‹ Histoire des protestants de Provence, du comtat Venaissin et de la principauté d'OrangeChapitre 44 sur 93 · AOÛT *I 585-I 3 NOVEMBRE · texte numérisé non relu

AOÛT *I 585-I 3 NOVEMBRE

DE VINS, CHEF DE LA LIGUE EN PROVENCE. NAISSANCE DU PARTI DES « BIGARRATS » ( I 585).

Hubert de Garde, sieur de Vins, succéda à son oncle Carcès comme chef du parti catholique en Provence. Ses exploits pendant les guerres précédentes avaient révélé ses talents militaires et son habileté à manier les hommes. Les Guises le choisirent pour leur lieutenant. Le titre de chef de la Ligue fut, il est vrai, dévolu à son

(1) Pérussis dans d"Aubais, t. I, p. 252 ; — Honoré Bouche, t. II, p. 676- 679; — Gaufridi, t. II, p. 588-598; — Papon, t. IV, p. 245,246: — Lambert, t. I, p. m, 594-

(2) Du Plessis-Mornay, Mémoires, t. II, p. 320 et suiv.

beau-père, François-Louis d'Agoult, comte de Sault. car ce dernier appartenait à une plus haute et plus ancienne noblesse que son gendre, qui était le petit-fils d'un foureur de Brignoles, mais il fut l'âme et le bras de la Ligue en Provence. Le grand prieur, à force de prévenances et de soins, était parvenu à réconcilier la noblesse; de Vins, par son fanatisme et son ambition, la divisa de nouveau. Il était, du reste, parent de la femme de Charles de Lorraine, duc de Mayenne, le frère du duc de Guise, et mécontent de Henri III, à qui il avait sauvé la vie, au péril de la sienne, sous les murs de La Rochelle, et qui ne l'en avait pas récompensé assez grandement. 11 « avait un démon charmant, » ajoute Nostradamus, « quoiqu'il ne fût ni large ni libéral de sa nature, auquel on ne pouvait résister quand il déployait sa parole et sa langue. On ne pouvait lui faire faire un pas de clerc ni le trouver endormi. »

Il n'attendit pas. pour entrer en campagne, le commencement de la huitième guerre de religion , qui n'éclata guère qu'en août dans l'intérieur du royaume. Dès les premiers mois de l'année 1585, deux de ses partisans s'emparèrent de Colmars et de Lançon. Luimême dissimula, quand le Parlement lui fît demander, en mars, le parti qu'il comptait prendre dans la lutte qui paraissait devoir commencer, mais c'était pour mûrir son plan. Il avait, en effet, projeté de s'emparer du Puech, près d'Aix, pour tenir cette ville en respect, et de Sisteron , pour dominer la vallée de la Durance, pendant que le fougueux ligueur Louis de La Motte dit Dariez, deuxième consul de Marseille, ferait soulever cette populeuse cité en faveur de la Ligue, en l'absence du premier consul, Antoine d'Arène, député pour lors à Paris avec Spinassi, un de ses collègues.

Ce plan, il est vrai, échoua, mais l'audace de Vins

n'en fut pas diminuée. Le 3 avril, il lança un manifeste où il déclarait que lui et ses amis prenaient les armes au nom du duc de Guise pour défendre la religion catholique , parce que le roi , dominé par ses mignons , laissait péricliter cette religion en même temps que son royaume, et, sur l'heure, montant à cheval, il s'empara de Puimoisson , Saint-Paul-lès-Durance , Ansouis , La Tour-d'Aigues, la Motte-d'Aigues et autres lieux.

Les Provençaux, qui refusèrent de s'enrôler sous ses drapeaux, furent traités de bigarrais par ses partisans, qui entendaient railler par là ce qu'ils appelaient la bigarrure religieuse et politique des sujets restés fidèles au roi.

Quinze jours auparavant (19 mars), le duc de Guise avait envoyé au Parlement le manifeste de la Ligue, où le cardinal Charles de Bourbon, l'oncle du roi de Navarre, prenait le titre de premier prince du sang, recommandait aux Français de maintenir la couronne de France dans la branche catholique, et déclarait que « le service de Dieu serait en péril tant que la religion prétendue réformée ne serait pas entièrement abolie et exclue de la France. » Le Parlement, pour l'heure, ne se laissa pas convaincre, et, par son arrêt du 17 avril, déclara que tous ceux qui, sans une commission particulière et sans avoir obtenu la permission expresse du roi, prendraient les armes , seraient regardés et traités comme perturbateurs du repos public.

RÉVOLTE DE DARIEZ A MARSEILLE (l$8j).

Dariez tint parole à de Vins. Le 8 avril, après avoir mandé au grand prieur que Marseille se déclarait pour le Roi des rois, il se saisit du fort de Notre-Dame, réunit ses partisans à l'hôtel de ville , et leur fit signer une

adresse à de Vins, où ils l'engageaient à venir vers eux, et l'assuraient que « la ville de Marseille avait pris le parti découvertement de Dieu et de l'Etat pour faire entièrement profession de la foi catholique. »

Le jour suivant (9 avril), à l'entrée de la nuit, le capitaine Claude de Boniface dit Cabane, complice de Dariez . fit assassiner son propre frère Jean de Boniface, trésorier général de France, pour avoir ses biens. Les deux misérables heurtèrent à sa porte, « disant qu'ils avaient là un paquet de lettres de monseigneur le grand prieur audit sieur général Boniface , qu'ils lui voulaient donner. Ledit sieur Boniface descend à la porte, sa femme portant la chandelle avec lui. Le consul Dariez, qui n'était lors accompagné que du capitaine Boniface et de deux autres, baisa le paquet, et, en le donnant audit général, lui dit qu'il exécutât le contenu. Mais c'était le mot du guet donné aux meurtriers qui raccompagnaient pour le tuer, car aussitôt ils se jettèrent sur lui et le tuèrent à coups d'épée et de dague, et le capitaine Boniface frère monta à la maison pour se rendre le maître et piller (1 f. » Cela fait, Dariez et Boniface, suivis de leurs partisans, allèrent incontinent fouiller toutes les maisons des huguenots et jetèrent ceux qu'ils rencontrèrent, soit dans la tour Saint-Jean, soit dans les prisons ordinaires de la ville.

« Le lendemain (10 avril), » dit Ruffi (2;, « Dariez fit publier à son de trompe que chacun eût à porter sur son chapeau une croix blanche , et à révéler ceux qui étaient entachés de calvinisme, à peine de trois traits de corde. Pour faire exécuter cette ordonnance, il s'en allait dans la ville avec son chaperon , suivi de Claude

(1) Histoire véritable de la prinse de Marseille.

(2) Hisi. de la ville de Marseille.

de Boniface , du capitaine du corps de la ville , de Charles de Casaulx et autres mauvais garçons, et faisait battre ou emprisonner tous ceux qui ne portaient pas la croix suivant son ordre. » Ces violences furent suivies du massacre de deux religionnaires : un revendeur, nommé Chieusse, et un vieillard septuagénaire, du nom de Clavier. Dariez les livra au peuple , qui traîna leur corps par toute la ville , et les jeta par-dessus les murailles du côté de l'église Majeure.

Le quatrième jour de sa révolte (11 avril), Dariez fit faire de nouvelles criées plus fulminantes que les autres, portant défense de recéler les hérétiques, à peine de la corde; puis> tirant de la tour Saint-Jean un emballeur nommé Antoine, il le livra au peuple, qui le mena jusqu'aux plus hautes murailles de l'Amiradour, pour le précipiter. « Ce pauvre misérable, » dit encore Ruffi, « roula jusqu'au rivage de la mer, et, se sentant encore un peu de vie , voulut tâcher de se sauver ; mais en se relevant, il vit deux hommes qui descendaient de la muraille pour l'achever, et alors, voyant qu'il n'y avait aucun moyen d'échapper, il les conjura de le faire promptement mourir, ce que les assassins firent aussitôt. »

Le même jour, Dariez convoqua une assemblée générale à l'hôtel de ville, où cinq cents chefs de famille se rendirent. Un des plus influents, Nicolas de Beausset, lui ayant demandé raison de sa conduite, il répondit qu'il avait reçu des ordres supérieurs , et ajouta qu'il avait fait emprisonner les huguenots parce qu'ils voulaient s'emparer de la ville, et que le peuple, irrité à bon droit contre eux, en avait arraché quelques-uns des mains des soldats et les avait mis à mort. Sur cette réponse, l'assemblée fut comme frappée de stupeur, et nul n'osa proférer aucune plainte.

Son audace, dès lors, ne connut plus de borne. Le

lendemain (12 avril), une masse populaire se réunit aux abords de l'hôtel de ville en poussant des cris de mort contre les huguenots et leurs alliés les bigarrais. Ces derniers se répandirent dans les rues affolés de terreur, mais l'un d'eux, François Bouquier, qui jouissait d'une influence considérable dans la cité , à ce point qu'il faisait et défaisait les consuls à son gré, releva leur courage, et, suivant les ordres qu'il avait reçus du grand prieur, organisa la résistance. Jusque-là les protestants n'avaient pas eu à se louer de lui, et il leur inspirait une telle crainte, qu'ils s'étaient réfugiés en masse dans l'abbaye de Saint-Victor, dès qu'ils avaient connu ses plans; mais il alla les trouver, leur promit son concours et les enrôla dans son parti. Dariez, averti des dispositions prises par Bouquier, se met aussitôt à sa poursuite à la tête d'une compagnie de ligueurs. Ce dernier, n'attendant pas d'être attaqué, va au-devant de Dariez, se jette sur ses gens et les met en déroute. Il faisait nuit noire. Le consul et son acolyte Boniface se réfugient dans le quartier de Saint-Jean, où ils espèrent faire leur jonction avec deux cents soldats tirés des quatre galères, que le duc de Toscane avait envoyées à Marseille pour soutenir l'insurrection; mais, au lieu de cela, ils se heurtent à cinq cents habitants qui se dirigeaient sur l'hôtel de ville pour appuyer Bouquier. Se voyant perdus, les deux chefs ligueurs abandonnent leurs troupes pour s'embarquer, mais, serrés de près par leurs adversaires, ils sont bientôt faits prisonniers.

Cependant le grand prieur s'était hâté de partir pour Marseille dès qu'il avait connu la gravité de l'émeute. Il arriva aux portes de la ville le même jour (12 avril), à onze heures du soir, avec deux cents cavaliers et une chambre de justice. Il se rendit sur l'heure à l'hôtel de ville, où siégeaient en permanence Bouquier et ses amis,

et sauta au cou du libérateur en s'écriant : « Mon ami, vous avez gagné une bataille au roi. » Il fit ensuite relâcher tous les religionnaires et alla aux prisons avec la chambre de justice, qui, sans désemparer, condamna à mort Dariez et Boniface comme traîtres et meurtriers. L'exécution eut lieu le lendemain (ij avril), à minuit, pour éviter l'éclat. Dariez fut loin de mourir en héros. Il se rétracta en couvrant le grand prieur de flatteries , dans l'espoir de sauver sa tête, et colora sa révolte du prétexte calomnieux que les huguenots avaient conçu le projet de s'emparer de la ville. Quant à Boniface, il mourut plus lâchement encore.

Après ces événements, le grand prieur fit publier à Marseille et dans toute la Provence qu'on eût à « tenir ceux de la religion en paix et sûreté. » Il écrivit aussi à Guy-Paul de Châtillon , comte de Laval , qui était à la tête des protestants du Languedoc , que ces derniers n'eussent pas à s'alarmer de l'entreprise de Dariez, parce qu'il veillait à ce que les articles du Fleix (ils étaient encore en vigueur) , fussent respectés dans son gouvernement, où ceux de la religion étaient « tranquilles partout. »

Les pièces du temps établissent que l'insurrection de Marseille fut plus qu'un mouvement ligueur, et que Louis de Gonzague, duc de Nevers, beau-frère du duc de Guise, qui s'était avancé jusqu'à Avignon, comptait, si le complot de Dariez avait réussi, en retirer un avantage personnel en s'emparant du gouvernement de la Provence à la place du grand prieur. C'est dans ce but qu'il avait fait venir les quatre galères toscanes dont nous avons parlé plus haut, et qui n'étaient destinées, disait-il, qu'à le protéger contre les pirates, dans le voyage qu'il se disposait à faire en Italie, pour prendre les bains de Lucques.

Dès que le roi connut la répression du mouvement de Dariez , il en informa les principaux dignitaires ecclésiastiques et gentilshommes des provinces et les habitants des villes, en leur représentant que la religion catholique ne pouvait être restaurée et le peuple soulagé si la guerre présente continuait. Il les engageait par suite à lui demeurer fidèles , à se séparer de toute ligue , à recourir à sa protection et à travailler à la conservation de l'Eglise catholique, car les fauteurs des troubles actuels emprisonnaient , rançonnaient , tuaient et saccageaient ses sujets « tant catholiques que autres (1). »

Henri III était dans la salle du Louvre quand il apprit l'heureuse issue de l'insurrection de Dariez. Apercevant dans la foule les députés de Marseille, d'Arène et Spinassi , il leur dit : « Mes amis, je vous accorde ce que vous m'avez demandé et davantage s'il est besoin. Ma libéralité ne suffira jamais pour reconnaître votre fidélité ; » et peu après il écrivit au conseil municipal une lettre pleine de bienveillance et d'éloges (2).

ENTRÉE TARDIVE DU GRAND PRIEUR EN CAMPAGNE. ÉDIT DU l8 JUILLET I$8$<

Le grand prieur ne montra pas assez de résolution au début de cette nouvelle guerre, qu'avec plus de promptitude il aurait peut-être comprimée. Il n'entra en campagne que le 1 5 mai. Il disposait de deux régiments, Champagne et Corse , et de six mille hommes de milice, dont il donna le commandement aux chefs bigar-

(1) Lettres du roy envoyées à M. du Bouchaige,... sur l'entreprise de la pille de Marseillcs en Provence, 1585.

(2) Fabre, Hist. de Marseille, t. II, p. 1 12-121.

rats, le comte de Grignan , le baron d'Oraison, Puget de Saint-Marc et autres. Les ligueurs, qui avaient réuni depuis le manifeste du 3 avril deux mille arquebusiers et cinq cents chevaux , commandés par le comte de Sault, de Vins et autres, n'acceptèrent pas le combat et, reculant toujours , finirent par se réfugier en Dauphiné. Le grand prieur et les chefs huguenots , qui s'étaient joints à lui , auraient été d'avis de le poursuivre, mais les chefs bigarrats et les procureurs du pays, chargés de l'approvisionnement de l'armée, ne voulurent pas y consentir. Le grand prieur se vit donc obligé de revenir sur ses pas, et il s'arrêta à Sisteron.

De Vins mit à profit cette faute. Par une habile diversion il attira les deux régiments du grand prieur à Vaumeilh, qu'il avait fait occuper par quelques soldats, et, à la faveur de ce siège, il pénétra en Provence d'un autre côté avec son infanterie et descendit dans la viguerie de Draguignan , pendant que le comte de Sault avec la cavalerie faisait son entrée en Provence par le comté de ce nom.

C'est à ce moment que parut l'unique édit du 18 juillet 1585 , qui était la reproduction des clauses du traité de Nemours , dont nous avons parlé plus haut , et qui réconcilia pour un temps , extérieurement du moins , Henri III avec le duc de Guise. La ville d'Aix , qui était dévouée à la Ligue , reçut l'édit avec une grande joie et le Parlement, qui au début des hostilités, s'était montré plus modéré, l'enregistra avec empressement en présence du grand prieur (30 juillet). Il fit même davantage. Comme il y avait beaucoup de huguenots à Aix , dont les uns pratiquaient leur religion ouvertement et les autres en secret, il ordonna à tous les avocats et officiers de justice, aux bourgeois et à tous les corps de métier, de prêter un serment de catholicité. Quelques

avocats et procureurs, qui craignaient de perdre leurs charges, eurent la faiblesse d'abjurer.

LE BARON D'ALLEMAGNE NOMMÉ GÉNÉRAL DES ÉGLI- SES RÉFORMÉES DE PROVENCE. SON ÉCHEC SUR CASTELLANE AVEC LESDIGUIÈRES. EXPÉDITIONS DI- VERSES DES HUGUENOTS ET DES « BIGARRATS »

L'édit de juillet remplit les huguenots de crainte et de colère, car il détruisait d'un trait de plume les droits sacrés qu'ils avaient conquis sur maints champs de bataille au prix du plus pur de leur sang. Le roi de Navarre écrivit à cette occasion une lettre singulière aux chefs de son parti en Provence. Tout en les prévenant qu'il les informera du jour où ils devront prendre les armes , il se plaint de ce que ses ennemis le traitent d'hérétique, qualification impropre, qui ne convient qu'à celui qui se choisit sa religion lui-même et qui y persévère contre l'évidence du mauvais choix qu'il a fait. « Quant à lui , » ajoute-t-il , « il suit la doctrine dans laquelle ses parents l'ont élevé ; disposé néanmoins, s'il est dans l'erreur, à la reconnaître et à l'abjurer dès qu'on la lui aura montrée : ce que l'on n'a point fait encore jusqu'ici, où l'on a plutôt cherché à le détruire qu'à l'instruire. » On voit, par ces lignes, que le Béarnais n'était pas un croyant bien affermi et qu'à un moment donné , quand son intérêt parlera plus haut que sa religion, il saura faire le saut périlleux.

Ce fut dans sa terre du Luc, où il s'était retiré après la publication de l'édit de juillet, que la baron d'Allemagne reçut une copie de la lettre du roi de Navarre et, peu après, l'ordre de prendre les armes. 11 convo-

qua aussitôt à Seyne les délégués de toutes les compagnies qui tenaient garnison dans la haute Provence , leur représenta les sinistres projets de la Ligue, leur fit comprendre la nécessité de ne pas morceler le commandement et multiplier les expéditions isolées , qui avaient fait tant de mal à la cause , et leur proposa de nommer un général des églises réformées de Provence. Le baron fut élu à l'unanimité , et distribua sur l'heure à ses compagnons d'armes les revenus ecclésiastiques des vigueries de Seyne, Digne et Sisteron, en leur recommandant expressément de ne « toucher aucunement aux meubles de l'église ni à la personne du prêtre, sinon qu'il fût trouvé combattant avec armes. » Il fit ensuite fortifier Seyne , dont il confia le commandement à Du Collet, ce qui mécontenta fort Bougarelly, et arma les châteaux du Poil et d'Espinouse; puis, méditant une entreprise sur Castellane , il écrivit à Du Collet de lui amener ses troupes. En passant près de Digne , ce dernier aperçoit deux cents habitants de la ville qui viennent en armes à sa rencontre. Il fait aussitôt descendre de cheval quelques arquebusiers pour leur tenir tête, pendant qu'il se met en devoir de les tourner avec ses cavaliers ; mais il se trompe de route et ses arquebusiers, n'étant pas soutenus, sont obligés de fuir. Il arrive enfin, trouve les Dignois retranchés dans les rochers, tente sans succès de les débusquer et reçoit une balle qui le décide à donner l'ordre de la retraite.

Le baron d'Allemagne ne se laissa pas abattre par ce premier échec. Sentant néanmoins la nécessité d'être secouru , il alla en Dauphiné solliciter l'appui de son cousin Lesdiguières, dont la femme, Françoise de Castellane, appartenait, comme sa mère, à la grande famille de ce nom. Le célèbre capitaine, accompagné de

son lieutenant Gouvernet, fit sa jonction à Ribiers avec son parent. Il commandait à deux cents maîtres et à autant d'arquebusiers à cheval, et le baron à soixante maîtres et à cent arquebusiers également à cheval. Ils traversèrent ensemble la Durance aux Mées, campèrent à Barrème (28 janvier 1586), et le lendemain ils étaient au point du jour sous les murs de Castellane, qu'ils eussent peut-être surpris si une pauvre femme , qui ramassait du bois sur une colline, ne les eût aperçus de loin et n'eut donné l'alarme dans la ville. Voyant qu'ils étaient découverts , le prudent Lesdiguières ne voulut pas se ranger à l'avis du baron d'Allemagne , qui voulait forcer sur l'heure une des portes de la ville dans la persuasion que ses partisans du dedans feraient un mouvement en sa faveur, et l'armée se retira à une certaine distance.

Le lendemain , après avoir concerté leur plan d'attaque , les deux capitaines investirent la place et tirèrent des coups d'arquebuse sur les assiégés, pendant que des pétards étaient cloués à une des portes de la ville; mais ces engins ne produisirent pas l'effet attendu, parce que les assiégés avaient eu la précaution de construire des murs en pierres sèches derrière leurs portes. Un pétardier même fut tué et l'armée s'éloigna une seconde fois. Le soif eut lieu un conseil de guerre orageux. Lesdiguières reprocha à son cousin de l'avoir in- . duit en erreur sur les dispositions de Castellane et son état de défense, qui s'était considérablement amélioré depuis trente ans que la ville s'attendait à un siège , et opina pour la retraite. Le capitaine provençal voulait au contraire tenter un assaut général, mais l'avis de Lesdiguières prévalut et l'armée décampa le lendemain (} 1 janvier 1 586), au milieu des récriminations et des injures que s'adressèrent mutuellement les soldats des

deux chefs. Il paraît même qu'ils en vinrent aux mains dans la plaine de Cheiron (i).

La petite armée huguenote se saisit de Barrème , Mezel et Volone. Là, elle se sépara. Le baron tira sur Seyne par Sourribes, Vilhosc et Saint-Geniès, pendant que Lesdiguières , marchant sur Sisteron , tenait en échec un jour durant la garnison de cette place , dont une sortie était à craindre. Malheureusement le baron fut en retard de vingt-quatre heures avec sa troupe, de telle sorte que Lesdiguières étant déjà loin , quelques soldats de Sisteron sortirent pour harceler les soldats provençaux , qui étaient obligés de marcher en file à cause de l'étroitesse du chemin. Si le gouverneur Biaise d'Estaignon avait emmené plus d'hommes avec lui et eût montré plus d'habileté et d'audace, le baron aurait couru de grands dangers , car il était loin à la fois de son avant-garde , déjà logée à Saint-Geniès , du gros de sa troupe qui venait d'entrer à Vilhosc, et de son arrière-garde, qui se trouvait encore dans la plaine de la Durance. Un soldat corse s'approcha même très près de lui et le visa avec son arquebuse; mais heureusement le coup ne partit pas et Allemagne lui fendit le crâne d'un coup de son épée. Arnaud d'Entrevennes , qui commandait l'arrière-garde , entendant sonner à l'étendard et le bruit de la fusillade, arriva avec ses hommes à bride abattue et délivra le baron , qui n'avait autour de lui que cinq ou six maîtres et leurs valets. Estaignon se sauva au haut de la montagne , mais , rencontrant le capitaine La Brèole, qui commandait le gros de la troupe et qui , ne voyant pas venir le général en chef, avait quitté Vilhosc pour aller à sa rencontre, il s'enfuit rapidement et rentra dans Sisteron.

(i) Lamenei, Hist. de Castcllane, p. 504.

Quelque temps après, le capitaine huguenot Scipion de Villeneuve, sieur d'Espinouse, parcourut le pays au nord de la Durance et s'empara de Grambois. Le bigarrât Jean de Brancas, baron de Céreste , assiégea .sans succès Apt, et un autre bigarrai, Jean-Baptiste Rascas, sieur Du Muy, qui avait abandonné le grand prieur, tenta vainement avec le baron d'Allemagne de se saisir de Draguignan. Une autre troupe plus heureuse s'empara du Luc ; mais le grand prieur reprit cette place, établit des garnisons dans d'autres, organisa des milices et contraignit les huguenots de se réfugier dans la haute Provence.

Au mois d'avril (1586), ils se remirent en campagne, et le Parlement, pour répondre à leur prise d'armes, enregistra 128 avril) les lettres patentes du roi du 20 avril 1586, qui déclaraient valablement faite la vente des biens meubles et immeubles de ceux de la religion qui n'avaient pas obéi à l'édit du 18 juillet de l'année précédente. Le baron d'Allemagne partagea ses soldats en deux colonnes : l'une aux ordres d'Arnaud d'Entrevennes , l'autre qu'il commanda lui-même. Arnaud, chargé de faire rentrer les contributions en retard du haut pays, s'empara de Thorame-Haute, malgré la vaillante défense de ses habitants, et décida, par cet heureux coup de main, les villages de la contrée à acquitter leurs contributions. Quant à Allemagne, traversant le territoire des Mées et d'Espinouse, il assiégea le Luc, mais sans succès ; remonta à Trans, où il se réunit à Du Muy et fît avec ce capitaine de nombreuses courses à Roquebrussane , Camps, Besse et dans tout le territoire de Brignoles, avec l'intention de surprendre de Vins dans son château de Forcalqueiret.

Ce fut à peu près vers ce temps que Hector de Mirabel, sieur de Blacons, gentilhommé huguenot du

Dauphiné , qui s'était emparé d'Orange, faillit réussir, avec le secours de Lesdiguières, de Gouvernet et d'autres capitaines huguenots, à s'emparer de la ville d'Apt. Il avait projeté de forcer la porte de La Bouquerie au moyen de pétards, et choisit, pour exécuter son dessein, l'heure matinale où les soldats de garde étaient à la messe. La porte et la herse furent successivement enfoncées, mais la sentinelle postée sur la tour, ayant sonné l'alarme, et jeté la cloche sur les soldats qui entraient par la brèche, les habitants du quartier, éveillés par le bruit, descendirent en hâte dans la rue, pendant qu'un nommé Pierre Rigolt, qui attendait le jour dans une hôtellerie voisine de la porte, empêchait avec une hallebarde les assaillants de pénétrer dans ce logis et donnait le temps à la garde d'accourir. Les gens de Blacons ne songèrent plus dès lors qu'à fuir et furent poursuivis jusqu'au pont Julien par Gabriel de Pontevès, seigneur de Buous, gouverneur d'Apt (i).

FIN TRAGIQUE DU GRAND PRIEUR. DE VINS NOMMÉ GÉNÉRALISSIME DE L'ARMÉE LIGUEUSE DE PROVENCE

De Vins, en apparence inactif, tramait dans l'ombre la perte du grand prieur, qu'il faisait représenter par ses partisans comme un ami des huguenots ou un général incapable. Ils allaient même jusqu'à demander son remplacement. Instruit de toutes ces menées, le grand prieur voulut frapper un grand coup. Ayant été informé que quelques ligueurs, en haine de son gouvernement, s'apprêtaient à livrer Arles à trois mille huguenots du Languedoc, commandés par Damville, qui avait déjà franchi le

(1) Boze, Hist. d'Apt, p. 291-295.

Rhône, il fit couper la tête au chef du complot, le chevalier d'Eyguières , et à ses complices. Après cet acte de vigueur, qui déplut au Parlement, dévoué en majorité à la Ligue, il cita de Vins à comparaître devant cette cour comme fauteur de troubles. Le chef ligueur n'eut garde de se présenter (20 avril), et son audace fortifia celle de ses partisans. Le grand prieur, aux abois, essaya alors de parlementer à la fois avec les bigarrais et les ligueurs ; mais ces derniers , interprétant les avances qu'il leur faisait comme un signe de faiblesse, empêchèrent toute levée de troupes, bien qu'elles fussent spécialement destinées à combattre les huguenots, car ils craignaient que le grand prieur, s'alliant avec ceux-ci et les bigarrais, ne s'en servît contre eux.

D'un autre côté, de nombreuses dénonciations étaient adressées au roi contre le gouverneur de Provence, que ses ennemis accusaient d'être de connivence avec les ennemis du roi , de négliger les affaires de son gouvernement et de faire traîner la guerre en longueur pour enrichir ses créatures. L'une de ces dénonciations, qui avait pour a.uteur Philippe Altoviti, un des commandants des galères de Marseille, lui fut renvoyée. Rempli d'une fureur subite, il se rend à l'hôtellerie où logeait ce dernier, venu à Aix pour assister aux Etats de la province, et, lui montrant sa dénonciation, lui donne trois coups d'épée dans le ventre. Altoviti , saisissant rapidement une dague cachée sous le traversin de son lit, la plonge dans la poitrine du grand prieur, qui s'affaisse sur lui même en s'écriant : Je suis mort! A moi! Altoviti me tue! Ses gardes accourent, percent le capitaine des galères de mille coups, précipitent son corps par la fenêtre et, après l'avoir traîné dans les rues, le mettent en pièces et le jettent à l'eau. Ils tuèrent également •Antoine d'Arène, consul de Marseille, qui avait accom-

pagné Altoviti aux Etats. Le grand prieur, transporté dans son palais, ne vécut que jusqu'au lendemain à midi (2 juin 1 586). Telle fut la fin lamentable du bâtard d'Angoulême. Il avait l'esprit fin, beaucoup de goût pour les lettres, les sciences et les arts, un caractère humain et sympathique, des intentions excellentes, quoique ses emportements, qui s'alliaient à une faiblesse naturelle , le poussassent quelquefois à accomplir des actes de violence. Il n'avait pas, du reste, les qualités nécessaires pour gouverner la Provence , cette terre « pleine de lions et d'ours, » disait Nostradamus, et son irrésolution lui aliéna tous les partis. Dans les grandes crises, il faut de grands caractères, qui s'attirent, il est vrai, des haines mortelles, mais qui font naître à leur tour des attachements inébranlables.

La mort du grand prieur obligea le Parlement , suivant la coutume de l'époque, de prendre la direction des affaires du pays. Il organisa la police, correspondit avec les gouverneurs des places de la province et fit voter par les Etats une levée de six mille hommes pour maintenir l'ordre, en même temps qu'il députa Du Buysson à Paris pour informer la cour des tragiques événements qui venaient de s'accomplir.

Quant à De Vins et à ses amis, ils manifestèrent une joie bruyante , et ces derniers mirent tout en œuvre pour que leur chef, qui promit de « faire tête aux huguenots , » fût nommé gouverneur de Provence. Les Etats du pays , gagnés en majorité à la Ligue , repoussèrent la candidature du baron d'Oraison, qu'appuyaient les bigarrais, et nommèrent de Vins général en chef de l'armée de Provence, sauf l'approbation du Parlement, qui ne se fit point attendre (6 juin 1 586).

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