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LES HUGUENOTS ET LES « BIGARRATS » REPRENNENT

LES HOSTILITÉS. ILS ÉCHOUENT SUR DRAGUIGNAN. INSUCCÈS DE L'ASSEMBLÉE POLITIQUE DE CADENET

La mort du grand prieur et la nomination de de Vins furent le signal de nouvelles luttes. Saint-Michel, de la maison de Bouliers, chassa les ligueurs de la tour d'Aiguës et la remit à d'Oraison qui, à la tête de cent cinquante cavaliers bigarrais, se saisit de Venelles et de Tourvelle (r), s'approcha d'Aix et enleva soixante et dix mulets chargés de sel, qui venaient de l'étang de Berre. Après cela, il convoqua à Cadenet tous les chefs bigarrats et huguenots de la Provence pour essayer de reconstituer l'ancienne union, et les huguenots des vigueries de Forcalquier et de Draguignan se fortifièrent à Ongles et au Cannet.

Quant au baron d'Allemagne, il se ménagea 1 appui du célèbre capitaine huguenot du Dauphiné, Louis de Marcel-Blaïn , seigneur du Poët-Célard, connu sous le nom de Du Poët, et d'un corps de religionnaires languedociens, qui se rendirent au Luc par Tarascon sous la conduite de Blacons, gouverneur d'Orange. Ensemble ils tentèrent, dans la nuit du 8 au 9 juin 1586, de surprendre Draguignan où ils avaient des intelligences. Les capitaines La Bréole, Arnaud d1 Entrevennes, Paradis et Scipion du Virailh pénétrèrent bien dans la place par escalade, conjointement avec les barons d'Allemagne, de Céreste et du Poët ; mais aucun mouvement ne s'étant produit en leur faveur, et Paradis ayant même été tué d'un coup d'arquebuse, ils regagnèrent précipitamment leurs échelles et s'enfuirent. De Draguignan, Allemagne alla à Trans, où il comptait trouver quelques compagnies de bigarrats, qui lui firent défaut. Il se dirigea ensuite vers Cadenet pour assister à l'assemblée

générale convoquée par le baron d'Oraison. Pour braver le Parlement, il passa tout près d'Aix (24 juin), et fut attaqué par trois compagnies de gens d'armes de la ville, que son arrière-garde chargea vigoureusement. Une pluie torrentielle mit fin au combat. Le lendemain, pour le poursuivre, sept à huit cents hommes, tant de pied que de cheval, conduits par les capitaines Barthélémy Sainte-Croix et Michel Bastin , sortirent d'Aix ; mais ils se mirent si tard en route que la troupe huguenote avait déjà franchi la Durance.

Les bigarrais ne se rendirent qu'en petit nombre à l'assemblée de Cadenet, qui décida qu'un nouvel appel leur serait adressé. Du Muy, le baron de Tourves et d'autres furent chargés de se mettre en rapport avec eux. De Vins s'était rapproché de la Durance pour observer les mouvements de l'armée huguenote, campée à Cadenet ; mais , bien que sa troupe eût été renforcée de huit cents arquebusiers et de quatre compagnies de fantassins, il n'osa pas l'attaquer.^ Après dix jours d'attente, le baron d'Allemagne franchit la Durance avec six cents fantassins et quatre cents chevaux et occupa Sénas, dans la pensée d'enlever Aix si les bigarrais de la ville secondaient ses mouvements ; mais ils ne remuèrent pas, et le capitaine huguenot, pour recevoir les renforts qu'il attendait du Languedoc, occupa Boulbon sur le Rhône, qui lui fut livré par son gouverneur.

Délivré du voisinage du baron, de Vins, qui avait divisé son armée en trois corps, commandés par Etienne Boyer d'Ollioules, Buoux et lui, envoya Boyer se ressaisir du Cannet, et Buoux d'Ongles. L'expédition ayant réussi, les deux capitaines firent leur jonction et chassèrent le baron d'Oraison de La Tour-d' Aiguës.

Quand Allemagne eut reçu ses renforts du Languedoc, il vint de nouveau à Sénas pour attirer de Vins dans la

plaine; mais le capitaine ligueur, qui ne disposait que de son corps d'armée particulier, refusa encore le combat, et le baron retourna à Boulbon, d'où il passa en Languedoc, en attendant que les chefs bigarrais, qui avaient assisté à l'assemblée de Cadenet, fussent parvenus à faire prendre les armes à leurs anciens confédérés. 11 laissa même ses troupes en Languedoc, sous le commandement de Bougarelly et de La Bréole, et se rendit dans la haute Provence pour organiser la résistance. Quant à de Vins, il alla faire le siège de Boulbon, et pria le colonel d'Ornano, qui était à Tarascon, de lui envoyer de l'artillerie ; mais ce dernier, qui en avait besoin pour défendre sa place, ne put accéder à son désir.

Cependant Bougarelly, qui haïssait d'Allemagne, conseilla aux soldats qu'il commandait de rentrer en Provence, d'autant mieux que Damville, qui commandait les huguenots du Languedoc, abusant de leurs services, les envoyait toujours les premiers au feu, sans les admettre au partage du butin. Il réussit à les convaincre, et, quittant de nuit l'armée languedocienne, il franchit avec eux le Rhône à Montélimar. Ils arrivèrent ensemble à Seyne, à travers mille périls et accablés de fatigue. Quant à la troupe aux ordres de La Bréole, elle prit part au siège de Saint-Laurent (i), et rentra en Provence à la demande d'Allemagne.

LE DUC d'ÉPERNON NOMMÉ GOUVERNEUR DE PROVENCE.

bataille célèbre d'allemagne. mort du baron d'allemagne (1586).

Vers ce temps, Du Buysson, député du Parlement à la cour, revint de Paris, annonçant que Jean-Louis de

(1) Vraisemblablement Saint-Laurent-des-Arbres (canton de Rochemaurei.

Nogaret, duc d'Epernon, un des mignons de Henri avait été nommé amiral du Levant (18 juin 1586), gouverneur et lieutenant général pour le roi en Provence (14 juin), commandant des forces royales de cette province et de celles de Dauphiné (21 juillet), et revêtu des pouvoirs les plus amples pour convoquer les officiers de justice en Provence et les suspendre, au besoin, de leurs charges (22 juillet) (1). De Vins, qui espérait succéder au grand prieur, en fut consterné, mais il jugea prudent de dissimuler, se réservant de fatiguer le nouveau gouverneur par son opposition, et de l'obliger à retourner à une cour pleine de plaisirs, qu'il ne tarderait pas à regretter.

Cependant les huguenots de la haute Provence recommencèrent leurs expéditions, non pas tant pour se saisir de nouvelles places que pour lever des contributions nécessaires à leur subsistance. Les habitants de ces quartiers, remplis d'effroi, implorèrent la protection du Parlement, qui chargea de Vins de leur porter secours. Ce dernier fut on ne peut plus satisfait de cette commission, car il se persuada que, lorsqu'il commanderait à une armée nombreuse, retranchée dans un pays de montagnes, et serait vainqueur des huguenots , il pourrait faire la guerre avec avantage au nouveau gouverneur, comme il l'avait déjà faite à Henri d'Angoulême. Il fit partir pour Riez, avec deux mille hommes, Balthazar de Castellane, seigneur d'Ampus, et le suivit bientôt après avec un régiment de cavalerie italienne, commandée par Louis Honoré de Castellane, seigneur de Bezaudun, frère d'Ampus, cent trente maîtres et seize cents fantassins. Le 23 août (1 586), il était sous les murs de la place d'Al-

(1) Pièces relat. à la Prov. sous le gouvern. du duc d'Epernon (Bibl. nat. fond franç., n° 24168).

lemagne, son objectif, occupée pour lors par Scipion de Villeneuve, sieur cTEspinouse , mais il manquait de canons de siège.

Le baron d'Allemagne, voyant que de Vins en voulait à son château et à ses domaines, pria son cousin Lesdiguières, qui se trouvait à cette heure à Nyons en Dauphiné, de le secourir promptement. Il écrivit en même temps à tous les chefs huguenots et bigarrats de lui prêter assistance. Ces derniers, à qui la nomination du duc d'Epernon avait redonné du courage, répondirent cette fois à l'appel, et d'Allemagne vit venir à lui les barons d'Oraison, de Sénas, de Céreste et de Tourves, Du Bar, Balthazar de Meyran , sieur de La Goy, les sieurs de La Javie, de Roumoules et autres. Lesdiguières , de son côté, accompagné de ses lieutenants Giraud de Béranger, sieur de Morges, Gouvernet, Champoléon , Blacons et autres capitaines renommés , arriva avec quatre cents arquebusiers à cheval et deux cents maîtres , et écrivit aussitôt à de Vins pour l'engager à lever le siège d'Allemagne et à se retirer. Ce dernier n'en voulut rien faire, et il était, depuis plus de huit jours, devant la place, vaillamment défendue par Espinouse et la femme du baron, quand, le vendredi 5 septembre 1 586, à quatre heures du matin , l'armée huguenote parut sur les hauteurs environnantes. Il assembla aussitôt un conseil de guerre pour délibérer, et presque tous les capitaines furent d'avis qu'il fallait s'enfermer dans Riez ; mais de Vins, plus courageux, dit que l'armée se couvrirait de honte si elle fuyait sans avoir combattu, et qu'en cas d'échec, il serait toujours temps pour elle de chercher une retraite à Riez ; et comme la discussion se prolongeait, il leva la séance et donna l'ordre de monter à cheval.

11 abandonna sur l'heure le siège d'Allemagne, ne lais-

sant sous les murs de la place que cinq cents hommes, commandés par Ampus, pour empêcher une sortie d'Espinouse; posta sur le coteau de Saint-Marc cent hommes et deux couleuvrines à la chapelle bâtie à son extrémité, et plaça son infanterie dans le vallon qui conduit à Montagnac. Il aurait voulu faire venir de Riez sa cavalerie, mais sachant que la ville, après son départ, lui fermerait aussitôt ses portes , il renonça forcément à s'en servir. « Vers midi, » dit Lambert, qui raconte très clairement les diverses péripéties de cette bataille mémorable , « l'avant-garde des huguenots parut sur la crête du coteau opposé à celui qu'occupaient les ligueurs, et séparé de lui par un vallon. L'armée ennemie se divisa. Une partie, sous les ordres de Lesdiguières, côtoya le vallon sur la gauche de Vins, tandis que l'autre partie, composée des contingents provençaux, sous les ordres du baron d'Allemagne, prit la droite de l'armée catholique en la tournant. Dès que de Vins s'aperçut qu'il allait être attaqué de deux côtés, il rappela Ampus avec ses cinq cents hommes, et fit marcher en avant-garde le capitaine Marenq de Marseille avec trois cents arquebusiers, pour dégager la route en cas de retraite sur Riez. Il se plaça ensuite au centre de son armée, qu'il forma en trois colonnes sous les ordres de [Palamède] Forbin de Saint- Cannat, de de Gaud et de Sainte-Colombe. Le baron parut en ce moment dans les broussailles avec ses Provençaux, après avoir tourné la chapelle Saint-Marc sans perte d'hommes ; il ordonna à quelques compagnies de mettre pied à terre , et leur fit engager l'action avec la colonne de Saint-Cannat. Pendant ce temps, Espinouse, débarassé d'Ampus , fît une sortie avec la garnison du château , et attaqua vivement Sainte-Colombe , qui formait l'arrière -garde. Sainte-Colombe fut tué, la confusion se mit dans les rangs de sa colonne , qui se dé-

banda et porta le trouble parmi les soldats de de Gaud, au milieu desquels se tenait de Vins. Saint-Cannat. que son intrépide sang-froid n'abandonnait pas, rappela les cent hommes qui occupaient la chapelle Saint-Marc , et arrêta Espinouse tout en se repliant sur le centre pour venir au secours de de Vins, qui allait avoir à soutenir l'effort d' Espinouse et du baron d'Allemagne. Ce dernier... donna contre de Vins avec impétuosité; les ligueurs ne résistèrent pas, et une terreur que rien ne peut expliquer s'étant emparée d'eux, le désordre se mit dans leurs rangs... De Vins, désespérant de les rallier, 'fit sonner la retraite. Ce mouvement commença sous l'empire d'une panique extrême. Ampus et Ventabren, à la tête d'une compagnie d'arquebusiers à cheval, s'avancèrent pour arrêter l'ennemi et donner le temps à de Vins de se reformer, mais ils furent promptement ramenés et forcés de se replier sur le centre, en pleine déroute... Pendant ce temps, Sénas et le baron de Tourves, avec cent cavaliers bigarrais, avaient achevé de disperser les soldats d'Ampus et de Saint-Cannat. Il ne restait plus de l'armée ligueuse qu'une compagnie d'arquebusiers commandés par La Molle... Allemagne concentra tous ses efforts sur elle ; la chaleur était accablante, et la sueur ruisselait sur le front du vaillant baron ; il ôta son casque et vint se mettre en avant des troupes pour charger l'ennemi... En ce moment, une balle l'atteignit à la tempe droite (i) et le renversa de son cheval. Ses soldats le prirent dans leurs bras et le portèrent couvert de sang à l'ombre d'un noyer, où il rendit l'âme une heure après. »

De Vins, désespéré de la lâcheté de ses soldats, vou-

(i) Le capitaine Saint-Martin, qui a laissé un récit de la bataille d'Allemagne et accompagnait le baron , dit que ce dernier « eut le gosier coupé ; » et cela paraît plus vraisemblable puisque le baron ne mourut pas sur le coup.

lait se faire tuer en combattant, et il fallut l'entraîner presque de force à Riez, où se sauvaient pêle-mêle les fuyards. Encore faillit-il être fait prisonnier par vingt maîtres qui, l'ayant reconnu, le poursuivirent longtemps. Le régiment de cavalerie, cantonné dans cette ville et composé d'Italiens efféminés, entendant la fusillade, sortit pour porter secours à son chef, mais ce fut au moment où arrivaient éperdus les soldats ligueurs, de telle sorte que, saisi lui-même d'une terreur panique, il rentra avec ces derniers dans le plus grand désordre. La ville de Riez elle-même, quoiqu'elle pût parfaitement se défendre avec les restes de l'armée, éprouva une terreur indicible à la pensée qu'elle serait peut-être assiégée par les huguenots, et ne reprit son calme que lorsqu'elle sut que Lesdiguières s'était remis en route pour le Dauphiné. De Vins, avec deux cents chevaux, essaya bien de donner sur la queue de ses gens, mais ce fut sans succès.

Les soldats ligueurs, poursuivis jusqu'à Riez, perdirent, dans cette journée, douze cents hommes, tant tués que blessés, et dix-huit drapeaux sur vingt-deux. Les huguenots n'eurent que peu de morts, mais la perte du baron d'Allemagne fut irréparable. C'était un gentilhomme d'un caractère froid, hautain et peu sympathique ; mais sa grande naissance, ses talents militaires, sa bravoure et la sagesse de ses conseils lui avaient gagné la confiance de ses compagnons d'armes. L'armée entière le pleura et porta son corps au château d'Allemagne, où furent déployés , en guise de trophées , les dix-huit drapeaux pris sur les ligueurs. Les huguenots, toutefois, souillèrent leur victoire en mettant à mort, sans raison, douze prisonniers. La femme d'Allemagne supporta la perte de son mari avec une rare constance. « Cette héroïne, » dit de Thou, « qui avait soutenu le siège avec un courage au-dessus de son sexe, soutint son malheur

avec la même fermeté , et Ton peut dire qu'elle fut la consolation de Lesdiguières et de ceux qui venaient la consoler. »

Autrement, ce dernier ne prit qu'une faible part à la bataille d'Allemagne, dont le principal honneur revient au baron. L'habile capitaine, qui n'avait pas oublié son échec sur Castellane et était dépourvu de guides , marchait prudemment dans un pays qu'il ne connaissait pas, et lorsque d'Allemagne lui dépêcha le capitaine Saint- Martin pour le prier d'avancer, il répondit : « Allez dire à M. d'Allemagne que s'il veut se perdre il se perde, car je ne me perds pas de cette façon, et on me devait laisser des gens pour me conduire. » C'est alors que le vaillant capitaine provençal commença l'attaque en s'écriant : « C'est aujourd'hui l'heure que je me perds, ou ferai perdre mon ennemi. »

Quant à de Vins, il demeura inconsolable, car ses ennemis le raillaient beaucoup de sa défaite, en disant: « Le matinier s'est laissé surprendre ; il a trouvé des gens plus matiniers que lui (i). »

ARRIVÉE DU DUC d'ÉPERNON EN PROVENCE. AMNISTIE GÉNÉRALE (i 586).

Un mois environ après la bataille d'Allemagne, le duc d'Epernon fit son entrée solennelle à Aix (21 septembre 1586). Quelques jours auparavant (1 5 septembre), le Parlement, pour se le rendre favorable, avait retiré à de Vins sa commission de généralissime de l'armée provençale, et condamné à mort, par contumace, du même coup , les chefs huguenots et bigarrais qui avaient pris

(1) Défaite d'Allemagne par le sieur de Saint-Martin (Bibl. d'Aix. ms. 540); Discours du siège et de la défaite d'Allemagne (Bibl. de Carpentras, ms. 9. additions aux ms. Peiresc)^ les sources citées plus loin.

les armes en dernier lieu : Céreste, La Goy, La Javie , Espinouse et du Muy, avec une amende de .cent mille livres, la confiscation de leurs biens et l'abolition de leurs titres de noblesse. Le baron d'Allemagne, quoique décédé, ne fut pas même épargné, et on l'exécuta à mort en effigie.

Dès le lendemain de son arrivée , Epernon convoqua dans son palais les présidents du Parlement, le procureur général et ses deux avocats généraux , pour s'enquérir auprès d'eux des causes des troubles de la province. Après des récriminations mutuelles (car le Parlement lui-même était divisé entre les deux partis), le président Louis de Coriolis dit la Jambe de Bois , magistrat éminent, déclara que l'ambition de de Vins et d'Oraison et la haine réciproque qu'ils avaient l'un pour l'autre étaient la grande cause de la guerre civile , et opina pour que le nouveau gouverneur envoyât des députés auprès d'eux et les assurât que le Parlement abandonnerait les procédures commencées contre eux et leurs partisans, s'ils consentaient à déposer les armes. Cet avis, qui prévalut dans l'assemblée, eut aussi l'assentiment du roi , qui , à la demande d' Epernon, envoya des lettres de surséance à l'exécution des arrêts que le Parlement venait de lancer contre les principaux bigarrais et huguenots, et lui donna les instructions suivantes touchant le cas particulier du baron d'Oraison et de ses coreligionnaires :

« Je vous prie tant faire envers le vicomte de Cadenet (i) qu'il se range à l'Eglise catholique, comme il m'a souvent promis de faire ; et si lui ou autres refu-

(i)Le baron François d'Oraison était devenu vicomte de Cadenet depuis ia mort de son père, Antoine Honoré d'Oraison, vicomte de Cadenet, survenue cette même année 1586. Il fut créé marquis .en 1588, vraisemblablement en récompense de son retour au catholicisme.

sent de ce faire, les admonester de ne sortir pas seulement de la province..., mais aller du tout hors de mon dit royaume, ainsi qu'il est expressément porté par ledit édit (du 18 juillet 1585)... Je vous envoie une déclaration générale pour ceux qui se sont réduits à la religion catholique suivant mes édits et s'y réduiront ci-aprés, à ce qu'il leur soit permis de jouir de leurs biens tout ainsi que s'ils avaient satisfait devant le temps préfix par iceux , afin de convier les autres à ce faire (1). »

Oraison renonça à la lutte et promit même de retourner au catholicisme. Il en fut de même des autres chefs huguenots. Hésitants d'abord , ils finirent par accepter pour la plupart les conditions de l'amnistie et rendirent les places où ils tenaient garnison. De Vins fit de même de son côté. Sénas et Tanaron seuls ne voulurent pas promettre de renoncer à leur foi.

Epernon aurait désiré, dans l'intérêt de la pacification de la province , remplacer le premier président du Parlement, Jean-Augustin de Foresta, baron de Trets , magistrat illustre , qui était un des chefs les plus ardents de la Ligue ; mais il ne parvint ni à le faire révoquer ni à obtenir sa démission volontaire. Se rabattant sur l'administration provinciale et communale , qui appartenait également au parti de la Ligue , il nomma de nouveaux procureurs du pays et de nouveaux consuls : entreprise qui lui attira de grandes haines, car, par cette mesure, il porta une grave atteinte aux prérogatives du pays. D'un autre côté, pour rassurer les Provençaux engagés dans la dernière guerre, il publia des lettres de sauvegarde en faveur de tous ceux qui avaient pris les armes et qui voudraient se retirer dans leurs maisons.

1) Matthieu, Hist. Je France, éd. de Pans, 1631, t. II, p. 121.

REDDITION DE SEYNE. PERFIDIE d'ÉPERNON (lj86).

De toutes les places occupées par les huguenots , deux seulement n'avaient pas consenti à se rendre , Seyne et La Bréole , cédées aux protestants de Provence par l'édit de Beaulieu de 1576, sous le nom de « Seyne la Grand'-Tour et circuit d'icelle , » et qu'ils avaient toujours gardées depuis cette époque. Epernon , malgré la saison avancée, voulut réduire ces deux forteresses ; mais avant de s'engager dans les neiges de la haute Provence , il essaya des moyens de conciliation qui échouèrent. Avec l'énergie qui le caractérisait , il résolut de recourir à la force des armes. Les espions qu'il envoya pour reconnaître le pays furent unanimes à déclarer que les chemins étaient impraticables à l'artillerie ; mais rien ne l'arrêta. Le rendez-vous général de ses troupes , qui formaient un effectif de neuf mille hommes au moins, avec sept canons, fut fixé à Sisteron. Lorsqu'il se rendit dans cette place, la baronne d'Allemagne lui remit ses châteaux d'Allemagne, Valerne, Le Poët et Vitrolles. Pour lui témoigner sa bienveillance, le duc lui laissa les revenus de ces divers fiefs et se borna à y mettre des garnisons. Il agit de même à l'égard d'Espinouse, qui lui remit également les diverses places dont il était le seigneur.

Epernon partit de Sisteron le 20 octobre. Arrivé près de Venterol (il avait passé par La Motte-du-Caire) , il apprit que Lesdiguières , qui surveillait sa marche , campait à Venterol même. Croyant le faire prisonnier dans cette place, il alla l'assiéger avec cent soixante cavaliers ; mais il avait trop présumé de son habileté et fut repoussé après avoir perdu La Tour , gentilhomme de ses parents. De Venterol, Lesdiguières se rendit à

Seyne, ordonna quelques travaux de défense et répartit comme suit le commandement : Bougarelly eut le gouvernement général de la place , Arnaud d'Entrevennes et Louis Ogines la direction de l'infanterie, le sieur de Prunières celle de la cavalerie , et Lanoze la garde de la Grand'-Tour. Malheureusement, l'accord ne régnait pas entre ces différents officiers. Bougarelly « n'entendait rien à gouverner ni à défendre des places , » et Arnaud et Ogines, plus expérimentés, manquaient de l'autorité suffisante pour faire exécuter les résolutions qu'ils jugeaient utiles. Prunières, de son côté, voulait commander seul. De là des conflits de pouvoir qui éclatèrent entre lui et Bougarelly après le départ de Lesdiguières. Les soldats ayant pris parti pour leurs chefs respectifs , la défense en souffrit beaucoup , d'autant mieux que la garnison comptait seulement trois cent cinquante soldats et ne disposait que de trois petits canons , dont un seul pouvait servir.

Bien que la distance de Sisteron à Seyne ne fût que de douze ou treize lieues, Epernon ne put camper à Saint-Pons,, hameau à proximité de Seyne, qu'après six jours de travaux et de fatigues inouïs, en laissant sur son passage un grand nombre de malades et de morts. Le comte de Thermes, qui commandait un des corps de l'armée et qui était arrivé le premier devant la place, la somma de se rendre; mais les assiégés, qui n'avaient pas encore vu l'artillerie et qui ne croyaient pas qu'il fût possible de l'amener aux pieds de leurs murailles, répondirent par un refus formel. Epernon eut à vaincre, en effet , d'immenses difficultés pour conduire ses sept canons à Seyne. Il dut les placer sur des troncs de sapin évidés et leur faire franchir les rampes des montagnes au moyen de poulies de retour. Quand ils furent arrivés , Epernon fit dire aux assiégés que s'ils ne

se rendaient dans les vingt-quatre heures , il ouvrirait le feu. C'était le ier novembre 1586. Le lendemain, Bougarelly , qui connaissait la faiblesse des moyens de défense de la place , fît savoir secrètement à Epernon qu'il la lui remettrait s'il voulait permettre à la garnison de se retirer avec armes et bagages en lieu sûr, garantir la vie des habitants et respecter les propriétés. Le duc lui en donna l'assurance par son messager Du Buysson , mais sans vouloir s'engager lui-même , parce qu'il avait de mauvaises intentions , comme on va le voir. Cette réserve excita la méfiance des assiégés , notamment celle de l'intrépide et loyal Arnaud d'Entrevennes, qui voulait combattre jusqu'à la dernière goutte de son sang; de sorte que le duc dut promettre personnellement de respecter les clauses de la capitulation en présence de Bougarelly, Prunières , un capitaine, un sergent de chaque compagnie et un caporal de chaque escouade. Gagnés par les paroles affables d' Epernon , ils rendirent la place. Le duc l'occupa le surlendemain (3 novembre), et ne tarda pas à révéler la perfidie de son âme , car, au mépris de sa parole , il fit pendre à Seyne : Arnaud d'Entrevennes. Ogines, Lanoze, Louis de Vaumeilh et sept des principaux habitants de la ville; et, à Selonnet, le diacre Mausse, ancien avocat, et le vieux pasteur Simon Lacombe. Vingt autres notables furent jetés en prison et envoyés à Sisteron et à Aix. Bougarelly lui-même , livré au Parlement , se vit condamné et exécuté à mort à Saint-Maximin. Prunières seul eut la vie sauve et dut se retirer dans le Dauphinc, son pays originaire. Le capitaine Scipion de Virailh , dont le fils a laissé des Mémoires, ne dut son salut qu'à l'intervention de son oncle Palamède de Valavoire, qui servait dans l'armée du duc. Quant à la garnison, il lui fut permis de se retirer soit dans la vallée de Barce*

lonnette, qui appartenait pour lors au duc de Savoie, soit dans le Dauphiné.

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