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ENLÈVEMENT DE FILLES PROTESTANTES

De 1737 à 1741 on s'attacha surtout en France à arracher de vive force leurs filles aux religionnaires pour les faire instruire dans le catholicisme. La Provence eut sa triste part de cette persécution inhumaine. « L'an 1740, » dit une lettre du temps (2), « dans cette époque sinistre et calamiteuse pour les filles des réformés , que les évêques faisaient enlever pour les enfermer dans des

(1) Archives nationales. TT, 256, 257, 5 17 ; — Arrêt placard du 24 mars 1736.

(2) De M. de Montagni (Etienne DefTerre) à Court du ij avril 1744 (ms Court, n° 1. t. X).

couvents, on enleva la fille unique d'une veuve très riche, qu'on mit dans un couvent de religieuses d'Aix. Elle y est restée captive environ trois ans. Pendant que cet espace de temps s'écoule, la dolente mère me disait comme elle pourrait faire pour retirer sa fille d'un endroit si contagieux. Il fut résolu avec l'oncle de cette orpheline et l'un de ses amis qu'il fallait l'enlever. Ces trois personnes seulement se transportèrent à Aix. Les deux hommes se tinrent à la porte du cloître et la mère sonna la clochette et [demanda] à voir sa petite. D'abord les religieuses lui firent beaucoup d'accueil et d'honnêteté, parce qu'elle était riche et leur faisait quantité de présents. On lui fit venir ensuite sa fille; elle la caressa, elle la mignota et, la tenant par la main, elle la tira toujours du côté de la porte sans faire semblant de rien. Quand elle n'en fut qu'à environ trois ou quatre pas, elle la prit par les bras et la jeta dehors la porte entre les bras de ces deux hommes, qui attendaient avec impatience ce cher dépôt. Dès qu'ils l'eurent, ils firent toute la diligence possible pour la mettre en sûreté. »

« La même année 1740, » dit encore la même lettre, « dans un lieu qui s'appelait Joucas, [vivait] le nommé Antoine Robert dudit lieu et Jeanne Beridol , de Mérindol , son épouse. Ayant plusieurs filles, on lui envoya trois cavaliers de la maréchaussée de la ville d'Apt pour lui en enlever deux entre onze heures et minuit. Ces émissaires de la tyrannie furent heurtés fortement à leur porte en lui criant que s'ils ne l'ouvraient soudainement, ils allaient la mettre par terre. La femme , se trouvant toute seule dans la maison, se leva de son lit tout épouvantée pour leur ouvrir et leur demanda ce qu'ils voulaient. Ils lui répondirent qu'ils venaient de la part du roi et de Monseigneur l'évêque de la ville d'Apt pour prendre deux de ses filles, Isabeau et Marianne.

Elle leur dit qu'elle ne savait point où elles étaient. Alors lesdits cavaliers furent fouiller par toute la maison pour les chercher. Ne les ayant point trouvées, ils allèrent visiter le lit. En ayant trouvé une, nommée Marguerite, âgée de trois ans. ils dirent : « Puisque nous ne trouvons pas les autres , nous allons toujours prendre celle-ci en attendant ; » ce que la femme ayant entendu , elle courut au lit et prit sa fille entre ses bras. Un de ces bourreaux, n'ayant de l'homme que la figure, voyant cela, fut la prendre par les pieds et la tira comme s'il avait voulu l'écarteler ; mais comme, sans doute, il ne put arracher cette innocente victime d'entre les bras de cette tendre et affectionnée mère , il lui donna un si grand coup de poing qu'il la jeta sur le carreau et lui enleva en même temps sa petite. La peur que cette pauvre femme eut de cette funeste catastrophe lui occasionna une si violente révolution dans le sang que , de huit jours en huit jours , elle tombe morte et ne revient de ce pitoyable état que trois heures après.

n Cette femme éplorée étant revenue à elle-même, envoya chercher son mari et lui raconta le cruel et barbare traitement qu'on lui avait fait et qu'on avait emmené leur fille Marguerite à la ville d'Apt. Ce récit lait, le mari partit sur-le-champ pour ladite ville. Il fut tout droit à Tévêché , et trouvant, en entrant dans la salle, que ces impitoyables bourreaux y étaient encore, il se jeta sur eux comme un lion en leur disant : « Malheureux! il faut que je te fasse comme tu as fait à mon enfant; » et si l'évêque n'y fût accouru, au bruit qu'il entendit, en lui criant : <• Robert, Robert, que veux-tu faire? » il l'aurait sans doute déchiqueté et mis en pièces. Mais il quitta prise pour répondre à l'évêque qu'on lui rendît sa fille, « Eh bien , amène-moi les deux autres, et je te rendrai celle-ci. » Ledit Robert dit qu'on

les lui avait enlevées. « Va, va, retire-toi ? et amène tes filles dans ta maison. »

» Ce bonhomme crut d'être en sûreté sur la parole de l'évêque, et envoya chercher ses filles qui étaient à Mérindol. Mais qu'il était crédule de se tenir assuré sur la simple parole d'un malhonnête homme , d'un tyran, d'un persécuteur, puisque, à peine quinze jours furent écoulés , que les cavaliers furent chercher chez lui pour prendre ses filles. Le tapage que firent ces estaffiers éveillèrent ledit Robert, qui se leva de son lit et sauta d'une fenêtre d'environ douze pans de hauteur qu'il avait derrière sa maison; en même temps son épouse prit une de ses filles par le bras et la jeta par la fenêtre, qu'il reçut en son sein tout en chemise. Ce tendre et affligé père, ému de compassion de voir ainsi son enfant exposée à la rigueur du temps, se dépouilla de sa veste pour la couvrir, et lui, tout en chemise, la porta dans une bastide à une demi-lieue de leur maison. L'épouse, qui était restée, lorsqu'elle crut son mari assez loin, fut ouvrir sa porte à ces gens de sac et de corde en leur disant : « Que me demandez-vous, Messieurs ? mes filles? Je n'en ai point. » Alors les cavaliers entrèrent et cherchèrent les filles par toute la maison. Ne les ayant pas trouvées après avoir vomi contre cette femme plusieurs injures et plusieurs duretés, ils se retirèrent en la menaçant qu'ils prendraient le petit qui était dans le berceau.

<( Six mois après ils revinrent de nouveau à la charge, et, pour ne pas manquer leur but, ils usèrent de ce stratagème. Ils prirent avec eux le nommé Pierre Gaudin , qui se prêta pour leur faire ouvrir la porte. Ce crocodile fut crier à la femme, qui était seule dans la maison , de lui venir ouvrir, qu'il venait pour lui rendre service, et lui ayant répondu qu'elle n'ouvrait point sa

porte à une heure indue , il lui protesta de nouveau qu'il venait pour ses affaires : ce qu'ayant cru bonnement, elle vint lui ouvrir. D'abord les cavaliers se jetèrent sur elle comme des furieux, mais, en ayant saisi un, elle le renversa par terre et, s'ils n'avaient été que deux, elle s'en serait défaite et les aurait battus certainement, mais il fallut céder à la force. Tout ce qu'elle put faire dans le temps qu'on cherchait ses filles, ce fut de prendre son petit enfant qu'elle porta à sa bellesœur, après quoi elle alla appeler son mari, qui était à un pré. « Mon cher Robert, » lui cria-t-elle, « viens vite : nous n'avons plus de filles; c'en est fait, on nous les enlève. » Cet homme courut de toutes ses forces , mais il ne fut plus temps ; en arrivant, il trouva ses filles attachées sur des chevaux. Il fut prendre son fusil ; mais par bonheur il ne se trouva point chargé, car, s'il l'avait été, il aurait tué quelqu'un.

» Les cavaliers cependant faisaient toujours chemin vers la ville d'Apt. Alors ledit Robert, ne pouvant faire autre chose, les suivit jusqu'à la ville , où il fut trouver l'évêque pour lui dire les larmes aux yeux : « Ce n'est pas, Monseigneur, ce que vous m'avez promis de ne plus me faire enlever mes filles. » L'évêque lui répondit : « Prends la plus jeune, si tu veux. — Il n'est plus temps de me la rendre à présent qu'elle est morte et qu'on me l'a tuée. — Est-ce que tu ne la veux pas? Fais comme tu voudras, je suis content. — Pardonnezmoi, Monseigneur, je la veux ; car, quoi qu'elle soit morte , je la porterais avec les dents plutôt que de vous la laisser. » L'ayant donc emportée chez lui, elle mourut dix-huit jours après. »

Le malheureux Robert perdit ainsi ses trois filles : la plus jeune âgée de trois ans, que les cavaliers de la maréchaussée avaient enlevée en premier lieu et qui

mourut évidemment des suites des violences dont elle fut l'objet, et les deux aînées, qui demeurèrent la proie de l'évêque.

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