‹ Histoire des protestants de Provence, du comtat Venaissin et de la principauté d'OrangeChapitre 76 sur 93 · ALERTES A MARSEILLE (177I-I · texte numérisé non relu

ALERTES A MARSEILLE (177I-I

Nonobstant cette amélioration sensible des moeurs publiques, les protestants de Provence, comme leurs coreligionnaires des autres provinces du royaume, eurent encore quelques alertes. C'est ainsi que le pasteur Pierre Martin, qui présidait par intervalle des assemblées à Orange, fut emprisonné à Avignon en 1 77 1 , mais élargi peu après (2).

L'année suivante (1772), les assemblées de Marseille, présidées, dans la maison de la veuve Jersin, d'origine suisse, par Châtelain, de Genève, pasteur de la colonie helvétique, craignirent un moment pour leur existence. « Nous avons été avertis, » dit cette dame dans une lettre adressée à Paul Rabaut, le 15 janvier 1772 (3), « que, pendant trois dimanches consécutifs, il passait un

(1) Anquez, De L'état civil des réformés de France, p. 102.

(2) Lettre de Paul Rabaut du 10 août 1771 (Correspondance d'Et. et d'Abrah. Chiron).

0) Papiers Rabaut , III , B.

valet de ville qui faisait l'espion dans la rue. On ignorait à qui il en voulait. A la fin, un voisin nous avertit qu'il s'était informé s'il venait beaucoup de monde dans notre maison. Ce petit son de cloche nous fit prémunir contre toute surprise. Nous avons eu, pendant trois dimanches, quelqu'un à la fenêtre avec ordre de heurter au plancher sitôt que l'on verrait la livrée de la ville approcher de la porte. Notre précaution fut inutile ; personne ne vint, et nous n'y fîmes plus d'attention et continuâmes notre exercice avec sécurité. Nos messieurs et nos dames me faisaient dire de ne plus chanter : à quoi je ne voulus pas obéir. J'étais toute résolue à paraître devant MM. les magistrats, si on me faisait appeler pour savoir ce que j'avais à craindre ou à espérer. C'était, suivant mon idée, assez tôt de cesser quand je serais forcée ; de sorte que notre société allait toujours de même, sans interruption, jusqu'à ce dimanche que l'on heurte et nous ouvrons comme à l'ordinaire sans nous informer qui c'était.

» Ma fille fit attention que l'on n'avait pas refermé la porte , conclut que c'était quelque étranger , sortit à l'escalier et demanda qui était là. Une grosse voix répond : a Ami! » un autre : « La maison de ville! » Elle répond : « La maison de ville n'a rien à faire ici ; notre » maison est affichée pour une honnête maison et » suisse. » Le commissaire dit : « Pour assemblée! » A quoi elle répliqua : « Nous n'avons qu'une société » d'amis ! » Pendant le dialogue , elle voit paraître six hommes. Le capitaine de quartier, s'avançant le premier, affectait de faire voir que sa poitrine était décorée d'un hausse-col et montait. Elle retint le capitaine d'une main et de l'autre la porte, et m'appela avec M. Hentzi. Je leur dis avec fermeté qu'ils n'entreraient pas , et M. Hentzi s'écria contre une telle violence et dit qu'il

ne croyait pas que MM. les magistrats eussent le pouvoir de troubler d'honnêtes gens chez eux; qu'il était persuadé que Sa Majesté accorde qu'un chez soi doit être un asile assuré. Nous les obligeâmes à descendre, et M. Hentzi et moi avec eux, débattant toujours nos droits. Le commissaire, piqué, dit que nous faisions notre affaire mauvaise. « Nos messieurs en écriront en » cour. )> Il leur fut répondu par ledit M. Hentzi, fort vivement : « Si ces messieurs écrivent, j'écrirai aussi! » Alors le greffier, que je connaissais, me dit (comme en priant) : « Si donc vous n'avez rien à craindre, laissez- » nous monter. » Ma fille, qui, pendant ce temps, avait fait entrer trois personnes dans le cabinet, dont l'un ne devait point être vu (vous pouvez bien deviner qui c'est) (1), cria alors : « Laissez monter, ils verront que » nous n'avons rien à craindre ! »

» Croiriez-vous, monsieur, que, dans ce moment, parmi cette cohorte, nous n'étions point émus ? Le capitaine m'avoua que, si on lui avait annoncé notre maison, il n'y serait point venu. Malgré leurs beaux dehors, ils ont verbalisé. Quand il écrivait tous les noms qui terminaient par Suisse, il paraissait capot. Le digne M. François leur dit, d'un grand air tranquille : « Ecrivez, écri- » vez , messieurs : David François , Hambourgeois. » Quand vos messieurs me feront appeler, je me ren- » drai toujours à leurs ordres. Je serai encore ici di- » manche prochain, à la même place, et encore l'autre » dimanche. » Ils sortirent enfin en faisant des excuses de nous avoir dérangés, sans nous faire aucune défense pour l'avenir. Je le conduisis à la rue pour ôter aux voisins tout soupçon de quelque mauvais événement. Alors le greffier, vrai rejeton de Loyola, me dit que

(i) Le pasteur Châtelain.

cette visite ne s'était faite que parce qu'on croyait qu'il y avait des Français, desquels on voulait dissoudre les assemblées; qu'il était charmé, par rapport à moi, de n'avoir trouvé que des Suisses. Ensuite, chacun se rangea à sa place ; on relut le texte (c'était là que nous étions lorsqu'on nous interrogeait); nous entendîmes M. Châtelain et nous chantâmes comme à l'ordinaire : je pourrais dire plus haut.

» Dans un instant , cet événement fut divulgué , alarma quelques personnes et il fut résolu que je partira.s pour Aix avec M.Hentzi, muni, par M. Boulay(i), d'une lettre pour M. l'avocat Portalis, où il lui insinuait de me faire présenter devant monseigneur l'intendant avec mes plaintes, se flattant que ce seigneur écrirait à MM. les magistrats de laisser les gens tranquilles, que tout serait compris dans cette défense.

» Le coup a manqué; MM. les avocats ne l'ont pas trouvé à propos, ne connaissant pas encore, en ce sujet, l'esprit de ce seigneur. « Il fallait, » disaient-ils, « couper le mal par sa racine etprésenterrequête au Parlement, » ce que nous n'avons pas voulu faire sans un plus ample conseil. Ils m'ont recommandé de continuer mes sociétés , et que les ouvriers aillent toujours à la campagne (2). Nous avons appris ensuite que ces traîtres avaient envenimé le verbal , ayant écrit à Aix , qu'ayant eu des plaintes d'une maison, ils y avaient fait faire une visite sans dire pourquoi , et qu'un nommé Hentzi avait mal parlé des magistrats. M. l'intendant l'a écrit à son subdélégué, M. Aliiot, qui a fait venir M. Boulay et l'a prié d'amener ledit M. Hentzi et un

(1) Vraisemblablement le consul suisse.

(2) C'est-à-dire que les protestants tiennent leurs assemblées au Désert comme par le passé.

nommé Gaitte , rebelles. Ils y ont paru ; il les a reçus avec cette douceur qui lui est naturelle ; ils se sont justifiés ; il les a assurés que , s'il ne tenait qu'à lui, tout le monde serait tranquille...

» Nous continuerons notre petite société, attendant avec impatience que le ciel nous favorise et dissipe le faux zèle de ceux qui mettent obstacle à nos aimables promenades (1). Puissions-nous faire visite à ces rochers ! mais je crains que nous ne verrons pas sitôt revenir ces aimables entrevues. »

Le pasteur Jacques Mathieu , qui vint peu après à Marseille (1772), présida des assemblées partielles dans des maisons particulières. Il eut toutefois quelque peine à trouver des familles qui voulussent consentir à lui prêter leurs appartements, et résolut de tenir des assemblées générales dans les environs de la ville, non plus dans l'ancienne bastide où les protestants se réunissaient d'habitude , car les magistrats y avaient posté un commissaire, mais dans d'autres où ils s'étaient déjà assemblés autrefois et que leurs propriétaires mirent volontiers à leur disposition. Mathieu, ayant désiré savoir la position qui lui serait faite par l'église , eut une conférence avec les notables , qui estimèrent qu'il n'était pas prudent qu'un ministre résidât à Marseille l'année entière, outre que l'église ne pourrait payer complètement ses gages, « la plupart des fidèles étant refroidis et plusieurs disposés à donner plutôt pour qu'on n'en n'eût point que pour qu'il y en eût un. » Les notables décidèrent, en conséquence , que l'on traiterait avec l'église de Lourmarin , qui enverrait Mathieu à Marseille une ou deux fois l'année. Ce pasteur alla donc s'établir dans la première de ces localités, où nous le trouvons en 1773

(1) Assemblées du Désert.

LE DÉSERT. j 29

et 1774, date à partir de laquelle nous le perdons de vue (1).

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