‹ Histoire des protestants de Provence, du comtat Venaissin et de la principauté d'OrangeChapitre 42 sur 93 · JANVIER I577-I7 SEPTEMBRE I · texte numérisé non relu

JANVIER I577-I7 SEPTEMBRE I

ASSEMBLÉES POLITIQUES DE DRAGUIGNAN ET DE SEYNE. LES CONFÉDÉRÉS DEMANDENT LA DESTITUTION DE CARCÈS, QUI EST REMPLACÉ PAR LE GRAND PRIEUR DE FRANCE (i 577).

L'intolérance des Etats de Blois (6 décembre 1576) détermina une nouvelle guerre de religion , surtout lorsqu'on vit Henri III annoncer, conformément aux décisions qui avaient été prises, qu'il ne voulait. plus qu'une seule religion dans son royaume et déclarer que l'édit de Beaulieu était sans valeur (ier janvier 1577).

En Provence, plusieurs chefs huguenots, notamment le baron d'Allemagne, d'accord avec les politiques , estimaient qu'il était préférable pour leur parti de se tenir complètement sur la réserve et d'obtenir du roi la destitution de Carcès ; mais d'autres chefs, plus ardents, ayant à leur tête Estoublon, gouverneur de Seyne , aimèrent mieux prendre les armes, et firent diverses courses armées , dont les politiques eurent à souffrir autant que les carcistes. Courbons , près Digne , tomba sous leurs coups.

Peu après, le 9 juin, eut lieu à Seyne, par ordre du roi de Navarre , chef suprême du parti huguenot en France, « l'assemblée générale de la noblesse et députés des églises réformées du pays de Provence. » Les confédérés décidèrent, dans une réunion préparatoire qu'ils tinrent à Draguignan et où ils jurèrent de

nouveau « l'union qu'on appelle les rasa/s entre la noblesse et communes, tant d'une religion que de l'autre, » qu'on demanderait à Estoublon et à ses partisans s'ils entendaient adhérer à ladite union , cesser leurs courses dans le pays et abandonner Courbons, faute de quoi les confédérés seraient contraints de « leur courir sus comme infracteurs de l'union et personnellement du repos public. » Estoublon et les membres de son conseil répondirent qu'ils entreraient dans l'union, si celle-ci avait pour but de faire respecter par les carcistes l'édit de Beaulieu et si les confédérés voulaient les aider à tirer vengeance des violences nombreuses dont ceux de la religion avaient été victimes dans les bailliages de Digne, Sisteron, Moutiers et autres, et à faire remplacer les garnisons catholiques des places avoisinant Seyne par des garnisons appartenant au parti rasât ; qu'autrement ils ne pourraient déposer les armes ni abandonner Courbons.

. Les agressions des carcistes mirent fin à cette scission momentanée, et l'on vit bientôt unis pour défendre la cause commune, les gentilshommes protestants de toute nuance et le chef des rasats. Les villes qui se déclarèrent pour eux furent Toulon, Hyères, Fréjus, Antibes, Grasse, Draguignan, Sorgues, Brignoles, Saint-Maximin, Barjols, Fayence, Castellane et autres.

Carcès, s'inspirant des décisions des Etats de Blois, et de la nouvelle politique inaugurée par Henri III, se rendit à Arles pour recommencer le procès des personnes soupçonnées d'avoir voulu livrer la ville aux huguenots du Languedoc l'année précédente, et que de Retz n'avait pas consenti à frapper. Il fit arrêter, et vraisemblablement aussi empoisonner, comme beaucoup de contemporains le crurent, le seigneur de Saint-Andéol, un des principaux accusés, car ce dernier mourut subi-

tement dans sa prison. Après cela, il fit fortifier le Baron en Camargue, pour arrêter les incursions que les huguenots du Languedoc, conduits par Jean de Saint-Romain, seigneur de Saint-Chamond, ancien archevêque d'Aix, ne cessaient de faire en Provence. Ce dernier ne tarda pas en effet à franchir le Rhône. Il s'empara du Baron, mais n'osa pas attaquer le château, qu'il se borna à bloquer. Carcès accourut avec six cents hommes, dont trois cents à cheval ; dégagea les assiégeants, les obligea à repasser le Rhône et, reprenant l'offensive à son tour, traversa le fleuve avec son neveu Ennemond de Brancas, seigneur d'Oise, pilla la campagne jusqu'aux environs de Montpellier et revint en Provence chargé de butin.

De Vins, de son côté, avait fait plusieurs expéditions dans la basse Provence. « Les soldats pillards et indisciplinés,» dit Lambert, « commettaient sur leur passage les plus indignes exactions, violentaient les agriculteurs, et réduisaient le menu peuple à la misère et au désespoir. Les politiques surtout payaient chèrement de leur repos, de leur fortune ou de leur vie, leur alliance avec les ennemis de la foi catholique. »

Cependant de Retz était revenu des bains de Lucques. Il ordonna aux belligérants de déposer les armes et de retourner chez eux , et aux villes de ne recevoir dans leurs murs ni carcistes ni rasats, mais il avait perdu considérablement de son autorité, et ses ordres ne furent pas exécutés... Les carcistes le haïssaient profondément, et les rasats n'avaient pas une pleine confiance en lui.

Ces derniers, victimes des violences sans nom de leurs adversaires, et alarmés de l'influence croissante de Carcès, n'avaient pas différé plus longtemps de mettre à exécution leur projet de demander directement au roi la destitution de son lieutenant général en Pro-

LES GUERRES DE RELIGION. 2}l

vence, et, dans ce but, ils avaient député à la cour, le baron d'Oraison, le sieur de Cabris et un bourgeois d'Antibes, qui décidèrent Henri III, malgré les efforts de Bourique, un des maîtres d'hôtel de Carcès, à envoyer en Provence Henri d'Angoulème (i), grand prieur de France, en qualité de gouverneur provisoire de Provence en l'absence de Retz. Plein d'affabilité et de bonne humeur, Angoulème gagna tout de suite la sympathie de ses ressortissants et, pour montrer qu'il n'était pas suspect de partialité envers les huguenots, il mit sur l'heure le siège devant Ménerbes en Comtat, que ceux-ci occupaient.

Autrement la sixième guerre de religion n'avait pas eu d'importance dans le reste du royaume. Elle s'était réduite à quelques escarmouches et à la prise de quelques places. Le roi s'était surtout efforcé de détacher les politiques du parti huguenot, et il y avait réussi pour Damville, le chef des conférés des provinces méridionales. Ne voulant pas toutefois détruire le seul contrepoids qu'il eût à opposer à l'omnipotence des Guises, qu'il haïssait mortellement, il fit la paix avec les huguenots à Bergerac le 17 septembre 1577, et celle-ci fut suivie de l'édit de Poitiers, donné dans le même mois.

édit de poitiers (septembre 1 577). continuation

DES HOSTILITÉS EN PROVENCE. NOMINATION DE SUZE AU GOUVERNEMENT DE LA PROVENCE ET SON DÉPART

Cet édit, que le Parlement d'Aix refusa d'abord d'enregistrer, était en grande partie la reproduction de celui

(1) Ou de Valois, fils naturel, mais légitimé, de Henri II, roi de France, et de l'Ecossaise Flamine Levisthon.

de Beaulieu. Il maintenait comme place de sûreté en Provence « Seyne la GrandTour et circuit d'icelle » (Honoré Mathan en fut nommé gouverneur par lettres du roi du 5 janvier 1579) (1); mais il ajoutait la condition que le roi de Navarre, le prince de Condé et vingt gentilshommes de ceux qui avaient suivi leur parti, comme aussi le gouverneur de la place, jureraient de la remettre entre les mains des officiers du roi à l'expiration de la sixième année de son occupation. Les soldats de la garnison seraient levés et payés par le roi de France et le gouverneur choisi par le roi de Navarre et le prince de Condé. Henri II ne se réservait que le droit de confirmation. Le grand prieur fit publier l'édit à Aix le 12 novembre 1 577, mais les esprit étaient trop animés de part et d'autre pour qu'on en tînt compte, nonobstant les lettres que François de Bourbon, duc de Montpensier et dauphin d'Auvergne, écrivifaux gouverneur et sénéchaux de Provence, et celle que le duc d'Anjou adressa à Estoublon, à qui il disait, le 17 septembre , le jour même ou fût signée la paix de Bergerac : « Je vous ai bien voulu avertir et faire entendre qu'outre lesdits articles (de Bergerac), il a été ordonné que tout ce qui sera fait, pris et commis d'une part et d'autre par voie d'hostilité ou autrement et par quelque occasion que ce soit, depuis ce jour d'hui, dix-septième jour de septembre, que lesdits articles ont été signés, sera sujet à restitution et réparation civile ; à quoi je vous prie tenir la main à ce qu'il ne soit fait ou entrepris aucune chose au préjudice de ce qui a été accordé par lesdits articles et y faire obéir tous ceux qui sont employés sous votre charge et commandement , sur peine, àtous ceux qui y contreviendront, d'en répondre. . .

(1) Archives nationales (série TT, carton 284).

Voulant aussi que vous soyez contenu en votre gouvernement de Seyne pour le temps de six ans, en attendant que je vous enverrai votre provision. » On a vu plus haut que le roi lui donna un successeur le 5 janvier 1 579.

.Carcès se soumit extérieurement à l'ordre du roi qui le relevait de ses fonctions, mais il n'en resta pas moins le chef du parti catholique militant (février 1 578). Quant à de Retz, il se démit peu après de sa charge en faveur du comte de Suze (ier juin), à la suite d'une négociation scandaleuse entreprise à l'encontre des intérêts du grand prieur, qui avait froissé le maréchal en lui refur sant son concours à un certain moment du siège de Ménerbes. Angoulème fut donc rappelé à Paris par Henri III ; mais, profondément blessé de n'avoir pas été confirmé dans ses fonctions de gouverneur, il n'obéit pas à l'ordre royal et alla prendre possession du commandement général des galères (10 juin 1578), que la mort du baron de Lagarde (mai 1578) venait de laisser vacant et dont il avait la survivance.

La nomination de Suze irrita également Carcès et ses partisans, qui ne trouvaient pas, du reste, que le comte appartînt à une assez haute et ancienne noblesse. Le Parlement, prévoyant de nouvelles luttes, envoya, de concert avec les Etats de la province , des députés à Paris, notamment le président Des Arches, pour supplier le roi de relever Suze de ses fonctions et d'en investir un prince du sang qui, seul, aurait assez d'autorité pour empêcher le retour de la guerre civile en Provence, « terre si revêche et si barbare, » dit Nostradamus, « pleine de lions et d'ours, qui ne peuvent être chassés et domestiqués que par veneurs, fils, frères ou neveux de rois. » Le Parlement pria, de son côté, le grand prieur, qui, suivant l'usage, s'était démis de ses pouvoirs entre ses mains, de reprendre la direction

des affaires; mais celui-ci, trop ulcéré encore de l'affront qu'il avait reçu , remercia le Parlement et partit pour les îles d'Hyères avec ses galères.

La nouvelle officielle de la nomination du comte de Suze n'arriva qu'en août (1578) en Provence. Les carcistes prirent aussitôt les armes. Annibal de Glandevès, seigneur de Baudument, cousin de Vins, se saisit de Saint-Paul-lès-Durance, Vinon et Entrecasteaux. Apprenant ensuite que son frère était assiégé par le baron d'Allemagne dans Le Cannât, près Le Luc, il y dépêcha le capitaine Geymard , qui réussit à pénétrer dans la place. Le baron, ayant voulu forcer le château avec des échelles, fut repoussé. Après ces faits d'armes, de Vins se mit lui-même à la tête des troupes de Baudument, échoua sur Fayence et se rendit à Besse.

Les rasats s'étaient mis aussi en campagne et toute la Provence fut en feu. Le Parlement envoya bien une députation aux deux partis pour leur enjoindre de déposer les armes; mais le baron d'Allemagne seul obéit. De Vins alla se loger à Cotignac , et le baron des Arcs, un des chefs rasats , se fortifia au Luc. Le Parlement aux abois ordonna aux communes de barricader leurs portes pour qu'aucun soldat, à quelque parti qu'il appartînt, ne pût pénétrer dans leurs murs, et il appela à Aix d'Ornano avec quatre cents Corses, malgré la population, qui était toute dévouée aux carcistes.

Le roi , nonobstant les représentations du Parlement et des Etats du pays, avait maintenu Suze dans ses fonctions. La nouvelle en arriva à Aix le 30 septembre (13 78). Le nouveau gouverneur , qui n'avait pas encore osé faire son entrée dans la capitale de la Provence et à qui le Parlement avait envoyé une députation pour qu'il la différât, y pénétra subrepticement le 8 octobre, grâce à la connivence du président de Lauris et de d'Ornano

lui-même, qui lui ouvrit la porte des Augustins , dont il avait la garde.

Sa présence exaspéra les carcistes et releva le courage des râsats, qui se mirent résolument en campagne. Suze recourut à la médiation du cardinal d'Armagnac , vice-légat d'Avignon , pour engager les deux partis à déposer les armes. L'assemblée des communes de Provence, qu'il convoqua à Aix pour exposer ses plans de pacification et faire voter une levée extraordinaire d'hommes, s'employa au même but ; mais les esprits, de part et d'autre, n'étaient pas portés à la conciliation et les hostilités recommencèrent. Le 7 janvier 1579, Jean de Castellane, seigneur de La Verdière, neveu de Carcès, se saisit du Puech, situé à deux lieues d'Aix, et répandit la terreur dans tout le voisinage par ses déprédations et de ses incendies. Suze engagea la population d'Aix à s'armer pour mettre un terme à ces excès; mais elle faisait cause commune avec les carcistes et ne bougea pas. Quant aux Corses , ils étaient en quelque sorte cernés par les habitants dans leur quartier des Augustins, et ne pouvaient agir. C'est alors que, découragé et craignant même pour ses jours, Suze prit le parti de quitter Aix , d'où il sortit furtivement comme il y était entré.

GOUVERNEMENT DU PARLEMENT EN l'aBSENGE DE SUZE. MÉDIATION INFRUCTUEUSE DU CARDINAL d'aRMA- GNAC (l$79).

Le départ du gouverneur de Provence accrut l'audace des carcistes. Un soldat du nom de Reynier, l'exécuteur des hautes œuvres de Vins, se mit à la tête des plus mauvais garnements d'Aix et livra plusieurs batailles aux soldats corses. Chassé pour quinze jours de la

ville par le Parlement, il rentra après ce temps et, reconnu par des soldats corses, il fut assassiné en pleine place de la Madeleine. La population, toute dévouée à Carcès, se saisit aussitôt de quelques canons et s'apprêtait à les braquer contre le couvent des Augustins, où les Corses tenaient garnison, quand le consul Meyrargues accourut et parvint à la calmer.

En présence de cette attitude des carcistes , les rasats de Lorgues, Fréjus, Draguignan et autres lieux, prirent les armes , mais de Vins les battit en toutes rencontres. Néanmoins il échoua sur Lorgues , qui se défendit vaillamment. Continuant sa marche, il s'empara de Saint- Jullien-le-Montaignier, battit le capitaine huguenot Verdaches près de Barjols , incendia le château de Bagaris, ravagea le territoire d'Hyères et massacra un grand nombre de rasats à Grimaud, Bormes et Saint-Tropez, qui avaient dressé précédemment une embûche à Baudument. Terrifiés par ces brigandages, les habitants des campagnes , emmenant avec eux leurs femmes et leurs enfants, se réfugièrent dans les villes rasâtes de Brignoles, Draguignan, Barjols, Toulon, Fréjus et autres.

Les Etats de la province, assemblés à Lambesc le 22 février 1579, furent remplis des récriminations, que se firent mutuellement les deux partis ; ils décidèrent néanmoins d'envoyer des députés à Carcès (25 février), retiré à Salon , depuis la nomination de Suze , pour le supplier de rendre la tranquillité au pays ; mais le comte, tout en protestant de son amour de la paix , ne voulut rien promettre. Les Etats décidèrent alors de demander au roi de remplacer Suze par un gouverneur plus sympathique à la noblesse et, en attendant sa réponse, ils ordonnèrent aux belligérants de déposer les armes. De son côté, le Parlement, qui comptait pourtant beaucoup de carcistes dans son sein , rendit , en l'absence

du gouverneur et à sa place , comme l'exigeait Tordre politique du temps , un arrêt qui déclarait ennemis du repos public tous ceux qui avaient les armes à la main et autorisait toute personne à leur courir sus (10 mars

Quelques jours après (27 mars), arrivèrent des lettres du roi , qui confiaient de nouveau le gouvernement de Provence au maréchal de Retz et chargeaient le cardinal d'Armagnac, colégat du pape, de pacifier la province en attendant l'entrée en charge du gouverneur. Cette seconde nomination ne contenta aucun parti. Les rasats se réunirent à Fréjus le 12 avril et votèrent une levée de soldats , que le Parlement autorisa. Les barons d'Allemagne , d'Oraison et des Arcs eurent le commandement de l'infanterie ; Estoublon , Tanaron et Gabriel de Pontevès , seigneur de Buous , celui de la cavalerie, et les barons deTourettes et de Vence furent nommés syndics de l'union. Les huguenots de la province adhérèrent aux délibérations de l'assemblée de Fréjus et s'enrôlèrent sous leurs chefs habituels.

Deux jours auparavant , le capitaine Antoine de Boyer, sieur de Bandols, que Henri IV créa, plus tard, baron dudit lieu à raison de ses services, accomplit un beau fait d'armes. A la tête de sa compagnie des Braves, comme on appelait alors sa petite troupe , et de douze cents hommes fournis par quelques communes rasâtes, il profita de ce que de Vins avait quitté momentanément son camp de Cuers avec une partie de ses troupes pour attaquer ce dernier et il le mit complètement en déroute (9 avril).

D'autre part, Verdaches battit les carcistes à Roquevaire et à Nans; mais d'Ornano et ses Corses échouèrent contre Le Puech, occupé par les carcistes. Estoublon, réuni à Buous, Tanaron et Jean-Baptiste Rascas,

seigneur du Muy, tua quatre cents carcistes, à Cabasse, commandés par Buisson, et en dispersa six cents autres qui venaient prêter main-forte à Palamède de Forbin , seigneur de Solliès, assiégé dans son château par les gens du lieu et les rasats de Toulon.

Les habitants d'Arles, résolus à ne s'inféoder à aucun parti, se réunirent à l'archevêché sous la présidence et à la requête de Silvio de Sainte-Croix, leur archevêque, et se confédérèrent , nobles et bourgeois, pour « garder et défendre la ville et cité d'Arles envers et contre tous sous l'obéissance , dévotion et commandement » du roi, et dénoncer, poursuivre et faire déclarer ennemis de Sa Majesté et perturbateurs du repos public ceux des habitants qui pourraient être « assez mal mis » pour les subjuguer et les soumettre à toute autre obéissance qu'à celle du roi. Vingt-cinq nobles et vingt et un bourgeois signèrent la convention (1) (10 avril 1579).

Le vice-légat (l'Avignon arriva à Aix le 15 avril pour remplir sa mission et publia, vingt jours après (5 mai), une amnistie générale, à condition que les deux partis déposeraient les armes ; mais elle fut mal reçue. Le cardinal ne se découragea pas pour cela. Il eut deux entrevues avec Carcès et obtint de lui que ses partisans évacueraient Le Puech et Saint-Paul-lès Durance , qui étaient une menace perpétuelle pour la capitale de la Provence. Mais Louis-Honoré de Castellane, seigneur de Bezaudan (le frère de La Verdière), qui commandait au Puech, refusa d'abandonner la place, et les carcistes d'Aix, encouragés par sa résistance, se soulevèrent contre le président des Arches, que le roi avait donné comme conseil à d'Armagnac, et l'auraient même mas-

(1) La Lauzicre, Abrégé chronologique de l'histoire d'Arles-, — Trichaud, Hist. de la sainte église d'Arles, t. IV, p. 114, 115.

sacré sans l'intervention de d'Ornano. Le Parlement, poussé à bout, rendit, le 17 mai, un arrêt déclarant les partisans de Carcès rebelles, factieux, perturbateurs du repos public et autorisant les habitants des villes et des campagnes à leur courir sus. Quant à d'Armagnac et à des Arches , se voyant dans l'impossibilité absolue d'accomplir leur mission de paix, ils se retirèrent à Avignon, après avoir séjourné un mois seulement à Aix (18 mai).

SAC DE CALLAS PAR DE VINS. VENGEANCE DES HABI- TANTS. JACQUERIE PROVENÇALE. MORT d'eSTOUBLON (! 57^, 1 579)'

Nous devons raconter un triste épisode de ces temps de guerre fratricide. Deux fils de Jean-Baptiste de Pontevès , seigneur de Callas, vieillard cupide et barbare, ravageaient depuis longtemps les campagnes avoisisinant ce lieu, avec six cents routiers. L'un d'eux, Joseph de Pontevès, pour se venger des actions en justice que les habitants de Callas , ruinés par les nombreuses exactions de son père , intentaient à ce dernier, écrivit, par son ordre, à son cousin De Vins de venir « les mettre si bas et faire que dudit lieu n'en soit mémoire et mettre le feu aux quatre coins de la ville. » De Vins accourut avec deux mille cinq cents hommes et commit des barbaries qui rappelaient celles de Mérindol et de Cabrières. Quatre-vingt-seize maisons furent incendiées ou démolies , cinquante-huit eurent leurs portes ou leurs fenêtres brisées, quinze leurs tonneaux défoncés, quarante-cinq leurs planchers abattus ou brûlés. Des habitants furent suspendus par les pieds, d'autres égorgés ; on arracha les poils de la barbe à d'autres. Mais ce que Pontevès père désirait avant

tout, c'est que les habitants de Callas, agissant au nom de la commune entière, reconnussent comme régulièrement consenties toutes les spoliations dont ils avaient été victimes de sa part. Dans ce but, il en réunit centcinquante dans l'église à coups de bâton et leur fit signer tout ce qui lui plut. C'était le 28 novembre 1 578. Le Ier décembre suivant, de Vins partit; mais, deux mois plus tard, il revint encore saccager Callas, à la demande de Pontevès, parce que les habitants contestaient la validité de la convention qui leur avait été arrachée de force le 28 novembre. Exaspérés, ces derniers résolurent enfin de tirer vengeance des iniquités de leur seigneur.

Jacques Sossy, habitant de Callas et lieutenant d'une compagnie de rasais; Boniface Giraud, ancien consul, Claude Meyssal, fils d'un consul en exercice, et sept autres jeunes gens du lieu, s'emparèrent par surprise du château « sur l'heure de la diane , » et se saisirent de Pontevès père, de Françoise d'Agoult, sa femme, et de Balthasar, seigneur de Penafort, son fils. Ce dernier et le père furent enfermés dans une cave obscure et Françoise d'Agoult dans une maison du village. Un autre fils du seigneur de Callas, Pierre, qui s'était sauvé dès l'entrée des conjurés et courait épouvanté sur la route de Bargemon , fut reconnu et massacré par quelques paysans (avril 1 579).

Le château pris, les habitants de Callas se mirent en devoir de le piller, et Françoise d'Agoult estima à cent mille écus ce qui avait été dérobé à son mari en argent, meubles ou provisions. Le seigneur de Callas et son fils restèrent emprisonnés quarante-cinq jours, mais non sans être harcelés chaque soir par quatre ou cinq arquebusiers, qui les menaçaient de mort. Après ce temps, Pontevès obtint la permission de voir sa femme; mais

il ne fut pas plus tôt sorti de prison que les soldats qui l'accompagnaient le tuèrent à coups d'épée et de dague. Quant à son fils, il était devenu fou.

« La prise du château de Callas , » dit Lambert , « avait produit dans la province une sensation immense. Les communes rasâtes étaient dans un état de fermentation extrême. De toutes parts , les populations se réunissaient en armes et délibéraient sur les grandes routes, dans les bois, dans les granges, sur les places publiques. Le cri de : Guerre aux châteaux! s'élevait du fond des chaumières comme du sein des conseils municipaux. » Les rasais exploitèrent à leur profit ce mouvement de revendication communale et, de toutes parts, on apercevait les sinistres lueurs des châteaux incendiés par les mains des habitants des communes au sein desquelles ces édifices s'élevaient comme des menaces permanentes.

C'est ainsi que les rasais de Draguignan, pour se venger de Claude de Villeneuve , marquis de Trans et gendre de Carcès , dont les armements ruinaient leur ville et son territoire, résolurent de faire le siège de son château de Trans. Estoublon , sur leur prière, vint à leur aide, et le baron des Arcs se joignit également à eux par ressentiment contre Carcès. L'armée rasa te était sous les murs du château le 20 mai 1 579. De Vins accourut pour le défendre avec sa cavalerie ; mais il fut mis en déroute , et ne put faire entrer dans la place qu'un officier et quinze soldats. Le siège commença deux jours après. La garnison, excitée par le courage de la femme du marquis, Isabeau de Pontevès, se défendit vaillamment; mais le marquis ayant été tué d'une arquebusade (23 mai), le désordre se mit parmi les assiégés et le château fut pris. La veille, les rasats avaient fait eux-mêmes une grande perte dans la personne

d'Estoublon, capitaine aussi expérimenté que brave, qui fut tué en pointant un canon.

Des faits semblables se passèrent ailleurs. Palamède de Forbin , seigneur de Solliès , ayant voulu s'emparer de vive force des terres gastes et des moulins que cette commune avait dûment achetés de son ancien seigneur, François de Forbin , fut chassé et son château pillé et démoli.

Le château de Cuers, qui appartenait à Baudument , fut aussi incendié avec ceux de Sainte- Maxime, Bauduen et autres.

Les habitants de Brignoles ruinèrent en un seul jour les maisons de Vins , leur compatriote , ravagèrent ses domaines et coupèrent jusqu'à dix-huit mille pieds d'arbre.

INTERVENTION DE LA REINE MÈRE. FIN DE LA GUERRE DES RASATS ET DES CARCISTES. GOUVERNEMENT DU GRAND PRIEUR. CHAMBRES NEUTRE ET EXTRAITE

Alarmé de cette jacquerie , renouvelée du ] quatorzième siècle, le Parlement supplia Catherine de Médicis , qui revenait de son voyage de Guyenne , de se rendre en Provence pour la pacifier. Les députés du Parlement allèrent l'attendre à Beaucaire et lui exposèrent longuement les excès de Vins et des carcistes. Carcès, de son côté, députa à la reine son neveu François de Boniface, seigneur de La Molle, accompagné des délégués de quelques communes ; mais il fut mal reçu.

Catherine enjoignit sans délai aux deux partis, par le sieur de Méran, de déposer les armes le 14 juin (1579) au plus tard et de restituer, dans les six jours, les places

et les prisonniers qu'ils détenaient, faute de quoi ils seraient déclarés coupables de lése-majesté. Ils se soumirent après quelques hésitations, et leurs chefs, notamment Carcès et le baron des Arcs, qui en avaient directement reçu Tordre, se rendirent, le 15 juin, à Marseille, où se trouvait pour lors la reine mère.

Celle-ci, pour arriver plus sûrement à la pacification de la province, écarta de la direction des affaires Carcès, Retz et Suze, et nomma le grand prieur de France gouverneur de Provence en l'absence de Retz. Angoulême , dont les provisions furent vérifiées par le Parlement le 12 juin, fit son entrée solennelle à Aix le 25. La reine mère arriva le lendemain et, dès le 30, convoqua à La Bastide-de-Beauvoisin, près d'Aix, les nobles les plus en renom de la province. Carcès arriva avec cinq cents gentilshommes, au nombre desquels étaient de Vins, La Verdière, Bezaudun son frère et Du Puget de Saint-Marc. Les rasats vinrent en moins grand nombre, conduits par le vicomte de Cadenet, le baron d'Oraison son fils et le baron des Arcs. Chaque parti se livrant à des récriminations, Catherine, pour couper court, reprocha aux carcistes et aux rasais leur désobéissance, leur fit comprendre que la noblesse n'avait rien à gagner à déserter la cause de la royauté et les obligea à signer une déclaration , où ils juraient obéissance au roi, s'engageaient à ne prendre les armes qu'avec sa permission et à déférer toutes leurs querelles à l'arbitrage du grand prieur | ier juillet 1 579). Trente-quatre gentilhommes signèrent cet engagement, mais nous n'y avons pas trouvé la signature du baron d'Allemagne. 11 est vraisemblable qu'il ne fut pas convoqué par la reine mère ou , tout au moins , qu'il ne se crut pas en sûreté au milieu de tant d'ennemis.

Catherine lit pourtant quelque chose pour les hu-

guenots de Provence. Elle créa une Chambre neutre (28 juillet), composée d'un président, qui fut Jean de Bélièvre , président au Parlement de Grenoble , et de onze conseillers du Parlement d'Aix, choisis parmi les plus modérés et les plus capables. Elle était chargée de connaître des procès des protestants et des différends survenus pendant la guerre des rasats et des carcistes. Mais comme la reine mère publia bientôt une amnistie générale du passé, cette Chambre fut supprimée dès le 13 avril 1580, sur les représentations du Parlement. « On eut bientôt lieu de s'apercevoir, » dit Papon , « que les besoins de la province la rendaient nécessaire, et, quelques mois après, elle fut établie de nouveau sous le nom de Chambre extraite, parce qu'elle avait été tirée du corps du Parlement et subsista jusqu'au mois de juillet 1585. »

Ainsi se termina la guerre des rasats et des carcistes, que nous n'avons racontée que sommairement parce qu'elle n'avait pas directement pour mobile, comme les guerres précédentes , la revendication de la liberté de conscience et de culte (1).

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