‹ Histoire des protestants de Provence, du comtat Venaissin et de la principauté d'OrangeChapitre 40 sur 93 · FAITS D'ARMES SANS IMPORTANCE · texte numérisé non relu

FAITS D'ARMES SANS IMPORTANCE

Les massacres de Paris, renouvelés dans plusieurs provinces du royaume, remplirent d'effroi les protestants. Un grand nombre d'entre eux se sauvèrent en Angleterre, en Allemagne, en Suisse; d'autres s'établirent dans les villes où leur parti était le plus fort, notamment à Nîmes, Montauban, Sancerre et La Rochelle. La reine Elisabeth envoya des vaisseaux à leur secours

i) Du Puget, Collect. Michaud, t. IV. p. 200-203 ; — Pérussis dans d'Aubais, t. I, p. 98-100, 105, 104, ii;, 117, 120, 127, 130, 132, 138, 140;— De Serres, Comment., III" pars, fol. 234, 255; — La Popelinière , t. I, fol. 70; — D'Aubigné , t. I, col. 381, 382, 588 ; — Nostradamus , p. 804 et suiv. ; — Honoré Bouche, t. II, p. 651, 656; — Louvet, Histoire, t. I, p. 254-266; — Gaufridi, t. II, p. Ç39-<47". — Papon , t. IV, p. 200-203 : — Lambert, t. I , p. 2; 1-27-1 .

et les princes protestants d'Allemagne, des soldats. La guerre toutefois ne commença qu'au mois - de novembre et se concentra dans le siège de la Rochelle et celui de Sancerre.

Le Parlement profita de ce moment de stupeur pour enjoindre , en pleine séance , aux conseillers de Pena , d'Arcussia , dont il a été parlé plusieurs fois , et Sauvaire , qui faisaient profession de la religion réformée , de se démettre de leurs offices et de produire, dès le lendemain, l'acte d'abjuration qu'ils disaient avoir fait pour après y être pourvu (6 novembre). Il décida , en outre, que l'huissier du Parlement se transporterait, quatre jours après, dans le domicile des conseillers de Châteauneuf et François de Genest , de l'avocat général Du Puget et de François de Boniface, général des finances , également de la nouvelle religion , pour leur signifier le même arrêt (i).

Parmi les soixante et un protestants de Provence (2) qui émigrèrent à Genève à cette époque, nous remarquons : Michel Baile , procureur de Digne ; noble Henri de Grasse, fils de Claude de Grasse; le sieur d'Auribeau ; François Guérin , lieutenant pour le roi à Aix ; noble Guillaume de Glandevès , sieur de Montblanc ; Pascal, ministre ; Gaspard Delamer, natif de Sisteron , pasteur à Espinouse ; Pierre Agard , natif de Tourette-lès-Vence , pasteur à Fayence ; Pierre Franc, natif de Riez, pasteur à Marseille (3).

Les protestants qui demeurèrent en Provence , considérablement affaiblis par les trois guerres précédentes,

(1) Arrêtés et détibérations des registres secrets de la Cour de Parlement d'Aix (Bibl. cTAix, ms. 907).

(2) Pour le moins, car le Registre et Rolle des Estrangies de Genève, renferme une lacune pour les huit premiers mois de l'année 1^72.

(5) Pièces justificatives , n° III, A, i°, 20 et 40.

LES GUERRES DE RELIGION. 2Ôt)

tentèrent bien quelques mouvements dans les montagnes du Léberon et certaines vigueries de la haute Provence (5 et 6 avril 1 573); mais Carcès en ayant été informé rit rompre le pont de Mallemort, sur la Durance , près Mérindol , et y posta des arquebusiers. Il remit ensuite sous l'autorité du roi les places de F Escale, Volonne et Montfroc. Celles de Thèze, Le Poët et Valerne s'y replacèrent d'elles-mêmes. Curban, pour se rendre, attendit qu'on l'assiégeât , et Saint-Vincent fut emporté à l'escalade par le capitaine Saint-Maximin. Les huguenots provençaux, en armes, se retirèrent pour lors à Ribièrs, en Dauphiné , où ils campèrent longtemps. Carcès réunit aussi à Riez les principaux protestants de Provence pour les exhorter à vivre en paix sous les édits du roi : ce qu'ils promirent tous; mais il ne put empêcher les huguenots du Dauphiné de faire quelques incursions à main armée dans sa province. Il députa bien à Montbrun , leur chef, de Beaux, sénéchal de Nîmes, et de Saint-Etienne, d'Aix, mais ils ne purent rien obtenir de lui (8 mai) (1).

ÉDIT DE PACIFICATION DE BOULOGNE (il juillet I Ç7j) - TRÊVES DIVERSES. NAISSANCE DU PARTI DES POLI- TIQUES.

Le duc d'Anjou , après avoir inutilement assiégé La Rochelle et perdu quarante mille hommes sous ses murs , conclut avec les Rochelois un traité de paix (24 juin 1573) , confirmé et ratifié par l'édit de Boulogne du 1 1 juillet suivant. Ce dernier n'autorisait Fexer-

(!) Gaufridi dit que les Huguenots de Provence songèrent à cette époque à s'emparer d'Arles, Toulon et Marseille, mais nous pensons que c'est un anachronisme ou une exagération, car ils étaient trop faibles pour tenter de pareils coups.

cice public de la religion réformée que dans les villes de Nîmes, Montauban et La Rochelle. Les seigneurs haut justiciers obtenaient le droit de célébrer les baptêmes , mariages et sacrements dans des réunions privées qui ne pouvaient compter plus de dix personnes. Les autres religionnaires du royaume jouissaient seulement de la liberté de conscience et du for intérieur.

Cet édit , comme il était aisé de le prévoir , mécontenta au plus haut degré ces derniers , qui s'attendaient à être mis en possession du droit d'exercice que l'édit précédent leur avait déjà garanti. Aussi ne voulurent-ils conclure que des trêves. C'est ce que firent ceux des provinces méridionales, dont les députés, agissant spécialement au nom des églises de Provence , Dauphiné et Languedoc, convinrent, avec le maréchal Henri de Montmorency, sieur de Damville, gouverneur du Languedoc, d'une suspension d'armes de quinze jours à dater du 4 août. Une seconde assemblée des délégués de la noblesse et du commun état des Eglises réformées des mêmes provinces, réunie à Nîmes le 22 août, décida d'envoyer des députés au roi pour lui demander une nouvelle trêve, qui fut signée à Beaucaire le 24 août et qui devait se prolonger jusqu'au Ier octobre. Enfin, une troisième assemblée, tenue à Montauban ce même 24 août, où assistèrent des députés des provinces méridionales du royaume, décida également d'adresser une requête au roi et de lui envoyer une députation pour le prier de tirer vengeance des massacres de la Saint- Barthélemy et lui demander des garanties pour le libre exercice de la religion réformée. Des délégués particuliers des protestants provençaux se rendirent de leur côté à Paris et se joignirent à ceux de l'assemblée de Montauban.

<( Depuis quelque temps déjà, » dit Lambert, « les hu-

guenots provençaux, trop faibles pour lutter seuls avec avantage, avaient songé à se créer une force plus grande en attirant à eux le nombreux et intelligent parti de la bourgeoisie. Ce parti, catholique par conviction ou par indifférence, s'était toujours opposé aux violences et aux persécutions et, en dernier lieu, s'était fortement élevé contre les excès de la Saint-Barthélemy. Comme il tenait dans ses mains une partie de la fortune territoriale et tout le commerce, c'était sur lui que pesaient les impôts; aussi les religionnaires de Provence, pour se rattacher, prescrivirent-ils de parler au roi, moins de la religion que d'une réduction d'impôts. En effet, dans l'audience que Charles IX accorda aux délégués de l'assemblée de M on tau ban... ils demandèrent, au nom de la Provence la suppression de toutes les taxes pendant dix ans et, ce terme écoulé, leur réduction au taux du règne de François 1er. » Ils prouvèrent que les impôts s'étaient progressivement élevés en Provence, depuis Louis XII, de 86,000 livres à 370,000.

Charles IX garda le silence; mais la reine mère se montra offensée' de tant d'audace, et, n'ayant pu, ni par promesses ni par menaces, amener les députés à modifier leur requête , les renvoya auprès de Damville pour s'entendre avec lui sur les moyens de faire exécuter le dernier édit de paix (18 octobre). Jacques de Crussol, duc d'Uzès (1), qui s'était converti au catholicisme après la Saint-Barthélemy, devait les accompagner. Quant à la demande spéciale des députés de Provence, le roi s'excusa de ne pouvoir l'agréer, mais il promit de faire tous ses efforts pour alléger les charges qui pesaient sur leur pays.

(1) Connu précédemment sous le nom de seigneur de Beaudiné, puis de baron d'Acier.

Damville, dans l'intervalle de la députation, signa une troisième trêve avec les huguenots, qui devait se prolonger jusqu'au 1 5 novembre suivant; mais il posa pour conditions qu'elle serait acceptée par Gordes. gouverneur du Dauphiné, Carcès , qui remplissait par intérim, comme on l'a dit, les mêmes fonctions en Provence, et le cardinal Georges d'Armagnac, colégat d'Avigon. Peu après avoir reçu la délégation de Montauban, le roi ordonna à Damville de conclure une quatrième trêve avec les huguenots. Elle fut signée à Montpellier le 29 novembre, et devait se prolonger jusqu'au 15 février 1 574. Mais ces diverses suspensions d'armes ne parvinrent pas à dissiper les craintes des huguenots des provinces méridionales. Au retour de leurs députés de Paris, qui n'étaient non plus rassurés sur les dispositions pacifiques du roi et de Catherine de Médicis à leur égard, ils tinrent une assemblée politique à Millau (16 décembre 1 573), où ils procédèrent à l'organisation civile et militaire de leur parti.

Pendant ce temps se formait dans le royaume le parti des politiques ou malcontents, qui se recruta d'un certain nombre de gentilshommes catholiques influents, que la Saint-Barthélémy, les débauches de la cour, la dilapidation des finances de l'Etat, et l'espèce de captivité où l'on tenait les deux jeunes princes Henri de Bourbon, roi de Navarre (devenu plus tard Henri IV), et Henri de Condé, avaient profondément irrités. Ce parti, qui avait à sa tête les trois frères Montmorency, savoir Henri de Damville, nommé plus haut, Guillaume de Thoré et Charles de Méru, s'unit aux huguenots pour s'efforcer d'arracher le sceptre du gouvernement des mains de la reine mère.

La mort désespérée de Charles IX (30 mai 1574), resserra les liens des confédérés, qui tinrent une nou-

velle assemblée politique à Millau (10 juillet), où Damville fut proclamé chef de l'armée alliée. Catherine alarmée, cherche à négocier; elle flatte, promet, menace; mais on ne croit plus à la parole de cette reine perfide et cruelle, qui a tramé dans l'ombre et ordonné le massacre général d'une grande partie de ses sujets, et le parti des politiques grandit de jour en jour.

On a retrouvé quelques-unes des lettres que le duc d'Anjou, son fils, devenu roi sous le nom de Henri III, écrivit sous son inspiration à certains gentilshommes de Provence, qui avaient de la sympathie pour les huguenots, et étaient entrés dans le parti des politiques. « Je veux bien vous faire ce mot, » disait-il le 28 février 1 574, à Matthieu de Baschi, chevalier de Saint-Estève fi)... « pour vous dire avec toute vérité, que jamais prince n'eût plus d'inclination à conserver la vie et les biens de tous les bons sujets que j'ai de cèux de ladite nouvelle opinion, qui se contiennent doucement, et que le plus grand déplaisir que je saurais recevoir, c'est d'entendre qu'il soit fait tort à aucun : ce que je vous prie de votre part empêcher ès environs de votre demeure autant qu'il vous sera possible... Prenez en votre protection et sauvegarde tous ces gentilshommes vos voisins, étant de la nouvelle opinion, qui se contiendront doucement. » Quelques mois après (ier août), Henri III écrivait ceci à Louis de Baschi, seigneur d'Auzet, frère de Saint- Estève (2) : « Je désire, en tout ce qui m'est possible, de réconcilier et réunir mes sujets en bonne paix, amitié, et intelligence les uns avec les autres, et leur faire connaître que je ne me suis point acheminé en mon royaume

(1) D'Aubais et Ménard. Pièces fugitives, t. 1, a* partie, p. 72, 7?.

(2) Idem, t. I, p. 73.

pour les travailler et répandre le sang. Je vous en ai bien voulu assurer par la présente (i). »

Page 1