‹ Histoire des protestants de Provence, du comtat Venaissin et de la principauté d'OrangeChapitre 70 sur 93 · VISITE DU PASTEUR ROGER EN PROVENCE ( I · texte numérisé non relu

VISITE DU PASTEUR ROGER EN PROVENCE ( I

Pendant les premières années du dix-huitième siècle nous ne trouvons aucun fait relatif aux protestants de Provence ; mais en 1 7 1 9 ces derniers furent visités par le célèbre pasteur Jacques Roger, de Boissière en Languedoc , le restaurateur du protestantisme en Dauphiné et l'émule du non moins célèbre Antoine Court. Il quitta momentanément sa province à la suite du saccagement de la vallée de Bourdeaux par les soldats du comte de Médavid, commandant les troupes royales en Dauphiné (3). A sa voix, les protestants provençaux sortirent de leur long sommeil et Roger vit son ministère béni, a La contagion affligeant la Provence, » dit un Mémoire du temps (4), « le zèle des réformés se réveilla et les assemblées furent plus nombreuses; on chantait dans les bourgs et dans les villes et les villages hautement les louanges de Dieu. »

Ceci doit surtout s'entendre des protestants des vallées de la rive droite de la Durance qui, à raison de leur nombre relativement considérable, se fortifièrent mutuellement et résistèrent aux tentatives de conversion dont ils furent les objets. A partir de la visite de Roger, ils reçurent comme un nouveau baptême et ne craignirent plus de s'assembler au Désert pour célébrer leur

(1) En 1720 , il n'y avait plus aucun protestant dans cette ville (Féraud Hist. ch., pol., rel. et biog., p. 273).

(2) De la Plane, Hist. de Sisteron, t. II, p. iji.

(3) E. Arnaud, Hist. des protest, du Dauph., t. III, p. 129-m.

(4) Dans Ed. Hugues, Antoine Court, t. I, p. 67.

culte. Les événements extérieurs, du reste, vinrent en aide à leur courage ; car, pendant les premières années du ministère du cardinal André Hercule de Fleury, ancien évêque de Fréjus (1726-173 2), les protestants de France jouirent d'une tolérance relative, qui cessa quelques années après, sur les remontrances du clergé, qui se plaignait amèrement de ce que les édits du roi n'étaient pas exécutés.

VISITE DU PASTEUR ROUX. ASSEMBLÉE DE CABRIÈRES- D'AIGUES. ARRÊT DE CONDAMNATION (1735-I736).

En 1735, François Roux, natif de Caveirac et pasteur dans le bas Languedoc (i), évangélisa les protestants de Provence sur la fin de mars. Le 27, il présida une assemblée à Baumettes près Gordes, où assistèrent des protestants de Mouriès. Il se rendit ensuite à Eyguières ; « mais un réformé des plus riches, » dit une pièce du temps (2), « ne permit point qu'on y convoquât aucune assemblée. D'ailleurs presque tous les réformés de cette église, qui avait autrefois un pasteur, sont tombés dans les erreurs de l'Eglise romaine. Le 29, il convoqua une assemblée à Mérindbl avec un heureux succès ; de là il se rendit à Lourmarin , qui sont presque tous des réformés, mais un réformé des plus riches s'opposa et empêcha la convocation de l'assemblée et le seul mot d'assemblée le fit tout trembler. Ensuite il passa à Cabrières [-d'Aiguës] et y convoqua une assemblée en faveur des réformés de ce lieu et de ceux des villages voisins. Elle fut, dit M. Roux, assez nombreuse et la dévotion fort édifiante. Ledit M. Roux se serait

(1) Etudiant au séminaire de Lausanne en 1728.

(2) Lettres de Corteiz à Court des 4 et 14 mai 17 jj (ms. Court, n° i, t. X).

porté plus loin, jusqu'à Manosque, mais les réformés de Cabrières lui dirent qu'il n'y avait point de lieu propre pour la convocation des assemblées ni de personnes à qui on pût se fier. Ainsi , il fut obligé de rétrograder et, à son retour, il fit encore une assemblée à Ménndol et se retourna en Vaunage, le tout sans trouble et sans alarme du côté de l'ennemi. »

Peu après le départ de Roux, le comte du Muy, commandant militaire de Provence , qui eut connaissance de l'assemblée de Cabrières, chargea Brunet de Molan, subdélégué de l'intendant à Manosque, de faire des informations. Ce dernier entendit soixante témoins qui révélèrent les particularités suivantes :

L'assemblée s'était tenue, dans la nuit du 30 au 31 mars, dans la bergerie d'Antoine Orcel , ménager de Cabrières. Roux se faisait passer pour un marchand de soie et était accompagné de quatre étrangers. Il montait un cheval gris-pommelé , tirant sur le blanc. Il parlait français et s'exprimait quelquefois en mauvais provençal. Bien fait de sa personne, il avait le visage plein et brun clair, les yeux gros, les sourcils épais, le front grand, le nez un peu fort, une taille épaisse et haute de cinq pieds et* deux ou trois pouces. Il était âgé de quarante-cinq ans et portait une petite perruque, un habit gris clair, tirant sur le ventre de biche, une veste noire et un chapeau bordé d'argent, qu'il changea, pour présider l'assemblée, en un autre sans bordure. Il avait été conduit à Cabrières depuis Mérindol par Paul Meynard dit La Bourdille et Jean René Meynard.

Un protestant -nommé Jacques Murât commença le service par la lecture d'un ou deux chapitres du Nouveau Testament et le chant de quelques Psaumes. Après quoi le ministre, prenant pour texte ces paroles : « Que l'espérance du Saint vous serve de bouclier et la Pa-

rôle de Dieu d'épée de l'Esprit » (Ephés., VJ , 17), il prêcha pendant une heure sur la charité et les bonnes œuvres. On chanta le Psaume LI : « Miséricorde à un pauvre pécheur, Dieu tout puissant, selon ta grande miséricorde. » Le ministre prononça ensuite une prière, où le roi et les personnes en dignité ne furent pas oubliés, et termina par ces paroles : « Mes enfants, que Dieu vous bénisse! » Murât (1) fit une quête qui rapporta 8 à 10 fr. , remis à Roux pour les pauvres de Cabrières. L'assemblée, qui comptait de cent cinquante à deux cents protestants, se termina à minuit. La sainte Cène ne fut pas distribuée et aucun assistant n'avait des armes. Les consuls de Cabrières, quoique huguenots, n'y prirent pas part; le ministre ne prononça aucune parole séditieuse et on ne lui donna point d'argent. Le boulanger de Cabrières vendit vingt-quatre douzaines de pains de plus qu'à l'ordinaire.

Telles étaient , dans leur touchante simplicité , ces assemblées du Désert, que l'on voulait faire considérer comme des conciliabules séditieux et dont les assistants étaient impitoyablement condamnés à mort ou aux galères.

Le comte Du Muy, au reçu des informations, cita huit religionnaires à comparaître à Aix, notamment Paul Meynard dit La Bourdille et Antoine Orcel. S'étant contredits et coupés dans leurs dépositions, ils reçurent l'ordre de demeurer à Aix à la disposition de la justice, mais ils jugèrent prudent de fuir. Le comte Du Muy se rendit ensuite sur les lieux, accompagné de deux compagnies du bataillon de milice de Fontanilles, dont l'une fut logée à Cabrières et l'autre à Mérindol , chez les religionnaires les plus compromis. Plusieurs d'entre

(1) Jean-René Meynard, suivant une autre déposition.

eux furent arrêtés et les officiers reçurent Tordre de découvrir le nom et la demeure du ministre ; mais ce fut peine perdue : aucun religionnaire ne voulut le trahir.

Le roi, instruit de ce qui s'était passé, chargea, par arrêt du 22 mai 1735 , Jean-Baptiste des Galois , seigneur de La Tour et autres lieux, intendant de Provence et premier président au Parlement d'Aix, d'instruire et de juger en dernier ressort le procès « avec tel présidial ou le nombre des gradués requis par l'ordonnance. » La Tour rendit sa sentence le 24 mars 1736. Des 84 personnes inculpées, une fut condamnée à mort : le prédicant ; 6 aux galères perpétuelles : Jacques Murat, négociant de Lourmarin ; Louis, Daniel et Antoine Roux, ménagers; Antoine Courbon , maçon; Pierre Jourdan (ces cinq derniers de Cabrières) ; — 4 a un bannissement de trois années : Daniel Jourdan, Jacques Sallon, Anne Estaillard (femme de Pierre Jourdan) : tous de Cabrières; Jean Clot, de Mérindol.

Ces onze condamnés étaient contumaces.

Paul Meynard dit La Bourdille, cabaretier de Mérindol, fut banni pour dix ans, et Antoine Orcel, ménager de Cabrières, pour trois ans; trente-trois autres accusés furent condamnés à la confiscation de la moitié de leurs biens , de même que les précédents ; trenteneuf renvoyés absous; la bergerie d'Antoine Orcel, « démolie et entièrement rasée, » et l'arrêt affiché à Mérindol, Lourmarin et Cabrières. En vertu d'un second jugement de Latour, du 18 avril 1736, un poteau, portant l'arrêt du 24 mars 1736, fut dressé sur l'emplacement de la bergerie et le prédicant pendu en effigie à Cabrières.

En envoyant une copie de ses jugements au roi, le 26 mars, Latour, qui était un homme modéré, compre-

nant les véritables intérêts de l'Etat, écrivit à Phelypeaux, comte de Saint-Florentin, ministre d'Etat : « Presque tous ces gens-là sont des paysans ou artisans qui n'ont point de bien ou fort peu , et les autres sont des bourgeois de village qui ont assez de peine à vivre, en sorte que tous ces misérables, qui ne sont pour la plupart coupables que d'une trop grande facilité ou tout au plus d'une ancienne ^prévention pour la religion dans laquelle ils sont nés, seront réduits à l'aumône ou dans la nécessité de sortir du royaume, si notre jugement est exécuté à la rigueur. Il serait de la bonté et de la charité du roi de modérer ces amendes eu égard aux crimes et aux facultés des coupables. » Latour pensait aussi qu'il fallait faire grâce aux religionnaires condamnés à des peines afflictives, qu'autrement ils quitteraient le pays : ce qui causerait à ce dernier un grand préjudice. Le roi agréa la proposition de Latour, mais il voulait que les religionnaires qui pouvaient payer les amendes le fissent.

Les biens des condamnés s'élevaient à la somme de 22,650 livres 4 sous 4 deniers, savoir 14,958 livres 8 sous pour les religionnaires de Cabrières , 5,752 livres 16 sous 4 deniers pour ceux de Lourmarin, et 1,942 livres pour ceux de Mérindol. Ils devaient payer la moitié de cette somme en vertu du jugement. Les condamnés offrirent 4,800 livres, soit 3,070 livres pour Cabrières (offre du 21 juin 1736); 1,080 pour Lourmarin (offre du 19 juin), et 150 livres pour Mérindol (idem) ; mais ayant été mis dans l'impossibilité de payer même ces sommes réduites par suite des. mauvaises récoltes, ils demandèrent d'en être entièrement déchargés dans une requête adressée au comte de Saint-Florentin, où ils disaient, parlant d'eux-mêmes : <( Comme ils sont presque tous misérables, et que la

mauvaise récolte de cette année les met hors d'état de payer cette somme, ils supplient très respectueusement Votre Grandeur de vouloir bien par charité leur procurer de Sa Majesté la remise entière desdits 4800 fr., et ils continueront leurs prières pour la conservation de Votre Grandeur. » Le roi ayant répondu que les condamnés étaient solidaires et devaient payer les uns pour les autres, Lato ur fit remarquer que, s'il devait en être ainsi, les condamnés quitteraient la France. Quatre d'entre eux s'offrirent néanmoins à payer leur part des 4,800 livres, savoir : Paul Meynard, Jacques Murât, Daniel et Antoine Roux; mais comme ces trois derniers étaient contumaces et que, d'après les lois du royaume, aucune grâce ne pouvait être accordée à des condamnés de cette catégorie, Latour fit remarquer que , s'ils n'étaient pas tous déchargés, Paul Meynard serait seul en état de profiter de la remise d'une partie de son amende. Nous ne savons ce qui advint de cette affaire, qui fut conduite avec une remarquable modération par l'intendant (1).

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