INTERVALLE ENTRE LA QUATRIÈME ET LA CINQUIÈME GUERRE DE RELIGION
(juillet i5y3 — septembre i5y4.)
Simple trêve en Dauphiné , du 18 juillet au 25 août i5j3.
Pendant !e siège de Manas, on apprit au camp de Gordes i la nouvelle de la paix de la Rochelle, suivie de l'édit de Boulogne de juillet 1 573, qui n'accordait le droit d'exercice de la religion réformée que dans les villes de Nîmes, Montauban et La Rochelle, et aux gentilshommes hauts justiciers. Le lieutenant général en informa aussitôt Montbrun, qui conclut avec lui, le jour même de la capitulation de Manas (18 juillet), une trêve qui devait durer jusqu'au ib août. Les catholiques en furent très-mécontents et auraient voulu que Gordes, nonobstant la paix, attaquât le chef huguenot.
Montbrun se retira dans son château et logea ses troupes à Nyons, Condorcet et Orange. Nyons toutefois ne les reçut qu'à la condition qu'elles pourvoiraient elles-mêmes à leur entretien et aux dépens des catholiques des environs, ce qui les entraîna à commettre beaucoup d'actes de brigandage.
L'édit de Boulogne , comme on devait le prévoir, mécontenta au plus haut point les réformés de France, et ils ne considérèrent la paix de La Rochelle que comme une trêve. C'était le sentiment particulier de Montbrun, qui craignait que, lorsqu'il aurait déposé les armes et congédié ses troupes, « son intérêt, comme dit Guy Allard, ne serait pas assez puissant pour être compris dans le général ». Il se montrait donc très-peu disposé à accepter l'édit de paix , et
Ô73. Gordes. comme on l*a vu , n'avait pu obtenir de lui qu'une trêve d'environ un mois.
Pendant ce temps, divers pourparlers eurent lieu entre les deux partis. Montbrun , qui était pour lors chez Comps. son ami, à Dieulefit, envoya Lesdiguières et Roisses, ses lieutenants, auprès de Gordes à Montélimar, et Chaste-Gessans et Jean de Pracomtal, lieutenants de Gordes. vinrent à leur tour auprès de Montbrun à Dieulefit. Mais on ne put s'entendre1.
D'un autre côté , des délégués de la noblesse et du commun état des églises réformées de Languedoc . Provence et Dauphiné, assemblés à Nîmes le 22 août 1 5 j3 , supplièrent le maréchal Damville. pour gagner du temps, de licencier ses troupes et de permettre aux protestants d'envoyer des députés au roi, pour le prier de proroger jusqu'au i'r octobre la trêve que Montbrun avait conclue avec Gordes. Damville, qui favorisait secrètement le parti réformé, accéda à leur vœu ; mais la négociation n'aboutit point.
T^eprise des hostilités. Faits d'armes divers de Montbrun et de Lesdiguières. Nouvelle trêve de six semaines jusqu au itT février.
Dès la fin de la trêve '2 5 août", Montbrun se remit en campagne. Au commencement de septembre, il s'empara de Rosans et de Verclause. châteaux situés à proximité l'un de l'autre, et vint de là à Nyons pour dissimuler une entreprise sur Die. qu'il dirigea en personne dans les premiers jours d'octobre, mais qui échoua. A la même date, renforcé par quelques troupes du Languedoc, qui avaient passé le
'1) Robin, Hist. de Dieulefit (Mus.).
Rhône au Pouzin, il essaya d'attaquer dans un défilé, près i573. du bois du bourg de la Berre, 4,000 Suisses qui allaient au secours du maréchal Damville:, mais il n'eut pas plus de succès. En novembre, après s'être concerté avec Glandage le fils, un de ses lieutenants, il se dirigea avec lui du côté de Nyons. Ce dernier, toutefois, s'étant arrêté à Venterol , le capitaine Favier, de Valréas, le fit attaquer par 1 00 hommes, qui lui enlevèrent 80 chevaux et faillirent le tuer. Ils auraient même pu se saisir de sa personne, car ils l'avaient blessé d'un coup de hallebarde; mais, au lieu de le poursuivre, ils se mirent à piller la place, et Glandage eut le temps de rejoindre Montbrun à Nyons, qui venait de donner des ordres pour la fonte de 2 canons de 8 livres à Serres.
De son côté , Lesdiguières ne restait pas inactif. A la fin d'octobre, il s'empara de La Mure, place importante qui était la clef du Trièves et commandait la route de Grenoble. Il la fortifia avec soin et y laissa une forte garnison, qui soutint bientôt un siège célèbre. De là il s'avança sur la route de Grenoble et accomplit un beau fait d'armes (8 nov.). Le capitaine italien Julio Genturione, qui commandait à 100 lances , tenait garnison à Grenoble et ne cessait de se livrer à des bravades, qui méritaient d'être châtiées. Lesdiguières l'attira habilement dans une embuscade au pont de Claix , à une lieue de Grenoble, et le maltraita tellement « qu'il ne s'en sauva que trois ou quatre, dit Videl, entre lesquels le capitaine , laissant tout le reste mort ou prisonnier, avec de belles armes et de bons chevaux, qui accommodèrent les victorieux, auparavant assez mal montés, la plupart sur des juments de louage ou d'emprunt, dont même quelques-uns n'avaient pas de selle 1 ». On fut tellement effrayé à Grenoble
(1) Chorier (p. 639, 640) place ce fait en 1570 et Videl vers le milieu
i5j3. que, dans une assemblée générale, on décida de suspendre le cours de tous les tribunaux et de négocier une nouvelle trêve avec Montbrun. Le capitaine huguenot v consentit, mais Gordes fut obligé de lui accorder des garanties personnelles, que l'histoire ne nous a pas fait connaître. La trêve fut signée quelques jours avant la Noé'l (le 20 ou le 21 décembre , et devait durer six semaines en tout, jusqu'au \" février. On la publia à Grenoble le 20 décembre. Les Suisses qui formaient la garnison de Grenoble, s'étant signalés par leur violence, furent congédiés, et Gordes ordonna la démolition des fortifications que les protestants avaient élevées à Loriol et à Livron -, mais ses ordres ne furent exécutés qu'en partie.
Bien que la trêve eût été publiée dans toute la province et que Montbrun l'observât rigoureusement, il y eut cependant quelques actes d'hostilités commis contre les catholiques par des coureurs n'appartenant à aucun parti. Ainsi , un certain nombre d'entre eux , s'étant approchés de Crest , défirent le capitaine Gaubert, sorti de cette ville pour les combattre, et faillirent s'emparer du château de Mirabel.
Voyant que Montbrun se bornait à conclure des trêves avec Gordes et ne voulait pas accepter le dernier édit, Charles IX lui envoya un gentilhomme de sa maison pour l'engager à déposer les armes et lui ôter de l'esprit l'idée que la paix entraînerait plus de danger pour lui que la guerre. Mais depuis la Saint-Barthélemy, qui avait révélé l'intention de la cour de se défaire d'eux par tous les moyens, les réformés ne croyaient plus à la parole du roi et ils ne comptaient que sur eux-mêmes. Aussi les vit-on se donner, le 16 décembre iô~3, à Millau une organisation
de l'année Ô73. Eustache Piedmont, que nous suivons, donne la vraie date.
politique et militaire qui constituait un véritable Etat dans i l'État.
Il se formait, d'un autre côté, à la cour, parmi les seigneurs catholiques, un parti puissant, qu'on appela le parti des politiques , qui, mécontent des violences exercées contre les protestants et de l'espèce de captivité où l'on tenait le jeune roi de Navarre et le prince Henri de Condé, conçut le dessein de s'emparer de Charles IX , de proclamer le duc d'Alençon, son frère, héritier du trône, dans le cas où le roi mourrait sans enfant mâle, et de faciliter au roi de Navarre et au prince de Condé les moyens de se mettre à la tête du parti huguenot. Ce complot, qui avait à sa tête les deux Montmorency, François et Henri (ce dernier dit Damville), tous les deux maréchaux de France, est connu dans l'histoire sous le nom de conspiration des jours gras. Il avorta -, mais le prince de Condé put s'échapper de la cour.
Seconde prise d'armes de Montbrun. Ses succès et ceux des autres chefs huguenots. Le dauphin d'Auvergne en Dauphiné.
Mort de Charles IX.
Dès la fin de la seconde trêve qu'il avait conclue avec Gordes, c'est-à-dire au commencement de février, Montbrun se mit en campagne et se trouva bientôt à la tête de i,5oo arquebusiers et 400 chevaux, sous les ordres de Lesdiguières, Mirabel, Roisses, Glandage le jeune et d'autres capitaines. Il prit le château de Ruinât, dans les Baronnies, Le Poët - Laval , Bourdeaux , Le Poët - Célard , Le Puy- Saint-Martin, Pontaix, Loriol, Livron, Allex, Aouste, La Vache, Montelier, etc., en tout vingt places-, mais il échoua sur Chabeuil et sur Valence, qu'il essaya de prendre par
ibj'i. escalade, il occupa toutes ces places presque sans coup férir. A Montelier, toutefois, il y eut un léger engagement, et la prise cTAllex donna lieu à des excès condamnables de la part des soldats protestants. « Les huguenots, lit-on dans un mémoire contemporain, entrèrent par escalade dans le lieu d'Allex, du côté de la bise, par-dessus la maison de noble sieur d'Urre, écuyer dudit lieu ç, et après être entrés dans ledit lieu, qui était la compagnie de M. de Mirabel, près d'Aoste, les soudards s'embusquèrent dans ladite maison du sieur d'Urre et avaient délibéré de tuer tous ceux qui se trouveraient à la messe du matin pour prendre des cendres, et ce fut une femme, nommée Rossignole, qui les découvrit. Et mirent à mort Messire Pierre Vions, curé-, Messire Claude Lamier, Ghorier, Pons Viron, Bocquet, Guillaume Janoyer, et gardèrent un prêtre six à sept jours avec eux, et puis le menèrent hors la ville, au-devant de la porte du bout de l'église, où trois des soudards huguenots le saignèrent comme un mouton. Et après avoir le seigneur de Mirabel demeuré dans ce lieu d'Allex, s'en alla demeurer à Livron, qui était démantelé et fit accroître les brèches; et ce fut là où il mourut, en sautant et tombant d'un bastion. Auparavant il frappa une femme de Livron, appelée Joubernonne, qui lui dit qu'il se pourrait bien repentir de l'avoir frappée, et incontinent il tomba dudit bastion. Lequel seigneur de Mirabel la fit attraper aux soudards et la fit mettre au feu. Ne se pouvant brûler, ce que voyant, alors il lui fit tirer des coups de pistolet contre-, et personne ne lui pouvant rien faire , il la fit tuer avec des pierres et un cep de vigne, et mourut. Et laissa Jean d'Urre, bâtard du sieur d'Urre , audit lieu d'Allex, avec cent ou six-vingts soudards, et demeurèrent là depuis le carame-entrant, fin du dix-septième jour du mois de juin » Mirabel , qui était un vaillant
(i) Prinse et reprime du lieu d'Allés en l'an i5j4, dans V Album du Dauphiné, t. ix, p. 18.
et habile homme de guerre, fut vivement regretté de Tannée 1574. protestante \
Après ces faits d'armes, Montbrun marcha sur Grenoble, à la tête de toutes ses forces, au commencement de mars, et fit dire par des trompettes aux conseillers et aux avocats du parlement que s'ils ne lui envoyaient pas un tribut de guerre dans trois jours, il incendierait leurs maisons de campagne, situées à l'entour de la ville; ajoutant qu'il respecterait les biens des pauvres et n'en voulait qu'aux ministres du tyran et de la tyrannie. Effrayés de ces menaces, plusieurs conseillers prirent la fuite; mais la plupart demeurèrent à leur poste, ne voyant qu'une bravade impuissante dans les paroles de Montbrun.
Au même mois de mars , des soldats protestants du Vivarais passèrent le Rhône, dans le but sans doute de seconder le mouvement de Montbrun, et se saisirent de Sablon, dans le voisinage de Roussillon. Informé de ce coup hardi, Gordes ordonne une levée générale et immédiate des gentilshommes du Viennois et oblige les envahisseurs à repasser le Rhône sur les mêmes barques qui les avaient amenés.
Le 10 avril, les protestants qui occupaient le Royannais, sous les ordres de Cugie, feignirent d'abandonner la contrée pour porter les catholiques à se relâcher de leur vigilance, puis, revenant à l'improviste, sous la conduite d'un vaillant soldat du Pont-en-Royans qui portait le même nom que le célèbre Montbrun, ils emportèrent d'assaut le château de Saint-André. Gordes donna à Laurent Alleman d'Allières l'ordre de reprendre la place; mais le capitaine Bouvier l'aîné, de Romans, vole au secours de la garnison à la tête de 400 hommes et met en fuite les 3oo paysans commandés
(2) Pérussis, dans d'Aubais (t. i, p. i63), le fait mourir à Bourdeaux par erreur.
l574- par d'Allières. Ce fait d'armes mit tout le Royannais aux mains des protestants. Ils se saisirent ensuite du château d'Izeron, qui commandait la vallée de l'Isère, et augmentèrent ses fortifications.
Un mois après environ , les soldats protestants qui tenaient le bas Dauphiné, sous la conduite sans doute de Saint- Auban, se saisirent de Mérindolet, place assez forte, et, un peu plus tard, de La Roche-sur- le-Buis (19 mai), qui était défendue pourtant par une garnison nombreuse.
La cour, apprenant que Montbrun avait repris une seconde fois les hostilités depuis l'édit de Boulogne, lui envoya deux gentilshommes, Villeroy et Saint-Sulpice, pour l'engager à déposer les armes. Ils arrivèrent au camp de Gordes le 10 avril, et, dès le lendemain, jour de Pâques, Montbrun, comme pour leur souhaiter la bienvenue, s'empara par escalade de Grane, propriété personnelle de Gordes- ce qui donna à comprendre aux deux députés de la cour combien ils avaient peu à compter sur les dispositions du capitaine huguenot. Aussi ne purent-ils traiter avec lui.
La cour se décida, en conséquence, à envoyer une armée contre Montbrun. Elle fut confiée au commandement de François de Bourbon, duc de Montpensier, dauphin d'Auvergne, qui venait remplacer le maréchal Damville en qualité de commandant des troupes du roi dans le Dauphiné, la Provence et le Languedoc. Le dauphin entra dans la province au mois de mai, à la tête de 7,000 fantassins, dont 800 Suisses, 1,200 chevaux et 8 canons. Vingt-deux compagnies, qu'il logea à La Sône-sur-l Isère, se saisirent sans résistance de Pont-en-Royans , et, après l'avoir pillé et démantelé, se retirèrent en y laissant une garnison de cinq compagnies de fantassins, qui maltraitèrent beaucoup les protestants , en majorité dans le bourg.
Montbrun, apprenant la prise du Pont, réunit i,5oo hommes tant de pied que de cheval , force la place le jour