PREMIÈRE GUERRE DE RELIGION
Uassemblée de La Rochelle lève rétendard de la révolte. Lesdiguières refuse son concours. Montbrun se saisit de diverses places en Dauphiné. Expédition du comte de La
S use.
1621-1622. La ruine des églises du Béarn eut un douloureux retentissement dans tout le royaume , et les réformés , craignant pour leur propre existence , levèrent l'étendard de la révolte dans rassemblée politique générale de La Rochelle, qui, malgré la défense expresse du roi , s'ouvrit le 24 décembre 1620. Les ducs de Rohan , de Soubise et de La Trémouille promirent leur concours; mais du Plessis-Mornay et le pasteur Dumoulin, de Paris, désapprouvèrent la conduite de l'assemblée. Celle-ci offrit à Lesdiguières « la charge de général des réformés, de lui entretenir une armée de 20,000 hommes , de lui payer 1 00,000 écus par mois et de lui donner de suffisantes assurances de paiement dans quelque ville protestante de l'Europe, que lui-même choisirait ». Mais Lesdiguières rêvait d'autres destinées et tint le parti de la cour. Il fit plus , il leva l'épée contre ses coreligionnaires et accompagna le roi à Montauban , quoiqu'il eût écrit à l'assemblée de La Rochelle, à la date du i**" février 1621 : « Ce n'est pas que je me veuille séparer de notre union, au contraire , j'y veux demeurer ferme et servir à l'église de Dieu en la profession que je fais jusques au dernier soupir de
ma vie*. » L'année suivante il abjurait la religion réformée! 1621-1622.
Le Dauphiné, qui n'osa pas s'unir aux autres provinces du royaume dans la crainte de déplaire à Lesdiguières , n'avait pas envoyé, à son grand regret , de députés à l'assemblée de La Rochelle; et celle-ci avait beau rappeler au maréchal la misérable condition des églises du Béarn , le déni de l'état des places de sûreté du Dauphiné , maintenu malgré les promesses faites à l'assemblée de Loudun de 1616 et la parole donnée à Lesdiguières lui-même -, la contravention à l'article 27 de l'édit de Nantes touchant l'admission des réformés aux charges publiques, le refus de répondre favorablement aux cahiers des plaintes des réformés, le nonenvoi de commissaires dans les provinces, les garnisons laissées par le roi dans le Béarn , la Guienne et le Poitou ^y le cauteleux maréchal fit la sourde oreille, car il ambitionnait l'épée de connétable. Peu après, comme nous l'avons dit, il rejoignit l'armée du roi (mars 162 1).
N'ayant plus à redouter sa présence, les protestants dauphinois, qui souffraient d'être séparés de leurs frères du reste de la France , se réunirent en assemblée provinciale à Die (avril 162 1), y établirent un conseil politique des églises réformées de la province et firent savoir à l'assemblée de La Rochelle qu'ils obéiraient à tontes les résolutions qu'elle avait déjà prises ou prendrait ultérieurement. Ils nommèrent en même temps pour lieutenant général des églises du Dauphiné Jean du Puy-Montbrun , fils du célèbre capitaine de ce nom^, et cette charge lui fut confirmée par l'assemblée
(l) ViDEL, p. 622. ,
(2) Lettre de Messieurs de V assemblée [de La Rochelle] à Monsieur le duc de Lesdiguières. A La Rochelle, 1621 , in-S".
0) Mém, authent, de Jacq. Nompar de Caumont, t. 11, p. 5 17; — Mémoires de la maison des Gay.
i62i-i622.de La Rochelle (ii janv. 1622), qui Tavait déjà nommé lieutenant général du gouvernement de Provence (14 maî 162 1). Aidé de Charles Martin de Champoléon, Charles de Vesc, sieur de Comps, Isaac d'Arbalestier, sieur de Beaufort, Charles de La Tour-Gouvernet , Guy Pape , sieur de Saint- Auban, Jarjayes et autres, il entra en campagne dans le mois de septembre 1 62 1 , échoua sur le Buis , mais se saisit de Molans , Reillanette , Puy-Giron , La Baume-Cornillane et autres places. Il trouva surtout des adhérents dans le Diois. Il disposait de 6,000 hommes de troupes. Gouvemet commandait une compagnie de carabins, Comps de même, Jarjayes un régiment, Saint- Auban des troupes de pied et de cheval '.
En présence de cette levée de boucliers , le parlement de Grenoble rendit un arrêt le 5 octobre 1 62 1 , qui mettait sous la protection et sauvegarde du roi et du parlement luimême tous les habitants réformés des villes , bourgs et châteaux de la province ; il stipulait en outre que les habitants du même pays , tant de Tune que de Tautre religion, se protégeraient mutuellement contre toute agression et feraient le serment de « vouloir vivre et mourir ensemblement en bonne paix et amitié sous l'obéissance et fidélité dues à Sa Majesté et bénéfice de ses édits »; il ordonnait enfin aux officiers de justice de la province d'arrêter et faire saisir au corps les agents, entremetteurs et domestiques des gentilshommes, qui faisaient ou feraient des levées et des rassemblements de troupes ; de « formel* leur procès et procéder contre eux à condamnation ». Le parlement, comme on le voit, n^osa pas donner Tordre de l'arrestation des gentilshommes rebelles eux-mêmes.
(i) BuHet. de la Soc. de Vhist. du proU franç,^ iv, 478; — Histoire de la rébellion, ^tc; — Actes du conseil des églises réformées de Dauphiné séant à Die; — Chorier, Hist, de Dauph, abrég,, t. 11, p. 232.
Informé de la prise d'armes de Montbrun, le comte de 1621-1622. La Suse', qui tenait la campagne dans l'Angoumois et avait occupé successivement Saint - Jean - d'Angely , Clairac et Montauban , quitta cette dernière ville à la tête d'un certain nombre de gentilshommes normands , au nombre desquels était le vicomte de Manchaut, et, dans le but de faire une diversion aux armes du roi, pénétra en Dauphiné, résolu de faire sa jonction avec Montbrun et de se saisir de Grenoble^. Arrivé à Gières , à une demi-lieue de cette Ville , La Suse s'apprêtait à prendre la route de La Mure , où il devait se réunir à Montbrun le 1 8 octobre , quand il rencontre une bande de paysans , qui , voyant ses gens armés de cuirasses sous leurs manteaux et ne marchant que de nuit, lui barrent le passage et lui demandent où il va. La Suse leur répond qu'il n'a que faire de leur répondre et qu'il passera malgré eux. Il les charge alors avec impétuosité, tue trois d'entre eux , en blesse cinq ou six autres et force le passage. Ediappés à ce danger, La Suse et ses compagnons piquent des deux et courent toute la nuit ; mais , ne connaissant pas les chemins , ils reviennent sur leurs pas au lieu d'avancer, et au point du jour ils se trouvent à Saint-Mury , où ils rencontrent un paysan , à qui ils offrent quatre pistoles pour les ramener dans le bon chemin. Le paysan feint d'accepter et charge secrètement son valet de soulever les communes environnantes, pendant que lui-même occupera diversement les cavaliers et les conduira dans les lieux escarpés situés
(1) Louis de Champagne, comte de La Suse, marquis de Normanville, nommé lieutenant général des provinces de l'Ile-de-France, Champagne et Picardie, bous Tautorité du duc de Bouillon, par l'assemblée de La RocheUe (25 juin i6%i).
(2) La France protestante (t. m, p. 325) rapporte une autre version, de même que Videi (p. 725). Nous suivons la relation contem^raine citée plus loin.
i^i-:^i. auprès de Morineite. Une fcis engagés dains ces précipices, les 40 gecîilîhoniines se Toîect es face de 3 ou 400 paj-sans annés, qui les somment de se lenire, ea déchargeant sur eux quelques coups de mousquet. Iss essaient de fuir; mais 23 d'entre eux, au nombre desquels La Suse, restent aux mains des paysans, qui les conduisent à Caude Frère, premier président du parlement, qui exerçait les fonctions de lieutenant général de la province, et à Abd de Béranger, sieur de Morges, gouverneur de Grenoble. Ceux-ci « les font mettre en trois carrosses, dit la relation contemporaine qui nous sert de guide , et mener en prison après les avoir interrc^és et ouï leurs réponses; et pour plus d^assurance posent deux corps de garde aux portes de la prison, Fun dedans et l'autre dehors ».
Les paysans, se remettant ensuite à battre la campagne, réussissent à s'emparer de 14 autres gentilshommes. Pour les récompenser de leur zèle. Frère leur fit distribuer quelque argent et leur donna les chevaux et les armes des prisonniers. On trouva sur ceux-ci une dnquantaine de lettres à l'adresse de Montbrun, le plan de Grenoble et l'indication du point des murailles par où les conjurés devaient entrer dans la ville. Cétait la porte de TEsquier, attenant à la maison même de Lesdiguières. Leur dessein était d^occuper ensuite Téglise Saint- André, pendant qu'ils battraient la ville avec le canon depuis T Arsenal , pour la mettre hors d'état de résister. Quarante à cinquante frégates, armées de 5 à 600 hommes, devaient descendre en même temps sur T Isère pour seconder leurs efforts et ceux qui les monteraient pénétrer dans la ville. Grenoble pris, ses principaux habitants devaient être soumis à de fortes rançons, notamment le premier président , dont la maison était destinée à être brûlée. Le jour de l'entreprise avait été fixé à la Saint- Luc, et Ton vit en effet ce jour-là rôder autour des murailles de la ville diverses bandes armées, fortes de 5oo hommes, qui.
voyant le plan de La Suse et Montbrun avorté, furent con- 1621-1622. traintesdefuir*.
Le parlement de Grenoble voulait condamner à mort le comte de La Suse, mais le président Claude Expilly fit comprendre à ses collègues qu'il fallait prendre d'abord l'avis du roi, et Morges opina dans le même sens. Louis XIII, sur le premier moment , avait donné l'ordre de trancher la tête au comte; mais Lesdiguières et Bassompière, lui ayant représenté que c'était un homme d'une grande bravoure, obtinrent sa grâce.
Intelligence de Montbrun dans Grenoble avortée. Lesdiguières pacifie la province.
Montbrun cependant, qui s'était jeté avec sa troupe dans le Trièves par le Diois, s'y fortifia et fit garder tous les passages. Il noua ensuite de nouvelles intelligences dans Grenoble et fit approcher son avant-garde jusqu'au Monestier-r de-Clermont et à Vif. Les conjurés avaient choisi la nuit du dimanche 7 novembre 1 62 1 pour lui livrer la ville. Mais il était difficile de sortir pour lui faire connaître cette date. Un avocat au parlement , nommé Bouffier, ayant accepté cette mission périlleuse, se fit remettre tous les mémoires, instructions et lettres de créance relatifs au complot, et chargea son clerc de les porter à Montbrun. « Le clerc, dit une relation du temps*, estimant que c'était une occasion heureuse.
(i) La prime du comte de La Sw^e; Lyon, 1621, in- 12. — Cet opuscule a été reproduit presque mot pour mot dans VHistoire de la rébellion de Malingre, p. Sg 1-597.
(2) Récit véritable de la trahison descouverte et sanglante intelligence sur la ville de Grenoble; Lyon, 162 1 , in- 12. — Cet opuscule a été également inséré dans Malingre, Histoire de la rébellion, p. 597-602.
i62i-ib22. tant pour le coup de sa fortune que pour rendre un bon service au parti, auquel il était affectionné, se chargea fort bien de cette ambassade... Mais avant que partir il envoya un certain poulet à une certaine amie qu^il avait, et, après ravoir assurée de la continuation de son amitié , lui manda qu'il s'en allait aux champs et qu'il était sorti de la ville par une subtile invention , mais que c'était pour revenir bientôt et en tel équipage qu'elle serait heureuse de le voir; et avec cela lui touche quelques paroles qui éclairaient aucunement l'afiaire.
» Ce poulet est surpris et interprété -, ce qui met incontinent la ville en alarme -, mais l'on ne sait bonnement qui en est l'auteur, ni où il est; mais cependant bonne garde.
» Le clerc , ayant donné ordre à tout son fait et saisi de toutes ses instructions, se fait foncer dans un tonneau propre à tenir du vin pour sortir de la ville avec plus de sûreté et moins de danger, et passer le port de Claix, à 2 lieues de Grenoble, gardé par les sieurs [ Balthazar de Géraud ] de Saint- Paul et [ Hugues de Deorgeoise, seigneur de] La Tivolière.
» Il sort donc comme cela de la ville , étant conduit par un charretier, et passe jusque de là le port de Claix , puis se voyant environ un quart de lieue hors du port, se jugeant assez en lieu d'assurance , il fait défoncer le tonneau et sort de dedans, comme jadis les Grecs sortirent de leur cheval de bois pour prendre Troie. Comme il fiit sorti de cette prison volontaire, il se met en chemin... Il n'eut pas fait 5o pas qu'il trouve un autre clerc , sien camarade et grand ami , et après les salutations accoutumées ce camarade lui demande où il va. Lui... lui déclare tout son fait, sans autre instance, comme se sentant assuré de lyi et ne craignant rien moins que ce qui lui arriva; puis lui dit s'il voulait prendre parti avec luL avec M. de Montbrun et se trouver à l'exécution de l'entreprise, et lui ferait avoir bon parti et lui ferait une belle ^ fortune tout à coup. ^
» L'autre, voyant une bonne occasion pour rendre un 1621.1622. bon service à son roi et à sa patrie , feint d'en être bien aise, lui promet d'aller avec lui , le caresse avec une milliasse de remerciements pour ce grand bien qu'il lui allait procurer, mais l'exhorte d'avoir un peu de patience seulement pour demi-heure , qu'il s'en allait décharger de quelques affaires qui pressaient nécessairement, et qu'aussitôt il revenait trouver pour s'en aller ensemble.
» Ce porteur attend, et cependant l'autre se porte en toiite diligence au port de Claix, avertit MM. de Saint- Paul et de La Tivolière de tout ce qui se passait , et eux , advolant sur le lieu, se saisissent de ce compagnon, le fouillent et le trouvent chargé de ces lettres et mémoires, et comme cela le conduisent assurément à Grenoble, où il fut interrogé par M. le premier président, et après cela on le confine en une profonde fosse. Il accusa son maître et quelques autres, qui furent à l'instant mis en prison , et entre autres un nommé God, greffier, et un autre Rigaud, clerc.
» Par la teneur des lettres et mémoires l'on a découvert et su comme toute leur entreprise devait se jouer, à quel temps et à quelle heure , avec toute l'instruction de ce qu'ils devaient faire ; et entre autres choses ils devaient se saisir de la Grande-Chartreuse et se fortifier là dedans pour se mieux assurer du pays et tenir le chemin de Savoie et de Lyon à leur volonté.
» L'on a su davantage qu'il était entré cent maîtres ainsi foncés dans des tonneaux, comme si c'eût été du vin qui venait aux habitants, et sont dans la ville cachés pour attendre l'occasion de faire quelque mauvais parti à cette pauvre ville, si la fortune leur est favorable.
» Du depuis, comme l'on prçnd maintenant garde à tout, l'on a encore surpris à la porte de Bonne un certain homme habillé en prêtre, qui au-dessous de sa robe s'est trouvé couvert d'écarlate rouge et de clinquant d'or, avec des lettres
1621-1622. et mémoires adressantes à un certain de la ville; mais on ne sait pas encore leur nom, et ont été mis dans la prison et confessent de jour en jour plus qu'on ne leur demande, »
Le premier président au parlement Frère et Morges, gouverneur de Grenoble, ne s'étaient pas laissés prendre au dépourvu. Ils avaient réuni plus de 14,000 hommes, commandés par le comte Timoléon de Maugiron , le vicomte de Pasquiers et Charles Le Bélier. Une partie même des troupes , aux ordres de Maugiron , s'était portée contre Montbrun , quand Lesdiguières arriva en Dauphiné\
Mais reprenons, au sujet de celui-ci, les choses d'un peu plus haut. Dès le i5 juillet 1621, craignant que les révoltés du Vivarais ne traversassent le Rhône, il avait écrit du camp royal à Frère et à Morges d'échelonner des troupes le long de ce fleuve, et spécialement d'y poster sa compagnie de gendarmes et ses gardes, qui seraient « mieux là, disait-il, et plus utilement qu'à Briançon' ». Quelques mois auparavant (avril), l'assemblée politique provinciale de Die, dont nous avons parlé plus haut, lui avait député un gentilhomme de ses parents, Pierre de Béranger, seigneur de Beaufraïn et de Pipet, qu'elle avait chargé de lui faire approuver la levée de boucliers du Dauphiné. C'était bien mal choisir son homme, car non-seulement le maréchal ne voulut pas s'as-' socier au mouvement, mais encore il écrivit à Montbrun ( 1 9 nov.), a lui enjoignant expressément de la part du roi d'avoir à désarmer dans son gouvernement du Dauphiné , » sous peine d'être « déclaré criminel de lèse- Majesté et perturbateur du repos public ^ ». Craignant d'autre part que le mou-
(x) Chorier, Hist de Dauph. abrég,, t. 11, p. 233.
(2) Copie de la lettre escrite par Monsieur le duc de Lesdiguières; Lyon, 1621 , in-8'.
(3) Lettre de Monseigneur le duc d*Esdiguières au sieur de Montbrun; Lyon, 1621, in-8".
vementdu Dauphiné ne gagnât du terrain, il pria le roi de 1621-1622. lui permettre de retourner dans sa province pour y rétablir Tordre. Le duc et connétable dç Luynes, qui lui portait envie , ne pensait point qu'on dût le laisser partir et voulait même le faire arrêter, l'accusant d'être complice de la révolte de Montbrun. Mais Déagent, qui joua un peu plus tard un rôle si actif dans la conversion de Lesdiguières et avait de l'amitié pour lui , fit revenir le connétable à des sentiments plus justes, et le maréchal put quitter l'armée. Videl assure que le mouvement du Dauphiné fut organisé par les amis mêmes de Lesdiguières , pour le délivrer de ce qu'ils appelaient sa captivité à la cour -, mais c'est pure flatterie pour son héros. L'égoïste et rusé maréchal n'inspirait pas une passion si vive aux gentilshommes huguenots de la province qu'ils allassent jusqu'à prendre les armes pckir servir ses intérêts. Au contraire, ils supportaient impatiemment son joug et sa politique cauteleuse , et souffraient de voir le Dauphiné séparé du reste du royaume. Les documents contemporains que nous avons cités prouvent que le mouvement insurrectionnel de la province fut spontané. Il se renouvela du reste en partie en 1625, comme on le verra plus loin.
Lesdiguières rentre en Dauphiné. Soumission de Montbrun et de ses partisans.
Autrement les deux échecs de Montbrun sur Grenoble ne l'avaient pas découragé. Il continuait à tenir la campagne, faisait fortifier Châteauneuf-de-Mazenc, Le Poët-Laval, Crupies et le Pilhon en Diois, dont il s'était emparé, fondait des canons avec les cloches des églises et rançonnait les marchands de la vallée du Rhône, de telle sorte que le commerce de Lyon était intercepté par terre et par eau. Il menaçait
1621-1622. même de tout ruiner et brûler, si on ne relâchait au plus tôt le comte de La Suse et d'autres prisonniers de la religion.
Cest sur ces entrefaites, que Lesdiguières rentra en Dauphiné. Il enjoignit sur Theure à Montbrun de mettre bas les armes. L'audacieux capitaine ne se rendit pas au premier commandement; mais, voyant que le maréchal réunissait des troupes contre lui, il licencia son armée. Une assemblée politique des églises du Dauphiné réunie à Die à cette . époque, comprenant que toute résistance était désormais impossible , désavoua la rébellion des protestants des autres provinces du royaume et adressa au maréchal des protestations d'obéissance et de fidélité au service du roi.
« Ce que voyant, dit Malingre % ledit sieur duc de Lesdiguières , que tout le général de la province se soumettait à l'obéissance du roi, en quittant le parti des rebelles, et que néanmoins il y avait encore quelques particuliers qui ne voulaient quitter les places et lieux desquels ils s'étaient saisis pendant ce dernier trouble, restituer les choses prises, ni mettre en liberté sans rançon les personnes qu'ils détenaient prisonnières en des châteaux et maisons fortes , fit publier contre eux une ordonnance ^ de paix pour toute la province du Dauphiné (9 janvier 1622), avec injonction auxdits particuliers de vider lesdits lieux occupés, relâcher les prisonniers sans rançon et restituer les choses prises qui étaient encore en nature, afin de rétablir la paix en ladite province. » Quelques jours après, le parlement rendit lui-même un arrêt portant abolition de tout ce qui avait été « fait pendant les derniers mouvements du Dauphiné, depuis le mois de juin 1621 jusqu'au 22 du mois de janvier de l'année suivante.
(i) Histoire -de la rébellion, etc., t. i, p. 710-715 ; t. 11, p. 124-130.
(2) Ordonnance de paix en Dauphiné donnée par Mgr le duc de Letdiguières; Paris, 1622, in- 12.
par ceux qui s'étaient soulevés contre Tobéissance du roi ». 1621-1622. La Tour-Gouvernet et son frère Hector de La Tour-Montauban , fils du célèbre René de La Tour-Gouvemet, furent obligés de résilier leurs fonctions de gouverneur, le premier de Die, le second de Montélimar et de Nyons, quMls avaient héritées de leur père. Cest le roi lui-même qui ^ à son passage à Montélimar, en revenant de Montpellier, les y contraignit (1622). Il est vrai quUl leur accorda une compensation pécuniaire de 3o,ooo livres.
La guerre ayant continué dans le Vivarais et le Languedoc, Lesdiguières envoya au duc de Rohan, pour traiter des conditions de la paix, Charles Ducros , président de la chambre de ledit de Grenoble, assisté de François des Massues d'Eurre, seigneur de Vercoiran. Mais la populace de Montpellier, croyant que ces envoyés d'un homme dont on se défiait à juste titre, venaient s'efforcer de gagner le duc au parti du roi , se porta à leur hôtel et assassina lâchement Ducros. Vercoiran réussit à se sauver.
Lesdiguières fit d'autre part le siège du Pouzin et de Baix- ^sur-Baix, occupés par Blacons, et obtint la reddition de ces places (mars 1622). Pour ce qui est du roi, qui n'était pas plus heureux devant Montpellier qu'il ne l'avait été devant Montauban , il traita avec le duc de Rohan et publia l'édit de paix du 19 octobre 1622, qui confirmait l'édit de Nantes et ses articles secrets, rétablissait la religion catholique partout où elle avait été supprimée, abolissait les assemblées politiques non autorisées et permettait la réunion des consistoires , des colloques et des synodes.
Pendant cette première guerre de religion, plusieurs pasteurs du Dauphiné avaient quitté leurs églises, soit par crainte, soit autrement, et nous voyons le synode du Ponten-Royans du 29 juin 1622 inviter les divers colloques de la province à faire une enquête sur les causes qui avaient amené leur départ.
Conversion de Lesdiguières au catholicisme et intrigues auxquelles elle donna lieu.
162 1-1622. Ce fut pendant ces premiers troubles que Lesdiguières se , convertit au catholicisme. Il y songeait depuis longtemps, mais il attendait une occasion favorable , car il voulait faire servir son changement de religion à l'avancement de sa fortune. En 1 599 il lia à Grenoble un étroit commerce avec le Jésuite Coton, qui prêchait pour lors dans cette ville; « mais, de peur de se rendre suspect aux ministres, dit Elle Benoît', il fit bâtir une galerie dérobée qui pouvait conduire ce Père dans son appartement , sans être aperçu que par ceux qui en savaient le secret , et il avait avec lui par ce moyen de fréquentes conférences. La fille , de même religion que son père, eut les mêmes complaisances pour le Jésuite, mais elle fit un pas plus avant que Lesdiguières. Elle abjura la doctrine des réformés entre les mains du Père Coton , qui la fit communier secrètement et qui tous les ans lui envoyait un prêtre pour en faire autant , jusqu'à ce que le temps et son père lui permirent de se déclarer. Pendant cet intervalle , la délicatesse du Jésuite ne Tempêchait point de consentir qu'elle fît extérieurement profession et qu'elle ne prît part aux exercices publics de la religion , qu'elle avait néanmoins abjurée ; et peut-être qu'il se trouverait qu'elle communiait des deux côtés si on examinait sa vie de plus près. Telle est la religion des Jésuites. Pour être hypocrite et profane, on n'en est pas moins dévot selon leurs maximes ».
En 16 16, lorsque saint François de Sales prêchait l'Avent à Grenoble, Lesdiguières suivit très-assidûment ses discours, eut plusieurs conférences avec lui, l'invita souvent à
(i) Hist. de Védit de Nantes, t. i, p. 260.
sa table et le visita dans sa maison. Messieurs du consistoire 1621-1622. en ayant été informés, décidèrent de lui adresser des remontrances fraternelles et se rendirent à son logis. Mais, avant même de lui être présentés , Lesdiguières « leur fit dire par un des siens, raconte un des biographes de saint François de Sales ', que s'ils demandaient à le visiter comme amis ou pour luLcommuniquer quelque affaire, il les recevrait de bon cœur; mais s'ils pensaient lui faire des remontrances consistoriales et ministrales, ils se pouvaient être assurés qu'étant entrés par la porte ils sortiraient par la fenêtre. Ce fut à nos gens de regagner la rue au plus tôt et de déloger non-seulement sans trompette, mais même sans sourdine ». Les membres du consistoire lui ayant alors député un des principaux seigneurs protestants de la province, Lesdiguières lui dit, selon le même biographe : « Dites à ces Messieurs que j'ai assez d'âge pour savoir comment il faut vivre dans le monde. J'ai été catholique romain jusqu'à rage de trente ans; je sais de quelle sorte fes catholiques romains traitent leurs évêques et de quelle façon ils sont traités par les rois et les princes. Nous sommes en un État où ils tiennent un autre rang que nos ministres, qui ne sont tout au plus parmi nous que comme curés , puisqu'ils ont rejeté la dignité épiscopale, quoique bien fondée en l'Écriture, et je crois qu'ils ne sont pas à s'en repentir. Dites à B[outeroueJ (c'était un ministre de petite naissance^ qui avait été son domestique et que sa faveur avait fait mettre parmi ceux qui gouvernaient l'église prétendue réformée de Grenoble), que quand je verrai des fils et frères de rois et de princes souverains se faire ministres , comme j'en vois d'évêques, d'archevêques et de cardinaux, je verrai quel honneur je rendrai aux ministres. Pour le regard de M. de Genève,
'!) Mgr Camus, Esprit de saint François de Sales y t. i, p. 232-234.
iô2i-i6a2. si j'étais aussi bien M. de Genève que lui, je m'y ferais bien obéir et y ferais bien reconnaître ma principauté. Je sais quels sont ses. droits et ses titres mieux que B[outeroue], ni que pas un de ses collègues et assistants^^ c^est à moi de leur faire la leçon là-dessus, et à eux de se taire s'ils sont sages. Ils sont trop petits compagnons et trop jeunes pour m'apprendre comme il faut vivre à un homme de mon âge et de ma qualité, n
Saint François de Sales ayant encore prêché le carême de 1 6 1 8 à Grenoble, Lesdiguières suivit également ses discours, eut des conférences avec lui et le traita avec les mêmes égards; mais il ne se convertit point, car le moment favorable à ses intérêts n'était pas encore venu.
D'autre part, le dédain qu'il montra pour les plus illustres partis réformés qui avaient demandé la main de sa fille et lui fit préférer l'alliance des Créqui, seigneurs catholiques; son affectation à former toujours un parti à part, à rechercher l'appui des églises réformées quand il avait besoin d'elles, et à les abandonner quand elles avaient besoin de lui , témoignent assez des mobiles humains qui le disaient agir. Les intrigues dont sa conversion fut l'objet, et que nous allons décrire , montrent même que l'égoïsme et l'ambition avaient étoufie dans son cœur toute fierté naturelle.
Dès 1619, le roi envoya auprès de lui Guichard Déagent % honime rusé , ambitieux et hardi , qui venait d'être nommé premier président de la chambre des comptes de Grenoble , et avait pour mission de le détacher du parti réformé et de lui promettre l'épée de connétable, en échange de sa conversion au catholidsme. Déagent obtint plus qu'il ne désirait, car Lesdiguières lui promit non-seulement d'abandonner toutes les places fortes qu'il tenait en Dauphiné , et
(1) Sire de Bniloa, baron de Vire, natif de Saint -Marcellin.
de ne nommer que des catholiques pour officiers, de sa 1621-1622. maison, mais encore (ce qui était l'acte d'un traître) de lui communiquer « toutes les dépêches et toutes les propositions verbales qui lui seraient faites par ceux de la religion prétendue réformée ». Déagent en informa le roi, qui, désirant se servir à cette heure du maréchal pour dissoudre l'assemblée politique de Loudun , écrivit qu'il fallait retarder encore sa conversion. Déagent ne lui fit pas moins donner sa parole qu'il était prêt à embrasser le catholicisme. Un envoyé de la cour, le marquis de Bressieu , ayant exigé une nouvelle promesse , Lesdiguières crut qu'on voulait se jouer de lui , et il fallut toute l'habileté et la constance de Déagent pour lui faire signer les articles apportés par Bressieu.
Cependant le duc de Luynes, qui était le favori de Louis XIII, aspirait également à la charge de connétable; de teUe sorte qu'un second envoyé de la cour, le conseiller d'État Jean de Bullion % proposa à Lesdiguières la simple charge de maréchal général des camps et armées du roi, avec 18,000 livres d'appointements par mois; seulement on lui laissait la faculté de rester protestant. Mais, pour mettre le comble à Fignominie , on lui demandait en même temps de prier le roi d'investir de la connétablie à sa place le duc de Luynes, son concurrent. A l'ouïe de ces propositions, Lesdiguières entra dans Un grand courroux; mais, sur les conseils de Déagent, qui n'avait pas plus que lui le sentiment de l'honneur, il eut encore la bassesse de souscrire à ces humiliantes conditions. Il affecta donc de trouver trop lourds « les soins non pareils » qui accompagnaient la charge si haute de connétable, « qu'il ne pouvait exercer sans l'incommodité de sa personne , âgée de 76 ans » ; remercia très-
(0 Confleiller aux parlements de Dijon et de Metz, président à la cour des aides de Vienne.
i62i-i632. humblement le roi, « l'assurant que, comme il avait servi la France le long de sa jeunesse en état de capitaine, il achèverait le reste de ses jours en la même charge sous ses commandements d , et il donna sa voix au duc de Luynes. Les choses en restèrent là jusqu^à Tépoque du siège de Baix et du Pouzin (mars 1622). « Pendant ce siège, dit Déagent, à qui nous empruntons tous ces détails. Ton mit en délibération dans un conseil d'État ce qui regardait le particulier de M. de, Lesdiguières. On représenta à Sa Majesté qu'en Tétat où il était, elle ne s'en pouvait bien assurer; que s'il tournait casaque et qu'il entendît aux avantageuses propositions que ceux de la religion prétendue réformée lui faisaient encore tous les jours, comme il pourrait bien arriver , il fortifierait si puissamment la faction qu'à peine Sa Majesté la pourrait surmonter; partant qu'elle devait prendre le parti ou de lui faire trancher la tête, ou de l'attacher fortement à son service en lui donnant la charge de connétable ", pourvu qu'il se rendît catholique; mais que s'il faisait difficulté de se convertir, il ne fallait point marchander et s'en défaire promptement. » Le conseil opina pour la voie de la douceur et offrit à Lesdiguières , par l'intermédiaire du même de Bullion , l'épée de connétable et le titre de chevalier de l'ordre du Saint-Esprit, à condition qu'il tiendrait la parole qu'il avait donnée plusieurs fois de se faire catholique. Le rusé maréchal trouva bon, cette fois, de se laisser prier, pour rehausser les mérites de sa conversion ; mais il céda bientôt et abjura le protestantisme, le 24 juillet 1622, entre les mains de l'archevêque d'Embrun, dans la cathédrale de Grenoble , en présence de tout le parlement. Il avait alors 79 ans* • Les membres les plus consi-
(i) Le duc de Luynes venait de mourir.
(2) Avtnt de faire cette démarche il avait consulté un personnage, demeuré inconnu, dont la réponse, qui est remarquable, est conservée en
dérables du consistoire de Grenoble s^étaient rendus auprès 1621-1622. de lui quelques moments avant son abjuration pour le dé- tourner de son dessein ; mais « sitôt qu'il les aperçut ployer le genou pour lui parler, dit Malingre, les prévenant, leur dit de grand courage et d'un cœur tout rempli d'allégresse : <c Messieurs, me voici, par la grâce du ciel, comme un homme qui ai fait profession de servir Dieu et le roi le reste de ma vie, instruction autre que celle que vous m'avez donnée; si vous venez ici pour m'imiter et faire la même chose, je suis prêt pour vous ouïr; mais si c'est pour me parler d'autre chose , je ne veux vous entendre. » Les mêmes membres du consistoire vinrent lui rendre visite deux jours après ; mais, tout en le félicitant de sa nomination à la charge de connétable, ils ne lui cachèrent point leur déplaisir de son changement de religion et leur crainte de le voir tourner contre les églises réformées les armes qu'il avait « si longuement et si glorieusement employées pour leur défense et protection ». Mais il les rassura en leur disant que sa conversion et ses nouvelles dignités ne changeraient nullement la volonté qu'il avait toujours eue de s'employer pour le contentement des réformés, tant qu'ils seraient bons serviteurs du roi. C'est une justice à lui rendre qu'il tint sa promesse, notamment quand il s'agit de rédiger le traité qui suivit la reddition de Montpellier et qui, en dépit du prince de Condé et du clergé , confirma l'édit de Nantes dans tous ses articles.
manuscrit à la bibliothèque de Carpentras (Mém» pour servir à Vhist. de France, N.* 5io). L'auteur représente à Lesdiguières que son acceptation de la charge de connétable , « à condition d*aller à la messe , » lui aliénera la confiance des protestants, sans lui attirer celle des catholiques, qui tiendront sa conversion pour suspecte; qu'il perdra sa réputation de sagesse et de vertu, ainsi que lé repos de son âme; et qu'un refus, fondé sur des raisons de conscience, l'honorera aux yeux du roi, qui ne l'en investira pas moins de la charge de connétable.
1621-1622. La conversion de Lesdiguières fut considérée comme un deuil public et un châtiment divin par les protestants dauphinois. Les pasteurs de Grenoble, en apprenant ce triste événement à leurs coreligionnaires de la province, leur disaient : a LMre de Dieu , se déployant tout à plein du ciel sur nos iniquités, nous convie à redoubler. nos prières, convertir nos cœurs et nous amender à bon escient, de peur que le mal ne découle du chef aux membres et des grands aux petits^ et afin que le Seigneur, par ses compassions infinies, en redonnant la paix à son Église et à TÉtat, arrête tant de malheurs qui nous menacent » (27 juillet 1622) '.
(i) Mémoires de Déagent, p. i53-2oi; — Élie Benoit, Hist, de redit de Nantes, t. i, p. 260; t. 11, p. 327-33 1; — Videl, p. 743-759; — Hist. de la rébellion^ t. 11, p. 366 et suiv.; — Arch. particulières de M. E. Chaper, de Grenoble.