, en août, à La Verrière, Valsainte, Forcalquier et Céreste.

Les Etats de Provence, assemblés à Brignoles le 2 avril de Tannée suivante (1572), manifestèrent leur intolérance habituelle. Ils refusèrent de réintégrer le religionnaire Perrochet dans son office de lieutenant au siège de -Forcalquier, et « conclurent que supplications très humbles seraient faites au roi de ne permettre point que les officiers religionnaires exclus de leurs charges y pussent revenir ni permettre l'exercice de la religion prétendue réformée en Provence et autre lieu que Mérindol. »

La paix dont jouissait la province fut troublée par

LES GlifcRRfcS Ut RELIGION. io^

les massacres de la Saint-Barthélémy (24 août 1572. Jean de Valavoire, frère de Scipion, en fut victime à Orléans , où il se trouvait pour lors. Le jeune Nicolas du Mas, seigneur de l'Isle, devenu plus tard célèbre sous le nom de baron d'Allemagne , ne dut son salut à Paris, où il était au moment du massacre, qu'à la retraite généreuse que lui accorda son compatriote de Vins.

Sommerive, comme tous les gouverneurs du royaume, reçut Tordre de mettre à mort les huguenots de sa province; mais il répondit à François de Boniface, seigneur de La Molle, qui lui présentait la lettre royale , scellée d'un sceau secret, qu'il ne pensait point qu'elle émanât du roi; que l'on devait avoir abusé de son nom, puisqu'il avait reçu des ordres contraires, quelques jours auparavant; qu'il préférait obéir aux premières lettres qui lui paraissaient plus dignes du monarque, et que, quant aux seconds ordres, ils lui paraissaient si cruels et si barbares , qu'il n'y obtempérerait en aucune far çon lors même que le roi en personne les lui donnerait.

Les mémoires de l'époque (1) disent que la nouvelle des massacres de Lyon et la vue des nombreux cadavres charriés par le Rhône et dont plusieurs étaient affreusement mutilés , causèrent une impression si vive en Provence que les catholiques eux-mêmes en furent comme frappés de stupeur. « Ceux d'Arles, entre autres, » disent-ils, « n'osaient ni ne voulaient boire de l'eau du Rhône, ainsi ensanglantée ; et combien qu'il y eut beaucoup de catholiques remuants en Provence, si est-ce qu'il n'y eut point de massacres, tant la plupart furent émus des horribles cruautés commises à Lyon, et

(1) Dont s'est servi Crespin, fol. 79$.

même ils enterrèrent ces morts en divers endroits et rivages de cette province. »

Quelque temps après, Sommerive mourut subitement à l'âge de trente-quatre ans à Avignon , où il s'était rendu pour recevoir sa seconde femme Madeleine de La Tour (2 octobre 1572). L'opinion générale, au seizième siècle , est qu'il fut empoisonné par un ordre venu de l'entourage du roi ou du roi lui-même , parce qu'il avait refusé de massacrer les huguenots de son gouvernement (1). Cette belle action l'honore assurément , mais ne saurait faire oublier sa participation au sac d'Orange, la guerre qu'il fît à son père, sa tolérance à l'endroit des massacres qui ensanglantèrent la Provence pendant toute la première guerre de religion , et l'impunité dont il couvrit les assassins de son frère Cipières. Quant à sa capacité et sa valeur militaires, elles étaient nulles ou à peu près.

Du reste , malgré les bonnes dispositions qu'il montra pour les protestants au moment de la Saint-Barthélemy, il n'avait pas laissé de les persécuter vers la même époque. C'est ainsi qu'étant à Salon, il envoya son prévôt de campagne à Sénas, Eguilles, Lourmarin, Mérindol , Forcalquier et autres lieux, pour y interdire les prêches , ce qui effraya un certain nombre de protestants et les détermina à se réfugier en lieu sûr. Ceci se passait en août. Le mois suivant , les capitaines La Molle et Limans firent démolir le temple des réformés de Forcalquier. Enfin, le 5 octobre, on massacra cinq chefs huguenots à Sisteron, ce qui décida Carcès , qui n'avait non plus voulu , en qualité de lieutenant pour le roi en Provence, exécuter les ordres de la cour et avait répondu à ceux qui le pressaient de procéder au mas-

(1) Voy. aux Pièces justificatives n° II les preuves de son empoisonnement.

sacre qu'il n'était pas un boucher, mais un gentilhomme, à <c retourner en Provence, » dit Pérussis, « pour empêcher le peuple de continuer le massacre des huguenots. »

Après la mort de Sommerive, Charles IX érigea les terres de Carcès en comté, le nomma, en outre de son titre de lieutenant général, grand sénéchal de Provence, et lui confia le gouvernement du pays en attendant l'arrivée du maréchal Gaspard de Saulx de Tavannes , le successeur désigné de Sommerive. Carcès fut installé à Aix dans ses nouvelles fonctions , au mois de novembre 1 572 (1).

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