SEPTIÈME GUERRE DE RELIGION
(février i58o — 26 novembre i58oj.
Insurrection démocratique de la Valloire. Lesdiguières tente de la secourir. Son échec sur Tallard. Opposition des Désunis. Prise de Saint-P aul-trois-Châteaux . Confirmation du commandement de Lesdiguières par le roi de Navarre.
Au moment où commença la 7e guerre de religion (février r58o. i58o), appelée guerre des amoureux , parce que le roi de Navarre l'entreprit à l'instigation de sa femme Marguerite , qui était vivement irritée de ce qu'Henri III avait dénoncé à son époux le commerce criminel qu'elle entretenait avec le vicomte de Turenne, éclatait (fin janv.) à Roybon, dans la Valloire, une insurrection fomentée par l'association connue sous le nom de ligue des vilains. En voici l'origine.
D'après le droit delphinal , l'église et la noblesse devaient contribuer, tout comme le tiers-état, aux dépenses nécessaires à la défense du pays. Or jusqu'à ce jour le tiers-état seul en avait supporté le poids, et il en souffrait d'autant plus que depuis 1 562 le Dauphiné avait déjà eu à supporter six guerres de religion. De là des tailles fréquentes et excessives imposées au pauvre peuple, et de violents murmures de là part de ce dernier. Les communautés demandaient que l'on en revînt au droit ancien et qu'on les délivrât des garnisons, qui les ruinaient en pure perte, attendu qu'elles pou-
i58o. varient se garder elles-mêmes, sans le secours des soldats étrangers. Ce mouvement, qui remontait à 1678, avait pris naissance à Montélimar et de là s'était étendu à Valence, Vienne, Grenoble et autres lieux d'une moindre importance, et , à la date où nous sommes , il avait beaucoup grandi à cause de la manière évasive dont la reine-mère avait répondu 'aux plaintes de ceux qui étaient à sa tête. Ce mouvement était né en dehors du protestantisme et lui était étranger, mais celui-ci s'y rattachait indirectement par ses tendances égalitaires et démocratiques, et plusieurs protestants de marque, soit par sympathie, soit par politique, le secondaient de tout leur pouvoir, notamment le savant jurisconsulte et controversiste Innocent Gentillet, qui, natif lui-même de la Valloire, lui avait promis le concours de Lesdiguières.
De Roybon, les insurgés, commandés par les capitaines La Pierre et Lambert, se rendirent à Moirans, où ils furent rejoints par le capitaine protestant Bouvier, qui, faisant habilement servir l'insurrection à ses intérêts particuliers, prit 5oo de ses meilleurs soldats, construisit avec leur concours un fort à Beauvoir et se saisit du château de la Sône et de la maison forte de Saint-Alban. Maugiron, secouru par Mandelot , gouverneur de Lyon , qui avait reçu l'ordre formel du roi de comprimer le mouvement, attaqua bientôt Moirans avec 3 ou 4,000 hommes de pied et 200 chevaux , et s'en empara de vive force (28 mars). Les soldats de Mandelot massacrèrent 900 ligueurs, en firent prisonniers 200, pendirent leurs chefs et, sans l'intervention de Maugiron, ils eussent mis le feu à la ville1. Le roi, trouvant sans doute
(1) Rubys (ou Rubrys) qui, dans son Histoire de Lyon (p. 43o), place à tort cet événement en 1 58 1 , rapporte que Mandelot, après avoir désarmé les séditieux à Moirans, se contenta de les renvoyer chacun chez eux avec
que la répression avait été sévère, remit aux ligueurs qui i58o. survécurent « leur coulpe et offense corporelle, criminelle et civile1 » (26 avril).
La prise de Moirans et le massacre qui la suivit ayant décidé le capitaine Bouvier à abandonner La Sône et Saint- Alban et à se retirer à Beauvoir, Maugiron alla mettre le siège devant cette dernière place ; mais il y échoua complètement et perdit beaucoup de monde.
Lesdiguières , qui voyait un avantage évident pour ses armes à se joindre à la ligue des Vilains, n'avait pas osé cependant sortir de ses montagnes, de peur de nuire par sa précipitation aux desseins du roi de Navarre-, mais, ayant reçu de lui vers la fin de mars la seconde moitié de son écu d'or, il se mit en campagne malgré les instances de Maugiron et marcha au secours de Moirans, dont il ne connaissait pas encore la chute. Ce fut au moment où il passait Tlsère à Veurey, au-dessous de Grenoble, qu'il apprit la défaite de la ligue. C'était le ier avril2. Il n'en continua pas moins sa marche. Mandelot, n'osant pas l'attendre, se retira dans son gouvernement et laissa tailler en pièces ses traînards par le capitaine huguenot, qui occupa successivement Saint-Quentin , Tullins , Izeron , La Sône et autres places démantelées des rives de l'Isère, pour que le passage ne pût lui être disputé au retour. Après les avoir rançonnées et pillées, il reprit la route du haut Dauphiné, se dirigeant sur Briançon, que les consuls devaient lui livrer le 14 avril.
un drapeau blanc. Nous suivons Eustache Piedmont , qui était sur les lieux.
(1) Lettres patentes du Roy contenant l'abolition et pardon de la ligue du pays de Dauphiné, ensemble les modifications et restrictions de la cour de parlement dudit pays. — Lyon, in-8°.
(2) Eustache Piedmont dit le i5; mais cette date ne coïncide pas avec les suivantes.
i58o. Mais ceux-ci, pressés par un procès qui devait se juger avant cette date, et dans lequel la communauté les accusait d'avoir dérobé le trésor public, précipitèrent le mouvement et le firent échouer. Le capitaine Nély, de Château-Dauphin, qui tenait le parti de Lesdiguières , put entrer, il est vrai, dans Briançon ; mais le château lui ayant résisté et les catholiques des environs étant venus en grand nombre au secours des leurs, le capitaine Nély et ses soldats, bloqués de toutes parts et pressés par la famine, durent se rendre. Quant aux consuls, ils furent condamnés à mort et leurs têtes plantées aux avenues de la ville. Lesdiguières, qui accourait en toute hâte pour se trouver devant Briançon au jour dit, apprit en route la catastrophe des consuls et rebroussa chemin vers Gap.
Pendant ce temps, Blacons, à la tête de 3oo hommes, tant de pied que de cheval, s'était emparé de la citadelle ruinée de Châteaudouble et Pavait réparée. Mais peu après une partie de sa compagnie se laissa battre par des cavaliers venus de Romans et de Saint-Marcellin.
Lesdiguières, aussitôt après son retour à Gap, tenta l'assaut du château de Tallard (i 8 avril). Ayant été repoussé, il fit, aidé de Gouvernet, le siège régulier de la ville en construisant des forts et des tranchées. Les Tallardiens se défendirent avec une grande vaillance, et l'armée huguenote ayant coupé la corde du bac de la Durance, ils construisirent un fort sur une île de cette rivière pour en protéger le passage. Au commencement de juin le fort fut pris; mais dès le 12 du même mois les Tallardiens le reprirent. Dans la nuit du 1 7 au 18 août les assiégeants , ne sachant plus à quelle ruse recourir, se déguisèrent en fantômes blancs et montèrent à l'assaut avec un acharnement incroyable. L'attaque se prolongea jusqu'à 10 heures du matin, mais sans succès. Le 22 août nouvel assaut et nouvel échec , mais continuation du blocus.
-Quelques mois auparavant (fin mars) les protestants du i58o. Dauphiné avaient tenu à Die, à la sollicitation du roi de Navarre, une assemblée politique et un synode pour s'occuper de Tinterminable affaire de la nomination du successeur de Montbrun. Toutes les églises, à l'exception de Pontaix , Bourdeaux et de deux autres , se prononcèrent en faveur de Lesdiguières. Cugie fut dépossédé du gouvernement de la ville de Die, qui obtint la faveur de pourvoir à sa propre sûreté. Puis l'assemblée politique, en présence du refus persistant du parlement de Grenoble d'exécuter l'édit de Poitiers, relatif à la création de la chambre tri-partie, institua à Die, pour en tenir lieu, un conseil de justice, dont Innocent Gentillet fut nommé président , avec le titre de surintendant général de la justice1. Ce conseil, qui fut réorganisé en 1 586 2 et autorisé plus tard par Henri IV, en 1 589, subsista jusqu'à la prise de Grenoble par Lesdiguières et d'Ornano, en 1590. Ses archives, de 1587 à 1590, sont conservées à la préfecture de l'Isère3.
Trois mois plus tard (en juin), Cugie et Saint- Âuban, qui étaient à la tête du parti des Désunis et n'avaient pas encore reconnu les pouvoirs de Lesdiguières, provoquèrent la réunion d'une assemblée politique à Bourdeaux « pour résoudre, dit Eustache Piedmont, à ce qu'on murmurait du différend du gouvernement, que le fils de M. de Montbrun disait lui appartenir, et pour résoudre des propositions que les sieurs commis du pays leur avaient faites, et aussi sur les avis qu'ils avaient de l'armée de M. du Mayne (Mayenne) qui venait en Dauphiné. Ils ne voulurent se résoudre à la paix ». Le fils de Montbrun n'avait guère à cette époque que
(1) Mémoires de la maison des Gay (Mns.).
(2) Sous la présidence de d'Estables. Voy. Pièces justif., N.° VI.
(3) Arch. dép. de l'Isère, B. ; — Brun-Durand, Essai historique sur la chambre de l'édit, p. 64.
i58o. 14 ans, mais c'était un drapeau mis en avant par Saint- Auban et Cugie, qui auraient voulu, chacun en ce qui le concernait, obtenir le commandement suprême, sans oser toutefois le briguer ouvertement.
Peu après, les protestants du Royans et des environs, tantôt seuls, tantôt accompagnés de quelques soldats catholiques des débris de la ligue des Vilains, firent diverses irruptions à Quirieu, La Forteresse près Saint-Étienne de Saint-Geoirs et Saint-Antoine, et revinrent chargés de butin dans les diverses places qu'ils occupaient (10 juin — 6 juillet).
Un mois après, une autre troupe protestante, qui opérait dans le bas Dauphiné, s'empara par surprise de Saint- Paultrois-Châteaux (23 juil.) sous la conduite de Bernard d'Alençon de Teissières. Ils investirent d'abord la maison de Pierre Prat, procureur du temporel de l'évêque Thomas Pobel, et le jetèrent en prison , « où, au rapport de Boyer de Sainte-Marthe1, ils lui firent souffrir la faim, la soif et mille injures pour l'obliger de rendre les deniers du séquestre et les livres des reconnaissances de l'évêché; mais il ne voulut jamais le faire... Cependant ces sentinelles qui le gardaient, le voyant inflexible, le contraignirent, sous peine de le faire mourir, de leur payer la peine qu'ils prenaient à son occasion. Pour se rédimer de ce danger... il emprunta cent six écus de ses amis, qu'il leur donna : ce qui lui servit d'un moyen efficace pour s'évader ».
Quelques jours après, les protestants dauphinois tinrent un nouveau synode à Die (3 au i3 août). Vers la fin des séances arrivèrent cinq paquets du roi de Navarre concernant la police militaire de la province et confirmant la nomination de Lesdiguières au poste de commandant en
chef des troupes protestantes du Dauphiné. Le roi blâma à i58o. cette occasion la conduite des Désunis, qui, persistant néanmoins dans leur scission, tentèrent le 29 août, mais sans succès, de se saisir de Die. Cugie, Jean de Grammont de Vachères, Comps, du Poët, de Laye, Condorcet et autres étaient à la tête de l'expédition
Le duc de Mayenne envahit le Dauphiné et prend quelques petites places. Siège mémorable de La Mure, Conférence de Fleix.
Les Guises, voyant que le Dauphiné ne se disposait nullement à déposer les armes, engagèrent Henri III à y envoyer le duc de Mayenne (Charles de Lorraine), un des leurs, avec une armée suffisante pour le réduire. Elle comptait 9,000 hommes de pied , 3, 000 Suisses, 2,000 gendarmes, 1,400 reîtres, 10 canons et une couleuvrine2. Arrivé à Valence, qui lui ouvrit ses portes, Mayenne voulut d'abord essayer son artillerie contre Châteaudouble (5 sept.), que Blacons évacua en la voyant approcher; puis il envoya pour débloquer Tallard, que Lesdiguières tenait assiégé depuis le mois d'avril, Guillaume de Saulx de Tavanes, fils du célèbre maréchal de ce nom , qui devait faire dans ce but sa jonction avec le grand prieur Henri de Valois, bâtard d" Angoulême , gouverneur de Provence , et le colonel corse Alphonse d'Ornano. « Je trouve, dit Tavanes dans ses Mémoires, le grand prieur et les Provençaux en crainte des huguenots; je les rassure, marche droit à Lesdiguières sous
(1) Mémoires de la maison des Gay.
(2) Chorier dit 7,000 hommes de pied et 1,000 chevaux; Eustache Piedmont, 8,000 hommes de pied et 2,000 chevaux.
i58o. promesse d'être soutenu. Il se présente en bataille, la Durance entre deux -, Morges, son cousin, et plusieurs autres des siens furent blessés... Je passai le lendemain ladite rivière de Durance auprès de Tallard... et sans attendre les Provençaux je fais lever le siège à Lesdiguières, qui se retire à Gap au trot-, si le Corse m'eût voulu ou pu suivre, je l'eusse défait. » « Je regretterai toujours, dit Tavanes dans un autre passage, que lorsque je chassai Lesdiguières de devant Tallard... que, lui paraissant en gros sur le bord de la rivière de la Durance avec toutes ses forces, le jour de devant que je ne la passai , sans doute il n'eût point rendu de combat. Le lendemain que je traversai la rivière , ils se tinrent si loin du bord qu'ils eurent moyen de se retirer quand mes coureurs furent aux pistoletades avec eux. »
Le duc de Mayenne, qui était resté à Valence, se rendit à Romans (3o août). Le 5 septembre ses soldats prennent Saint-Nazaire-en-Royans. La garnison, comptant 40 soldats, se réfugie dans la tour, rend les armes, mais est passée au fil de l'épée, puis le bourg est incendié. Les soldats protestants qui occupaient le Pont-en-Royans , voyant approcher les troupes du duc , mettent le feu à la ville , dont un seul quartier est détruit, rompent le pont jeté sur la Bourne et se retranchent dans le château , d'où on ne put les déloger1. Après cela, 4,000 soldats investissent Beauvoir (19 sept.). Cette petite place assez forte n'avait pour toute garnison que 140 soldats, dont plusieurs étaient nouveaux et peu connus des capitaines et quelques autres catholiques. Après cinq ou six jours de résistance, le capitaine Féraud (ou Ferraut) , qui commandait le fort situé en avant de la place, ne voyant venir aucun secours, se découragea et
(1) Les Mémoires de la maison des Gay disent que ce furent les catholiques qui, irrités de la résistance opiniâtre du château, mirent le feu à la ville.
obtint une capitulation honorable. D'Allières, qui était dans i58o. Beauvoir même , n'espérant plus pouvoir lutter, se retira à Die avec ses gens, et les catholiques incendièrent le bourg. Le duc de Mayenne reçut pendant le siège un coup d'arquebuse, qui lui blessa légèrement l'œil . Lesdiguières avait donné ordre au capitaine Gaspard Faure de Vercors d'aller secourir Beauvoir avec 100 hommes, mais il s'y était refusé lâchement. D'Allières, ayant rencontré celui-ci quelques jours plus tard, ne put contenir sa colère, le saisit à la gorge et l'étrangla.
De Beauvoir l'armée royale se porta sur Izeron. Après quelques jours de siège, Bouvier, qui y commandait, capitula et obtint la vie sauve, à la condition que Saint-Quentin et la tour du Pont-en-Royans, occupés par les protestants, se rendraient. Saint-Quentin y consentit, mais la garnison de ladite tour résista, et, pour se venger, l'armée royale incendia le Pont (12 nov.), qui avait été déjà brûlé en partie quelques mois plus tôt. La mésintelligence se mit malheureusement parmi les soldats de la garnison , ce qui entraîna la reddition de la tour. D'Allières et le ministre Denys, de Die, s'étaient dirigés vers eux pour apaiser leur différend ; mais la garnison avait été déjà achetée par le capitaine catholique Beaucroissant et la tour livrée. Saint-Egrève tomba également au pouvoir de l'armée royale.
Mayenne se rendit ensuite à Grenoble et résolut d'assiéger La Mure, le boulevard des protestants du haut Dauphiné. « Cette petite ville, dit Chorier, qui est la clef des montagnes du côté du Grésivaudan, est bâtie sur le penchant d'un rocher assez élevé. Lesdiguières l'avait fortifiée avec grand soin et s'était servi des connaissances d'Hercule Nègre, [ natif de Gental, marquisat de Saluces], appelé depuis le comte de Saint-Front, excellent ingénieur, pour n'y rien épargner de ce qui pouvait la rendre bonne. Les murailles en avaient été terrassées et étaient environnées d'un fossé
i58o. large et profond. Vers le midi était un grand bastion, qui y avait été élevé pour couvrir la ville de ce côté, le plus nu et le plus accessible", mais ce qu'il y avait de meilleur, était une citadelle au-dessus de la ville, qui commandait avantageusement à tous les lieux d'où elle aurait pu être le plus incommodée. » Les courtisans du duc de Mayenne le dissuadaient d'assiéger cette place, en lui représentant cette entreprise comme hasardeuse et difficile ; mais « son propre courage , dit l'historien Matthieu , le fortifia en ce dessein , et les raisons que l'archevêque d'Embrun et le premier président de Grenoble ajoutèrent, le rendirent plus facile ».
Lesdiguières avait placé 800 hommes environ dans la ville ou dans la citadelle. Celle-ci, qui disposait de trois canons, était défendue par Aspremont, assisté deMontrond, les deux frères Chenevières1, du Port et La Gautière, choisis entre les meilleurs capitaines* celle-là par du Villar. Lesdiguières lui-même campa avec ses hommes à Saint- Jean-d'Hérans, prêt à se porter au secours de la place au moindre signal. Pour ce qui est du duc de Mayenne, il avait 8,000 hommes de pied, 800 chevaux et 18 canons, et pour principaux officiers Jean d'Arces, dit Livarrot, neveu de Maugiron, Aymar de Poissieu du Passage, Antoine de Clermont-Montoison , gendre de Gordes, Birague-Sacremor, Louis-Guillaume-Reymond de Mourmoiron , comte de Montlaur, beau-père de Maugiron, Charles-Emmanuel de Savoie, duc de Nemours, frère utérin du duc de Mayenne, François de Mandelot, gouverneur de Lyon.
Le duc de Mayenne2, accompagné de Maugiron, partit
(1) Jacques de Miolans, sieur de Chenevières, et Pierre Bardel Chenevières. Ce dernier fut tué pendant le siège.
(2) Nous suivons le Journal du siège d'Aymar du Rivail et un autre Journal anonyme. Chorier et Videl donnent peu de détails et ne s'accordent pas avec ces relations.
le 29 septembre de Grenoble, et dès le 3o son avant-garde i58o. était devant La Mure. Il y arriva lui-même le ier octobre, avec le reste de Tannée, à l'exception de l'artillerie, qui ne fut au camp que le 9. Jusque-là il n'y eut que de légères escarmouches entre la garnison et l'armée assiégeante, et quelques alertes causées à celle-ci par Lesdiguières.
Le 10, Mayenne fit établir 6 canons sur la colline de Beauregard, d'où l'on pouvait diriger un feu plongeant sur la place, et, du 11 au 14, il disposa ses autres pièces de façon à battre divers points des fortifications de la ville, spécialement le grand bastion qui défendait le côté le plus nu. Le 14, on ne put tirer que quelques coups, à cause du brouillard ; mais on pratiqua une assez grande brèche à la grande pointe de la citadelle. Le i5, les assiégés firent une sortie sans importance; mais, à la faveur du brouillard, ils reçurent un renfort de 240 hommes. Le 16, il y eut une grande canonnade. La ville fut battue par les 6 canons placés sur la colline de Beauregard , pendant que le grand bastion supportait de son côté le choc de 8 autres canons , qui lui causèrent cependant peu d'avaries. Les assiégeants réussirent à monter sur la contrescarpe faisant face au bastion-, mais, ayant voulu descendre dans le fossé, ils furent repoussés. Néanmoins ils passèrent la nuit sur la contrescarpe.
Le 17, ils continuent leurs tranchées jusqu'au fossé et parviennent à monter sur le bastion , d'où ils sont repoussés à coups de pique et de pierre. Cependant ils se logent au pied du fossé , s'y mettent à couvert au moyen de barriques remplies de terre et de planches, et commencent aussitôt à creuser une mine sous le bastion , qu'ils continuent toute la journée du 18.
Le 19, les assaillants avancent leur mine de 16 à 18 pieds, y mettent le feu et, profitant de la brèche, s'élancent à l'assaut de deux côtés différents-, mais ils sont également repoussés à coups de pique et de pierre. Trois autres
i58o. assauts n'eurent pas plus de succès, et la brèche demeura au pouvoir de la garnison, qui s'empressa de la réparer. Mayenne eut, dans cet assaut, 20 soldats et plusieurs gentilshommes tués, et 35 à 40 blessés. Les assiégés perdirent 37 des leurs.
Le 21, dans la nuit, Montjoux, beau-frère de Blacons, s'efforce, avec 3oo hommes, de pénétrer dans la place par la montagne. Les soldats du duc l'aperçoivent, l'entourent et se saisissent de sa personne et de six de ses soldats. Les autres se sauvèrent ou furent assez heureux pour entrer dans la ville. Dans la journée qui suivit et le 23, les assiégeants se bornèrent à saper les murs du bastion. Le 24, à l'aide de planches et de poutres, ils parvinrent à se loger « à la fleur du haut du bastion »; mais, à 8 heures du soir, Montrond et les deux Chenevières, avec 3oo hommes, qui avaient revêtu des chemises ou casaques blanches pour jeter la confusion dans les rangs des soldats ennemis, habillés de cette façon , s'élancent dans le fossé à droite et à gauche du bastion, chassent les royaux et détruisent leur logement. Apprenant cette surprise, quelques gentilshommes ennemis se précipitent dans le fossé, rallient les soldats et repoussent à leur tour les assiégés. Le duc arrive lui-même avec toute la noblesse du camp; mais leurs adversaires étaient déjà rentrés dans la place. La nuit fut employée par les royaux à couvrir la tranchée, afin de protéger les mineurs, qui continuèrent leur galerie. Les assiégés firent toutefois une contre-mine, et, le 2 5, les soldats des deux camps se rencontrèrent dans la galerie et échangèrent entre eux quelques arquebusades. Dans la nuit de ce même jour, 5oo hommes de pied des troupes de Lesdiguières, dont 100 cuirasses, attaquèrent le village de Prunières, où était logée une partie de l'armée royale, prirent 2 3 chevaux avec leur harnachement et incendièrent le village.
Les 26, 27 et 28, les soldats du duc continuèrent leurs
tranchées sans être gravement inquiétés. Le 29, ils mirent i58o. le feu à une mine qui fit une assez grande brèche au bastion et tua quelques assiégés. « Partie de ceux qui étaient dedans, dit le Journal anonyme, périrent : les uns étouffèrent, les autres furent mis en pièces et les autres étaient enfoncés dans terre jusqu'à la gorge, lesquels, pour penser de sauver leur vie, disaient aux vainqueurs : Cent écus, deux cents écus, trois cents écus. » Aussitôt la brèche formée, les assiégeants s'élancent à l'assaut ; mais ils sont repoussés à coups de pierre et d'arquebuse et violemment incommodés par des pièces d'artifice, auxquelles les assiégés mettent le feu. Renforcés par une nouvelle colonne, ils gravissent le bastion et parviennent à s'y mettre à couvert du feu de la place au moyen de fascines et de sacs remplis de terre.
Le 3o et le 3 1 furent employés par les royaux à établir deux canons sur le bastion et cinq sur la contrescarpe, près de la porte Peschier, de façon à battre l'encognure de la courtine du bastion. Les pièces logées sur ce dernier firent beaucoup de mal* à la ville et tuèrent un grand nombre de soldats, de femmes et d'enfants. Pour surcroît de malheur, l'ingénieur Hercule Nègre se laissa corrompre et envoya au duc, dans la journée du 3i, son laquais, qui dit à ce dernier, d'après du Rivail, « que le matin la garde de ladite encognure avait pris si chaude alarme qu'elle s'enfuit jusqu'au milieu de la place ; mais , arrivant , Aspremont en tua deux, et à coups de bâton fit retourner le reste; qu'ils avaient tout débagagé et porté à la citadelle; que la nuit ils avaient été prêts à abandonner la ville; qu'ils n'avaient que trois caques de poudre tant à la ville qu'à la citadelle, de farine que ce que deux bœufs pourraient moudre en un jour; qu'ils n'avaient que deux fours; qu'autant de feux qu'on faisait à la citadelle, autant il signifiait qu'il y était arrivé d'hommes de la part de Lesdiguières ».
Les assiégés, voyant l'ennemi maître du bastion qui
— 3go —
i58o. commandait la ville, et ne pouvant plus espérer de la défendre, y mirent le feu sur dix ou douze points différents, dans la nuit du ier novembre, vers deux heures et se réfugièrent dans la citadelle au nombre de i,5oo, ne laissant que quelques femmes après eux. En cela ils enfreignirent l'ordre de Lesdiguières, qui avait formellement défendu à la garnison de la citadelle de recevoir autre chose de la ville que des vivres et des munitions. Voyant la place évacuée , l'armée royale y pénétra aussitôt, et, favorisée par la chute d'une neige abondante, parvint à éteindre l'incendie. Elle trouva encore quelques vivres.
La position des assiégés dans la citadelle était intenable, car ils manquaient de munitions de guerre et de bouche. Us demandèrent donc au duc la permission de congédier en toute liberté et sûreté les femmes qui s'étaient réfugiées au milieu d'eux. Mais Mayenne répondit « que celles qui étaient demeurées dans la ville avaient été traitées avec toute douceur et respect; mais qu'ils gardassent les leurs, puisqu'ils avaient tant de moyens , comme ils faisaient toujours entendre ».
L'armée royale , commençant sans plus tarder le siège de la citadelle , intercepta , par une sorte de mur fait avec des barriques pleines de terre, la tranchée qui y conduisait, afin que les assiégés ne pussent sortir de ce côté. Le 2 elle se logea dans le fossé même de la citadelle, tandis que les assiégés faisaient sortir les 3oo femmes 2 qui avaient cherché un asile au milieu d'eux. Ces malheureuses, en proie à une terreur mortelle, se tenaient immobiles dans le fossé, car leurs coreligionnaires leur jetaient des pierres pour les obliger à fuir, et les assiégeants les empêchaient d'avancer en tirant
(1) Le Journal anonyme dit 6 heures du matin.
(2) Eustache Piedmont dit 80 seulement.
sur elles des coups d'arquebuse. A la fin, le duc donna i58o. ordre de faire cesser ce jeu sanguinaire et de les conduire en sûreté au village de Ponsonnas.
Un déserteur de la garnison vint annoncer au duc, le matin de ce même jour, que les assiégés étaient encore au nombre de 1,200, et qu'ils n'avaient que peu de vivres et point d'eau. Dans l'après-midi, on les vit, en effet, pousser hors de la citadelle i5o ou 160 mauvais chevaux *, qu'ils tuèrent ou blessèrent, parce qu'ils ne pouvaient les nourrir. Le 3, un autre déserteur, envoyé par le traître Hercule Nègre, conseilla aux assiégeants d'établir des canons sur la colline située « vis-à-vis de la citadelle, sur le moulin de Bonrepos », comme étant le lieu le plus propre pour battre la citadelle et le moyen d'attaque que la garnison craignait le plus. Le duc suivit cet avis et employa le 3 et le 4 à préparer un chemin et une plate-forme pour établir une batterie de 8 canons. Les assiégés, à partir de ce moment, perdirent tout espoir de résistance et demandèrent à capituler. Après divers pourparlers, qui prirent les journées du 4 au 6 novembre , ils obtinrent de sortir de la place , les soldats avec leur épée et leur poignard, les gentilshommes avec les mêmes armes et leurs chevaux; les uns et les autres avec la promesse « de ne plus porter les armes contre le roi » ; mais ils durent livrer leurs enseignes, cornettes, tambours et munitions de guerre, et leurs canons, au nombre de trois. Les blessés sortirent les premiers, et après eux « tous les soldats, au nombre de huit [cents, fort bons hommes et bien armés, entre lesquels avait trente chevaux, quelques femmes et enfants, avec leur bagage ». La troupe prit le chemin du pont de Cognet, avec une escorte d'honneur. Le duc demeura quelques jours à La Mure pour en faire réparer
(1) Eustache Piedmont dit 120.
i58o. les brèches, et, y ayant laissé une garnison et des vivres, reprit le 2 5 le chemin de Grenoble.
Ainsi se termina le siège de La Mure. Son issue ne fut pas glorieuse comme celle du siège de Livron -, mais il n'en fit pas moins beaucoup d'honneur aux soldats huguenots, qui, pendant plus d'un mois, tinrent en échec une armée de près de 9,000 hommes, commandée par un des meilleurs capitaines du temps. Il est vraisemblable qu'avec un peu plus d'opiniâtreté dans la défense la ville n'eût pas été prise-, mais les assiégés ne voulurent point ajouter foi à Lesdiguières, qui « les assurait à toute heure, dit l'historien Matthieu, que le duc de Mayenne se retirerait, que leur patience le vaincrait sans combattre, son armée étant dépourvue de vivres et son artillerie de munitions, en pays fâcheux et en la plus rigoureuse saison de l'année ». Le temps, en effet, qui avait été sec pendant six semaines, devint fort mauvais, et il tomba de la neige en abondance. L'union des chefs réformés aurait également fait échouer les efforts de Mayenne; mais plusieurs d'entre eux ne se cachaient point pour contrecarrer les desseins de Lesdiguières, dont ils ne voulaient pas reconnaître l'autorité. Il avait réclamé leur appui pour secourir la ville, et s'ils s'étaient rendus à son camp, c'était plutôt pour paralyser son action que pour la favoriser. Videl raconte même qu'un jour ils l'attendirent sur un coteau pour se défaire de lui, et qu'averti de leurs desseins par Fabri, pasteur de Mens, il poussa droit à eux sur son cheval avec ses gardes et leur dit : « Ne vous semble-t-il pas, Messieurs, qu'un homme de cœur, monté sur ce cheval, n'est pas mal en état de se défendre ? » Puis, mettant pied à terre, il les salua comme à l'ordinaire , et par cette résolution leur ôta toute envie de mettre leur complot à exécution.
Comme au siège de Livron, les femmes jouèrent un grand rôle dans la défense de La Mure. Elles « travaillaient jour
et nuit, dit Chorier, à réparer les fortifications avec les i58o. hommes, et il y en eut une qui combattit toujours avec eux. On la vit sur la brèche aux assauts, et entre les soldats aux sorties. Elle fit mourir de sa main plusieurs des assiégeants, et n'y eut point de soldat plus déterminé ni plus terrible qu'elle. On l'appelait, dans l'armée du duc, \a Cotte rouge, à cause de la couleur de sa jupe, et on n'a pas eu le soin de conserver le souvenir de son nom. Elle le méritait néanmoins ou par son courage ou par son bonheur, car elle ne fut jamais blessée, quoiqu'elle se prodiguât dans les occasions les plus dangereuses ».
Les assiégés (et c'est là encore un trait de ressemblance entre Livron et La Mure) adressèrent aussi aux soldats royaux des moqueries et des injures. « Vous n'avez pas trouvé un Beauvoir, leur disaient-ils, ni les faibles places que vous avez prises; vous n'avez pas trouvé des soldats pusillanimes et bas de cœur, qui se sont rendus sans coup frapper; mais vous avez trouvé, canailles de papaux, des gens qui feront vos tombeaux à l'entour de ces murailles. Le diable vous mène bien, quand de si loin vous venez chercher votre mort. Si vous n'avez d'autre ville pour vous, je crois que celle-ci ne vous fera pas les gencives, et que vous serez bien mouillés si vous n'avez d'autres maisons pour vous garder de la pluie. »
Pour ce qui est des pertes réciproques des deux armées, Eustache Piedmont dit que les protestants eurent en tout 400 hommes mis hors de combat, et le duc de Mayenne 600 morts et autant de blessés. Le chroniqueur de Saint- Antoine ne paraît pas compter les soldats de l'armée royale qui périrent de maladie, et ils furent nombreux.
Quelques jours après la prise de La Mure, vers le 10 novembre, Henri de Bourbon, prince de Condé, qui était hors de France depuis le mois de mai , et avait parcouru sans succès les Pays-Bas, l'Angleterre et l'Allemagne pour
i58o. solliciter des secours d'hommes, passa à Gap, venant de Genève, avec une suite de 18 à 20 chevaux. S'il faut en croire Chorier, qui place à tort cet événement au commencement de cette année ( 1 58o), les bagages du prince auraient été pillés sur la frontière de Savoie-, mais lui-même n'aurait été ni reconnu ni arrêté. Il ajoute qu'il reçut à Gap les devoirs de toute la noblesse huguenote du Dauphiné, et qu'ayant réussi à réconcilier Lesdiguières avec les Désunis, il le confirma dans sa charge de commandant général des troupes réformées de la province, que lui avait déjà conférée le roi de Navarre. De Gap, Condé vint à Die, puis gagna le Languedoc, et y arriva quelques jours avant la signature du traité de paix de Fleix, du 26 novembre i58o, connu sous le nom de Conférence de Fleix, qui accordait aux protestants des conditions beaucoup plus favorables qu'ils ne l'auraient espéré; car, à l'exception de la prise de Cahors, ils n'avaient éprouvé que des échecs pendant cette 7e guerre de religion. La conférence de Fleix confirma l'édit de Poitiers (17 sept. 1577) et les articles de Nérac (fév. 1579)
(1) Le siège et prinse de la ville et citadelle de La Mure, en Van i58o, Valence, 1870, in-8°; — Ample discours du siège et prinse de la ville et citadelle de La Mure, Lyon, i58o, in-12 (Valence, 1870, in-8°); — Eustache Piedmont, Mémorial; — Mémoires de Gaspard de Saul%, sieur de Tavannes, p. 181, 363 ; — D'Aubigné, t. n, p. 407; — Matthieu, t. 1, p. 456; — Chorier, p. 697-704; — Videl, p. 71-85; — Charronnet, p. 147-15 1 (inexact); — Pérussis, dans d'Aubais, t. 1, p. 227.