TROISIÈME GUERRE DE RELIGION
^Mouvements de peu d'importance en Dauphiné. Mesures de précaution de Créqui.
Une année à peine venait de s'écouler depuis l'édit de 1627-1629. pacification, qu'une troisième guerre de religion éclata. Pour empêcher qu'elle ne s'étendît au Dauphiné , Henri de Bourbon, prince de Condé, lieutenant général pour le roi en ses armées de Languedoc, Dauphiné, Guyenne et Lyonnais, accorda aux sieurs Antoine de Clermont, baron de Montoison, et Charles de Clermont, seigneur de Chaste, la permission de saisir « tous et chacun des biens meubles et immeubles qui se trouveront appartenir à tous ceux qu'ils pourront découvrir et convaincre être dans la rébellion, ou avoir intelligence ou communication avec les rebelles , étant actuellement dans la rébellion » (16 déc. 1627).
Cette mesure n'empêcha pas quelques mouvements de se produire dans la province. On signala dans le Gapençais des rassemblements de 4 à 5oo hommes armés, qui battaient la campagne. Le 21 janvier 1628, le maréchal Charles de Créqui, comte de Sault, gendre et successeur de Lesdiguières à la lieutenance générale de la province , écrivit aux consuls de Gap qu'il était sûr que les rebelles voulaient tenter un grand coup et s'emparer de plusieurs places, et les invita à observer une grande vigilance : ce que protestants et catholiques firent d'un unanime accord. Le 8 avril suivant, en leur témoignant toute sa satisfaction , il leur annonça la prise d'Orpierre par les rebelles et l'attaque infructueuse qu'ils venaient de diriger sur Serres, et les engagea à redoubler
1627-1629. de vigilance et de zèle. « Les catholiques, dit Charronnet % étaient d^ailleurs en forces pour résister et combattre *, leurs troupes couvraient tout le Gapençais, le Champsaur, le Serrois et une grande partie du département actuel de la Drôme ; les réformés n^osaîent circuler pour leurs affaires au milieu de ces bandes indisciplinées. En juillet devait se réunir le colloque de Valdrôme (proprement du Gapençais) ; l'église de Gap ne voulut pas y envoyer des députés, attendu Tinconvénient des gens de guerre qui sont en ce pays et au lieu même de Valdrôme. De même en septembre /quand il fut question dé représenter Téglise au synode de Die , on donna lecture d'une lettre par laquelle Téglise de cette dernière ville annonçait le renvoi du synode à une autre époque, attendu le grand nombre de gens de guerre qui étaient dans le pays. » Créqui , craignant que la ville de Die, qui était comme le boulevard du protestantisme en Dauphiné, ne prît part au mouvement, y envoya, vers Pâques 1628, 3,ooo hommes de pied et sa compagnie de gendarmes, qui, pendant 10 jours, vécurent à discrétion chez les habitants , désarmèrent les réformés et remirent leurs armes au gouverneur jHercule de Sibeut, seigneur de Saint-Ferréol , qui les entreposa dans la citadelle *. D'un autre côté, le duc de Rohan , qui tenait le Vivarais, « ayant recouvré des bateaux de divers endroits, fit passer en Dauphiné le sieur de Léques, avec 1,200 hommes de pied et 1 00 chevaux , tant pour avoir des vivres de la campagne voisine, au soulagement du Vivarais, que pour obliger plus facilement les villages à porter au Pouzîn^ les contributions qui leur étaient imposées. Il fit aussi accommoder quelque route au delà de la rivière , pour assurer le passage des siens pendant son séjour et pour obliger les
(0 Pages 322, 323.
(2) Mémoire de la maison des Gay (Mns.).
marchands à reprendre la route du Rhône. Après avoir fait 1627-1629. publier son ordonnance pour le rétablissement du commerce, il fit faire quelques courses en Dauphiné , d'où on ramena quelque butin , entre autres deux cents mousquets, qu'on conduisit à Bagnols ' ». Effrayé des incursions du duc de Rohan en Dauphiné, le parlement de Grenoble édicta , le 10 avril 1628, une ordonnance sévère contre tous ses partisans, déclarant criminels de lèse-majesté tous ceux qui leur prêteraient main-forte , et ordonnant la dégradation des gentilshoninies qui y prendraient part, celle de leurs enfants, le rasenlent de leurs châteaux, la confiscation de leurs biens, Tadjudication du tiers de ces biens aux dénonciateurs, et la condamnation aux mêmes peines des officiers de justice et des consuls qui n'empêcheraient pas leà levées d'hommes et les enrôlements. Les précautions prises par Créqui et le parlement produisirent leur effet, et le mouvement insurrectionnel tomba bientôt de lui-même.
Le synode provincial du Dauphiné, pendant les trois guerres de religion du XV II* siècle, interrompit par intervalle ses réunions annuelles. Il ne s'assembla pas pendant les années 1624, 1628 et 1629.
La dernière de ces guerres fut signalée dans le reste de la France par la prise de La Rochelle (28 oct. 1628), le sac 'de Privas et le massacre de ses habitants (17 mai 1629), la capitulation d^Alais (17 juin), et se termina par le traité de paix de cette dernière ville (28 juin) et Tédit de grâce de Nîmes (juillet). Cet édit, qui fut déclaré « perpétuel et irrévocable », selon la coutume, rétablit les réformés dans toutes leurs libertés religieuses ; mais il anéantit d'un même coup \tMt puissance politique. Ils n^curent plus de places de sû-
(i) Voyage de M. le duc de Rohan en Vivarais, dans Les commentaires dk soldat du Vivarais, p. 36 1.
1627-1629. reté, se virent exclus peu à peu des emplois de la cour et de presque toutes les charges civiles. Cest pourquoi y à partir de ce moment , leur activité se porta vers Tindustrie et le commerce, où ils firent de tels progrès qu'en quittant la France, à l'époque de la révocation de Tédit de Nantes, ils la ruinèrent en partie. Ce fut également depuis cette époque que les sciences théologiques commencèrent à fleurir parmi eux et que leurs académies acquirent un grand renom , celle de Die comme les autres.
Plusieurs occasions de révolte leur furent offertes après redit de grâce , mais ils eurent la sagesse de les repousser. Cest ainsi qu'Henri de Montmorency, appuyé par Gaston d^Orléans, frère de Louis XIII, fut impuissant, en i632, à réveiller les passions religieuses des protestants du Midi.
Serment de fidélité du synode du Dauphiné à Louis XIV et à Anne d'Autriche. Nouveau serment à V occasion des troubles de
la Fronde.
A la mort du roi, survenue le 14 mai 1643 , le synode du Dauphiné , réuni à Serres le 1 2 août , chargea deux de ses membres de porter aux pieds d'Anne d'Autriche et de Louis XIV le serment de fidélité des protestants de la province. « Dieu , justement irrité, lit-on dans les actes de ce synode, ayant frappé cet Etat du plus rude coup qu'il eût pu recevoir par le décès du feu roi, d'immortelle mémoire, et néanmoins ayant donné cette consolation aux vœux des bons Français de voir le sceptre de cette monarchie heureusement transmis au roi à présent régnant, fils d'un si grand monarque et son légitime successeur, sous la très-sage régence de la reine sa mère, dont les vertus incomparables la font
admirer par tout Tunivers, — le premier soin du synode des 1627- 1629. églises du Dauphiné, assemblé sous le bénéfice des édits au lieu de Serres , a été de députer vers Leurs Majestés , pour porter à leurs pieds les très-sincères déclarations et assurance de la très-humble soumission , obéissance et fidélité de leurs sujets de cette province faisant profession de la religion, qui se sentent obligés, tant par la Parole de Dieu et mouvement de leur conscience que par devoir naturel, non-seulement à employer leurs biens, mais aussi jusqu'à verser la dernière goutte de leur sang pour le servir, — les sieurs Chamier, pasteur de l'église de Montélimar, et Daîllon, ancien de réglise de Saint-Bonnet, et, à leur défaut, les sieurs Guyon, pasteur de l'église de Dieulefit, et Masseron, ancien de l'église de Gap, qui sont aussi chargés de leur rendre grâce très - humblement de ce qu'il leur a plu de confirmer en dernier lieu les édits faits en faveur de leurs sujets de la Religion *, et en commander l'inviolable observation-, de la commission desquels ils ne désirent jouir que pour, en servant Dieu conformément à sa Parole, continuer d'élever leurs coeurs au ciel pour la longue prospérité des personnes sacrées de Leurs Majestés , afTermissement de leur trône et gloire de leur conscience. »
Pendant les troubles de la Fronde, de 1648 à i653, le grand Condé fit valoir aux yeux des réformés les vieux souvenirs de sa maison et répandre dans les églises les bruits les plus sinistres touchant les intentions d'Anne d'Autriche
(i) Déclaration du 8 juillet 1629, où Louis XIV intervient, avec la reinemère régente, les princes du sang , les pairs du royaume, les grands officiers de la couronne et les seigneurs du conseil. Le roi déclare a perpétuels » les édits de ses prédécesseurs et les confirme de nouveau « en tant que Woin est ou serait, et veut quç ceux qui contreviendront soient punis et
cb&tiés comme perturbateurs du repos public ». Cinquante-six ans après,
Louis XIV foulait aux pieds ses propres édits.
i627'i629« et de Mazarin à leur endroit; mais il ne put réussir à les entraîner dans son parti. Le synode du Dauphiné, assemblé à Die le 6 juin i652, fit parvenir au roi, à ce propos, la protestation de fidélité suivante; « Nous, pasteurs et anciens des églises réformées de Dauphiné, assemblés en synode dans la ville de Die, au mois de juin i652, pour et au nom de toutes les églises de la province , composées d^officiers , seigneurs, gentilshommes et tous autres faisant profession de ladite religion, considérant les brouilleries, divisions et particularités qui sont à présent dans le royaume , au préjudice de Tautorité du roi et à la naturelle obéissance qui lui est due, pour témoigner Tintégrité de nos intentions au service de Sa Majesté, déclarons, protestons et jurons devant Dieu, en vérité de cœur et rondeur de conscience, que nous voulons inviolablement demeurer dans les inébranlables devoirs d'une très-humble sujétion, parfaite obéissance et incorruptible fidélité envers le roi notre souverain Sire, lequel nous reconnaissons être établi du ciel, relever de Dieu seul et ne dépendre d'aucune autre puissance quelle qu'elle soit, sans que jamais aucune occasion, sujet ou prétexte, de quelque couleur qu'on le semble déguiser, nous fasse départir de la sujétion et honneur et révérence que nous devons à Sa Majesté, et à laquelle notre religion, notre naissance et les plus vifs sentiments de notre conscience nous obligent; — âmprouvons, détestons et abhorrons de tout notre cœur toutes les ligues, menées et pratiques et associations à ce contraires, lesquels ne peuvent servir qu'à favoriser les desseins et pernicieuses entreprises des ennemis de l'Etat; et sommes tous prêts d'employer libéralement, d'un franc courage, nos vies, nos biens et tout ce que nous avons de plus cher pour rendre encore d'autant plus authentiques les preuves véritables de notre très-humble, très-fidèle et incorruptible affection au bien du service de Sa Majesté , conservation de sa personne et accroissement de
ses Etats et augmentation de ses couronnes, grandeurs et 1627-1629. dignités, dans lesquelles nous savons qu^après Dieu consiste notre subsistance et notre espoir, persuadés que nous sommes que la bonté et la justice de Sa Majesté, en faisant réparer les torts et griefs que nous souffrons en plusieurs endroits par les contraventions et inexécutions des édits de paix, nous fera jouir du bénéfice d'iceux pour le libre exercice de notre religion , la'conservation de nos biens et de nos vies. » -
Mazarin sut un grand gré aux protestants de leur fidélité à la cour, et Louis XIV leur en témoigna sa reconnaissance à l'époque de sa majorité (7 sept. i65i). La confirmation de redit de Nantes, qui suivit peu après (i652), et la cassation de tous les arrêts et ordonnances quijy étaient contraires en furent le gage. Mais ces actes de justice étaient plus dans la forme que dans la réalité , comme on le verra plus loin.