SECONDE GUERRE DE RELIGION
Tentative armée sur Montélimar. Protestation des églises réformées de la province.
La Tour-Montauban y secondé par Brison, se met en état de révolte. Prise de Soyans
et soumission de Brison.
^inexécution du traité de Montpellier par la cour et les 1625-162$. préparatifs faits par elle pour bloquer La Rochelle donnèrent naissance, au commencement de 1625 , à la seconde guerre de religion. Dans le Dauphiné, des gens de Tune et l'autpe religion, mais agissant sans doute pour le parti réformé, ayant noué des intelligences avec le château de Montélimar et failli le surprendre % les églises du Dauphiné se hâtèrent de répondre, par Tentremise de leurs colloques, aux députés généraux en cour, qui leur recommandaient, par lettres du 18 janvier 1625, de ne donner aucun appui à ce mouvement, qu^elles n'y participeraient en aucune façon. Voici, entre autres , la lettre que l'église de Die, une des plus importantes de la province, proposa au colloque de Saillans d'adresser aux députés généraux (24 février) : « Messieurs, comme nous sommes obligés, non-seulement par notre naissance , mais par les principes de notre religion , à reconnaître aucune puissance spirituelle et temporelle en terre
(i) Le ptriement de Grenoble évoqua raffaire, « à cause de l'importance et de la qualité du crime, » mais il ne paraît pas y avoir donné suite.
1625-1626. qui nous puisse dispenser de la très -humble sujétion et obéissance que nous devons à notre roi à présent régnant, aussi sommes-nous et serons à Jamais immuables à nos devoirs et aux preuves qu'en voulons rendre jusqu'à la mort. Il est véritable qu'en ces quartiers s'est découverte une entreprise que quelques mauvais Français avaient sur le château de Montélimar ; mais, Dieu grâces, ce ne sont que fautes privées, et une partie des coupables qu'on a pris et exécutés étaient catholiques romains, sans qu'on ait vu paraître en ce mal symptôme quelconque procédant de la religion. Que s'il s'en fût ensuivi quelque mouvement en cette province, nous vous pouvons assurer que tout le peuple sur lequel Dieu nous a commis en son église, étaient portés, comme ils le seront toujours , à courir sus à ces perturbateurs du repos et infracteurs de la paix publique , sous les commandements de Sa Majesté, envers laquelle nous vous prions et conjurons de vous rendre encore caution de nos constantes résolutions à prodiguer nos biens et nos vies pour son service et pour la conservation de son État ; vous jurant saintement devant Dieu que nos immuables fidélités vous relèveront toujours des promesses qu'aurez faites et ferez pour nous, qui n'ayant autre plus grande gloire en ce monde que celle d'une parfaite obéissance à notre souverain. Aussi le supplierons-nous, par vos entremises, qu'il plaise à Sa Clémence nous continuer les grâces de ses édits et faire réparer tant d'infractions dont vous oyez le cri de toutes parts. C'est ce que nous vous disons par cette dépêche et après avoir prié Dieu (comme nous faisons continuellement) qu'il lui plaise rendre propice le cœur de notre roi à vos justes poursuites. Nous demeurons, etc. ^ »
(1) Nous possédons dans nos archives deux autres protestations analogues celle de Péglise de L^AIbenc et celle de Féglise de Grenoble.
Ces sages dispositions des églises du Dauphiné n^empê- 1623-1626. chèrent pas La Tour-Montauban de lever l'étendard de la rébellion. Il était d^ntelligence avec le brave Brison *, chef des protestants révoltés du Vivarais, qui, profitant de l'éloignement de Lesdiguières , retenu en Piémont , s'empara du Pouzin (i" janvier 1626), construisit sur la rive gauche du Rhône , en face de cette place , le fort de La Poule , et ne cessa de faire des incursions jusqu'aux portes de Valence *. La Toùr-Montauban renforça de son côté la garnison de Mévouillon, qu'il occupait, et mit également son château de Soyans en état de défense.
LpCsdiguières, à son retour du Piémont, où il était allé combattre les Espagnols , apprit ces événements avec peine , et, s'arrêtant seulement un jour à Grenoble, il manda aux consuls des dix villes du Dauphiné « de tenir prêts , chacune d'icelles , cent hommes de pied armés, pour servir où il leur serait par lui ordonné » (i i janv.), puis se rendit en grande hâte à Valence ^. De cette ville , il envoya Etienne de Reboulet , seigneur des Fons , gentilhomme du Vivarais et son ancien page, auprès de Brison , et pareillement Pierre Sauvaîn du Cheylard, beau-père de La Tour-Montauban, auprès de ce dernier, pour les engager l'un et l'autre à déposer les armes. Mais ils n'en voulurent rien faire, et le connétable, qui n'avait pas suffisamment de soldats à sa disposition, retourna à Grenoble, se bornant à laisser à Loriql Cbambillac et 25 hommes de sa compagnie de gendarmes pour empêcher les courses de Brison en Dauphiné. Incommodé par ce voisinage , Brison résolut de s'en défaire. Il réussit à faire croire au lieutenant de Lesdiguières qu'il était
(i) Joachim de Beauvoir du Roure de Beaumont, seigneur de Brison.
(2) DouwLLE, p. 226,
(3) Charronnet, p. 319, 320.
1625- 1626. sur le point de traiter avec celui-ci, et l'engagea, pour hâter la fin des négociations , à retirer la garde avancée qu'il avait établie sur les bords du Rhône. Chambillac, accédant à son désir, ne laissa à ce poste qu'une seule sentinelle. Mais cette même nuit Brison , traversant le fleuve avec cent hommes déterminés, tue la sentinelle, pénètre dans Loriol, applique un pétard au logis de Chambillac ^^ qui, quoique soufirant, saute à cheval et est étendu raide mort par Téclat du pétard. Tous ses hommes furent faits prisonniers ; mais Brison les relâcha bientôt à la prière de Lesdiguières *, qui, étant descendu à Valence, obtint de lui , par l'intermédiaire de Beaufort, l'engagement écrit de laisser libre la navigation du Rhône et de ne feire aucune incursion en Dauphiné. Le connétable se rendit ensuite à Crest pour réduire le château de Soyans, occupé par La Tour-Montauban.
Situé sur un roc abrupte et dans une assiette formidable , ce château ne pouvait être abordé que par le village OMistruit à ses côtés. La garnison ayant refusé de se rendre, Lesdiguières établit trois canons sur un tertre à l'opposite du château, et, tout en battant ses murailles, fit donner l'assaut à une petite tour reliée par une muraille au corps de logis principal-, mais cette tentative fut infi*uctueuse. Brison aurait bien voulu secourir Montauban , mais il avait peu de soldats et n'osa pas les engager avec ceux du connétable. Il était du reste sur le point de traiter et ne voulait pas perdre les avantages de sa position. Cependant le canon continuait à tonner contre le château de Soyans, et, le cinquième jour du siège, la garnison, se voyant dans l'impossibilité de se défendre plus longtemps, s'échappa de nuit, avec une rare audace, du rocher à pic sur lequel était bâtie la forteresse.
(i) Dourille (p. 226) raconte ce fait un peu dift^ércmment. Nous suivons Videl.
La chute de Soyans entraîna la soumission de Brison, qui iôiS-^iôiô. fit la paix avec le connétable, moyennant une somme de 120,000 livres et le brevet de maréchal de camp (17 juillet 1626) '.
Siège et reddition de Mévouillon . Mort de
Lesdiguières . Son portrait et jugement du
duc de Rohan sur sa personne.
Ne pouvant, à cause de son grand âge, aller assiéger Montauban , qui s'était réfugié à Mévouillon avec 1 20 hommes et avait du canon , Lesdiguîères y envoya Bertrand de Morges, seigneur de La Motte-Verdeyer, avec quelques troupes de cheval et de pied. Le château de Mévouillon passait pour imprenable, car il était bâti sur un rocher taillé à pic et élevé de i5o mètres au-dessus de la plaine. La famine seule pouvait le réduire. Après avoir supporté un blocus rigoureux de 46 jours, Montauban, craignant, s'il résistait encore, d'obtenir des conditions de capitulation fort dures , consentit à mettre bas les armes et à rendre la place, moyennant une somme de 100,000 livres (i3 sept. 1626). Satisfait de sa soumission, le roi lui donna le gouvernement de Montélimar, qui resta dans sa famille pendant très-longtemps. Son frère. César de La Tour, marquis de La Charce, qui était demeuré étranger au mouvement , avait été nommé , Tannée précédente, gouverneur de Nyons, avec une pension de 4,000 livres *,
Lesdiguîères mourut cinq jours après la reddition de
(i) Cl. Malingre, Hist. de la rébellion, t. VI, p. 492, 493. *
(2) ViDEL, p. 899-910; — Chorier, Hist. de Dauph. abrég.ft. n, p. 237-238.
1625-1626. Mévouillon, à l'âge de 83 ans (28 sept.), chargé, mais non rassasié, de jours, d'honneurs et d'argent. Il était duc, pair et connétable, et laissait à ses héritiers 5oo,ooo livres de rente, une grande quantité de pierreries et une somme considérable d'argent comptant '. A une bravoure à toute épreuve Lesdiguières , l'un des plus habiles capitaines et des hommes les plus sagaces de son temps, joignait une grande modération , une prudence rare et une certaine magnanimité de caractère qui lui faisait oublier l'injure et mépriser la vengeance ; mais il était dur envers les paysans , rusé jusqu'à la duplicité, égoïste, ambitieux, d'une extrême avarice et de mœurs relâchées. Le duc de Rohan porte ^ur lui ce jugement sévère, mais mérité : « C'était un gentilhomme ... qui, par sa valeur, prudence et bonheur, ayant passé par toutes les moindres charges de la guerre , était monté jusques à la plus haute; et si une prospérité si continuelle ne lui eût ôté, sur la fin de ses jours, toute honte, et qu'il n'eût, par ses débauches domestiques et infâmes, abandonné Dieu , souillé sa maison d'adultères et d'incestes publics, il se pourrait com jJarer aux plus grands personnages de l'antiquité *. »
Brison et La Tour-Montauban , dont nous venons de raconter la levée de boucliers, avaient soutenu la lutte plus longtemps que les autres capitaines réformés du royaume. En effet, le 6 février 1626, ceux-ci avaient conclu un traité de paix avec le roi, qui fut approuvé le 20 mars 1626 par les « délégués des colloques du haut et bas Languedoc, du Quercy, du Dauphiné et du Foix^ ». Ce traité fut suivi d'un édit de pacification en douze articles, qui confirmait l'édit de Nantes pour la dixième fois.
(i) Addit. au mém. hist, et crit, de la vie de Roger de Saint-Lary de Bellegarde, par le marquis de C***, p. 85, 86.
(2) Mémoires du duc de Rohan, 1* éd., 1646, liv. iv.
(3) Anquez, Un nouv, chap, de Vhist, polit, des réf, de France, p. 374.