SEPTEMBRE I 5 74-6 MAI M
ALLIANCE DES POLITIQUES ET DES PROTESTANTS EN PROVENCE. PRISE ET REPRISE DE DIVERSES PLACES
En Provence, comme dans tout le royaume, les protestants s'unirent aux politiques pendant cette nouvelle guerre. Parmi ces derniers, nous nommerons le chevalier de Saint-Estève, et son frère d'Auzet; Honoré de Grasse, seigneur de Tanaron, et son frère Antoine de Grasse, seigneur de Montauroux , et François, baron d'Oraison (2), « seigneur de beaucoup de mérite, » dit Nostradamus, « aimant également les armes et les livres. »
Le chef des protestants, pendant cette nouvelle guerre, fut Nicolas du Mas de l'Isle, plus connu sous le nom de baron d'Allemagne (3). Il agissait comme général en Provence par commission et en l'absence de Damville. Il avait parmi ses lieutenants Timothée du Mas de l'Isle,
(1) Pérussis dans d'Aubais, t. I, p. 145, 147. 15-1 , 152 ; — La Popelinière, t. II, p. 189; — Honoré Bouche, t. II, p. 656; — Louvet, Histoire, t. I, p. 270, 271 ; — Gaufridi , t. II , p. 548-551 ; — Ménard , Hist. civ. eccl. et littér. de Nîmes (édit. de 1874), t. V, p. 88-101 ; — Lambert, t. I, p. 275-285 ; — etc.
(2) Fils d'Antoine d'Oraison, vicomte de Cadenet.
(3) Fils de Jean du Mas de l'Isle et de Honorade de Castellane. Melchior de Castellane, frère de celle-ci, n'ayant pas d'enfant, légua ses biens et son titre de baron d'Allemagne à son neveu Nicolas du Mas de l'Isle.
son frère; Thaddée de Baschi, sieur d' Estoublon, frère du chevalier de Saint-Estève (i) ; Claude de Villeneuve, baron de Vence ; Jean de Villeneuve, baron des Tourettes; de Montpezat ; l'aventurier l'Espagnolet, et autres. Ils n'attendirent pas que leurs alliés du reste de la France eussent pris les armes, car ils entrèrent en campagne au mois de juillet. Le ç de ce mois, l'Isle et Montpezat s'emparèrent de Riez, où ils commirent des meurtres et des dévastations, et Estoublon de Digne.
Les politiques, ayant à leur têteTanaron et Montauroux et unis à quelques huguenots commandés par Bras, neveu de Mauvans, s'emparèrent de Gréouls, Puimoisson , Espinouse, et établirent leur quartier général au couvent de Saint-André-du-Désert près Riez. Une autre troupe de huguenots surprit quelques lieux de la Vald' Aiguës et Montjustin près Forcalquier (fin août). Un peu plus tard (7 septembre), L'Isle et l'Espagnolet emportèrent d'assaut Anod, puis Saint-Georges-de- Thérame-la-Haute, Tortone, le Poët, Majastres et autres places. Enfin le 18 octobre, la ville d'Aups, ayant refusé de payer sa contribution de guerre, fut envahie sans coup férir (c'était une place ouverte) , pillée et brûlée en partie par les troupes réunies du baron d'Allemagne, de L'Isle et d'Estoublon. Cent vingt personnes y furent tuées (2).
En présence de cette levée générale de boucliers, Carcès avait ordonné la formation d'un camp à Barjols (ier août) (3) et convoqua le ban et l'arrière-ban de la noblesse. Secondé par son neveu de Vins, Puget de
(1) Estoublon avait épousé Sara du Mas de l'Isle, sœur du baron dAUemagne (Nicolas du Mas de l'Isle).
(2) De Brosc, Episode des guerres de religion en Provence. Massacre d'Aups. ()) Inventaire de documents historiques extraits des archives de la ville de
Barjols.
2l6 HISTOIRE DES PROTESTANTS DE PROVENCE.
Saint-Marc, Flassans et autres, il reprit une partie des places emportées par les confédérés. Le chevalier de Saint-Estève, fait prisonnier, fut jugé par le Parlement et décapité à Aix à l'instigation de Carcès, qui était envieux de ses talents militaires et le haïssait. L'assassinat de d'Auzet, qui s'apprêtait à aller à la rencontre de Henri III, rentré en France récemment, fut également attribué au ressentiment de Carcès. Tanaron et Montauroux , qui avaient surpris Gréolières, près de l'embouchure du Var, furent assiégés par les habitants de Vence, soulevés à la sollicitation de Gaspard de Villeneuve , sieur de Verclause , envoyé par Carcès. Faits prisonniers, conduits à Aix et condamnés à mort, ils ne furent pourtant pas exécutés. Henri III les amnistia le to décembre suivant, ainsi que le baron d'Oraison et son frère André d'Oraison , ancien évêque de Riez. Ce fut à la requête de leur père, le vicomte de Cadenet.
DE RETZ PREND POSSESSION DE SON GOUVERNEMENT DE PROVENCE. SUCCÈS ET EXCÈS DE CARCÈS ( I 5 74,
Le maréchal de Retz, Albert de Gondi, nommé gouverneur de Provence le 6 juillet 1573, à la place de Tavannes, mort avant de prendre possession de sa charge, apprenant les graves événements qui se passaient dans sa province, se mit en route avec trois mille reîtres. Il était, le 24 octobre 1574, à Avignon, où les religionnaires du Léberon lui proposèrent de déposer les armes , à condition qu'ils ne seraient pas poursuivis et obtiendraient Grambois comme place de sûreté; mais il ne consentit pas à traiter avec eux. Arrivé à Aix le 16 novembre, le baron d'Oraison lui députa le
capitaine de Seguirani pour lui offrir de se soumettre, moyennant une « déclaration (royale) d'abolition de toutes choses passées durant les troubles, » qui serait confirmée par le Parlement de Provence (i). Nous ne savons si le maréchal s'y refusa, toujours est-il qu'il se mit peu après en campagne. Le 4 décembre, il était devant Riez. Le capitaine huguenot qui y commandait ayant pris la fuite , la garnison se rendit. De Vins, pendant ce temps, faisait le siège de Digne, et Estoublon , qui l'occupait , résistait vaillamment; mais Montbrun, chef des huguenots dauphinois, qui était venu à son secours avec seize cents hommes de pied, huit cents chevaux et autant d'arquebusiers, commandés par René de La Tour de Gouvernet, Champoléon et Lesdiguières, ayant été battu par de Vins, il quitta la place, laissant seulement quelques soldats dans le château. Après quelques jours d'une résistance héroïque, ceux-ci se rendirent et furent tous massacrés. Les huguenots, se voyant ainsi dépossédés de toutes les places dont ils s'étaient emparés, se retirèrent à l'Escale et à Seyne ; dans le haut pays, où les neiges les mettaient à l'abri de toute atteinte. Cette dernière ville fut choisie peu après comme siège de la recette générale des finances protestantes de la Provence par l'assemblée politique de Nîmes du 12 janvier 1575, qui organisa le parti réformé sous le triple rapport de la justice, des finances et de la guerre.
De Retz, ayant quitté "la Provence pour suivre, au célèbre siège de Livron, Henri III, qui venait de rentrer en France et s'était arrêté quelque temps à Avignon (17 novembre]. Carcès, qui avait le commandement en
(1) Articles accordés par le maréchal de Retz à ceux de la religion en Provence (Bibl. d'Aix, ms. J40).
2l8 HISTOIRE DES PROTESTANTS DE PROVENCE.
son absence, campa avec toutes ses troupes le long du Rhône , dans la crainte que les huguenots du Languedoc , qui avaient remporté de grands avantages sur les catholiques, n'envahissent la Provence. Les confédérés provençaux en profitèrent pour relever la tête. Une troupe, sortie des montagnes du Léberon, s'empara de Joucas et de Gargas. Ayant trouvé dans cette dernière ville une quantité considérable de grains, elle prit la route de Ménerbes en Comtat, pour l'y entreposer. Un certain nombre de soldats d'Apt, commandés par Gaspard de Vintimille, et quelques habitants de la ville, sortirent à sa poursuite. Ces derniers , dans l'espoir de rapporter beaucoup de butin, s'étaient munis de sacs, et plusieurs d'entre eux n'avaient même pas pris des armes. Tous ensemble , ils se portent en avant de la colonne huguenote pour lui barrer le passage, mais tout à coup un détachement de cavalerie sort du ruisseau La Rialle, où elle s'est embusquée, fond sur eux et les débande. Plusieurs s'enfuient. Vintimille, qui veut résister à la tête des plus courageux, reçoit une pistolade à la cuisse qui le met hors de combat. La déroute augmente et deux cent cinquante Aptésiens mordent la poussière. Cette journée meurtrière resta dans le souvenir des gens du pays sous le nom de journée du Massacre (i).
De leur côté, le baron d'Allemagne et Estoublon ravageaient les contrées de Bonnieux, Lacoste et Agoult et, franchissant la Durance, rançonnèrent les plaines ' d'Orgon-, AigallieiV, Sénas, Mallemort, Lambesc et autres lieux jusqu'aux Martigues (fin février 1575). Des huguenots des environs de Forcalquier et de Pertuis parcourent à leur tour les environs d'Apt et, faisant leur
(1) Boze, Histoire d'Apt, p. 274 ; — Remerville, Idem, ms.
jonction avec une autre bande venue du Comtat , échouent sur Sault, mais s'emparent d'Aurel. De là, se rendant à Orange , où les chefs de la confédération délibèrent, ils partent tous ensemble pour délivrer les filles du baron d'Oraison, enfermées à Corbières, près Manosque, « par ordre du roi et du gré de leur mère, » vraisemblablement parce que leur père les faisait élever ou voulait les faire élever dans les principes de la Réforme. Le baron pénétra de vive force dans la place et emmena ses filles.
De Vins se mit le premier en campagne pour arrêter la marche des confédérés (mars 1575). Il surprit Tourettes dans son lit à Oraison, lui tua cent hommes et lui prit cent chevaux. 11 enleva ensuite Majastres, occupé par L'Isle, et Tartone, commandé par TEspagnolet. La rapidité avec laquelle il s'empara de ces trois places, fort éloignées les unes des autres, lui fit donner le surnom de marinier et de renard. Vers le même temps (19 avril), ayant ordonné aux consuls de Vence , dont le seigneur Claude de Villeneuve, baron du lieu, tenait le parti des huguenots , de se saisir de tous les protestants de la ville, mais sans leur faire aucun mal, et de les mettre en lieu sûr, ces derniers, effrayés, se réfugièrent au château du baron. Quelques jours après (22 avril), le sieur de Montbrun, s'étant présenté de la part de Verclause, lieutenant de Carcès, pour faire main basse sur les protestants, le peuple, se joignant à lui, se jeta sur les gardes du baron, qui allèrent également s'enfermer au château. Les consuls, pour éviter de plus grands malheurs, parlementèrent avec Montbrun, qui consentit à se retirer; mais ils n'en furent pas moins condamnés à l'amende et aux frais, à la demande du baron, et la ville perdit sa justice seigneuriale : ce qui engendra une grande animosité contre Villeneuve, dont
le valet fut assassiné et qui se vit obligé de se faire délivrer plusieurs fois des sauvegardes du roi pour mettre ses jours à l'abri (i).
Carcès , qui reçut trois cents reîtres du Languedoc , se mit aussi à la poursuite des confédérés (juin). Il se saisit de l'Escale, Espinouse et Gaubert, du côté de Digne , chasse de la place du Poët , près Sisteron , le capitaine dauphinois Gouvernet, qui voulait s'emparer de cette ville et, ayant assuré ses frontières, redescend par la rive droite de la Durance, prend Montfort, qu'il bat de deux cents coups de canon et dont il fait pendre le commandant, qui se nommait Verdelet; continue par Montjustin, occupe Lourmarin, abandonné par ses habitants , se saisit de Puipin, Cabriérettes et La Motted' Aiguës, force la tour de Saint-Martin-de-la-Brasque , avec le concours du colonel corse Alphonse d'Ornano et de quelques-unes de ses compagnies , incendie Gignac et rentre à Apt, pendant que Gouvernet est délogé du pont de Sisteron par de Vins. Partout, il impose des contributions de guerre exorbitantes , principalement sur les lieux appartenant au parti des politiques ; et une grande partie de la Provence retentit du bruit de ses exactions, de sa cruauté et de sa tyrannie. Le muet, comme l'appelaient les huguenots, parlait peu, mais ses coups étaient terribles.
NAISSANCE DU PARTI DES RASATS. REPRISE DES HOS- TILITÉS. NOUVEAUX REVERS DES CONFÉDÉRÉS ( I 575,
C'est vers ce temps que les politiques et les protestants se renforcèrent en Provence de la faction des
(1) Tisserand, Hist. de Vence, p. 14 ? et suiv.
rasais, ainsi nommée parce que ses adhérents se rasaient une partie de la barbe pour se reconnaître. Elle était née du besoin de résister aux exactions croissantes des trésoriers ou receveurs du fisc. Les députés huguenots de Provence, envoyés à Charles IX en 1573 , comme on l'a vu plus haut, s'étaient déjà fait l'écho de ce besoin quand ils lui demandèrent infructueusement la réduction des lourds impôts qui pesaient sur leur pays. Plusieurs protestants furent enrôlés dans cette ligue, qui comptait dans son sein la meilleure noblesse de Provence, et dont firent également partie les huguenots qui, à Tépoque de la Saint-Barthélemy , avaient embrassé le catholicisme par frayeur. Pendant la sixième guerre de religion qui suit, la dénomination de rasais s'étendra même indistinctement aux politiques, aux huguenots et aux rasats proprement dit , qui ne formeront plus qu'un seul et même parti. Par contre, on appela carcistes , du nom de Carcès leur chef, les partisans de l'ancien ordre de choses politique et religieux. Ils reçurent aussi le nom de marabouts , parce qu'ils laissaient croître toute leur barbe à l'exemple des Turcs.
L'insurrection de 1575 des habitants de Marseille contre les gabeleurs ou péagers italiens n'eut pas d'autre cause. Ils assaillirent la douane, établie depuis quelque temps dans leur ville par Louis de Diaceto, noble florentin, et, poussés par les consuls, ils prirent les livres de compte, registres, papiers de diverse sorte, poids et mesures des exacteurs et les jetèrent à la mer; puis ils gardèrent nuit et jour les places et les portes de la ville. Dans plusieurs autres lieux de Provence, les receveurs des tailles pour le roi eurent le même sort et lurent contraints de se cacher ou de fuir.
Les hostilités recommencèrent bientôt à l'occasion d'un grand rassemblement de huguenots qui se forma
dans les montagnes du Léberon après l'exécution capitale , à Grenoble (4 juillet), du célèbre Montbrun, le chef des huguenots du Dauphiné. De Vins se mit aussitôt en campagne. Ayant déjà fait sommer le château de Lourmarin de se rendre, les assiégés répondirent qu'ils ne traiteraient qu'avec Carcès ; mais quand celui-ci fut venu, ils changèrent de sentiment, et le comte dut se retirer après un assaut infructueux. Ses soldats se replièrent sur Pertuis et y trouvèrent des troupes fraîches, ce qui porta leur effectif à douze cents chevaux et autant de fantassins. Ils firent venir, en outre, quatre canons d'Aix. La garnison du château de Lourmarin, jugeant alors prudent de ne pas se défendre , se retira dans le comté de Sault. Celles de Mérindol et de Joucas firent de même. Quelque temps après , de Vins tailla en pièces , à Aurel , quatre cents huguenots dauphinois. Il en tua deux cents et prit beaucoup de chevaux, pendant que d'Ornano et Saint-Martin battaient, à Pertuis , une bande de provençaux revenant du Dauphiné (août). Trois mois après (21 novembre), Carcès s'empara de Saint-Martin-la-Brasque après l'avoir battu de quarante coups de canons. Le mois suivant, s'étant approché de Volonne avec son artillerie , la garnison abandonna la place, qui se rendit.
Le 25 avril de l'année suivante (1 576), de Vins, ayant appris que L'Isle tenait Majastres avec l'Espagnolet, marcha contre eux et les battit. L'Isle périt en combattant. Le 20 juin, après l'édit de Beaulieu, dont il va être parlé, la lutte semblait devoir recommencer. Les politiques, commandés par les barons Gaspard de Villeneuve des Arcs (1) et de Tourettes et Claude Grasse Du Bar,
(1) Vraisemblablement le fils d'Antoine de Villeneuve, baron des Arcs,
l'assassin de Cipières.
parurent, en armes, à Trets et à Gardanne, à la tête de mille arquebusieurs et de trois cents chevaux. De Retz, qui était revenu en Provence, comme on le dira, s'étant transporté sur-le-champ auprès d'eux, parvint à leur persuader de déposer les armes. Les hostilités cessèrent à dater de ce moment. Les confédérés de la basse Provence rentrèrent dans leurs foyers et ceux du haut pays se retirèrent à Ongles, à quelques lieues de Forcalquier, et à Seyne , place forte située plus au nord, dans les montagnes.
De Serres explique les défaites successives des confédérés par les rivalités d'influence qui s'élevèrent parmi eux. Chacun d'eux aspirait au commandement suprême. Les barons d'Oraison et d'Allemagne surtout se disputaient le pouvoir. Si, au lieu de former des bandes séparées, agissant chacune pour son compte personnel, ils s'étaient massés en un seul corps, leurs adversaires n'eussent pu triompher d'eux si aisément.
Tandis que les armes des huguenots étaient particulièrement malheureuses en Provence , elles obtenaient de grands succès dans le reste du royaume. Le jeune Henri de Condé avait battu les troupes royales dans la Champagne et la Bourgogne, François de La Noue dit Bras-de-Fer en Saintonge , et Damville dans le Languedoc. Le duc d'Alençon, frère du roi, s'était mis luimême à la tête des confédérés ; le jeune roi Henri de Navarre avait réussi à se sauver de la cour, et des auxiliaires allemands étaient venus renforcer les alliés. Acculée devant une armée de trente mille hommes , Catherine conclut, le 6 mai 1 576, à Chastenay, avec le duc d'Alençon. la paix dite de Monsieur, du nom porté par ce dernier. Un nouvel édit de pacification, connu sous le nom d édit de Beaulieu ou de Loches, la suivit bientôt.
ÉDIT DE BEAULIEU (mai l 5 76 ). RETOUR DE RETZ. JALOUSIE DE CARCÈS. DÉPART DU PREMIER.
Cet édit accordait aux réformés « l'exercice libre , public et général » de leur religion dans toutes les villes et lieux du royaume qui leur appartenaient, et, généralement, dans toutes les places où les autorités leur permettaient cet exercice; — le droit d'avoir des temples, des écoles, des consistoires, des synodes et des chambres de justice mi-partie dans huit parlements (celle d'Aix devait être composé de deux présidents et de dix conseillers) ; — il leur octroyait huit places de sûreté (parmi lesquelles Seyne, en Provence, qui portait alors le nom de Seyne la Grand'-Tour, et dont Estoublon fut nommé gouverneur); — réhabilitait la mémoire des plus illustres victimes de leur parti, relevait les réformés de toutes les sentences prononcées contre eux, condamnait la Saint-Barthélemy, etc.
L'édit de Beaulieu fut très mal reçu en Provence par Carcès et ses partisans, dont les troupes avaient battu en toutes rencontres les protestants et les politiques, et qui croyaient perdre ainsi tout le bénéfice de leurs victoires. Le retour de Retz en Provence , accompagné de Jean-François de Mesmes, plus connu sous le nom de président des Arches, accrut leur irritation ; car le maréchal venait non seulement pour reprendre son gouvernement, mais encore pour faire exécuter l'édit de Beaulieu, que les carcistes et surtout les officiers de justice violaient tous les jours, suivant les rapports que les protestants provençaux firent parvenir au roi. En apprenant le retour de Retz cent gentilshommes catholiques de la plus haute noblesse acclamèrent spontanément le comte de Carcès comme leur chef, tandis que
les confédérés mettaient à leur tête le baron d'Oraison qui venait d'abjurer le catholicisme. Le baron d'Allemagne, qui aspirait également au commandement suprême du parti, en fut très froissé.
Pour faire sentir à de Retz le crédit et l'autorité dont il jouissait en Provence , Carcès alla à sa rencontre , à Tarascon, avec quatre à cinq cents cavaliers (10 septembre 1576), ce qui blessa profondément le maréchal, qui l'avait prié de n'en rien faire. Les confédérés, réunis à Saint-Maximin , informés de la démarche de leur adversaire, offrirent, à leur tour, au gouverneur une escorte d'honneur de cinq cents chevaux et de mille arquebusiers. Il la refusa pour ne pas accroître l'irritation des partis , mais il donna en même temps rendez-vous à leurs principaux chefs alliés à Gardane , à peu de distance d'Aix, où il leur fît connaître sa mission et leur assura que le président des Arches et lui « travailleraient de sorte que chacun serait content, et que, s'ils avaient des réclamations à faire, ils vinssent à Aix pour y proposer leurs requêtes. » Après cela, Retz fit son entrée solennelle dans la capitale de la Provence , escorté des barons d'Oraison , des Arcs et de Tourettes et d'autres chefs confédérés, qui demeurèrent six jours à Aix, après quoi il les congédia (10 octobre).
L'hostilité croissante du parti catholique contre toutes les mesures de tolérance religieuse se traduisit par la création de la célèbre Ligue, dont Henri de Guise fut proclamé le chef. Cette association avait pour but avoué l'anéantissement de la Réforme et des réformés , le maintien de la religion catholique et la défense de la couronne et des prérogatives dont jouissait le royaume sous Clovis ; mais son but secret et véritable était de supplanter les princes du sang, Henri de Condé et Henri de Navarre, de dominer la cour, et, comme
Henri III n'avait point d'enfants, d'assurer la succession du trône de France à la maison de Lorraine , qui avait la prétention de descendre de Charlemagne.
Dans l'espoir d'annihiler le pouvoir de la Ligue , Henri III ne crut mieux faire que de se mettre à sa tête pendant la session des Etats de Blois (6 décembre 1 576), mais il ne fit que prouver sa faiblesse. Cette assemblée, toute à la dévotion du duc de Guise et à#laquelle les chefs confédérés, Condé, le roi de Navarre, Damville et autres, n'assistèrent point, de peur d'y être arrêtés, demanda au roi, à la pluralité des suffrages, de « réunir tous ses sujets à la religion catholique et romaine, » et opina pour « que tout autre exercice de la religion prétendue réformée fût ôté tant en public qu'en particulier; les ministres dogmatiques , diacres , surveillants , contraints de vider le royaume. » Les députés de Provence, appartenant au parti de Carcès, votèrent avec la majorité. C'étaient, pour le clergé : Guillaume Le Blanc, évêque de Toulon ; pour la noblesse : les comtes de Pourrières et de l'Evesque (ce dernier, seigneur de Rogiers) ; pour le tiers-état : Antoine Thoron, avocat à Digne, et Jean Durand, avocat à Draguignan.
Vers ce même temps, une bande d'Arlésiens passèrent le Rhône pour combattre les huguenots du Languedoc. A titre de représailles, une troupe de ces derniers, sortie d' Aigues-Mortes , ravagea la Camargue. Jean de Sabatier, consul d'Arles, et Robert de Beaujeu, à la tête de quatre-vingts chevaux, se mirent à leur poursuite, mais le premier fut grièvement blessé et ses soldats durent se réfugier dans le château du Baron. Les habitants d'Arles en conçurent une alarme d'autant plus vive qu'ils furent avertis que les huguenots de leur cité, sous la conduite d'Arbaud Spias, devaient livrer leurs portes aux huguenots du Languedoc le jour de
Noël. Les consuls, avertis, jetèrent en prison ceux qu'on leur désigna comme faisant partie du complot et exécutèrent quelques-uns d'eux. Retz se rendit sur les lieux (5 janvier 1577), mais, soit que les preuves manquassent, soit qu'il ne voulut pas frapper des accusés appartenant aux premières familles d'Arles et au parti des politiques, il se montra indulgent et fut accusé, à son tour, de pactiser avec les conjurés. De là, Retz visita Toulon, Fréjus, Riez, Draguignan et Cannes, où dominaient les politiques, et, ayant fait dans cette dernière ville une chute de cheval qui détermina une paralysie du côté droit de son corps, il se fit transporter, avec la permission du roi , aux bains de Lucques (novembre).
Le départ de Retz rendit à Carcès toute son autorité. Le roi lui avait déjà octroyé une déclaration portant que tout ce qu'il avait fait était pour son service et ordonnant qu'il ne fût aucunement recherché à ce sujet. Peu après, il lui manda que le plus grand service qu'il pourrait lui rendre, serait qu'il accommodât les choses de façon que Sa Majesté n'en entendît plus parler.
Mentionnons pour mémoire le passage en Provence du neveu de l'amiral de Coligny, Guy Paul de Châtillon, comte de Lavai, qui revenait d'Allemagne et fut assez heureux pour réconcilier les barons d'Oraison et d'Allemagne. Damville l'avait tenté sans succès deux mois auparavant (1).
(1) Pérussis dans d'Aubais, t. I, p. 166-170, 172-174, 176, 177, 180-182, 184, 186, 188-191, 193 ; — De Serres, Comment., 1 1 1 1 » pars, fol. 10$ ; — Recueil des choses mémorables, p. 545 ; — De Thou , t. V, p. 200, 201 ; — D'Aubigné , t. II, col. 710; — Nostradamus, p. 812-814; — Honoré Bouche, t. II, p. 000-604 ; — Louvet , Histoire, t. I , p. 278-298 ; — Papon , t. IV , p. 204- 209; — Lambert, t. I, p. 283-509; — etc.