AFFAIRE DE PIC
Cependant, le pasteur Pic avait, depuis un an, donné des sujets de plaintes. Il s'était immiscé dans des affaires de commerce, qui ne lui réussirent point et lui firent négliger les devoirs de son ministère. Le consistoire lui présenta, à cette occasion, de fraternelles observations, qu'il reçut mal, et ses créanciers, l'ayant fait mettre en prison , il eut peur et fit « des démarches scandaleuses
(i) Célèbre par ses débauches et ses écrits obscènes, et condamné à mort par le Parlement d'Aix.
auprès des puissances » pour renoncer à sa charge, ce qui , avec sa sortie de prison, accrédita le bruit, mal fondé du reste, qu'il avait apostasié. Il se rendit ensuite à Paris vers la fin de mai 1773 , pour implorer sa grâce du comte de Saint-Florentin, auquel il fut présenté. Il écrivit bien de Paris à Lourmarin que Court de Gebelin, l'agent général officieux des Eglises réformées, et Frédéric-Guillaume de La Broue, chapelain de l'ambassade hollandaise à Paris , avaient approuvé sa conduite , mais on ne le crut point. Après neuf mois d'absence , qu'il ne put justifier, il revint en Provence et s'établit à Cabrières-d' Aiguës, où il exerça les fonctions de son ministère, quoique le synode de Provence, tenu au Désert, le 9 juin 1774, le lui eût formellement défendu ; ce qui obligea deux nouveaux synodes du 5 juin et du 18 août 1775 de lui interdire « toute fonction pastorale dans la province, sous peine d'être poursuivi selon la rigueur de la discipline. » Ces deux assemblées auraient pu le déposer; mais, « voulant donner audit M. Pic toutes sortes de moyens pour rentrer dans la règle, » elles prièrent- le pasteur Chabaud, leur modérateur, « de lui représenter de nouveau son devoir et le danger qu'il courait. » Chabaud le fît « avec toute la modération possible ; » mais Pic ne donna que des « réponses peu satisfaisantes » et déclara que, si on agissait avec rigueur à son égard, il prêcherait, non seulement dans l'église qu'il s'était appropriée, mais encore à Lourmarin et « qu'il casserait le consistoire, disant même qu'il le damnerait. »
Le synode de Provence, assemblé une nouvelle fois, le 12 octobre 1775, « ayant, » disent ses actes, « mûrement examiné la conduite que M. Pic a tenue dans cette province , depuis environ trois ans , » et n'ayant « trouvé aucun moyen de le justifier aux yeux des égli-
ses et de le mettre à l'abri des articles de la discipline qni portent cassation; nonobstant cela... , quoique la discipline porte plus fort contre les infracteurs de nos lois ecclésiastiques, dans le chapitre premier, l'assemblée a jugé convenable de défendre seulement toute fonction pastorale à M. Pic, l'espace de deux ans, dans aucune église de ce royaume, et jamais dans la province de Provence , sans être déclaré schismatique et entièrement rebelle à l'ordre ecclésiastique; laquelle déclarant qu'en cas de désobéissance, il sera et demeurera entièrement déposé. Comme il pourrait arriver que M. Pic, sans considération, se rendit dans des églises étrangères , où l'on ne connaîtrait pas son état , et y fonctionnât contre les règles, le synode a prié M. Chabaud d'en aviser toutes les églises de France (i). »
Pic se soumit à cette décision, mais comme le synode de Provence, composé à cette époque de deux pasteurs seulement (Martin et Chabaud), ne lui parut pas investi d'une autorité suffisante pour juger définitivement son procès et que le cinquième synode national du Désert de 1756 comme on l'a vu plus haut, avait décidé que, s'il survenait quelque différend dans les églises de Provence, celles-ci pourraient en renvoyer l'examen à une province voisine , Pic demanda au synode du bas Languedoc de statuer en dernier ressort sur le litige. Le synode, par amour de la paix, et à cause des longs services que Pic avait précédemment rendus à l'église sous la croix, se borna à le suspendre pour trois mois de ses fonctions, à cause du grand tort qu'il avait eu « de s'immiscer
(1) Actes du synode des églises de Provence du 12 octobre 1775 (ms.) ; lettre de Martin à Rabaut du 10 janvier 1774 et de Matthieu à Rabaut du 16 janvier 1774 (Papiers Rabaut, III, D) ; lettre de Rabaut Saint-Etienne à Desmons du 25 janvier 1775 {Bulletin de la Société, etc., t. XIX-XX, p. 38).
LE DÉSERT. i}î
dans des fonctions qui lui étaient interdites. » (17 juin 1776) (().
Ainsi se termina cette pénible affaire, qui troubla pendant quelque temps les églises de Provence et qui fut cause, au jugement du pasteur Martin et de Rabaut Saint- Etienne (2), des menaces dont le premier fut l'objet, en 1774, de la part du procureur général deJouy, qui crut pouvoir intimider Martin comme il avait intimidé Pic. Ce dernier revint en Provence après le jugement du synode du bas Languedoc et s'établit de nouveau à Cabrières-d' Aiguës, où il demeura jusqu'en 1793. Après la Terreur, en 1797, il exerça son ministère à Lourmarin, pendant quatre mois , et à l'époque de la réorganisation des cultes, il fut nommé pasteur des communes rurales du consistoire de Marseille, en résidence à Mouriès ( 1807- 181 oj. " devait être âgé d'environ quatre-vingts ans (3).