‹ Histoire des protestants de Provence, du comtat Venaissin et de la principauté d'OrangeChapitre 49 sur 93 · PERSÉCUTIONS DE DIVERS GENRES · texte numérisé non relu

PERSÉCUTIONS DE DIVERS GENRES

Pendant les guerres de la Ligue les huguenots du Dauphiné , commandés par Lesdiguières , rendirent de grands services au parti royaliste en Provence. C'est ainsi que le célèbre capitaine fut appelé dans la province, en 1 592, 1 594 et 1 595 , pour soutenir les droits de la royauté : les deux premières fois contre les ligueurs,

la dernière contre le duc d'Epernon. C'est grâce à son habileté et à ses victoires, que le duc de Mayenne, Charles de Lorraine (1) , put prendre possession du gouvernement de Provence dont il avait été pourvu. Le Parlement disait lui-même que Lesdiguières « lui avait ôté la corde du cou , » et le proclamait son libérateur. Mais les catholiques oublièrent bientôt ses services et l'on vit renaître en Provence les persécutions précédentes et les dénominations de papiste et de huguenot , « ce qui faisait voir, » dit Elie Benoit, « que l'esprit de la Ligue y régnait encore , puisqu'on renouvelait ainsi les noms de parti, que les principaux auteurs de cette faction avaient fait naître autrefois. » Le Parlement d'Aix n'avait pas encore enregistré en 1597 l'édit de juillet 1 5 9 1 , dit de Mantes, par lequel Henri IV révoquait les édits de Nemours du 7 juillet 1585 et d'union de juillet 1588, qui avaient mis Henri III dans la dépendance du duc Henri de Guise , bannissaient de France tous les religionnaires et leur déclaraient une guerre qui ne devait cesser que lorsque le dernier d'entre eux aurait péri.

C'est également sous la Ligue en Provence que le célèbre Jean de Serres, pasteur à Orange depuis 1 589 et historien , fut pris près de Nyons au moment où il négociait « certaines choses entre les églises du Dauphiné et celles de Provence et de Languedoc (2). » Il fut conduit à Apt, puis à Aix, où il resta en prison jusqu'à la fin de 1593. Il avait été arrêté en juillet 1592. Le consistoire de Nîmes ordonna des prières publiques pour lui et écrivit une lettre de consolation à sa femme (29 juillet 1592). Le synode d'Uzès (le 5 mai 1593) dé-

(1) Frère du duc Henri de Guise assassiné en 1588.

(2) Ch. Dardier, Jean de Serres, p. 34 et ? j.

cida d'intercéder en sa faveur auprès de Henri IV et du duc de Montmorency ; et, lui-même, implora la protection d'Artus Prunier de Saint-André, son ami, président au Parlement de Grenoble. Lesdiguières s'employa également pour lui , et le Parlement finit par rendre le prisonnier à la liberté.

Nous rattachons à cinq chefs principaux les persécutions de divers genres que les protestants provençaux eurent à subir pendant la Ligue, revenant quelquefois en arrière pour le meilleur groupement des faits.

Liberté de conscience. — Au Brusquet , non loin de Digne , le vicaire du lieu et les routiers voulurent contraindre les habitants réformés d'aller à la messe ou de quitter le pays.

Exercice du culte. — L'article 7 de l'édit de Poitiers (septembre 1 577), confirmé par les articles de la conférence de Nérac (dernier février 1579) et du Fleix (26 novembre 1880), permettait aux protestants de faire et de continuer l'exercice de leur religion dans toutes les villes et bourgs où il avait été publiquement célébré le 17 septembre : ce qui assurait à ceux de Provence un assez grand nombre de lieux de culte, car, à cette date, les huguenots et les rasais étaient étroitement unis et, dans toutes les places qu'ils occupaient, la religion réformée était librement pratiquée. Le Parlement de Provence , sans tenir aucun compte des édits , rendit, en août 1596, un arrêt qui interdisait l'exercice de la religion réformée dans toute la Provence sous peine de confiscation de corps et de biens. Le 22 octobre suivant, mêmes défenses et mêmes peines, mais avec injonctions très expresses aux sénéchaux , lieutenants , juges, consuls, manants et habitants de tous les lieux, de tenir la main à l'exécution de l'arrêt. « Et afin qu'on voie mieux, » disent les Mémoires de la Ligue, « l'indi-

gnité de l'arrêt, il comprend Mérindol , Cabrières , Lourmarin , La Roque d'Antheron , lieux qui ont cet heur (bonheur) de jouir de ce qu'on leur veut ôter, non pas depuis vingt-cinq ou trente ans , depuis l'édit de janvier [1562I, mais de temps immémorial, peu plus pour moins de trois cents ans. » Ce qu'il y avait d'étrangement inique dans la conduite du Parlement, c'est qu'il invoquait, pour interdire l'exercice de la religion réformée en Provence , les édits mêmes qui l'y autorisaient.

A Digne, les juges du lieu défendirent aux réformés de s'assembler pour prier Dieu sous peine de cent écus d'amende, et leur ôtèrent même leurs Bibles, psautiers et autres livres religieux; que s'ils venaient à en garder quelques-uns, c'en était assez pour qu'ils fussent punis d'amende, de prison ou de bannissement.

« A Manosque..., » racontent les mêmes Mémoires de la Ligue, « comme on se fut assemblé par quelques dimanches en petit nombre et secrètement, découverts qu'ils furent, on les contraignit de désister, et fut donné arrêt de la Cour de Parlement, portant inhibitions et défenses à ceux de la religion de se trouver ensemble à peine de dix mille écus ; et depuis , à l'occasion d'un baptême secrètement fait , peu s'en fallut qu'ils ne fussent tous massacréSo »

A Antibes et à Brignoles, où l'exercice de la religion réformée avait eu lieu au vu et au su de tout le monde du moment de la signature de l'édit de Poitiers , la liberté dont jouissaient les protestants « de droit et de fait » leur fut complètement ôtée.

A Lourmarin, les soldats du duc de Mayenne, gouverneur de Provence , convertirent en écurie l'église qui servait de temple aux réformés et jetèrent dans un étang le maître d'école , qu'ils avaient pris pour, le

ministre, avec sept ou huit des principaux habitants.

Le cahier des plaintes de 1 583 , adressé au roi après l'assemblée politique de Saint-Jean-d'Angély et celui de 1584, rédigé par celle de Montauban, portaient déjà que le prêche était interdit dans plusieurs villes de Provence , où il avait eu lieu pendant de longues années , sous prétexte qu'il n'avait pas été célébré le jour même où fut publié l'édit de Poitiers, et dans plusieurs autres où il existait pourtant le 17 septembre 1 577, jour où fut signé cet édit.

Enterrements. — L'édit de Poitiers (art. 20) et les articles du Fleix (art. 7) portaient que les officiers des localités seraient tenus de pourvoir , dans la quinzaine après réquisition, ceux de la religion d'un lieu commode pour leurs sépultures « à peine de cinq cents écus en leurs propres et privés noms. » Sur ce point les édits ne furent pas plus exécutés que sur les autres.

« Etant morte, » disent les Mémoires de la Ligue, « une bonne femme âgée d'environ cent ans, ainsi qu'on portait le corps en terre , y ayant en la troupe quelques-uns des gens d'armes de la compagnie du bailli de IVlanosque, laquelle pour lors y était en garnison, le curé alla lui-même en personne aux cloches , un jour de dimanche, sonner le tocsin. A ce son se ramasse une foule de trois ou quatre mille personnes en armes , que le curé conduisit droit au cimetière ; de quoi effrayés tous ceux du convoi se mettent en fuite, qui çà, qui là, abandonnant le corps à la merci du curé , qui le lit enfouir en lieu champêtre. »

« A Brignoles , la troupe du convoi , qui revenait de mettre en terre le corps de la fille d'un nommé Bouet, ne sut rentrer par la porte de la ville, à cause tant du pont-levis qu'on avait haussé que des pierres qu'on leur ruait du haut des murailles, et fallut tournoyer jusqu'à

une brèche qu'il y avait près de la citadelle par où on entra.

» A Hyères, Draguignan et ailleurs, on ne peut faire les enterrements sans grand danger de la vie , encore que ce soit la nuit , car on se rue sus à grands coups de pierre , si bien qu'on est le plus souvent contraint d'abandonner les corps à la merci de qui voudra. »

« A Tarascon, il n'y a pas longtemps qu'étant mort le sieur de Modène, on ne put avoir permission de lui donner terre en toute la Provence ; ains fallut le porter delà le Rhône à Beaucaire, avec le congé de Mme de Pérault.

» A Signe , à La Roque-d'Antheron , à La Tourd'Aigues en Provence, on en a déterré plusieurs par le commandement de l'évêque de Marseille.

» A Draguignan, Brignoles, Hyères, on en a déterré et jeté à la voirie , qui étaient morts huit ans auparavant. »

A Thorame et dans plusieurs autres lieux de Provence , on refusa aussi des cimetières aux réformés.

A Aix même , ils n'en avaient pu encore obtenir un en 1584 et n'en eurent point jusqu'à l'édit de Nantes , encore pas immédiatement.

Chambre de justice. — L'édit de Beaulieu de 1576, comme on l'a vu plus haut, page 224, créa une chambre mi-partie au Parlement d'Aix , composée d'un président catholique et d'un président protestant et de dix conseillers , dont cinq de chaque religion , et stipula que les conseillers catholiques seraient choisis par le roi parmi les membres des parlements du royaume ou du grand conseil , et les conseillers protestants parmi les personnes que leur mérite ou leurs services désigneraient à sa bienveillance.

L'édit de Poitiers de 1577 transforma cette chambre

mi-partie en une chambre tri-partie, composée d'un président catholique et d'un président protestant, et de douze conseillers dont quatre seulement protestants. Le président et les conseillers protestants devaient être pris parmi les membres du Parlement d'Aix, et, à leur défaut ou en cas de vacance des titulaires, parmi les jurisconsultes réformés désignés à Henri III par le roi de Navarre. Pour la première fois , les offices devaient être concédés gratuitement.

Ni Tune ni l'autre de ces deux chambres ne purent être établies à Aix malgré les réclamations du roi de Navarre.

Six mois après la signature des articles du Fleix de novembre 1 580 , l'assemblée politique de Montauban ( 1 581 ) demanda que la chambre tri-partie de Provence redevînt mi-partie , ou tout au moins que tout nouveau conseiller fût nommé par le roi de Navarre sur l'avis des Eglises réformées du ressort. Il est vrai que les articles du Fleix ne parlaient pas de cette chambre tri- partie; mais aussi bien que ceux de la conférence de Nérac du 28 février 1 579, ils furent toujours considérés comme de simples annexes de l'important édit de Poitiers, laissant subsister tous les points de ce dernier édit qui n'avaient pas été modifiés.

L'assemblée politique de Montauban de 1 $84 se plaignit au roi de ce que la chambre exceptionnelle d'Aix , malgré les engagements les plus solennels, n'avait pas encore été établie , et de ce que le Parlement de Provence s'attribuait le jugement d'affaires dont La connaissance lui était interdite par les édits. Henri III promit le redressement de ce grief, mais rien ne fut changé dans la conduite du Parlement , qui continua à être animé de la même hostilité à l'égard des protestants de son ressort.

Le traité de Nemours de 1585, qui survint, rétablit purement et simplement l'ancien ordre de justice en France.

Pour terminer, nous mentionnerons deux arrêts du Parlement d'Aix, enjoignant aux sieurs de Tartonne , d'Espinouse et de La Bréole « d'abattre toutes les défenses de leurs maisons , » — ce qui était les mettre à la merci des personnes qui voulaient leur nuire, — et les violences dont les protestants provençaux furent l'objet en 1594, sous le second gouvernement du sanguinaire duc d'Epernon, et à la suite desquelles un grand nombre d'entre eux s'expatrièrent momentanément. Le synode national de Montauban, tenu cette même année, et auquel, pour cette raison, la Provence ne put envoyer de député , décida « qu'on leur écrirait pour les consoler (1). »

HISTOIRE INTÉRIEURE

Il n'est resté que peu- de documents sur l'histoire intérieure des protestants de Provence pendant l'époque troublée des guerres de religion , qui vit disparaître un grand nombre des soixante Eglises que comptait la Provence en 1560 (V. page 115). Les historiens catholiques n'ont guère raconté que les faits militaires. Les événements ecclésiastiques proprement dits ne les intéressaient point et parvenaient même rarement à leur

(1) Mémoires de La Ligue, t. VI , p. 470, 472, 474, 477, 478; — Benoît, Hist de L'cdit de Nantes , t. I, p. 167, 204, 206, 209; — Aymon , Tous les synodes nationaux, t. I, p. 174 ; — Anquez, Hist. des assemblées politiques des réformés, p. 89, 90, 119, 122, 125 , 126, 128.

connaissance, car les protestants, réduits Je plus souvent à célébrer leur culte en secret, cachaient avec soin le nom de leurs pasteurs et leurs affaires intérieures. Les renseignements que nous allons donner sur leur histoire ecclésiastique se trouvent donc forts réduits.

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