‹ Histoire des protestants de Provence, du comtat Venaissin et de la principauté d'OrangeChapitre 69 sur 93 · CONVERSIONS FORCÉES, DRAGONNADES ET MISSIONS · texte numérisé non relu

CONVERSIONS FORCÉES, DRAGONNADES ET MISSIONS

'édit de Louis XIV, publié en octobre 1685, qui révoqua l'œuvre de Henri IV, est connu. En voici néanmoins la substance : Interdiction absolue du culte réformé . bannissement de tous les pas-

teurs , promesse à ceux d'entre eux qui voudront se convertir d'une pension viagère excédant d'un tiers leurs gages et réversible par moitié sur leurs veuves, dispense d'études de droit pour ceux qui désireront se vouer au barreau , défense aux parents réformés d'instruire leurs enfants dans leur religion , ordre de faire baptiser ce? derniers aux églises catholiques et de les conduire à la messe sous peine de cinq cents livres d'amende, injonction à tous les réfugiés de rentrer en France dans un délai de quatre mois sous peine de confiscation de leurs biens , interdiction à tous les réformés de sortir du royaume sous peine des galères pour les hommes et de la réclusion pour les femmes , confirmation des lois antérieures édictées contre les relaps.

L'édit de révocation laissait ainsi aux protestants la liberté du for intérieur, mais cette faible garantie n'était qu'un leurre décevant. Louis XIV voulait qu'il n'y eût désormais qu'une seule religion en France. Dès lors , tous les moyens furent mis en usage pour obliger les protestants à abjurer. Edits et déclarations royales, lettres de cachet, arrêts des cours de justice, ordonnances des intendants, missions bottées ou dragonnades, catéchismes obligatoires, réclusion dans les hôpitaux et les maisons de propagation de la foi, emprisonnement, tortures, galères, confiscations, amendes, enlèvements d'enfants : rien ne fut épargné aux victimes, qui virent s'armer contre elles le pouvoir royal, la justice, l'administration, l'armée et la religion, c'est-à-dire toutes lès forces vives de l'Etat. Pendant les dernières années du dix-septième siècle et les trois quarts du dix-huitième , on s'en prit tour à tour à leur fortune, à leur liberté, à leur honneur, à leur vie, à leur foi religieuse et jusqu'à leur qualité d'homme par la dissolution de leurs mariages, et on ne leur laissa d'autre alternative qu'un changement de religion, qui répugnait à leur conscience, ou la fuite qui entraînait pour eux , s'ils étaient arrêtés aux frontières , les galères ou la mort.

Pour obliger les protestants de Provence à se convertir au catholicisme, on y organisa des missions bottées comme dans les autres provinces du royaume. Thomas- Alexandre Morant, seigneur de Seulles, intendant de Provence, et François de Castellane- Adhémar d'Ornano , comte de Grignan, lieutenant général pour le roi dans le même pays, reçurent l'ordre du marquis de Louvois, François-Michel Leteliier, de loger des dragons chez les religionnaires de la province. Ils en mirent aux Baux, à Sénas, Eyguières, Mérindol, Cabrières d'Aiguës, Lourmarin et ailleurs. Mais ils avaient reçu l'or-

dre de ménager les négociants étrangers résidant à Marseille. « L'intention du roi, » écrivait à ce propos Louvois à Morant le 27 octobre 1685, (( est 4ue > Pour l'avantage du commerce dans Marseille , Ton y laisse les .Anglais , Hollandais et Suisses dans une entière liberté pour leur religion ; mais à l'égard de ceux qui ont pris des lettres de naturalité, Sa Majesté désire qu'ils soient regardés comme ses sujets; ainsi ils doivent, de même que les autres religionnaires , se conformer à la volonté de Sa Majesté, » c'est-à-dire se convertir au catholicisme.

Les protestants de Marseille, avant d'avoir reçu la visite des dragons, avaient promis à Morant d'obéir au roi; mais ils s'étaient ensuite ravisés en s'autorisant de la dernière clause de l'arrêt révocatoire ainsi conçu : a Pourront au surplus, lesdits de la R. P. R., en attendant qu'il plaise à Dieu les éclairer comme les autres, demeurer dans les villes et lieux de notre royaume... sans pouvoir être troublés ni empêchés sous prétexte de ladite R. P. R. » En présence de cette résistance et voulant les « punir durement, » le comte de Grignan fit marcher sur Marseille un escadron de dragons. Louvois, qui lui transmit l'approbation du roi, le 7 novembre 1685 , lui recommanda de détromper les religionnaires marseillais par des « logements considérables (1). »

Une pièce catholique du temps raconte ainsi les succès des dragons à Marseille : « Le second novembre 1685 , jour du saint Dimanche, est arrivé en cette ville cent cavaliers , dits dragons , avec les noms des huguenots habitant cette ville , allant à cheval à chaque maison desdits huguenots lui dire, de la part du roi, si

(1) Adolphe Michel, Louvois et les protestants, p. 18Ç-198.

veulent obéir à l'arrêt du roi ou aller dès à. présent en galères et leurs femmes à l'Amérique. Pour lors, voyant la résolution du roi , crient tout haute voix : « Vive le roi et sa sainte loi catholique , apostolique et romaine , que nous croyons tous, et obéirons à ses commandements. » Donc, MM. les vicaires, chacun à sa paroisse, les ont reçus comme enfants de l'Eglise, et renoncé à Calvin et à Luther. M. le grand vicaire les obligea d'assister tous les dimanches au prône , chacun à sa paroisse , et les vicaires avant de commencer le prône . les appela chacun par son nom , et eux de répondre tout haute voix : u Monsieur, suis ici (1). »

Ce récit peut s'appliquer à tous les lieux de Provence qui renfermaient des protestants. Partout, les dragons furent les agents les plus autorisés et les plus actifs de leur conversion. Dans certaines localités (2), peut-être dans toutes, les réformés embrassèrent en masse la religion catholique , à l'exception de ceux qui émigrèrent avant l'arrivée des dragons.

Il est juste toutefois de reconnaître que l'on recourut quelquefois à des moyens plus honnêtes, en fondant des missions spéciales destinées à ramener les protestants au catholicisme. C'est ainsi qu'à Sisteron un chanoine nommé Tyrany (Pierre André) conçut l'idée d'un établissement où de jeunes ecclésiastiques se formeraient aux travaux des missions, principalement pour les églises de campagne, où ii y aurait de nouveaux convertis. Par lettres patentes d'avril 1698, le roi autorisa l'évêque de Sisteron, Thomassin, de doter le nouveau séminaire d'un revenu de deux mille livres provenant, savoir moitié de bénéfices qui y seraient attachés à perpétuité,

(1) Bulletin de la Soc., etc., t. XXVI1K p. 14? .

(2) Arch. commun, de Cabrièrcs-d'Aigues ; — Aube, Notice histor. sur le Luc, p. 50.

moitié d'un prélèvement sur tous les revenus ecclésiastiques du diocèse au-dessous de quatre cents livres, les cures exceptées (i).

Quant aux rares temples qui avaient été épargnés en Provence avant la révocation de l'édit de Nantes , ils furent démolis sur Tordre que le roi en donna, le 19 octobre 1685, au comte de Grignan. Celui du Luc fut rasé en novembre en vertu d'une ordonnance particulière du comte, datée de Cadenet, 29 octobre (2).

EMIGRATIONS. LEUR NOMBRE. DE LA CAILLE ET ISA- BEAU DE FOURQUES-D'ARBAUD (1685-1690).

Un nombre assez considérable de protestants provençaux prirent le parti de la fuite plutôt que de renoncer à leur foi. C'est en vain que les peines les plus sévères étaient édictées contre les fugitifs, que les hommes se voyaient condamnés aux galères perpétuelles , les femmes à la réclusion à vie, les uns et les autres à la confiscation de leurs biens, ceux qui favorisaient leur évasion frappés des mêmes peines et plus tard de mort ; c'est en vain que l'on promettait aux délateurs une part des dépouilles des fugitifs, un cinquième des protestants provençaux quittèrent, de 1686 à 1698, l'ingrate patrie qui leur refusait le droit d'adorer Dieu suivant leur conscience.

La Provence, d'après un dénombrement de l'année 1682, trois ans avant la révocation de l'édit de Nantes, renfermait 1,309 familles protestantes, faisant 6,042 habitants (3), mais ce chiffre doit être porté à 7,000 ou 7, 500 attendu que, dans le dénombrement susmentionné,

(1) De la Plane, Hist. de Sisteron, t. II p. iji.

(2) Aube, Notice histor. sur le Luc, p. 29. 0) Bulletin de la Soc, etc., t. VII, p. 2j.

sont omises les églises de Murs, Joucas, Gordes , La Bastide-des-Gros, Lemps, La Charce et Séderon. Quatorze ou quinze cents protestants quittèrent donc la Provence à l'occasion de la révocation de l'édit de Nantes. Les uns se réfugièrent en Suisse par les montagnes du Dauphiné ; d'autres , comprenant deux cents chefs de famille, s'établirent dans le Palatinat sous la conduite du pasteur Charles-Maurice, d'Eyguières; d'autres cherchèrent par mer un refuge dans la république de Gênes. Louis XIV , en ayant été averti , songea un moment à '"demander l'extradition de ces derniers. Son ministre , Jean-Baptiste Colbert le fils, marquis de Ségnelay, en écrivit au consul français qui répondit que cette extradition entraînerait de trop grandes difficultés. Désireux toutefois d'obtenir le même résultat par un moyen détourné, le consul fit courir le bruit qu'il avait reçu l'ordre de demander à la République tous les Français de la R. P. R. qui étaient à Gênes. Ce moyen ne paraît pas lui avoir réussi, mais il eut la haute approbation du roi.

Cette émigration donna lieu à de honteuses délations. C'est ainsi que le sieur de Lignon , qui s'était converti au catholicisme , informa le roi qu'il y avait à craindre que sa femme et la dame de La Caille , sa belle-mère , ne sortissent du royaume. Sur quoi le ministre d'Etat Colbert fils' écrivait confidentiellement au comte de Grignan : « Il faut que vous envoyiez, avec les précautions que vous estimerez nécessaires , audit lieu de La Caille, qui est dans les montagnes de Provence, pour obliger ces femmes de venir à Aix avec les trois enfants dudit Lignon et, en cas qu'ils fussent déjà sortis du royaume, Sa Majesté veut que vous fassiez arrêter le sieur de La Caille, beau-frère dudit de Lignon, en vertu de l'ordre ci-joint, et que vous lui déclariez qu'il ne sor-

tira point de prison qu'il n'ait fait revenir ces femmes (1). » Si ce gentilhomme, comme cela paraît vraisemblable, est le même que Scipion Brun, sieur de Caille, Tordre de Colbert arriva trop tard, car ce dernier avait déjà gagné la Suisse (2); mais nous ne saurions dire s'il avait pu emmener avec lui les trois enfants du sieur de Lignon et leur mère.

Autrement, l'émigration des protestants avait déjà commencé avant la révocation de l'édit de Nantes, car Louis XIV n'avait pas attendu la publication de son édit pour les persécuter. Nous transcrivons à ce propos une partie du touchant mémoire que la fille du marquis de Fourques, gentilhomme provençal, et femme de Jean d'Arbaud, baron de Blauzac, établi à Nîmes, également originaire de Provence, envoya « à Messieurs de Berne sur sa fuite miraculeuse de France. »

« La première source de mon malheur, » dit-elle, ■« est le cruel changement de mon mari, qui s'est laissé séduire aux derniers états tenus à Montpellier, où il a fait abjuration le 19 décembre 1684. Ce qu'ayant appris chez mon frère, le marquis de Fourques, où j'étais pour lors, je partis ' incontinent pour aller joindre mes dix enfants, que j'avais laissés dans notre terre à la campagne pour les garantir du malheur que je prévoyais qu'il arriverait de ce changement fatal. Et la première démarche que je fis fut d'envoyer deux de mes garçons , les plus aînés, âgés de dix-huit à vingt ans, à Genève , et deux de leurs soeurs, âgées de treize à quatorze ans, du côté du Dauphiné , où je les mis à couvert auprès de mes parents, et que, pour mes autres filles, qui restaient auprès de moi, l'aînée d'entre elles, âgée de vingt et un

(1) Depping, Correspondance administrative, t. IV, p. j8l.

(2) Féraud, Hist. civ., etc., de Manosque, p. 302.

ans, fut sollicitée puissamment au même changement parla promesse qu'on lui fît de lui donner une- place chez Madame la Dauphine et dix mille écus en sortant ; et l'autre, âgée de dix-neuf ans, par un mariage fort avantageux ; et la troisième, âgée de dix-sept ans, par d'autres promesses aussi bien que par des menaces. Il ne me restait encore que trois petits enfants qu'on m'avait bien enlevés, mais que mon mari me fit rendre, me voyant en état de l'abandonner et de tout entreprendre et accablée de douleur.

» Je ne perdis pas pour tout cela ma crainte, puisque, en me rendant mes enfants, on mit en même temps un prêtre dans ma maison pour les instruire et pour être leur garde , et pour faire en même temps auprès de moi tout ce qui dépendrait de lui pour me perdre , n'ayant épargné pour cela ni promesses , ni menacés ; étant même venu à toutes sortes d'emportements horribles pendant six ou sept mois , que j'ai restés encore auprès de M. d'Arbaud, mon mari, qui, de son côté, fit aussi son possible pour m'engager et m'intimider , afin de m'inspirer les mêmes sentiments qu'il avait pour la conservation et l'agrandissement de sa maison, ne se contentant pas de ce que Dieu lui avait donné de naissance et de biens.

» Comme je voyais donc qu'il n'y avait point de fin à toutes ces violentes persécutions, que le danger de perdre mes enfants et de nous voir sans exercice et dans le dernier malheur augmentait tous les jours, je me suis enfin contrainte de prendre la résolution de me retirer et faire mon possible pour sauver mes pauvres enfants, quoique je fusse pour ainsi dire dans l'impuissance d'exécuter mon dessein et dépourvue même des choses nécessaires pour faire mon voyage , ayant employé une partie de ce que je pouvais avoir au voyage et à l'en-

tretien de mes enfants à Genève. Mais enfin m'étant abandonnée à la providence de mon Dieu et résignée à tout ce qu'il lui plairait de m'envoyer (mon mari m'ayant ôté tous les moyens de retirer quelque chose, de la crainte qu'il avait de ma retraite), fortifiée par la grâce de Dieu et par la nouvelle que je venais de recevoir que mon mari, avec le procureur du roi, venait de m'enlever deux de mes filles, l'aînée et la troisième, qui étaient pour lors à la campagne, pour les mettre dans le couvent et pour se saisir du reste de mes enfants que j'avais auprès de moi et pour arrêter ma personne môme, je me résolus sans hésiter davantage avec ce que je pouvais avoir, n'ayant pas voulu môme demander un secours à personne qui ait pu m'aider à mon dessein , de crainte de leur faire des affaires, me servant de l'occasion de la foire de Beaucaire, où toute notre petite ville est en foule et où , par bonheur , était aussi allé notre prêtre , fâcheux ennemi de notre repos ; m'y ayant fait traîner avec mes enfants dans un pitoyable équipage et déguisée pour n'être pas reconnue. Mais ce qu'il y a de surprenant et qui marque merveilleusement la providence de Dieu sur ses enfants fut d'avoir rencontré mon mari en chemin dans son carrosse à la vue de Beaucaire qui. accompagné de M. le procureur du roi, menait mes deux pauvres filles captives, que je reconnus d'abord et auxquelles, après un triste regard et plusieurs larmes répandues d'une mère fort affligée , je ne pus donner d'autre secours que celui de mes prières, n'ayant osé me donner à connaître de peur de perdre encore les autres. Dieu sait avec quelle amertume de cœur je poursuivis mon chemin, me voyant daus l'obligation d'abandonner un mari , peut-être pour jamais, que j'aimais extrêmement avant sa chute, et deux de mes enfants exposées à toutes les plus violentes

persécutions et à être mises, ce jour même, dans le couvent; mais enfin, voyant que je n'avais pas de temps à perdre , étant assurée qu'on me poursuivrait dans ma fuite, je pris au plus vite le chemin le moins dangereux, qui était celui de Marseille, où j'ai rencontré mes deux filles, que j'avais auparavant envoyées du côté du Dauphiné pour les mettre à couvert, et qui avaient ordre de s'y rendre ; et de là j'allai jusqu'à Nice, jusques à Turin , et de Turin à Genève , où j'arrivai avec mes six enfants par la grâce de Dieu, après avoir été un mois en chemin , souffert une grande fatigue et consumé ce que je pouvais avoir sur moi. Là, j'eus la joie de voir mon fils aîné , l'autre étant parti depuis deux ou trois mois avec Monsieur le baron de Frisse, le beau-fils de Monsieur le comte de Dona, pour avoir de l'emploi. Et comme l'on n'a pas jugé à propos que je restasse à Genève, je continuai ma route jusques à Nyon, où chacun fut touché de compassion à la vue de ma famille , ce qui m'obligea à me prévaloir de l'offre honnête que me faisaient des dames charitables de ce lieu à recevoir deux de mes filles, en attendant que la providence divine y ait pourvu, et d'y laisser deux petites en pension, après quoi j'ai pris les deux autres à Berne avec moi, dont l'aînée est partie pour Baie joindre Madame la comtesse de Dona, et l'autre est encore auprès de moi. »

Ajoutons à ce récit émouvant que l'aînée des filles de la baronne d'Arbaud de Fourques fut emmenée par son père dans un couvent d'Arles sous prétexte d'un voyage d'affaires, et que la jeune fille, ayant eu plusieurs entretiens avec le provincial des Carmes, abjura, quelques mois après, le protestantisme entre les mains de l'archevêque d'Arles qui , pour donner à cet acte le plus de solennité possible, officia lui-même. Le baron

LE DÉSERT. ^ftj

d'Arbaud, de retour dans sa maison et ne retrouvant pas sa femme et ses enfants . se hâta de réclamer leur arrestation auprès du secrétaire d'Etat, mais ils étaient déjà à l'abri de toute atteinte (i).

La fuite héroïque de la baronne d'Arbaud émut considérablement les esprits en France et en Suisse, et un poète du temps en fit le sujet d'une éloquente élégie , qui renferme une épître que le baron est censé écrire à sa femme et la réponse de celle-ci. On la trouvera dans le Bulletin de la Société de l'histoire du protestantisme français, t. XXI, p. 478-485.

CONFISCATION DES BIENS DES RELIGIONNAIRES FUGI- TIFS ET DES CONSISTOIRES ( I 68 5 - I 689).

Louis XIV manifesta bientôt l'intention de se saisir des biens des religionnaires fugitifs. Les intendants des provinces reçurent des instructions dans ce sens. Pierre Cardin Lebret , nommé en avril 1687 à l'intendance de Provence, charge qu'il cumula quelques années après avec celle de premier président du Parlement d'Aix , faisait connaître au ministre Charles Colbert, marquis de Croissi, les difficultés qu'il rencontrait dans l'accomplissement de sa tâche, m Quoique le nombre des nouveaux convertis de cette province , » lui écrivait-il le 9 août 1687. « ne soit pas considérable, ils sont dispersés en tant de lieux différents, qu'il faut beaucoup de mal pour être exactement informé du nom et des facultés de ceux qui, au préjudice des défenses portées par les déclarations du roi , ont passé dans les pays

(1) Baum. Les Eglises réformées de France sous la croix, p. 28-^2 ; — La France prolestante , 2e éd., vol. I, p. 507-511 . — Adolphe Michel, Louvois et les protestants, p. 188; — Depping. Correspondance administrative , t. \ V , p. 596 ; — Archives de la famille Maurice.

étrangers ; et en attendant que, par les mesures que j'ai déjà prises, vous puissiez être informé plus sûrement et dans le détail de ce en quoi consistent les' effets que les fugitifs ont abandonnés, j'ai cru que je devais prendre la liberté de vous envoyer l'état général ci-joint, qui contient tout ce que j'ai trouvé dans les mémoires et procédures que M. Morant m'a laissés sur cette matière , car bien que je sache qu'il n'est pas aussi exact qu'il aurait été à désirer, je suis persuadé que ce qu'on reconnaîtra dans la suite y avoir été omis ne se trouve pas fort considérable. »

Peu après, Lebret demanda au roi (5 décembre 1687) que les revenus des biens des religionnaires fugitifs fussent appliqués aux hôpitaux généraux qu'il travaillait à établir dans les principaux lieux de Provence (1). Nous ne savons si Louis XIV accéda à son désir, car sa jurisprudence varia sur l'emploi de ces biens. Ainsi, son édit du 22 décembre 1689 portait que lesdits biens , appartiendraient aux plus proches parents ou aux créanciers des fugitifs. Et comme il n'était pas toujours facile de découvrir la nature et l'étendue de ces biens, il fut décidé plus tard (2) que les personnes qui les feraient connaître jouiraient des remises suivantes : Pour les biens dont le revenu serait de 100 livres jusques à 500 livres inclusivement, moitié dudit revenu; pour ceux de 600 livres jusques à 900 livres , un tiers dudit revenu; pour ceux de 900 livres et au-dessus, un quart.

Quant aux biens ecclésiastiques, Louis XIV, déjà avant la révocation de l'édit de Nantes et, par ses déclarations de 1683 et de 1684, ava^ accordé aux hôpitaux la plus grosse portion des biens des consistoires

(1) Bibl. nation., fonds français, n° 8952.

(2) Arrêt du Conseil du roi du 9 février 1737; — Ordonnance de l'intendant de Provence du 15 avril 1738 (Arch, commun, de Lourmarin).

des églises interdites, et il décidait en 1686 et 1689, après la Révocation, que ce seraient les hôpitaux, les plus rapprochés des consistoires qui. hériteraient de leurs biens.

En Provence, l'hôpital général de la ville d'Aix, sur la demande de ses administrateurs et conformément à l'avis de Lebret, fut mis en possession, par un brevet du roi du 6 novembre 1689 « des biens des consistoires des- temples... démolis dans la province, comme aussi [de] la jouissance, mais pendant trois ans seulement, des fruits et revenus de ceux du sieur et dame de Caille, habitants de Manosque, sortis du royaume au préjudice des défenses portées par les déclarations de Sa Majesté, à la réserve toutefois de 2000 livres... payées à chacune desdites trois années aux jésuites de la ville d'Aix. » L'hôpital d'Arles, qui était beaucoup moins riche que celui d'Aix (1), rédigea en 1688 un projet de requête au roi pour réclamer la moitié des biens concédés à ce dernier, et la totalité « des fruits , rentes et revenus des biens des gens de la religion prétendue réformée de ladite ville d'Arles... sortis du royaume; » mais nous ne savons s'il y fut donné suite (2).

La jurisprudence royale, du reste, varia aussi sur ce point, car, en janvier r688, le roi promulgua un édit qui réunissait purement et simplement au domaine royal les biens des consistoires et ceux des protestants fugitifs. Un arrêt du Conseil du 8 janvier 1689 nous apprend d'un autre côté qu'une partie de ces biens fut employée au paiement des pensions faites aux protestants dont on avait acheté les conciences, et un édit

(1) En 1698, l'hôpital d'Aix avait 50,000 livres de revenus, et celui d'Arles seulement 20,000 livres (Mémoire sur la généralité de Provence, Bibl. nation., ms. fond français. n° 22203).

(2) Le Christianisme au dix-neuvième siècle, 11e année, n° 44, p. 347 et 348.

de décembre de la même année porte que « les biens des consistoires seront employés à des hôpitaux et œuvres pies. »

Quant au mode d'administration de ces biens, il varia suivant les circonstances et nous voyons la régie les arrenter quelquefois aux communes sur le territoire desquelles ils étaient situés. C'est ainsi que Cabrièresd' Aiguës payait à la régie une redevance annuelle de 45 livres pour des biens estimés 900 livres de capital. Autrement ces biens ne rapportaient pas toujours de grandes sommes à l'Etat, car Lebret , dans une lettre du 5 décembre 1687, écrit au marquis de Croissi que la meilleure partie de leurs revenus consumait « en frais de justice, de régie et de commissaires. »

Mentionnons, en terminant ce sujet, une ordonnance de Lebret du 16 mai 1693 , autorisant les habitants de Cabrières-d' Aiguës, réfugiés à Genève, qui avaient abjuré le protestantisme dans cette ville, à rentrer en France et dans la possession de leurs biens , à condition qu'ils rapportassent un certificat de catholicité de d'Iberville , résidant du roi à Genève (1).

ÉDUCATION CATHOLIQUE FORCÉE DES ENFANTS DES RE- LIGIONNAIRES. RÉSISTANCE DES PARENTS. ESPION- NAGE. IGNORANCE DES CURÉS ( I 698).

Louis XIV prit une série de mesures pour que les enfants des protestants fussent instruits dans la religion catholique. Tous les maîtres d'école réformés furent remplacés par des catholiques. Dans les paroisses pauvres ou récalcitrantes , leur entretien fut en partie à la charge du roi; et les parents reçurent d'autre part l'or-

(1) Arch. commun, de Cabrières-d Aiguës.

dre d'envoyer leurs enfants aux écoles, instructions et catéchismes des curés, sous peine de les voir élever loin d'eux et à leurs frais : les fils dans des collèges, les filles dans des couvents , et les pauvres dans des hôpitaux (1). Des ordres particuliers furent aussi adressés aux maîtres d'école pour qu'ils conduisissent à la messe les enfants des nouveaux convertis. Lorsqu'il s'agissait de religionnaires considérables par leur position ou leur fortune, contre lesquels les intendants n'osaient pas sévir, Louis XIV délivrait à ces derniers des lettres de cachet spéciales pour enlever leurs enfants. C'est ainsi que les fils d'un protestant nommé Lieux furent enfermés dans un collège (12 mars 16981, et une demoiselle Gassand dans un couvent de religieuses à Sisteron (1 5 mai 1 598).

Nonobstant ces mesures tyranniques , les parents résistaient dans certaines localités où les protestants étaient en nombre et demeuraient attachés de cœur à leurs anciennes croyances, quoique nominalement ils fussent devenus catholiques. La lettre fort incorrecte qui suit, écrite de Lourmarin à Lebret , par un correspondant anonyme , vraisemblablement le curé de la paroisse, est caractéristique sous ce rapport :

« Lourmarin, ce 4 mai 1698.

« Monseigneur, le mépris qu'on fait de vos ordres, et par conséquent de ceux de notre grand roi dans ce lieu , m'oblige de vous avertir que ceux à qui vous les adressez (2) en tiennent fort peu de compte de les faire mettre à exécution, ne sachant point encore si on leur graisse la patte pour cela ; car cette maudite canaille de huguenots n'épargnent rien pour détourner et tra-

1) Lettres de cachet des 10 et 23 mai 1686; — Déclaration du 16 novembre 1700 et du 18 février 1698; — Ordonnance du 8 novembre 171;. (2) Sans doute les consuls.

verser l'intention de notre bon roi. Vous serez averti toutes les semaines si ceux à qui vous envoyez les ordres après que vous leur aurez menacé de les faire mettre dans une citadelle , ne le faisant pas comme il faut, suivant l'intention du roi. De cent enfants il n'en va pas six à la messe ni au catéchisme, pas une fille seulement. Quand on a été obligé d'en faire mettre un en prison, on s'est contenté de la lui faire voir et de le mettre ensuite aux arrêts du château , qu'il était mieux qu'à leur maison : ce qui donne à cette canaille de se moquer de notre religion et de vos ordres , et par conséquent de ceux de notre grand roi. J'ai cru que je ne vous devais pas cacher plus longtemps la chose ; mais brûlez ce billet si vous voulez savoir toutes les semaines si on fait leur devoir. »

Le comte de Grignan avait aussi ses espions. « Je fais demeurer sous divers prétextes, » dit-il, « des gens de confiance dans les contrées de cette province où il y a de nouveaux convertis , afin qu'ils observent leur conduite , qu'ils m'en donnent avis et qu'ils soient à portée d'exécuter les ordres que j'envoie. » Un de ces espions, établi à Lourmarin , accusa un cardeur de laine , nouveau converti, nommé Rouvet, d'avoir dit, le jour de la publication de l'ordonnance du roi relative aux désarmements des nouveaux convertis, qu'on pouvait aller chercher ses armes, qu'elles étaient dans un lieu où elles ne se mouillaient pas et qu'elles n'en sortiraient qu'avec deux balles dans le corps de celui qui chercherait à s'en saisir. Rouvet fut jeté pour ce fait dans un cachot à Aix , mais le démenti énergique qu'il opposa à la dénonciation de l'espion du comte de Grignan le sauva des galères.

Un correspondant anonyme de l'archevêque d'Aix , qui paraît avoir été un curé, lui écrivait de la Motte-

d'Aiguës vers le même temps : « Les nouveaux convertis de la vallée de Lourmarin commenceraient de vivre en catholiques s'ils n'en étaient empêchés par six de leurs principaux chefs, qui sont les nommés Auman et Thomas de La Motte-d'Aigues, le nommé Roux, notaire à Cabrières-d' Aiguës , deux frères nommés Turet de Peypin, Aillaud de Lourmarin. Ce dernier a toujours fait semblant d'être bien converti ; cependant sa femme et ses enfants n'ont presque point paru à la messe ni à l'église. Depuis la lettre que M. l'intendant a pris la peine d'écrire pour les avertir des intentions et des ordres du roi, surtout que les parents envoyassent leurs enfants aux écoles, ils les empêchent au contraire d'y aller. Avant la réception et la lecture qui a été faite de cette lettre , on voyait tous les jours quinze ou vingt petits garçons à l'école de La Motte et un beaucoup plus grand nombre au catéchisme et à la messe. Il n'y en a plus à présent qu'un seul. »

Les nouveaux convertis de La Roque-d' Antheron étaient dans les mêmes dispositions d'esprit. Il faut dire que les curés étaient loin de posséder une culture littéraire et théologique suffisante pour attirer à leurs instructions les protestants, nourris jusque-là des prédications de leurs pasteurs , qui avaient fait leurs études dans des académies et universités savantes sous la conduite de professeurs éminents. A la cour, on en convenait aisément, et le ministre Boucherat écrivait à ce propos à Lebret : « Les cures sont remplis d'ignorants et d'incapables d'instruire les peuples et particulièrement les nouveaux convertis et ceux de la religion prétendue réformée (i). »

(1) Pour tout ce chapitre, voy. Biblioth. natL.?., fonds français, n°886j ; — Adolphe Michel, Louvois et les protestants, p. 189.

CONDAMNATIONS DIVERSES. ASSEMBLÉES RELIGIEUSES A MARSEILLE (1687-1690).

Nous n'avancerons pas davantage dans ce récit sans mentionner les diverses condamnations pour cause de religion prononcées contre un certain nombre de protestants provençaux pendant les premières années qui suivirent la révocation de l'édit de Nantes.

Déportés en Amérique en 1687 : Jacques Bousquet, de Lacoste; J. Fargues , de Peyroles ; Marguerite Vieilles, du même lieu.

Condamnés aux galères : le 27 novembre 1687, Louis Bouverain , de Saint- Etienne (par Lebret) ; le 3 avril 1689, Moïse Reynaud , Etienne Jean et André Jean , de La Charce (par le comte de Grignan) ; le 27 avril de la même année, Jacques Martin et Pierre Blanc, de Gigors (par le Parlement).

Etaient sur les galères en 1689 : Boitias (ou Beautias) Pierre, âgé de trente-deux ans, sur Y Ambitieuse, de Marseille; Estran Jean; Martin Jacques; Renaud Pierre, âgé de trente et un ans; Renaud Moïse, son frère, âgé de quarante et un ans (libéré en 171 3); Etienne Jean et André Jean, mentionnés ci-dessus.

Enfermée à la Tour de Crest : Jeanne Bonfils, de Sisteron, âgée de trente-trois ans , en 1702.

Lebret condamna également aux galères plusieurs protestants originaires du Dauphiné : Jacques Bonnau, d'Orange, et Jean Bernard, de Venterol (27 juillet^ 1 687) ; Alexandre Julien, de Tulette (1 5 décembre de la même année).

Pierre Sautier, de Marseille, fut condamné à la même peine le 19 septembre 1690 par le duc de Broglie, gouverneur du Languedoc.

Mentionnons encore l'arrestation d'un grand négociant de Marseille , nouveau converti , nommé Baguet , que Lebret soupçonnait d'entretenir des relations épistolaires avec l'étranger, mais dont il annonçait la prochaine délivrance , dans une lettre du 14 juillet 1690, si la levée des scellés apposés sur ses papiers ne faisait rien découvrir de suspect (1).

Les protestants provençaux, comme on le voit, furent relativement peu frappés pendant cette période. La cause en est à la guerre de la Ligue d'Augsbourg, qui dura onze ans (1686-1 697), et pendant laquelle Louis XIV eut à lutter contre le duc de Savoie (1 690-1 696), qui s'allia avec l'Espagne et l'empereur d'Allemagne, envahit le Dauphiné, prit Embrun et brûla Gap (1692), et à la non moins longue guerre de la succession d'Espagne (1701 à 171 3), qui ouvrit de nouveau les portes du dauphiné au duc de Savoie (1708). On comprend que, dans de telles circonstances, le roi de France ait craint que, s'il persécutait à outrance les protestants de ses frontières des Alpes , ceux-ci ne se portassent à des extrémités fâcheuses et ne fissent cause commune avec les envahisseurs.

11 est bon de remarquer, d'un autre côté, que les réformés de Provence, moins nombreux et plus isolés que leurs frères des autres provinces du royaume, paraissent s'être interdit, pendant un certain temps, de tenir ces assemblées religieuses du Désert, qui exaspéraient la cour et provoquaient un redoublement de persécutions.

Il faut toutefois faire une exception en faveur des pro-

(!) La France protestante , t. X, p. 452, 4$} , 445 ; — Athanase Coquerel. Les forçats pour la foi, p. 287, 290, 291, 292; — Court, Hist. des Egl. réform. ( ms. Court, n° 28) , t. I , p. 549 > 1 . 94° » 1 ifî » '24o; mss. de la bibl. nation. , n° 89^2 , fol. 668 et 669, du fonds franç.

testants de Marseille, qui, malgré les édits, eurent, vers ce temps, des assemblées de nuit en dehors.de la ville. On lit ce qui suit, dans une dénonciation anonyme envoyée à la cour : « L'on écrit et l'on assure de Marseille que , dans la bastide du sieur Reine Barne, Hollandais et nouveau catholique , se font des assemblées de nuit. Il est véritable qu'on n'a pu encore rien prouver , mais ce qu'il y a de positif c'est que Reine et Martin Barne, père et fils, ont paru toujours très mal convertis et encore plus mal intentionnés. Ainsi l'on croit qu'il serait à propos d'obliger le nommé Barne de vendre sa bastide. Le fond pourrait être mis ou sur la maison de ville de Marseille ou sur tel autre endroit que M. Lebret intendant jugerait à propos, afin que ces deniers ne sortissent point du royaume ; et on croit encore que ces mêmes deniers pourraient lui être rendus dans le terme qu'il aurait plu au roi de fixer, afin qu'il eût pour lors la liberté d'en user suivant sa volonté. L'évêque de Marseille croit qu'il ne convient pas qu'on se doive fier à ces deux hommes et moins au fils qu'au père, qui a près de quatre-vingts ans (i). »

Nous ne pensons pas que des assemblées religieuses de cette sorte se soient tenues ailleurs qu'à Marseille, grande cité où l'on pouvait facilement déjouer les recherches; et c'est à leur absence qu'est due en grande partie la disparition d'un grand nombre d'églises de Provence , qui trouvèrent déjà dans le petit nombre de leurs membres et leur isolement au sein des populations catholiques une source de faiblesse et de dépérissement. Nous citerons comme ayant complètement disparu vers cette époque les protestants d'Eyguières (2),

(1) Arch. nat. TT, 247.

(2) Lettres de Corteiz à Court des 4 et 14 mai 1735 (ms. Court, n° 1, t. X).

Velaux, Manosque (i), Sisteron (2), Séderon, Riez, Roumoules, Thoard, Espinouse, Puimichel, Le Luc, Antibes et Lemps.

Page 1