NANTES
fT^mination de commissaires exécuteurs de redit de Nantes en Dauphiné.
1598- 1599. Uédit de Nantes fut un immense bienfait pour les protestants, quoiquMi ne leur assurât pas une entière liberté de culte ; mais son application , en présence des circonstances diverses de temps, de lieux et de personnes propres à chaque église, devait être nécessairement entourée de difficultés de plus d'un genre. Aussi Henri W institua-t-il des commissaires chargés dans chaque province de veiller à Texécution de son édit. Ils avaient pour principale mission de rechercher les lieux où Texercice de la religion réformée avait été établi ou pu l'être en vertu de l'édit de Poitiers 1577, en 1696 et jusqu'au mois d'août 1 597, et ceux où l'édit de Nantes le permettait à cette heure ; ensuite de l'établir d'une manière définitive dans ces divers lieux. Ils devaient en outre résoudre à l'amiable toutes les difficultés concernant l'emplacement et la construction des temples , la restitution et la réédification des églises catholiques, la propriété des cimetières et des cloches , la composition des consulats et des conseils communaux , les collèges , les écoles , les hôpitaux , etc.
Les commissaires appartenaient généralement et par moitié aux deux cultes, et, en cas de dissentiment dans 1 eurs décisions , ils devaient en référer au roi par un procèsverbal dit départage, où les deux partis exposaient le bien fondé de leurs prétentions réciproques. A l'origine, ces com-
missaires s'acquittèrent de leurs fonctions avec une grande 1599. impartialité, mais plus tard il n'en fut plus de même, si bien que les derniers nommés cassèrent une grande partie des ordonnances des premiers et ordonnèrent la suppression de Texercice de la religion réformée dans une multitude d'églises où jusque-là il avait eu lieu sans contestation.
Les premiers commissaires du Dauphiné furent pour le parti protestant : Lesdiguières , alors capitaine de 1 00 hommes d'armes, conseiller du roi et lieutenant général pour le roi en Dauphiné, et pour le parti catholique : Ennemond de Rabot, sieur d'IUins, premier président au parlement de Grenoble, et Émery de Vic% premier président au parlement de Toulouse et injiendant de la justice et des finances dans le Lyonnais. Les instructions qui leur furent données à Blois par Henri IV, le 8 août 1 599, se composent de 1 7 articles , où le roi se montre surtout préoccupé de calmer les susceptibilités des catholiques. « Pour le regard dudit édit , dit-il, bien qu'il soit nouveau par la date, néanmoins la substance n'est pas nouvelle , n'étant que comme un recueil et répétition des édits précédents, et que, s'il y a quelque chose d'ajouté à l'avantage de ceux de ladite religion prétendue réformée , que ce n'est pas tant une augmentation qu'une compensation de ce qui leur a été ôté par les traités particuliers des seigneurs et villes qui se sont ci-devant réduites ; s'il' y a autre chose, c'est si peu que l'on ne peut se plaindre, puisque par ce moyen l'on a pu affermir et assurer un perdurable repos en cet État, lequel sans cela demeurerait toujours incertain et capable de changement; qu'il se connaîtra aussi par ledit édit que les ecclésiastiques y sont plus avantagés que par les précédents édits, et qu'il ne s'y est rien oublié pour retenir chacun en son devoir et éviter de
(i) Il fut suppléé quelquefois par de Beig, secrétaire d'État.
i399* retomber aux nMilheurs qui ont ci-devant et si longuement affligé ce royaume ^ )>
Les commissaires exécuteurs, dont nous retrouvons les noms aux diverses époques où ils eurent à remplir leur mission, sont : en ibgg^ 1600, 160 1, etc., Lesdiguières,d^Illins et de Vie, nommés plus haut*; — en i6o5, 1606, etc., Lesdiguières et Arthus Prunier de Saint- André , premier président au parlement de Grenoble; — en 1614, 16 i 5, 1616, etc., Lesdiguières et Charles Ducros^, président de la chambre de redit , pour le parti protestant ; de Saint- André, déjà nommé, et Qaude Frère ^, maître des requêtes ordinaire du roi, pour le parti catholique; — en 1661, 1662, i663, etc., Charles d'Arbalestier, sieur de Montclar et de Beaufort, maréchal de camp (protestant), et François Bochart de
Champigny, seigneur de Saron, intendant du Dauphiné ; — de 1682 à i685, Gaspard de Perrinet, marquis, d'Arzeliers, capitaine (protestant), et Pierre Cardin Lebret, intendant du Dauphiné.
La venue des commissaires dans les villes et les bourgs fut. quelquefois entourée d^une grande solennité. C^est ainsi que lorsque Lesdiguières, dlllins et de Vie entrèrent à Monté limar, ils étaient « accompagnés de trois à quatre cents gentilshommes, tous i cheval, portant chacun des branches
(r) Procès-verbal de ce qui s'est passé en Dauphiné,,, (Mns.).
(2) Ces commissaires, arrivés à Montéllraar et pressés par le temps, déléguèrent leurs pouvoirs, pour foire exécuter redit de Nantes à Nyons, au Buis et à Dieukfit, à Pi«rre de La Baume, coasfiUUr au parlement ; Louis de Grammont, seigneur de Vachères; Claude de Bologne, seigneur d'Alençon; Isaac Bard, capitaine; René de La Xpur-Gouvernel et Charles de Vesc, sieur de Compe (12 novembre ibqg),
(3) Suppléant de La Croze.
(4) Suppléant Claude Expilly, avocat général au parlement, puis premier président.
d^olivier et de laurier' ». Les catholiques et les protestants 1600. juraient à Tenvi l'observation de Tédit de Nantes-, mais, comme le texte primitif de cet édit avait été modifié , les protestants avaient soin de stipuler que c'était « sous protestation que ce soit sans préjudice des remontrances que lesdites églises prétendues réformées de France ont à faire au roi sur les retranchements faits par Sa Majesté audit édit, déclarations et modifications de ses cours souveraines en la vérification de icelui ».
Les décisions prises par les commissaires exécuteurs de redit de Nantes ayant le plus souvent un caractère tout local, nous ne pouvons les faire connaître ici, mais nous les rapporterons quand nous nous occuperons de Thistoire particulière de chaque église. Pour le moment , nous allons exposer les griefs d'un intérêt général ou spécialement graves dont les protestants dauphinois eurent à souffrir et dont Texamen n'était pas du ressort direct des commissaires exécuteurs.
Réclamation des synodes et des assemblées politiques du Dauphiné. Requête de Vé-
vêque de Grenoble.
Dès Pan 1600 le synode de Serres avait chargé ses députés de représenter au synode national de Gergeau de 160 1 « sur l'empêchement qu'on donne de faire la prière publique es hôpitaux pour la consolation des pauvres malades ; item , de faire les prières publiquement et donner consolation aux criminels qu'on conduit aux supplices pour être exécutés » ;
(i) Canoy, Hut, des guerres de religion à Montélimar (Mns.).
i6oo-i6o4.de représenter, dis-je, la convenance de supplier le roi d' « empêcher telle violence et permettre les consolations et prières nécessaires pour les pauvres affligés ».
Le même synode de Serres chargea Charnier et Antoine de Luels, seigneur d^Aramon, de se plaindre auprès du roi, qui passait en Dauphiné, de ce que dans la province on ne permettait pas aux protestants « d'ouvrir des écoles publiques ».
Le synode de Die de 1604 se plaignit à son tour auprès de Lesdiguières et du parlement de ce qu'on défendait au sjoidic général des églises réformées du Dauphiné de porter ce nom , quoique, disent les actes du synode, « nous soyons reconnus par les édits de Sa Majesté comme faisant corps d'église » •, de ce qu'on voulait contraindre les personnes qui avaient affaire en justice à se « qualifier de la religion prétendue réformée », et de ce que l'archevêque d'Embrun s'était permis d'appeler l'église réformée la prétendue religion, <c en nous flétrissant, disent les actes du synode, trop animeusement d'une honte indigne de notre sincérité , comme si non-seulement on reconnaît en doute la réformation de laquelle nous faisons profession (ce qui peut être tolérable en la bouche de ceux de la religion romaine), mais aussi on nous comptait entre les athéistes et gens qui n'ont aucune connaissance de Christ , ni par conséquent aucune religion. »
Le même synode protesta contre l'établissement dans le Dauphiné des Jésuites % « qui n'ont voulu jurer ni l'édit fait expressément pour eux, ni même les édits généraux faits pour la pacification de cet état : ce qui rend leur réception en cette province tant plus dangereuse-, mêmement en la ville d'Embrun , que tout le monde sait nous avoir été par
(i) Henri IV venait de les rappeler en France par son édit de sept. i6o3.
Sa Majesté laissée en garde jusqu'à ce que Dieu fasse la 1604-1612. grâce à ce royaume de voir assoupir les animosités , qui par le passé Tont jeté en une infinité de misères ».
Le 6 novembre 1 6 1 1 , l'assemblée politique provinciale de Grenoble rédigea un cahier de plaintes fort important , présenté au roi le 1 5 février 1612 et composé de 3 1 articles , dont plusieurs se rapportent au Dauphiné. « Pour ce qu'en ladite province , dit l'art. 3, il y a plusieurs seigneurs de telle autorité qu'ils empêchent et détournent leurs sujets de la religion de poursuivre l'exécution de vos édits aux bourgs et villages leur appartenant , plaise à Votre Majesté qu'à la nomination des églises de ladite province soit employé personnage capable pour la poursuite , nonobstant toutes déclarations que lesdits seigneurs pourraient avoir extorquées de leurs dits sujets de la religion au contraire y et qu'il sera &it fond pour les frais et vacations dudit poursuivant. » Le roi répondit : « Les commissaires pourvoiront sur le contenu au présent article, et chaque bourg ou village qui aura des plaintes à faire sur les contraventions ou inexécutions de l'édit de Nantes, pourra nommer un procureur pour faire les poursuites nécessaires sous le nom et aux dépens de la communauté. »
Le roi accorda l'article 29, portant « que les provisions d'un collège , ci-devant par le feu roi données à la ville de Montélimar, seront vérifiées par la cour de parlement de Dauphiné , et que ladite ville en jouira selon le contenu aux patentes qui lui ont été accordées ».
En 1 6 1 2 l'évêque de Grenoble adressa par deux fois des requêtes au roi pour le prier d'ordonner que le temple de cette ville fût démoli et que l'exercice de la religion réformée se fît dorénavant en dehors des murailles \ mais les membres du parlement , les gentilshommes et autres notables appartenant à la religion députèrent à Paris le conseiller à la chambre de l'édit Abel de Calignon , pour défendre leurs
— 7^ — i6i2-i63o. intérêts, et le roi écrivit au maréchal Charles de Créqui, son lieutenant général en Dauphiné, « de faire entendre au sieur évêque que son intention est que lesdits de la religion jouissent pleinement et paisiblement dudit exercice et de leur temple, comme ils ont fait ci-devant, sans rien altérer ou innover ; et de plus que ledit sieur maréchal retire la requête fondamentale présentée par ledit sieur évêque pour la déchirer et par ce moyen éteindre la mémoire de cette instance ; assurant lesdits de la religion que la volonté de Sa Majesté est de les maintenir et protéger en Tétat qu'ils ont été jusqûes à maintenant, vivant sous Tobéissance de ses conunandements , afin qu'ils n'en soient plus alarmés ' ».
Trois ans après , le parlement faisait inhibition et défense à tous imprimeurs, libraires et autres personnes d'imprimer, vendre et débiter un livre, protestant sans doute, intitulé L'historien rochelloia, à peine de punition corporelle, sous l'injonction de rechercher dans les maisons et boutiques desdits imprimeurs et libraires s'il existait des exemplaires de ce livre et de s'en saisir.
Toursuite des évêques de Valence et de
Vaison contre les ministres étrangers et
ceux qui prêchaient dans les annexes.
Jusqu'en i63o nous ne voyons point que les protestants dauphinois aient eu à endurer des contrariétés plus graves que celles que nous venons de mentionner, mais cette même année l'évêque de Valence et de Die, Jacques de Gelas de Léberon, se fondant sur la déclaration royale du 14 avril
(i) Sommaire (Tune lettre que le roi a écrite à Monseigneur le maréchal de Créqui, du 22 avril 1627 (s. n. d. 1.)-
1627," qui défendait aux ministres étrangers d'exercer leurs i63o, fonctions en France, enjoignit à F Écossais Jean Sharp, pasteur et professeur en théologie à Die, à Gaspard Martin, de Carpentras, pasteur à Die et auteur du Capucin réformé ^, etàGervais Alexis, pasteur à Livron, de quitter son diocèse. Sharp obéit et paraît être retourné en Ecosse ; Martin se réfugia à Mens, où il continua à donner des prédications, et Alexis demeura à son poste. Irrité de la résistance des deux derniers , Léberon , qui avait reçu Tordre d'arrêter les trois ministres au besoin, fit jeter Martin dans les prisons de Valence, et en eût fait autant à Alexis, si ce dernier ne se fût dérobé à ses poursuites. Le roi , son conseil privé entendu, ouvrit les portes de la prison à Martin, mais le condamna à quitter le royaume. Pour ce qui est d'Alexis, l'arrêt ne Éaiit point mention de sa personne *.
L'évêque ne borna pas là son zèle persécuteur. Secondé par l'évêque de Vaison, Joseph-Marie de Suarès, il réussit à persuader au roi que les prédications que les pasteurs donnaient dans leurs annexes étaient autant d'usurpations condamnées par l'édit de Nantes. Prétendant d'autre part que « les ministres allaient prêcher indifiéremment dans toutes sortes de lieux, sans regarder si ces lieux avaient droit d'exercice public par l'édit, ou s'ils ne l'avaient pas ^ », ils obtinrent deux arrêts du conseil, l'un, du 3 octobre i63o, contre le pasteur de Dieulefit, l'autre, du 1 1, contre le pasteur de Nyons, qui défendaient à l'un et à l'autre de prêcher fleurs que dans le lieu de leur résidence. Ces arrêts furent
U) Voy. notre Notice histor, et bibl, sur les controverses religieuses en D»l>*ijié, p. 3a.
(2) Arrêt du conseil privé du roi du i5 juin i63o; — Benoit, t. 11, p. 507.
(3) Les contrevérités du Père Meynier sur Vexécution de redit de Nantes^ P- 8 (s. 1. n. d.).
i63i-i632. signifiés à plusieurs autres ministres du Dauphiné, notamment à œux de Corps, Cielies et Saint- Jean -d^Hérans; mais ces ministres n^en tinrent pas compte , et le parlement de Grenoble, qui ordonna, le 9 avril 1 63 1, l'exécution des arrêts du roi, ne fut pas mieux écouté. Le consistoire de Die s'opposa, pour sa part, à cette exécution avec une grande énergie et ordonna à son pasteur de prêcher dans toutes les annexes où il avait l'habitude de le faire, lui promettant de l'escorter au besoin avec tout le troupeau.
Un mois après (2 mai i63i), l'évêque obtint un arrêt du conseil privé du roi du même genre contre Ésaïe Matthieu , pasteur de Châtillon, qui, disait-il, « pour empêcher les conversions qui se font es villages circonvoisins depuis quelque temps , va prêcher es lieux et terres de Menglon , Aix , Saint- Roman, Ravel, LesNonières, Menée, Luc, Miscon et Poyols ».
Ces mesures s'étendirent peu à peu à toute la France et valurent aux églises plus de trente-cinq ans de persécutions sans fin. Les pasteurs du Dauphiné en particulier continuèrent à être poursuivis , à être emprisonnés même , pour avoir prêché dans leurs annexes. A bout de patience, ils présentèrent une requête spéciale au roi, qui les renvoya devant quatre commissaires du parlement de Grenoble : Claude Frère, premier président, et André Basset, conseiller, pour le parti catholique; Samson de Perissol, président de la chambre de l'édit , et Abel de Calignon , conseiller à la même chambre, pour le parti protestant. Ces commissaires adressèrent un mémoire au roi le 7 mai i632. « Il portait, dit Benoît % qu'il y avait plusieurs lieux dans la province où l'exercice était permis, qui étaient servis par un même ministre. Ils estimaient que cela ne devait pas être
(i) T. II, p. 532.
empêché, parce que !es articles de Tédit sur lesquels ce droit i63i-i634. d^exercice est fondé , ne les restreignaient aux lieux de la résidence des ministres, non plus que les mémoires envoyés par le roi aux commissaires exécuteurs de Tédit. Mais ils présupposaient que, sous prétexte de mariage, de baptême ou de quelque autre rencontre , les ministres prenaient quelquefois la liberté de prêcher où ils n'en avaient pas le droit ; et cela pouvait bien arriver quelquefois par la complaisance que les ministres avaient pour les gentilshommes dont les maisons n'étaient pas précisément de la qualité requise pour établir un droit d'exercice. Le conseil, tenant compte de l'avis des commissaires, modifia, par son arrêt de mai i633 donné à Nancy, celui de 1 63 1 , rendu spécialement contre les ministres de la Saintonge : « Sa Majesté, étant en son conseil et interprétant l'arrêt de 1 63 1 , a dit et déclaré qu'elle n'a point entendu et qu'elle n'entend point d'empêcher les ministres de prêcher dans tous les lieux permis par l'édit, encore qu'ils n'y fassent pas actuellement résidence*. » L'année suivante, malgré cet édit, le prieur-curé d'Aurel fit arrêter Pierre Appais , pasteur de Pontaix , parce qu'il avait prêché dans une annexe où l'exercice était permis par redit. Transféré dans les prisons de Valence , sur l'ordre de l'aumônier de Tévêque, Appais en appela au roi, qui ordonna sa mise en liberté (24 novembre 1634), condamna ceux qui l'avaient fait emprisonner à lui payer i ,000 livres de dommages et intérêts, mais lui interdit, en retour, de prêcher à l'avenir en dehors du lieu de sa résidence , contrairement à l'arrêt rapporté plus haut. Mais le conseil du roi se mettait peu en peine de se contredire , car le 2 décembre de la même année il défendit également aux ministres du
(1} Drion (t. II, p. 10) ne connaît pas Parrét de mai 1633, ma» en cite un du 26 sept, tendant aux mêmes fins.
1 634-1639. Languedoc et à tous autres de faire aucun exercice en dehors des lieux habituels de leur demeure, défense qui fut renouvelée le 20 juin i636.
%)oie dç fait exercée contre le synode de Die. Arrêt sévère du parlement. Renouvellement de la question des annexes.
Le synode de la province, réuni à Die le 1 7 juin i638, fut l'objet d'une étrange violence de la part d'un certain nombre d'émissaires de Tévêque de Valence et de Die. Ayant eu vent que le roî voulait à l'avenir s'opposer à la tenue des synodes provinciaux dans les villes épiscopales, ils pénétrèrent en tumulte dans le lieu de réunion de la vénérable compagnie et la sommèrent d'avoir à se dissoudre. Sans la modération des membres du synode et du commissaire catholique, qui était présent, de graves désordres eussent pu s'ensuivre. Justement indigné, le synode envoya immédiatement des députés auprès de Créqui, lieutenant général de la province, qui répondit que l'intenticjn du roi était , en effet , qu'à l'avenir aucun synode ne s'assemblât dans une ville épiscopale, et qui donna ordre sur-le-champ au commissaire catholique d'inviter l'assemblée à se séparer. Celle-cî adressa aussitôt une très-humble remontrance au roi touchant cette infraction aux édits et se sépara en silence ^ L'affaire, paraît-il, n'eut pas de suites, car les synodes du Dauphiné purent encore s'assembler dans les villes épiscopales de la province.
Le 21 mars 1639, le parlement de Grenoble reproduisit
(i) Recueil de$ observations et règlements plus notables,., des synodes provinciaux du Dauphiné (Mns.).
— 7^ — et codifia les dispositions les plus sévères des arrêts que le 1640. conseil du roi avait édictés les 20 juin i636, 21 et 28 avril et 23 juin 1637. Il fit défense à tous seigneurs, gentilshommes et autres, ayant haute justice ou plein fief de haubert de la religion réformée de faire ou de souffrir l'exercice de ladite religion dans leurs maisons , à moins que ce ne fût en leur présence ou en celle de leur famille; — aux ministres , de prêcher et feire l'exercice de la religion réformée hors des lieux de leur résidence-, — aux mêmes, d'empêcher les parents, tuteurs ou curateurs, ayant des enfants en leur pouvoir, charge ou conduite, de les envoyer chez les précepteurs, régents ou maîtres d'école catholiques; — à tous magistrats, juges royaux, présidiaux ou ordinaires, d'admettre aucun procureur de la religion à postuler en leurs sièges, et à tous notaires de la même religion , de faire aucun acte dans leur ressort qu'ils n'eussent rapporté auparavant des lettres de provisions en forme. — Le parlement ordonnait en outre à tous les réformés de tendre et de parer devant leurs maisons, aux jours des processions solennelles, et aux magistrats du ressort de faire des informations touchant les hôpitaux réformés ou maisons analogues érigés sans permission dans la province ^ • •
L'année suivante {1640), le parlement de Grenoble ordonna que Bouteroue, pasteur de cette ville, serait appréhendé au corps pour être détenu dans les prisons jusqu'à ce qu'il en fût autrement décidé , ce sur la plainte qu'il aurait été fait un jubilé par quelques-uns de cette religion d. Comme les églises réformées ne connaissaient pas de jubilé, il s'agit vraisemblablement ici d'un jeûne particulier ou public cé-
(i) Recueil de divers arresU du conseil^,,, suivis d'un arrest et règlement général de la cour de parlement de Dauphiné, en exécution d'iceux,.,. 21 mars 1639; — Benoit, t. 11, p. 585.
1640. 1643. lébré dans Téglise de Grenoble et peut-être dans tout le Dauphiné, en vertu d'une décision du synode provincial *. La question des annexes reparut encore en 1642. Pendant la vacance épiscopale qui se produisit à Gap à cette époque, le doyen et le chapitre de la cathédrale obtinrent un arrêt qui défendait aux pasteurs du diocèse de Gap de prêcher ailleurs que dans le lieu de leur résidence, sous peine de 5oo livres d'amende. « Le consistoire, ditCharronnet*, s'adressa immédiatement à tous les gentilshommes amis de cette église; il écrivit à Grenoble et à toutes les églises pour avoir leur avis; mais tout en s'agitant ainsi , . . . pour éviter, dit-il , le trouble et les inconvénients qui pourraient arriver, il décida qu'on obéirait provisoirement et engagea le pasteur Cherler à s'abstenir de donner le prêche aux lieux où il Iç donnait habituellement en dehors de Gap. L'église de Grenoble n'approuva point cette prudence et traita un peu rudement sa voisine... Elle trouve, dit-elle, fort étrange que le corps de l'église de Gap ait jugé à propos d'arrêter l'exercice du culte aux lieux accoutumés. L'arrêt, obtenu par surprise, est contraire aux règlements et aux édits de Sa Majesté; il est donné par un juge illégitime, puisqu'il n'y a d'autres juges compétents en ces matières que les commissaires établis par le roi à Grenoble pour l'observation de l'édit de Nantes. A la lecture de ces remontrances, l'église de Gap retrouva du courage; le pasteur Cherler offre, comme il a toujours offert, d'aller prêcher à Chorges, à Jarjayes et autres lieux où d'habitude il prêchait. Le conseil décide que le 6 janvier 1648 le pasteur ira à Jarjayes dire le prêche et administrer le sacrement de la cène , et de là à Chorges et autres lieux accoutumés ; il prendra qui il voudra des anciens pour Taccompa-
(i) Arch, dép, de Vltère^ B. 2,107 (JnventMre). (a) Page 379.
gner, et Téglise Tassistera et le garantira de tout son pouvoir. 1644. La lettre du consistoire de Grenoble n^avait pas seule contribué à ranimer le courage des réformés de Gap : une décision du synode provincial de Nyons (i5 août 1642) avait reproduit avec plus d^autorité les raisons et conclusions de la déclaration de Grenoble. La désobéissance eut à Gap le même succès qu'ailleurs : la violence n^essaya point d^interdire le prêche , et les pasteurs continuèrent à desservir les localités où ils faisaient habituellement Texercice du culte, d
Condamnation du livre Marseille sans miracles. Démolition du temple de Cliousclat.
Condamnation de L' Anti-Moine.
En 1644, le parlement de Grenoble fut très-ému de la publication d'un livre intitulé Marseille sans miracles *, que le pasteur Hugues Rollin, de Veynes, fit publier à la suite de sa conférence avec le Jésuite Bizot, touchant les miracles attribués à Gaut, ancien évêque de Marseille. Il réfutait dans cet écrit la légende de Tarrivée de Marie-Madeleine et de Lazare en Provence, et montrait que tous les miracles attribués aux reliques, aux images et à Tintercession des saints étaient des illusions ou des mensonges. Le Marseille sans miracles, qui , au dire du procureur général , aurait sûrement excité une sédition à Gap sans la sagesse de Pévêque, fiit condamné au feu par le parlement, le 28 Juillet 1644, l'auteur et Timprimeur, Ezéchiel Benoît, de Die, décrétés de prise de corps, les pasteurs Bouteroue et Murât, de Gre-
(0 (Die), 1664, în-8»; — Benoit, t. m, p. 20; — Notre Notice hi$toriq. et bibl, sur les imprimeurs de Vacad. prot, de Die, p. 22.
1643-1661. noble, Cherler, de Gap et les professeurs Blanc et dTze, de Die, ajournés à comparaître en personne pour avoir approuvé récrit. Le synode provincial de Saillans , réuni le 24 août , ne se laissa pas arrêter par ces rigueurs et donna son approbation au livre de RoUin, en déclarant qu^il était conforme à la doctrine réformée et ne contenait aucune proposition contraire au service du roi et au repos de PEtat. Cette ferme attitude du synode intimida, paraît -il, le parlement, car nous n'avons pu découvrir qu'il ait fait exécuter sa sentence.
L'évêque de Valence continuait ses vexations. Ayant fait une tournée dans son diocèse ( 1 645) , il ordonna , de son propre mouvement , la démolition du temple de Giousclat , sous prétexte qu'il était construit dans un fief de l'évêché et comté de Valence. Les gens qu'il employa à cette œuvre incendièrent l'édifice pour aller plus vite. Les réformés du lieu se pourvurent bien au conseil du roi ; mais , au lieu de leur rendre justice, le conseil approuva la conduite de l'évêque par son arrêt du 6 mars 1646.
Le synode de Die de i652 eut à son tour à se plaindre de ce « qu'en plusieurs villes, bourgs et villages de la province les habitants faisant profession de la religion réformée sont exclus de toutes charges publiques , comme des offices de procureur, notaire, secrétaire de communautés et des charges de consuls en icelles, ce qui cause un notable préjudice au reste des habitants desdits lieux, et particulièrement dans la ville de Die, en laquelle depuis quelques années le juge mage, établi par le sieur évêque de Valence, ne veut recevoir aucun procureur faisant profession de ladite religion , contre la teneur expresse de l'édit de Nantes, qui les rend capables de toutes charges et offices ».
Quelques années après (1661), le pasteur Jean de La Faye, de Loriol, éprouva les rigueurs du parleoient de Grenoble à l'occasion de son Anti-Moine, à Messieurs de
la communion de Rome de la ville de Crest, et sur la re- 1661 quête de la maison de la propagation de la foi de Grenoble. « Le 26 du courant (sept.), dit le journal de cette maison % notre compagnie , ne croyant de rendre moins de service à Dieu en faisant châtier l'insolence des ministres qu'en protégeant les nouveaux convertis à la foi, a fait condamner , par arrêt de ce parlement, le nommé Jean de l^faye, ministre de Loriol de Valentinois , aux galères pendant sa vie et en trois cents livres d'amende pour avoir composé un livre très- scandaleux , plein d'impiétés et de blasphèmes , intitulé L'Anti- Moine,... de Tannée dernière 1660, et Ezéchiel Benoît, imprimeur de la ville de Die, à bannissement et en 5o livres d'amende, pour l'avoir imprimé sans permission, et que ledit livre serait brûlé par la main du bourreau, au-devant du palais, comme il a été. L'extrait dudit arrêt et un des exemplaires dudit livre ont été ensuite envoyés à M. le nonce de Turin, qui l'a fort désiré pour le faire tenir à Rome et faire connaître à Sa Sainteté les soins et le zèle de cette compagnie pour l'honneur de la sainte Église. » La Faye put heureusement se réfugier en Suisse', et Benoît réussit, paraît-il , à conjurer l'orage, car il continua à exercer sa profession d'imprimeur à Die.
(i) Journal des conversions qui ont esté faites et des grâces dont Dieu a faiforisé la compagnie de la Propagation establie à Grenoble durant le cours de Vannée 1661 (s. 1. n. dL); — Notre iVo/ice historiq. etbibL sur les imprimeurs de Vacad, de Die, p. 26.
Ordre sévère du roi à Vintendant du Dauphiné. Nomination de nouveaux commissaires exécuteurs de Védit de Nantes.
Enquête de Vévêque de Grenoble.
1661. Nous passons sous silence une foule de tracasseries de détail, qui trouveront leur place dans Phistoire particulière des églises, et nous arrivons à des faits plus graves.
En 1 66 1 , la cour ordonna à Bochart de Champigny, intendant du Dauphiné , de faire exécuter tous les arrêts et déclarations rendus les années précédentes contre les protestants. Justement alarmés, les réformés de la province envoyèrent à la cour une « députation solennelle », composée de Laurent de Perissol , président de la chambre de Tédit , Alexandre d'Yze, pasteur de Grenoble, Pierrede La Tour, marquis de La Charce , et Antoine Caritat de Condorcet , afin « d^obtenir la révocation desdites commissions, arrêts et déclarations ' ». La députation eut pour résultat de décider le roi à nommer ( 1 5 avril) des commissaires mi-partie chargés de visiter les provinces et d'y Juger les contestations survenues entre les réformés et les catholiques touchant Texé- ~ cution de Tédit de Nantes et les édits , déclarations et arrêts subséquents. Les commissaires protestants étaient laissés au choix des commissaires catholiques, qui avaient ordre de les prendre parmi les modérés. Les commissaires du Dauphiné furent Bochart de Champigny et d'Arbalestier, que nous avons eu déjà l'occasion de nommer. Ils se distin-
(0 Lettres et pièces diverses ^ portefeuille 11 (Mns. de la bibliothèque de Genève).
guèrent par leur zèle démolisseur. Daniel de Cosnac , évêque it)62. de Valence et de Die, qui est devenu célèbre par ses persécutions contre les protestants, leur rend ce témoignage non suspect ' : « Messeigneurs et Messieurs les commissaires se sont portés avec tant d'ardeur pour les intérêts de la véritable religion, qu'il semblait qu'ils n'avaient jamais songé qu'à raffermir et qu'à l'augmenter; et tous ont été si animés contre la religion prétendue réformée, qu'on eût dit qu'ils n'avaient jamais eu d'autre désir que celui de l'abattre et de la détruire. »
Le clergé demanda dès l'abord que chaque église fut tenue de justifier de son droit d'exercice par des pièces authentiques, comme registres de baptêmes, de mariages, de décès, de synode, de consistoire, etc. Mais comme un grand nombre d'églises, trop confiantes dans l'avenir, avaient mis beaucoup de négligence, à l'époque de l'édit de Nantes, à établir leurs droits par des titres de cette sorte, les premiers commissaires exécuteurs s'étant contentés de la preuve testimoniale , elles' se virent à cette heure , surtout les églises rurales , dans l'impossibilité de fournir aucun titre écrit. Le clergé s'obstinant à n'admettre que des pièces de cette nature, la question fut portée devant le conseil d'Etat, qui décida (7 août 1662) que les religionnaires devraient établir leurs droits « par actes tant seulement ». C'était la suppression djun grand nombre de paroisses de campagne. Aussi, dans la liste des 200 églises ou annexes environ dont les droits furent examinés, soit à cette époque, soit peu d'années avant la révocation de l'édit de Nantes , par les commissaires exécuteurs Champigny, d'Arbalestier, d'Arzelliers et Lebret, en trou\*e-t-on beaucoup de con-
(1) Mémoirei, t. u, p. 3i5.
1662. damnées par forclusion, c'est-à-dire pour n'avoir pu fournir des titres écrits en justification de leur droit d'exercice.
Il existe une pièce imprimée de cette ^oque qui montre la part que les évêques de la province prirent à ces rigueurs et le zèle qu'ils déployèrent pour s'entourer de tous les renseignements propres à appuyer les prétentions de leurs syndics auprès des commissaires exécuteurs. Pierre E., évêque de Grenoble, dans une lettre aux curés de son diocèse \ leur demande :
I® Si dans leur paroisse on fait l'exercice public de la R. P.R.;
2® S'il s'y trouve un ministre , le nom et le surnom de ce ministre ;
3" Un temple ;
4® Si le temple est dans l'enceinte du lieu, proche de l'église , hors du lieu ou aux faubourgs ;
5® S'il est bâti sur un sol appartenant à l'église ou à la communauté ;
6** S'il porte une inscription, quelle elle est, et si la date de sa construction est visible ;
7"* Si l'exercice de la R. P. R. se fait dans le château du lieu ;
8® Si le seigneur y demeure habituellement ;
9® Si le seigneur est haut justicier; si la terre est une terre d'église, ou du domaine, ou engagée et à qui; si dans les années 1 596 et 1 697 elle était engagée , et à qui;
I o® S'il y a dans la terre quelque gentilhomme ou officier de justice ou personne de qualité qui fasse l'exercice de ta R. P. R. dans son château ou sa maison, quoiqu'il ne soit pas haut justicier;
(i) Lettre de Pierre E., évéque, de Grenoble , aux curés de son diocèse
(s. I. ni d.).
I !• S'il s'y trouve quelque particulier qui prête sa maison 1662. pour le prêche et autres exercices de la R. P. R. ; le nom , surnom et vocation de ce particulier, et combien il y a de temps qu'il prête sa maison pour cet exercice ;
1 2^ S'il y a dans la paroisse des hameaux où le ministre aille jkire le prêche, donner la cène, et combien de fois Tannée ou le mois; le nom de ces hameaux; s'il y a un temple, ou, en l'absence du temple, le nom de celui qui prête sa maison pour en tenir lieu ;
\y Le nombre des consuls et s'ils sont tous catholiques;
14** Si le conseil de ville est tout catholique ou du moins la moitié ;
1 5^ Si le secrétaire de la communauté est catholique ;
lô'' Quelles sont les charges uniques dans la communauté, et si elles sont remplies toutes par des catholiques ;
17" Si les prétendus réformés enterrent dans le cimetière des catholiques ;
18*^ Si leur cimetière est fort éloigné de l'église et de celui des catholiques ;
ig*" S'ils n'ont usurpé aucun cimetière sur les catholiques ;
20® S'ils jouissent de biens d'église et lesquels ;
21® S'ils ont des écoles et diacres qui fassent chanter les psaumes et faire la prière en l'absence du ministre ;
22^ S'il y a quelque hôpital ou maladrerie occupé par les prétendus réformés ;
23® De quelle manière se font les distributions de grain aux pauvres par les ecclésiastiques ;
24® Qui administre l'hôpital et par qui, sebn la teneur de la fondation , il doit être administré ;
25® S'il y a des enfants dont les pères soient décédés dans la religion catholique et qui aient des mères ou des tuteurs Élisant profession de la R. P. R., leur âge, nom et surnom, et s'ils sont élevés dans la religion catholique ;
1662-1664. 20® Si les prétendus réformés se servent de cloches; si elles sont établies sur les temples ou sMls la font sonner en la promenant dans les rues ;
27® Si les prétendus réformés sont les plus forts et en plus grand nombre dans le lieu \ s'ils font des impositions sur les catholiques secrètement ou ouvertement pour l'entretien de leurs ministres ;
28® Si les catholiques ont des papiers et des actes qui puissent être utilisés contre lés réformés ; ce que contiennent ces papiers ;
29® Si les prétendus réformés ont usurpé quelque bien de Pancien domaine de Péglise, etc.
Le but de toutes ces questions n'était-il pas manifeste ? Trouver des raisons bonnes ou mauvaises pour supprimer les églises.
Ce long questionnaire était précédé des lignes suivantes , qui montrent que son but n'était pas autre que celui que nous lui avons assigné : c< Monsieur le curé, vous trouverez au bas de cette lettre les chefs des choses , desquelles il est nécessaire d'avoir l'éclaircissement en notre diocèse, pour accomplir le saint ouvrage, auquel la piété du roi a donné l'ouverture, qui est de régler les entreprises faites par ceux de la R. P. R. au delà de ce qui leur a été accordé par l'édit de Nantes. »
Le parlement de Grenoble rendit vers ce temps (7 août i663) un arrêt sévère contre Pierre Battelier et Marguerite Fréchet, de Montélimar, accusés d'avoir parlé irrévérencieusement de la Vierge Marie. Le premier fut condamné à mort et la seconde au fouet. Les sieurs Chalas, Aubanel et Mège, qui avaient trempé dans une rixe survenue à Montélimar à l'occasion des discours de Battelier, durent payer une amende de 3o livres.
Travaux des commissaires exécuteurs. Prétentions du Jésuite Meynier et des syndics
du clergé dauphinois.
Cest en 1664 que Champigny et d'Arbalestier commen- ,664. cèrent leurs travaux en Dauphiné. Dès rentrée, les protestants demandèrent que les syndics du clergé fussent recevables en leurs requêtes seulement lorsqu'il s'agirait de biens ecclésiastiques, et non point quand il serait question de l'exécution des édits ; mais les commissaires n'accédèrent pas à leur vœu et rendirent le 8 février 1 664 une ordonnance générale qui recevait « les syndics du clergé pour parties contre lesdits de la religion prétendue réformée ».
Le Jésuite Bernard Meynier se mit à la suite des commissaires dauphinois , comme il l'avait déjà fait en Languedoc, et publia, pour leur servir de guide, un opuscule intitulé : De Vexécution de ledit de Nantes dans le Dauphiné ', où il s'efforçait de prouver :
« i** Qu'en nul lieu de Dauphiné les P. R. ne peuvent prétendre au droit d'exercice, en vertu de l'établissement du 17 septembre de l'an 1 677 ;
» 2* Qu'en Dauphiné es années 1 596 et 1 597 l'exercice de la R. P. R. n'était public qu'en peu de lieux ;
» 3** Que les prétendus réformés sont convaincus par les actes de leurs synodes d'avoir maintenant, dans le seul diocèse de Die, près de 100 lieux d'exercice, plus qu'ils n'en avaient eu en tout le Dauphiné es années requises par l'édit de Nantes ;
» 4? Que la plupart des exercices que les prétendus ré-
(i) Valence, 1664, in-4*, 43 pages.
1664. formés avaient en Dauphiné es années requises par i'édit étaient des exercices de seigneur;
» 5® Que les prétendus réformés de la vallée de Pragela sont exclus, quant au droit d'exercice, du bénéfice de Tédit de Nantes , » parce que la vallée de Pragela était au delà des. monts, et que l'article i3 de Tédit défendait Texercice de la religion réformée dans les « terres et pays qui sont au delà des monts » \
» 6® Que par Tédit de Nantes le temple des prétendus réformés ne peut êtr£ qu^aux faubourgs, non-seulement à
Grenoble, mais encore en tous lieux de Dauphiné et du royaume où l'exercice de leur créance est toléré. »
Les protestants dauphinois ne laissèrent pas sans réponse cet étrange libelle, et Tun d'eux, peut-être l'avocat Chamier, de Montélimar, qui défendait les intérêts des églises de la province devant les commissaires exécuteurs , le réfuta par Les contrevérités du Père Mejrnier sur Vexécution de ledit de Nantes ". Il prouva que toutes les églises que le Jésuite voulait supprimer, avaient été mises en possession du droit d'exercice par les ordonnances des premiers commissaires jusqu'à Tannée 1620, ordonnances dont Louis XIII lui-même avait prescrit l'exécution dans s^ réponse aux cahiers des réformés de 1625, ainsi conçue : « L'intention du roi a toujours été que l'exercice de ladite religion prétendue réformée fût établi aux lieux où il était établi suivant redit de Nantes avant l'année 1620 et lorsque la guerre a été commencée en ladite année ; ayant Sa Majesté ci-devant député des commissaires, tant catholiques que de ladite R. P. R., par les provinces de son royaume, pour pourvoir au-
(1) Die (0, 24 p. in-4».
dit établissement; veut Sa Majesté que les ordonnances par 1664. eux données sur ce sujet soient mises à exécution. »
Mey nier prit de nouveau la plume, et, reprenant sa 6* proposition , la développa dans un second libelle intitulé : De la démolition de tous les temples ou lieux d'assemblée pour les exercices publics de la R. P. R., qui ne sont pas hors des villes^ bourgs et villages *.
Les syndics des diocèses de Vienne, Valence, Die, Saint- Paul-trois-Châteaux et Vaison émirent de leur côté la prétention que de Champigny et d'Arbalestier appliquassent au Dauphiné , pour ne pas « répéter les mêmes choses et abréger les affaires », les jugements qu^ils avaient déjà rendus en Provence sur les affaires d'un intérêt général. Le commissaire catholique acquiesça à cette demande; mais le commissaire protestant fut d'avis « qu'avant d'y faire droit , elle devait être communiquée à chacune église en particulier, ou à M. Pierre du Bœuf, demeurant à Grenoble, leur syndic et député général, et donné un délai suffisant pour y répondre et défendre, pour autant que tous les articles de ladite requête regardent généralement toutes les églises de la province de Dauphiné ». Les deux commissaires ne dressèrent pas cependant de procès-verbal de partage de leur résolution, comme cela avait lieu d'ordinaire, et le clergé en ayant appelé au conseil du roi, celui-ci publia , le 18 septembre 1664, un règlement'* en 40 articles, reproduisant et résumant les défenses et restrictions imposées aux réformés par les arrêts précédents. Le Sy* article leur per*
(0 (Valence) ,'8 p. in-4-
(2) Règlement fait par le Roy pour pourvoir aux entrepriMti, innovatiom et cmraifentiont qui ont esté faites par ceux de la R. P» R. tant à Tédit di Nantes et à celuy de 1629 qu'aux déclarations données en conséquence, ^ i^ieptemhre 1664. (Enreg. au parlement de Gren. le 17 nov. 1664, à
la demande des syndics du clergé de Dauphiné.)
1664 -mettait pourtant d^avoir des cloches dans les lieux où il y avait citadelle et garnison, tandis que, précédemment, par un arrêt du 5 octobre i663, Pusage des cloches leur avait été interdit d^une manière absolue. <c Mais, dit Benoît ', comme il n'y avait rien de changé dans les articles importants, il semble qu'on avait voulu faire illusion par cette concession de néant, pour montrer qu'on ne s'attachait pas à la lettre à satisfaire le clergé sur tout ce qu'il demandait, d Les commissaires exécuteurs du Dauphiné n'avaient pas attendu cet arrêt général pour commencer leurs travaux en ce qui concernait le cas particulier de chaque église. Ils s'étaient mis à l'œuvre , et le résultat de leur examen fut la suppression de la moitié au moins des églises ou annexes du Dauphiné *.
Démolition du temple de Sainte - Croix.
Condamnation du pasteur E lie Saurin.
La démolition du temple de Sainte-Croix , village du Diois, ordonnée d'un commun accord par les commissaires exécuteurs, amena quelques troubles. M.*" François Vial , docteur ès-droit, chargé par eux de procéder à ladite démolition, s'étant transporté, le 11 novembre 1664, à Sainte-Croix, avec Bernard, greffier, donna ordre aux habitants de lui ouvrir le temple, pour qu'il put dresser l'inventaire des objets qu'il renfermait, et, sur leur refus, commanda à ses
(i) Tome III, p. 591.
(2) Mémoire det jugements rendus par MM. de Champigny et de Montclar pour Vexécution de ledit de Nantes (Lettres et pièces diverses; portefeuille 5 ; Mns. de la bibl. de Genève); — Relation succincte de lestât on (sic) sont maintenant les églises réformées de France, A Leyde, 1666, in- 13.
gens d'en enfoncer les portes. Une trentaine de femmes, qui 1664. s^étaient attroupées, se mirent aussitôt à crier qu'elles tueraient les démolisseurs, plutôt que de les laisser abattre le temple, et obligèrent Vlal et ses gens à se retirer. Vers les neuf heures du soir, Pierre Bouvat et son frère, assistés d'une quinzaine d'hommes, vinrent sous les fenêtres de Vial et proférèrent des menaces contre lui pendant plusieurs heures, quoiqu'il leur eût commandé à diverses fois de se retirer. Il ne laissa pas cependant que de procéder le lendemain à la démolition du temple; mais il ne put achever son œuvre, car, après en avoir accompli la plus grande partie, une vingtaine d'hommes et autant de femmes survinrent, qui^ lui adressant des injures et des menaces, se disposèrent à jeter les mains tant sur lui que sur ses gens , de telle sorte qu'il jugea prudent de se retirer pour éviter une rixe; mais il dressa un procès-verbal , qui fut envoyé à la cour. Le roi , « étant en son conseil, » donna immédiatement ordre (i*' décembre 1 664) au présidial de Valence de procéder à une nouvelle information, si cela était nécessaire, et défaire le procès « aux auteurs et coupables des cas ci-dessus ». L'affiiire aurait dû être portée devant la chambre de l'édit , puisqu'il s'agissait d'un délit commis par des protestants; mais on craignit qu'elle ne fût pas assez sévère, et comme le présidial de Valence passait pour être très-hostile aux réformés, le roi le choisit à dessein pour juger cette affaire. Nous n'avons pu découvrir quelle fut l'issue du procès.
Cette même année, le pasteur Élie Saurin, qui devint célèbre en Hollande comme théologien, fut obligé de s'enfuir d'Embrun, où il exerçait les fonctions de pasteur. N'ayant pas voulu se découvrir devant le saint- sacrement, il fut condamné, par arrêt du parlement de Grenoble du 4 août 1664, « à être livré entre les mains de l'exécuteur de justice, pour être par lui conduit en chemise et pieds nus, la hart au cou, portant un flambeau allumé du poids de deux
1 664-1 671. livres, au-devant de la grande porte de Téglise métropolitaine d'Embrun, et là déclarer que follement et témérairement il a passé devant le saint-sacrement de Tautel sans lever son chapeau ; qu'il s'en repent et en demande pardon à Dieu , au roi et à la cour, et ensuite banni à perpétuité ' ».
Démolition du temple de Grenoble. Interdiction du consulat aux réformés à Grenoble ^ Montélimar et Saint- Paul- trois-
Châteaux.
La démolition du temple de Grenoble, en 1671, montra que la cour était décidée à priver peu à peu les réformés de tous leurs droits. Le syndic du clergé du diocèse de Grenoble ayant adressé, en août 1664, aux commissaires exécuteurs de redit de Nantes une requête tendant à obtenir la démolition du temple de Grenoble, les commissaires exécuteurs de Champigny et d'Arbalestier se divisèrent à son occasion et adressèrent leur procès -verbal de partage au conseil du roi, qui ne rendit son jugement qu'en août 1671. La capitulation de Grenoble du 22 décembre iSgo portait : « Pourra toutefois le libre exercice de la religion réformée être fait et célébré publiquement dans le faubourg de Très-Cloîtres, ou tel lieu commode qu'il sera avisé » \ et les protestants s'étaient empressés de construire un temple dans ledit faubourg, qui, ayant été annexé à la ville en i Sgg, à l'époque de son agrandissement, se trouva enserrer le temple dans sa nouvelle enceinte. C'est sur cette raison captieuse que le conseil du roi décida la démolition de l'édifice,
(i) Benoit, t. ni, p. 591, 607, 612, et Pièces justificatives, p. 177, 178.
laissant toutefois la faculté aux réformés de Grenoble de le 1671-1674. reconstruire en dehors des murs. Le temple fut donc réédifié plus beau qu^auparavant , près et en dehors de la porte Très-Cloîtres. Il était de forme polygonale et subsista jusqu'à la révocation de Tédit de Nantes. L'ancien emplacement fut acheté par l'évêque Le Camus, qui y établit un séminaire dirigé par des prêtres de l'Oratoire. L'arrêt du conseil « portant interdiction d'exercice public de la religion prétendue réformée dans la ville de Grenoble et démolition du temple » défendait en outre aux réformés d'avoir des écoles dans l'intérieur de la ville , d'occuper la charge de premier consul, de placer le blason du roi ou celui de Lesdiguières dans le nouveau temple, d'avoir des ministres étrangers, même naturalisés ; aux consuls et aux magistrats réformés , de« porter dans le temple, ni aux lieux d'assemblée particulière les robes rouges, chaperons et marques consulaires», et aux ministres, de « porter robes et soutanes, ni paraître en habits longs ailleurs que dans les temples ». Il était permis , toutefois , à ces derniers de faire la prière aux prisonniers, mais à voix basse \
L'article de l'arrêt qui interdisait à Grenoble les fonctions de premier consul aux protestants, fut appliqué à Montélimar* et à Saint-Paul-trois-Châteaux , mais avec une rigueur de plus, car, d'une manière générale, les fonctions du consulat leur furent défendues. Une première lettre de cachet, du II novembre 1674^, signifia d'abord au procureur du
(i) Benoit, t. m, t.* part,, p. 209, et Pièces justifie, p. 70, 71; — Pilot, Histoire de Grenoble.
(2) Lettre de cachet portant défense aux habit, de Montélimar d^ admettre ou consulat aucun de ceux qui font prof, de la R, P. R., du 16 déc. 1671.
(3) Lettre de cachet portant que le procureur du roi , faisant prof ess. de la R, P. R., ne sera point admis aux assemb, de la maison de ville de Saint- Paul-trois-Châteaux,
— 9^ — 1674-1675. roi de Saint- Paul, zélé protestant, de n'avoir plus à assister aux assemblées de Thôtel de ville. En voici le texte :
« De par le roi dauphin ,
» A nos chers et bien amés les consuls et habitants de notre ville de Saint-Paul.
» Chers et bien amés. Ayant su la prétention que notre procureur au siège de Saint-Paul a d'assister aux assemblées qui se font dans votre hôtel de ville, bien qu'il soit de la R. P. R., nous donnons nos ordres de nous faire bien parfaitement informer du fondement de ladite prétention , pour en ordonner ensuite ainsi que nous verrons être à propos. Cependant nous vous faisons cette lettre pour vous défendre , comme nous vous faisons très-expressément, d'admettre notre dit procureur aux susdites assemblées jusqu'à nouvel ordre de nous. N'y faites donc faute, car tel est notre plaisir. Donné à Saint-Germain-en-Laye, le 11 novembre 1674. Signé : Louis; plus bas. Le Tellier. »
Une seconde lettre de cachet, du 7 décembre même année, défendit ensuite aux réformés de Saint-Paul d'entrer désormais dans le consulat ' .
Condamnation de Rambaud et de Rivail
comme blasphémateurs. Persécution du
pasteur de Saint-Marcellin.
Un arrêt rendu en 1676 par le parlement de Grenoble contre un blasphémateur du « Très- Saint- Sacrement » fit
(1) Lettre de cachet portant défense aux habitants de Saint-Paul-trois- Châteaux d*admettre au consulat aucuns faisant prof de la R, P, R, — Boyer de Sainte-Marthe (p. 292, igS) donne à tort cette lettre comme antérieure à la première.
beaucoup de bruit dans la province. Louis Rambaud, né 1675 d'une des premières familles catholiques de Die, éprouvait depuis longtemps de Péloignement pour sa religion et s'était permis plusieurs paroles fort libres contre quelques-uns de ses mystères. L'évêque de Valence et de Die , en ayant été informé, le poursuivit criminellement, mais consentit à abandonner Tinstance après qu'il lui eut fait promettre de rester catholique. Les choses en demeurèrent là une dizaine d'années ; quand Rambaud , dont les scrupules étaient devenus plus grands avec les années, se décida, sur les prières d'un ami mourant, à abjurer le catholicisme. 11 le fit au sein du consistoire, selon l'usage du temps, et, comme il était premier consul , il convoqua une assemblée de ville pour se démettre publiquement de sa charge, les nouvelles ordonnances , comme on l'a vu , ne lui permettant plus de l'exercer. La &mille de Rambaud , qui était toute catholique , suivit son exemple , et sa femme, qui jusque-là s'était montrée fort opposée à la conversion de son mari, se convertit à son tour. Le clergé éprouva un grand dépit de ces diverses défections, et, pour perdre Rambaud, renouvela contre lui l'ancienne accusation de blasphème. Le parlement se montra d'une sévérité extrême à son égard et le condamna « à être livré entre les mains de l'exécuteur de la haute justice et par lui conduit au-devant de l'église cathédrale de Notre-Dame de la présente ville (de Grenoble), en chemise, la hart au cou, pieds et tête nus, tenant en ses mains une torche ardente du poids de deux livres , et là , à genoux , demander pardon de ses susdits crimes à Dieu, au roi et à la justice, et de là être mené en la place du Breuil de cette ville, pour lui être, par ledit exécuteur de la haute justice, la langue coupée, et pour être après, par icelui exécuteur, ledit Rambaud pendu et étranglé jusques à ce que mort naturelle s'ensuive-, son corps brûlé et les cendres jetées au vent... Où ledit Rambaud ne pourra être appréhendé, il sera exécuté en effigie
1675-167$. ^"s u^ tableau, lequel sera à ces fins exposé et attaché à une potence dressée en la place du Breuil... Et sera, en outre, le présent arrêt lu et publié à son de trompe dans la ville de Die , en la place publique et devant Téglise cathédrale ». Rambaud fut encore condamné à payer i ,600 livres, dont 1 00 pour acheter une lampe d'argent destinée à l^église de Die, 5oo pour acquérir un fonds de terre, dont les revenus serviraient à entretenir la lampe, et 1,000 pour les réparations de réglise de Die ; plus 5o livres d^amende envers le roi, et aux frais et dépens du procès. Rambaud fut assez heureux pour éviter ce cruel supplice et se réfugia à Ge-
nève V
Quatre ans plus tard fut jugé un procès du même genre, qui eut aussi un grand retentissement dans la province et donna lieu à la publication de divers mémoires. « Le lundi 17 décembre 1678, dit l'un d'eux, Louis Ri vail ayant soupe dans le logis de Claude Rey, hôte de Saint-Marcellin en Dauphiné , avec sieurs François Manel, Valentin Brunel, Jean Jouvel et Guillaume Pachet ,. faisant profession de la religion catholique , apostolique et romaine , il entra en discours avec eux si la sainte et bienheureuse Vierge avait eu des autres enfants que Notre Seigneur Jésus-Christ ; sur quoi Ri vail, donnant un sens littéral à quelques passages de la Sainte Ecriture qui parlent des frères de Notre Seigneur Jésus-Christ et qui disent que la Sainte Vierge enfenta son premier né , il s'oublia de dire qu'il croyait qu'après la naissance de Notre Seigneur Jésus-Christ la Sainte Vierge avait été mariée à saint Josq)h et avait eu de lui des autres enfants, ce qu'il soutint même plusieurs fois, offrit de gager
(i) Arrêt du parlement de Grenoble y par lequel le nommé Rambaud, de Die, est condamné à avoir la langue coupée^ etc., \6 juillet 1675 ; — Benoit, t. m, 2* part., p. 289.
de Targent de prouver cela par des passages du Nouveau 1678. Testament, et d^en être à ce que dirait le sieur Brosson, prêtre de Saint-Marcellin. Après quoi, étant sorti de ce cabaret et étant allé dans sa maison, il ne trouva pas les passages de la Sainte Écriture, sur lesquels il fondait son oreur, aussi exprès comme il pensait, et commença de douter; ce qui l'obligea de ne plus retourner au cabaret et de quitter la gageure. »
Le procureur du roi de Saint-Marcellin , ayant eu vent de cette discussion , déposa immédiatement une plainte contre Rivail auprès du vibailli. L^inculpé avoua ingénument les faits et se rétracta ; mais il n'en fut pas moins décrété de prise de corps le a8 décembre 1678. S'étant volontairement rendu en prison le i3 janvier, il fit rédiger par son avocat Vial un Advertùsement pour sieur Louis Rivail, de la /?. P. jR., deffendeur en prétendu exce^ contre M, le procureur du roi au bailliage de Saint-Marcellin en Dauphiné, demandeur. Cet « advertissement », qui ne manquait pas de hardiesse pour Tépoque, demeura sans effet, et le vibailli condamna Rivail comme blasphémateur (3o janvier). En même temps parurent deux réponses à a Tadvertissement », Tune d'un anonyme, intitulée : Deffense de la virginité perpétuelle de la mère de Dieu; l'autre du substitut du procureur général de Grenoble, que nous n'avons pu retrouver. Le procureur général lui-même , ému de cette afiaire et trouvant le jugement du vibailli trop modéré, en appela au parlement. De son côté, l'avocat Vial rédigea une Requeste présentée à nos seigneurs de la cour de Grenoble par Louis Rivail, de la R, P. R. Le parlement se borna à confirmer la sentence prononcée par le vibailli (24 mars 1679). En conséquence, Rivail fut condamné « à être mené et conduit dans la salle de l'auditoire royal de justice de ladite ville de Saint-Marcellin, les plaids tenans , et là, étant à genoux, tête nue et tenant à la main une torche allumée
1678. du poids de deux livres, déclarer à haute et intelligible voix qu^avec opiniâtreté , scandaleusement, faussement et contre la .vérité il a dit et soutenu » que, après la naissance de Notre Seigneur Jésus-Christ, la Sainte Vierge avait été mariée à saint Joseph et avait eu de lui d^autres enfants , et à en demander pardon à Dieu, au roi et à la justice, « et ensuite, le jour de la plus prochame fête de Notre Dame, être conduit et mené par des archers et sergents, la tête nue et portant ladite torche allumée à la main , au-devant de la grande porte de Téglise paroissiale de ladite ville, à Tissue de la grand^messe de la paroisse , et là , étant à genoux , après que lecture lui aura été faite de ladite sentence , en présence du vibailli de ladite ville, réciter, à haute et intelligible voix , les mêmes déclarations et demandes de pardon ci-dessus ordonnées ; comme aussi ledit Rivail est condamné par ladite sentence à Tamende de 60 livres, applicables le tiers au roi et les deux tiers à Téglise de la paroisse, pour être lesdits deux tiers employés à Tachât d^une statue de la Sainte Vierge, qui sera mise dans une niche au-dessus et devant de la grande porte de Téglise, avec cette inscription : Post partum Virgo inviolata permansisti, et au bas seront mises les armes du roiv*. lequel, en outre, est condamné aux dépens et frais de justice, et de tenir en prison jusques à satisfaction à la forme de Tordonnance ». Le parlement fit enfin à Rivail « inhibitions et défenses de récidiver à semblables blasphèmes, à peine de vie ' ».
Vers le même temps, le pasteur même de Saint-Marcellin fut persécuté par les religieux de Tabbaye de Saint-Antoine.
(i) Extrait de la Deffente de la virginité perpétuelle de la Mère de Dieu selon l'Écriture, les conciles et les Pères, par M. E, L, C, E. et P. D. G; Lyon, 1680, in- 16 (c^est une 2* édit.).
« Les huguenots du Dauphiné, dit Jurieu % avaient fait un 1678. jeûne dans toutes leurs églises, et le synode qui Pavait ordonné avait enjoint en même temps à tous les ministres de son ressort, assistés de leurs anciens, de visiter leurs familles et « de les faire ressouvenir de ce qu'on avait promis à Dieu le jour du jeûne ». Ce sont les termes de l'article qui fut imprimé et divulgué. Ce ministre ne manqua pas d'exécuter cet ordre dans son département. C'était durant la chaleur de la guerre avec la Hollande. Les religieux de Saint-Antoine , qui le guettaient depuis longtemps, prirent cette occasion au poil pour se faire un mérite à la cour à ses dépens. Ils écrivirent à M. Le Tellier, alors secrétaire d'Etat, qu'on machinait quelque chose contre le service du roi; que les huguenots avaient célébré un jeûne partout dans le Dauphiné-, qu'il y avait de la conjuration dans ce jeûne et que la dévotion n'en était que le prétexte-, que le ministre de*... avait fait des assemblées secrètes chez les principaux de sa paroisse; qu'il avait prié Dieu pour le bonheur des armes des Hollandais, et qu'il avait recueilli de grandes sommes d'argent de ceux de son parti, pour les envoyer à M. Je prince d'Orange... Tout étrange et hors d'apparence que soit la chose, on n'a pas laissé d'en faire une grande affaire à ce ministre. Il y eut ordre du roi de s'assurer de sa personne. On le tint en prison pendant plus de quatre mois. On lui suscita de faux témoins pour soutenir l'accusation , et s'il n'eût pas eu l'esprit de les convaincre dans la confrontation, assurément il aurait mal passé son temps... Les faux témoins en ont été quittes pour un an d'absence de la province , et les religieux pour quelques rebuffades , qu'ils essuyèrent de la part des juges. Pour le ministre, il a été
(i) LûL politique du clergé , p. 43-47. (2) Saint-Marcellin.
ib78. condamné à une amende sans note dMnfamie et aux dépens, à cause des visites qu'il avait faîtes et que Ton traita d'assemblées, avec une interdiction de son ministère, trop heureux encore d'avoir échappé au piège qu'on lui avait tendu. y> C'était du reste, paraît-il, une mode à cette époque d'imputer aux pasteurs des crimes d'Etat. « J'en connais un, dit Acantè à son interlocuteur Paulin, dans un dialogue de l'époque % dont on a suspendu toutes les fonctions, sur l'accusation de quelques moines touchant quelque prétendu crime d'État commis dans un sermon*, nxais je puis vous protester, par l'intérêt de la vérité, qui nous doit être plus chère que la vie, que ce ministre est un des meilleurs et des plus fidèles sujets du roi, et que le sermon qu'on empoisonne me fait souvenir de ceux dans les hardes de qui on cache de la fausse monnaie pour leur faire une fâcheuse afiaire. — Je sais de qui vous pariez, répliqua Paulin. Ce bon personnage commençait à vieillir dans sa profession , dont il s'acquittait avec probité, et je puis vous dire que j'ai su de bon endroit que son principal délateur n'est pas le plus modéré de la robe, et qu'on n'approuve pas toujours son zèle ni ses emportements, »
De son côté , le conseil du roi ne craignait pas de s'ingérer dans les affaires intérieures des réformés et d'aller jusqu'à favoriser indirectement le mal en empêchant les consistoires et les synodes d'exercer la discipline contre les libertins. C'est ainsi qu'il cassa, le 26 février 1676, une délibération du synode de Nyons de 1668 dirigée contre des pécheurs scandaleux, et <( fit défenses au consistoire et synode de Nyons et à tout autre de prendre connaissance d'aucun fait dont les juridictions seront saisies, et condamna les ministres aux dépens " » .
(i) Entretiens de Paulin et cTAcante, p. 233.
(2) (Brousson), Estât des ré/orme^ en France j u" partie, p. 291.
Enlèvements d'enfants. Sursis accordé aux débiteurs apostats. Condamnation de plusieurs profanateurs.
A la même époque (i 676), on se mit en France à pratiquer 1676. les enlèvements d^enfants protestants, et le Dauphiné eut sa triste part de ces violences. Une jeune fille, nommée Madelaine Blanc, âgée de 17 ans, fut entraînée dans la maison du curé de Saint- Véran-en-Queyras, et, comme elle voulait crier, on la bâillonna avec un mouchoir. Le procureur du roi au bailliage de Briançon fit un procès à son père, ainsi qu'à 27 habitants de son village, qui avaient blâmé la conduite du curé, et il la jeta elle-même en prison. Mais, comme il était difficile que le procès eût une issue criminelle, le procureur du roi recourut à une ruse odieuse pour Taggraver. Il laissa les portes de la prison de Madelaine ouvertes, pour qu 'elle pût retourner chez son père, et , feignant de croire qu^elle avait été arrachée de vive force à sa captivité, dressa procès- verbal de son enlèvement, et, escorté de soldats, se rendit à Saint-Véran. Là il pénétra chez les principaux réformés , comme sUl les eût crus complices de Tenlèvement, arrêta quelques-uns d^eux et finit par reprendre la jeune fille , qu^il fit enfermer dans un couvent de Briançon, où jamais on ne put la revoir. Les prétendus complices furent traînés en prison en simple chemise et condamnés à des amendes et à des frais de justice qui les ruinèrent '.
(i) Benoit, t. m, p. 340.
1676-1678. Pour faciliter les conversions au catholicisme, le parlement de Grenoble accordait aux débiteurs réformés disposés à abjurer des sursis pour payer leurs créanciers. Cest ainsi qu'un nommé Matthieu de Montet, natif de la ville d'Eymet en Périgord, qui était chargé de dettes, « s'étant fait catholique, dit Benoît ', obtint une évocation générale de tous ses procès, tant civils que criminels, pour trois ans à la chambre de Grenoble , et des défenses à ses créanciers de le poursuivre pendant ce temps-là pour le principal de ses dettes (12 septembre 1678) ».
Dans la vallée du Quejrras , dont il vient d'être question , le parlement de Grenoble était sans pitié pour les protestants qui se rendaient coupables de quelque profanation. L'un d'eux , domicilié à Saint- Véran , qui avait brisé un crucifix , fut condamné à avoir les poings coupés et à être brûlé vif (29 août 1678). « On ne put exécuter cette sentence sur sa personne , dit un document catholique de l'époque *, parce qu'il avait pris la fuite; mais on l'exécuta sur son eflftgie avec beaucoup d'appareil : ce qui a fort humilié l'hérésie. Le bourreau alla prendre cette efifigie dans la maison du criminel, la porta devant les personnes rassemblées, lui coupa les poings, la brûla sur la place publique, disposée en forme d'amphithéâtre, fort commode pour cette exécution. Une quantité de fusiliers furent obligés d'assister à ce spectacle, accompagnant deux ofificiers du parlement , un trompette , un consul catholique et deux consuls huguenots, qui étaient tous à cheval. » Des &its du même genre eurent lieu à Aiguilles (4 juillet 1675), Villevieille (24 avril 1677), Abriès (4 janv. et 23 août 1678), Château-Queyras (14 juin 1678).
(i) Tome m, 2* part., p. 364.
(2) Procès-verbaux des conversions en Pragela, dans Muston, t. ni, p. 459.
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Si les protestants du Dauphiné supportaient ces maux 1678-1^79. sans murmure, quelques-uns d^eux, pourtant, se laissaient aller à proférer des menaces ; mais la répression ne tardait à les atteindre , sévère, impitoyable. Cest ainsi qu'un arrêt du parlement de Grenoble de 1 679 ordonne « que Jacques Gras, dit La Broue, pour avoir tenu des discours séditieux tendant à troubler le repos public, sera livré entre les mains de Texécuteur de la haute justice, afin d'être par lui conduit au-devant de la grande port^du palais, et là, en chemise, la corde au cou, la tête et les pieds nus, tenant à la main une torche ardente du poids de deux livres, déclarer que séditieusement et témérairement il a dit que si le roi pressait trop ceux de la R. P. R., ils feraient des camps volants, et qu'ils étaient assez de monde pour lui résister; qu'il demande pardon à Dieu, au roi et à la justice, et l'envoyant aux galères pour la vie » .
Excès des soldats. Dévastation des temples de Grenoble et d' A ouste. Arrêts divers du
parlement.
Cette même année 1679, les protestants de la province curent à souffrir des excès des dragons. Le curé Robin * raconte qu'une compagnie de ces derniers vint à Dieulefit en 1679, ^ V^^ 1^ * 5 juillet six ou sept d'entre eux attaquèrent au quartier des Moulinas trois voyageurs réformés, Pierre Arnaud, Antoine Magnan, des Tonils, et Jean Magnan, de Bezaudun , tuèrent le premier et blessèrent l'un des deux autres.
(i) Hia. de Dieulefit (Mns.).
1679. Vers le même temps, les Récollets de Nyons <c se mirent en tête, dit Jurieu % que le ministre de Vinsobres, petit village voisin de leur couvent, entretenait une intelligence secrète avec les Anglais. Ils coifièrent si bien de cette imagi- . nation creuse le procureur général du roi dans la province , que d'abord il se déclara partie. Tout le parlement de Grenoble donna dans le panneau. Un conseiller des plus habiles de leur corps fut député commissaire pour informer incessamment sur les lieux. Le grand prévôt se mit en campagne avec lui, suivi de toute la compagnie des archers. Le sieur B...^ (c'est le nom du ministre), qui aimait mieux être oiseau de forêt qu'oiseau de cage, épouvanté de leur marche, prend la fuite dès qu'il en fut averti. Son évasion fortifia les soupçons que l'on avait donnés contre lui. On crut que le S3mdic du consistoire pouvait bien être de la partie, et que le ministre n'avait rien fait sans sa participation. C'était le coq de la paroisse et d'ailleurs un homme très-accommodé , qui , en tous cas, pouvait payer les violons. On se saisit de sa personne sans autre forme de procès. II fut conduit, les fers aux mains et aux pieds , dans la conciergerie du palais. Les peuples criaient partout haro sur lui le long de la route. Il devait être écorché vif tout du moins , et de toutes parts on accourait à Grenoble pour voir faire l'exécution; mais, enfin, parturtunt montes, extt ridiculus mus. . . Après qu'on eut approfondi l'afiFaîre, on trouva que ce n'était rien, et ceux qui s'en étaient mêlés furent la risée du public. Il est vrai que le parlement, pour mettre son honneur à couvert en quelque manière, détînt deux ans entiers ce syndic en prison. Mais, au bout de ce temps, il en sortit sans être condamné
{i) La politique du clergé ,. p. 40-43.
(2) Salomon Bernard, le père du Jacques Bernard qui se fit une grande réputation comme journaliste en Hollande.
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ni absous. On lui ouvrit la porte un jour qu'il s'y attendait 1679-1681. le moins; et tout le fruit qu'on a recueilli de ce Êtmeux procès, c'est que ce bonhomme se fit catholique pendant sa détention ». Bernard obtint la permission de retirer ses effets^ qui avaient été saisis , et serait revenu dans son village s'il ' n'avait préféré demeurer en Suisse , où il avait trouvé un excellent poste.
On voit par ce qui précède que le, peuple commençait à partager la haine dont ses chefs poursuivaient les protestants, (c Vous ne sauriez croire, dit le protestant Acante à son interlocuteur Paulin , dans un dialogue de l'époque % combien nous devenons odieux ; nos compatriotes ont de la peine à nous supporter, et pour peu qu'on les animât davantage, ils se porteraient à quelque violence terrible... Je sais, dit Acante, que la ville de Grenoble, qui était autrefois mère des civilités et des courtoisies, ne nous regarde plus de même œil; nos directeurs y sont exposés à mille injurieuses sottises, que leur crient les porteurs, les laquais et même souvent les écoliers ; ce qui marque que les instructions qu'on leur donne ne nous sont pas fort avantageuses... Je vous proteste, dit Acante, qu'un fort honnête ministre de Languedoc, qui ne paie point de mauvaise mine, fut un jour accompagné d'une grêle de cailloux traversant la Grenette, et que ce fut qn miracle comme il put s'en tirer sans être blessé. . . »
En février 1681, le peuple de Grenoble se livra à des violences plus odieuses. Il se rua sur le nouveau temple que les réformés avaient fait construire en dehors et près de la porte Très-Qoîtres , en brisa les portes, y commit des in-
(i) Entretiens de Paulin et d* Acante ^ p. 86, 233. — Voyez aussi Lambert de Beauregard, une victime des dragonnades, dans le Bulletin histor. et littér., t. vin, p. 433, 434.
i68i. dignités de toute sorte et brûla les livres qui s'y trouvaient , au nombre desquels était la Bible. Le 3o mars de la même année, les catholiques d'Aouste, près Crest, soutenus par quelques cavaliers de la compagnie du capitaine Longpré, se portèrent également de nuit contre le temple , en brisèrent les portes, enlevèrent les bancs, le tapis qui recouvrait la chaire, la Bible et les registres du consistoire et jetèrent le tout dans la Drôme, après avoir démoli une partie de la muraille de l'édifice. Le marquis de Ruvigny, député général des églises réformées en cour, en porta plainte au roi, qui, prenant sa requête en considération , ordonna , par un arrêt du conseil du 19 mai i68f, que, par les juges du lieu, il serait informé de ces faits et le procès fait et parfait aux coupables, et fit en même temps « très-expresses défenses à toutes personnes de méfaire ni médire contre lesdits de la R. P. R., sur les peines portées par lesdits édits ». Mais ce n'était là qu'une vaine démonstration, à laquelle il ne fut donné aucune suite '.
A Gap, la populaoe catholique commit aussi, contre le temple un excès « des plus sales et des plus odieux dont on ait jamais ouï parler ». L'auteur contemporain qui rapporte le fait, ajoute : « Il y a des circonstances qui rendent cette action des plus noires ^. »
C'est pendant cette année 1681 que le conseil du roi, commençant à statuer sur les procès-verbaux de partage des commissaires exécuteurs de l'édit de Nantes en Dauphiné, prononça la suppression des églises du Pont-en- Royans et de Clavans. L'année suivante, ce fut au tour de celles de Gières, La Terrasse, Mont-de-Lans et Ventavon.
(i) Extrait des registres du conseil d'État, dans le Recueil de Giroud et Verdier; — Benoit, t. m, 2* part., p. 459.
(2) Entretiens de Paulin et dAcante^ p. 293.
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Le parlement de Grenoble, de son côte, rendait arrêts i68a. sur arrêts. Le dernier jour de février 1 680 , il défendait à tous seigneurs hauts justiciers, tant catholiques que de la religion prétendue réformée , d'établir dans leurs terres aucuns juges, châtelains, greffiers, ni autres ofSciers de ladite R. P. R. ; leur enjoignant de révoquer, dans trois mois, de leurs fonctions tous ceux qui seraient de ladite religion ; et comme les notaires, procureurs et sergents protestants ne se croyaient pas désignés par Parrêt , le parlement en rendit un second, le 18 janvier 1681, pour les y comprendre. — Le 7 mars 1 682 il faisait expresse inhibition à toute personne , tant de l'un que de l'autre sexe, de la R. P. R. de faire exercice de ladite religion ailleurs que dans les lieux où cet exercice était permis par les édits royaux. Cette dernière défense obligea, comme on le verra plus loin , un grand nombre de pasteurs à quitter la province dès l'année suivante. — Le i" juillet 1682, le même parlement condamna les trois livres suivants : Entretiens d'un père et de son fils ', Préservatif contre le changement de religion *, Traité de la vérité ^. Le premier et le second, qui, au dire de l'arrêt, contenaient « des propositions séditieuses, scandaleuses, pleines d'impostures et de calomnies contre l'église catholique, apostolique et romaine », furent lacérés et brûlés par l'exécuteur de la haute justice sur la place du Breuil. Pour ce qui est du troisième, il fut seulement supprimé. Les libraires de Grenoble Garcin et Chaix, qui les avaient vendus, furent condamnés chacun en 5o livres d'amende envers le roi, et Edouard
(i) Vraisemblablement: Ditcours en forme de religion entre un père et son fils sur la question si on peut faire son salut en allant à la messe pour éviter la persécution y par Josué de La Place; Saumur, 1669, in- 18.
(2) Préservatif contre le changement de religion , ou idée juste et véritable de la religion catholique romaine, (par P. Jurieu) ; 1682, in- 18, 3* édit.
(3) Nous n^avons pu découvrir quel est ce livre.
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1682-1683. Ralliane, dit Dumont, Antoine Froment, Laurent Gilibert, Hugues Pontet et Pierre Hugot, qui les avaient imprimés, à une partie des frais du procès. — Quelques jours après, le 4 juillet, le parlement de Grenoble condamna pour les mêmes raison^ un quatrième livre, qui ne nous est connu que par son titre : Discours contre les révolt e^, imprimé au désert. Il était également accusé de contenir « des propositions scandaleuses,' pleines d^impostures et de calomnies contre réglise romaine ». — La même année 1682, le parlement de Grenoble condamna Abraham C, du lieu de Comps, et Daniel N. « à faire amende honorable au-devant de Péglise paroissiale de Dieulefit et aux galères pendant cinq ans, le premier pour irrévérence envers le saint-sacrement de Tautel, et le second pour discours insolents et blasphèmes contre le saint nom de Jésus et de Marie ». Il est vraisemblable que les deux condamnés étaient protestants. — Le 3 avril de Tannée suivante ( 1 683), le parlement rendit un arrêt qui témoignait de Tesprit puérilement tracassier avec lequel OR persécutait les protestants. Le procureur général prétendant « qu^au préjudice des déclarations de S. M. et des arrêts de son conseil, qui ont réglé la distance qui doit être entre les églises des catholiques et les temples de ceux de la religion réformée, il y a plusieurs lieux de culte dans cette province où lesdits temples sont bâtis si près desdites églises que le service divin en est troublé », le parlement, sur sa requête , rendit un arrêt portant « quUI sera procédé dans le mois, par les baillis, sénéchaux, juges royaux et autres ressortissant immédiatement à ladite cour, en présence des curés des paroisses, consuls et officiers des lieux, et des ministres et anciens du consistoire de ceux de la R. P. R., à la mesuration et vérification de la distance qui est entre lesdites églises et lesdits temples , lesquels en dresseront leurs procès-verbaux, comme aussi des endroits où lesdits temples pourraient être construits , en cas quUls ne se trouvent de la
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distance de 3o toises, et du temps nécessaire auxdit»de la i683. R. P. R. pour rebâtir lesdits temples ' ».
Plusieurs églises firent opposition à ce dernier arrêt du parlement, notamment les églises de Crest et de Pontaix, qui ne craignirent pas de dire dans leurs requêtes : « Nosseigneurs du parlement, sauf le respect qui leur est dû, n'ont aucune juridiction pour connaître de la situation desdits temples, la connaissance leur en ayant été perpétuellement interdite par Sa Majesté, qui a expliqué ses intentions par décision de son conseil de Tannée mil six cent soixantedeux, par lequel la connaissance de la juridiction touchant rétat de ladite R. P. R., leurs exercices, temples, cimetières et observations de Tédit de Nantes est attribuée aux seigaeurs commissaires exécuteurs dudit édit ^. »
Trojet des réformés arrêté à Toulouse.
Assemblées de Chdteaudouble. Violences du conseiller La Baume, Le camp de l'Eternel. Sa retraite dans la forêt de
Saou.
Les réformés du Languedoc, maltraités comme ceux du Dauphiné, voyant qu'ils n'avaient plus aucune justice à attendre de la cour et des parlements, et comprenant que les arrêts vexatoires rendus contre eux étaient un acheminement à la révocation de Pédit de Nantes ; souârant par-dessus tout de ce que, depuis la déclaration du lo octobre 1679, qui leur défendait de tenir des synodes provinciaux sans la
(0 Arrest de la cour de parfement de Dauphiné du troisième ayrîl i683. • Voyez tusii Estât des réforme:^ en France, *• partie, p. 197, 198.
(2) Registres du notaire Marcel, de Pontaiz (Mus.).
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i685. permission du roi et la présence d^un commissaire, qui était toujours catholique, il leur était impossible de s'occuper dans ces assemblées des affaires d'un intérêt général, parce que le commissaire pouvait traverser toutes leurs délibérations, en dénaturer le caractère et en empêcher Texécution, résolurent de charger un certain nombre de directeurs, nommés par les provinces , de traiter à la place des sjrnodes provinciaux toutes les affaires concernant le général des églises. Six directeurs furent attribués à chacune des provinces qui entrèrent dans la confédération , savoir : le bas Languedoc, les Cévennes, le Vivarais et le Dauphiné. Une première réunion eut lieu à Toulouse, pour aviser aux moyens de sauvegarder la liberté religieuse des troupeaux. Elle dressa un projet en i8 articles, qui invitait les églises interdites à reprendre leurs exercices le 27 juin i683, à célébrer un jeûne solennel le 4 juillet, à tenir secrètement leurs colloques, au cas où ils seraient interdits, et à relever au besoin leurs temples. Pour ce qui est des pasteurs, le projet leur recommandait de ne pas sortir du royaume et de ne quitter leurs provinces qu'à la dernière extrémité '.
En suite de ces décisions, une assemblée de culte eut lieu le 22 juillet à Châteaudouble, dont le temple avait été démoli en 1673, sous les prétextes les plus spécieux et à la sollicitation du syndic du clergé du diocèse de Valence. Sur le refus d'un des ministres de Romans, auquel ressortissait l'église de Châteaudouble, les habitants du lieu, dit un écrit du temps ^, « firent proposer sur les masures de leur temple deux étudiants en théologie, qui depuis ont été les postillons de l'Évangile. Cette innovation y attira beaucoup de
(i) (Brousson), Apologie du projet des réforme:^ de France, p. 1 04-1 10; — Benoit, t. m, 3* part., p. 633.
(2) Relation fidèle des dernières af aires du Dauphiné, p. i5, 16.
gens de leur voisinage, qui n'y parurent qu'avec leur épée, i683, comme c'est la coutume de notre province de la porter, quand on n'irait qu'à un quart de lieue de chez soi «.Autrement (( cet exercice et tous ceux qui furent faits dans la suite au même lieu, ajoute Brousson % ou dans d'autres lieux de la même province, interdits sous de pareils prétextes, furent aussi faits avec toute la modestie que l'on a accoutumé de faire paraître dans les exercices non interdits » .
Mais c( on n'eut pas plus tôt prêché dans des lieux interdits, continue le même auteur, que M. [François de Grolée, comte] de Viriville , gouverneur de Montélimar, fit mettre sous les armes une partie des bourgeois catholiques romains et plusieurs de ses vassaux , qu'il fit venir de quelques terres qu'il a dans un quartier du Dauphiné appelé Les Baronnies. Il écrivit aussi à la cour et demanda des troupes pour la citadelle. Son exemple fut suivi, le 26 du même mois de juillet, par M. de Pluvinel, gouverneur de Crest. On dira sans doute que les assemblées des réformés donnèrent de Tombrage à ces Messieurs et les obligèrent à prendre leurs précautions *, mais il semble qu'ils devaient considérer que si de simples exercices de piété leur étaient suspects , le nouvel armement qu'ils faisaient eux-mêmes donnerait bien plus de soupçons à des gens qui avaient tout sujet de craindre. En effet, on commença d'abord à menacer ceux qui s'assemblaient dans les lieux interdits, de courir sus sur eux comme sur des ennemis de l'État. D'ailleurs, dans la ville de Crest, le 28 du même mois, on faillit tuer un protestant, car un catholique romain, le voyant passer, se mit à crier qu'il avait prêché à Châteàudouble ; et d'abord le peuple catholique se jeta sur lui, et il ne fut tiré des mains de ces furieux
{i)Apologief p. i33, x34, 149, i5o.
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i683. qu^avec beaucoup de peine et après avoir été blessé en divers endroits.
>: Le lendemain 29^ divers catholiques de la ville de Valence, qui étaient dans Timpatience de commencer le désordre, allèrent demander à Mgr Pévêque de cette ville-là [ Daniel de G)snac] ce qu'il fallait faire. L^évêque leur répondit qu^il avait écrit à la' cour, et que le roi enverrait 20,000 hommes pour châtier ces rebelles ; et les jours suivants il réitéra une infinité de fois le même discours. »
Peu après, La Baume-Châteaudouble, conseiller au parlement de Grenoble, qui avait beaucoup contribué à faire interdire en 1678 Texercice de la religion réformée dans la terre de Qiâteaudouble, dont il était le seigneur, voulut empêcher par la force les nouvelles assemblées que Ton s^apprêtait à y tenir. <c Cet officier savait sans doute, dit Tauteur précédemment cité % que Ton faisait avancer déjà quelques régiments, et il prétendait d'ailleurs que sa qualité de conseiller au parlement lui donnait le droit de faire les choses de hauteur ; c^est pourquoi il avait fait mettre sous les armes beaucoup de monde pour empêcher de vive force que le lendemain 8 août, qui était un dimanche, les réformés ne ' fissent leur exercice de piété dans le lieu de Châteaudouble , où il l'avait fait interdire. Le peuple de la religion réformée, appréhendant d^être massacré, il y en eut une partie qui prit les armes par précaution et qui les cacha durant Texercice, afin que la chose ne fît pas d^éclat; mais le sieur de Châteaudouble, voyant ses mesures rompues, résolut de prendre mieux son temps. Il faut observer que Tun des principaux réformés qui avait assisté à cet exercice, était le sieur de La Blache ^, qui demeurait dans la terre de Châ-
(i) Apologie, p. 169-179.
(2) Ancien capitaine dans le r^iment de Picardie.
teaudouble et contre lequel le sieur de Châteaudouble était i683. extrêmement animé , à cause que le sieur de La Blache n'avait jamais voulu payer sa prétendue portion d^une taille que le sieur de Châteaudouble exigeait injustement sur les habitants de sa terre, et quMl avait encore porté la communauté à se défendre de payer les frais d^un pont que le sieur de Châteaudouble avait fait bâtir pour Tembellissement de sa maison. Le sieur de Châteaudouble crut donc quMl avait un beau prétexte pour se venger d^un homme aussi contraire à ses desseins. »
Sous ombre de mettre à exécution le décret de prise de corps qu^il avait obtenu contre lui à la suite de faux exposés, il fit investir sa maison ,* la nuit du 8 au 9 août, « par un lieutenant de prévôt, un exempt, quelques archers et beaucoup d'autres gens armés, qui frappèrent à la porte. On leur répondit qu^on n^ouvrait pas une maison à la campagne à ces heures-là , et que lorsqu^il serait jour on verrait ce que Ton aurait à faire. Sur ce refus d^ouvrir, un tondeur de la ville de Romans, qui commandait cette milice, se mit en état d'enfoncer la porte de cette maison. Et alors... la servante du sieur Blache, à travers un treillis, lui tira un coup de pistolet, dont il fut tué sur la place; et, par une ruse qui passait son état, cria à son maître : Voici du secours de toutes parts ! Courage, faites ferme l La voix de ce coq épouvanta ces lions, qui s^allèrent enfermer pour la plupart au château de Châteaudouble, et en se retirant ils tirèrent quelques coups de fusil, seulement pour faire voir que la poudre n'était pas mouillée. Ces fuyards tireurs mirent l'alarme dans ce canton * ».
« Cette terreur, dit Brousson, ne fut pas tout à fait sans fondement , car, au bruit des coups qui furent tirés et des
(i) Relation fidèle, etc., p. 17 et i8.
i683. cris qui étaient poussés dans la maison du sieur de La Blache, l'alarme ayant été mise dans le voisinage et s'étant ensuite communiquée dans les lieux lés plus proches, les parents et les amis du sieur de La Blache et le peuple de la religion réformée accoururent à sa maison. De sqrte que le lendemain matin il se trouva 5oo hommes près de sa personne. Tout ce monde le conduisit ensuite dans le château du sieur de Durant, gentilhomme du voisinage, son cousin germain; car on ne le crut pas en sûreté dans sa maison. Néanmoins, la plupart de ces gens-là se retirèrent le mardi, à la prière des sieurs de Durant et de La Blache. Il est vrai que , sur les menaces que le sieur de Châteaudouble faisait tous les jours, il en vint ce même jour quelques autres, mais en plus petit nombre. Cependant, comme le sieur de Châteaudouble assemblait des gens dans sa maison, les sieurs de Durant et de La Blache, qui virent que par la violence de leur ennemi cette affaire pourrait avoir de grandes suites, dépêchèrent le i o un homme exprès pour porter une lettre à M. [Nicolas Prunier, seigneur] de Saint- André, premier président au parlement de Grenoble, qui commandait dans le Dauphiné en Tabsence de M. le duc de Rovianez, dans laquelle lettre le sieur de La Blache lui rendait compte de ce qui s'était passé et le suppliait très-humblement de vouloir interposer son autorité pour réprimer les emportements du sieur de Châteaudouble. Voici la teneur de cette lettre, dont le sieur de La Blache avait gardé une copie :
c( Monseigneur,
» Votre Grandeur sera sans doute surprise quand elle aura été informée de ce qui s'est passé dimanche dernier, 8 du courant, à mon endroit, ayant été attaqué dans ma maison, à rheure de minuit, par une cabale dejgens inconnus, dont il y en avait 26 à cheval et plus de 200 à pied, conduits
— ii3 —
par un nommé Billard de Beyzagues et le nommé Sève, i683. homme d^affaires de M. le conseiller de Châteaudouble , lesquels, avec des haches, fourches, fusils, pistolets et autres armes propres à telle action , ont voulu enfoncer ma porte , tiré plus de 3oo coups de fusil ou pistolet tant à la porte qu^aux fenêtres de ma maison , me menaçant hautement de me brûler dedans. Et comme je ne crois pas, Monseigneur, d'avoir commis aucun crime qui puisse m'avoir pu attirer ce malheur, n'ayant jamais su qu'on m'ait criminalisé en justice, ainsi, Monseigneur, c'est sur le fondement de mon innocence et sur votre intégrité et bonne justice accoutumée que j'ose me persuader que vous aurez la bonté de donner ordre au châtiment de ces malfaiteurs, qui m auraient tué sans la résistance que j'ai été obligé de faire pour l'éviter. Il y a , Monseigneur, à ce qu'on m'a assuré , un de cette malheureuse et pernicieuse cabale de tué, ce qui a été fait assurément par quelqu'un de cette troupe. Votre Grandeur sera informée de tout par information, qui sera portée rière vous, s'il vous plaît d'ordonner qu'elle soit faite, et suis dans un très-profond respect. Monseigneur, votre très -humble et très-obéissant serviteur. — La Blache. »
» Ce sont les propres termes de cette lettre; mais elle fut interceptée; car le sieur de Châteaudouble , ayant fait arrêter le messager, prit la lettre, l'ouvrit et la retint...
» Le lendemain, 1 1 août, Mgr l'évêque de Valence, appréhendant un plus grand désordre, ou ayant peut-être d'autres vues , se rendit le médiateur de cette affaire. Pour cet effet, il envoya le sieur des Blains ', gentilhomme, aux sieurs de Durant et de La Blache , pour les prier de faire retirer leur monde, leur donnant sa parole qu'il ne serait
(i) Peut-être Antoine Faure des Blains, professeur à Tuniversité de Valence.
i683. rien entrepris de la part du sieur de Châteaudouble, et les assurant de plus qu^au cas où on voulût les inquiéter à raison de ce qui s^était passé y il se chargeait de leur en obtenir Tamnistie. Le 12, sur la foi de cette parole, tout ce monde se sépara. Mais le même jour, au préjudice de cet accommodement, le sieur de Châteaudouble, qui avait sans doute appris que le jour précédent le régiment des Cravates et quelques autres troupes étaient arrivés à Valence et à Romans, fit enlever 32 honmies de ceux qui se retiraient et qui passaient près de son château. Cette action violente et contraire à la bonne foi fit juger qu^il n'y avait point de sûreté^our ceux qui étaient entrés dans cette querelle, quoique le sieur de Châteaudouble en fut le seul coupable. De sorte qu^une partie de. ceux qui se retiraient, n^osant pas retourner dans leurs maisons, allèrent dans le lieu de La Baume-Comillane , où ils se ramassèrent au nombre de 200 et davantage [sous le nom de camp de l'Étemel].
» D^un autre côté, la nuit du même jour, 12 d^août, six ou sept cents habitants de la montagne de Vercors , qui sont tous catholiques romains, prirent les armes ; et le lendemain ils parurent sur les hauteurs qui bornent la vallée de Quint. Ils croyaient que les réformés qui habitent cette vallée-là étaient allés à Châteaudouble, ce qui pourtant n^était pas véritable, et dans cette pensée ils allaient piller leurs maisons. Leur approche fit soulever les habitants de la vallée. » a Un jeune indiscret, dit la Relation JidUe ^ ^ qui entendit tout ce tintamarre, alla donner Talarme dans la ville de Die et publier que les catholiques de Vercors avaient assommé la meilleure partie des huguenots de Quint. Sur cette nouvelle, quelques personnes de Die en parlèrent à Monsieur [Antoine de Sibeut, seigneur] de Saint-Ferréol , gouverneur
(i) Pages i3 et 14.
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de cette ville, homme de qualité et de mérite , qui envoya i683. d'abord savoir ce que c^était par son lieutenant gouverneur et quelques autres notables. On ne put pas retenir quelques jeunes gens, dont quelques-uns les devancèrent et les autres les suivirent. Tout cela ne fut rien. Ces illustres charbonniers, craignant le salpêtre, se retirèrent dans leur trou sans coup férir. On n'y tira pas un coup de fiisil, et la prudence de M. le gouverneur de Die éteignit ce feu dans sa naissance. »
(c Les réformés qui étaient à La Baume, continue Brousson, ayant demandé les prisonniers que l'on avait faits au préjudice de la parole de Mgr l'évêque de Valence, Mgr révêque fit agir de nouveau quelques réformés pour obliger ces gens-là de retourner dans leurs maisons. Ils offrirent de le faire, à condition que l'on mit en liberté les prisonniers, et qu'on leur donnât une plus grande sûreté pour leurs propres personnes. M. l'intendant du Dauphiné, [Pierre Cardin Lebret], et Mgr l'évêque de Valence leur ayant promis de nouveau une amnistie et l'élargissement des prisonniers , ils se retirèrent le 1 7 du même mois. Néanmoins, on n'élargit que la moitié des prisonniers qui avaient été pris à Châteaudouble , les autres ayant été menés dans les prisons de Valence. Ce nouveau procédé fiit cause qu'une quarantaine ' de ceux qui avaient le plus paru, et qui ne se croyaient pas en sûreté dans leurs maisons, se réfugièrent dans la forêt de Saou. Mais y ayant été découverts, M. l'intendant et Mgr révêque leur envoyèrent le sieur [François de] Vermanton, prévôt, pour leur promettre encore leur grâce de la part du roi et l'élargissement de tous les autres prisonniers, s'ils se retiraient et qu'ils quittassent les armes. Le 20
(1) La Relation fidèle, p. 22, dit « environ six-vingts^ >» et c'est plus vraisemblabie.
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i683. ils se séparèrent sur la foi de cette nouvelle promesse; maïs, bien loin d^apprendre Télargissement des prisonniers, ils furent avertis que les troupes, étant arrivées à Crest et à Die , en faisaient partout de nouveaux ; ce qui contraignit ceux qui se retiraient dans leurs maisons et plusieurs autres, qui appréhendèrent aussi d^être saisis, de retourner dans le bois de Saou , où ils se trouvèrent jusqu'au nombre de 23o ' », ayant été rejoints par des jeunes gens de leur religion de Bourdeaux , Comps , Dieulefit , Poët - Laval et autres lieux. « La plus grande partie d'entre eux, dit la Relation fidUe (p. 25), était d'avis de se retirer chez eux, ne croyant pas que ce fut un crime d'avoir été à Château double pour prendre parti dans une querelle particulière entre deux gentilshommes ; mais comme on leur fit entendre que ces attroupements étaient des affaires délicates et dont les suites étaient ordinairement fâcheuses, et ne croyant pas être en sûreté chez eux, ils restèrent en cet état, attendant l'amnistie dont on les avait flatté. »
oArrêts du parlement et du conseil du roi.
Combat de Bourdeaux.
Sur ces entrefaites , Nicolas Prunier, seigneur de Saint- André, premier président au parlement de Grenoble, rendit publique, le 21 août, une ordonnance du parlement du 14, enjoignant « à tous ceux^ de la religion prétendue réformée , attroupés dans la province , de se séparer incessamment , à peine d'être déclarés rebelles et criminels de lèse-majesté; » mais les esprits étaient très-échauffés et l'ordonnance de la cour souveraine ne produisit aucun résultat.
(i) La Relation fidèle, p. 28, dit 225; — Mns. Court, B. N.* 17 (Bibliot. de Gen^e).
De son côté, Louis XI V chargea lUntendant du Dauphmé, i683. par un arrêt du conseil du i5 août, de faire le procès aux auteurs et complices des troubles de la province, et lui envoya, pour lui prêter main-forte, des troupes commandées par le marquis de Saint-Ruth, soldat brutal, à la figure sinistre , qui était lieutenant de ses gardes du corps et maréchal de camp. Saint-Ruth se dirigea sans désemparer sur la forêt de Saou , à la tête des deux régiments de dragons de Barbezières et de Tessé , renforcés de plusieurs volontaires de Crest et des environs , portant le nombre des cavaliers à 800 environ. C'était le dimanche 3o août % et le camp de T Etemel s'était transporté à Bezaudun pour assister au culte, présidé par le pasteur Lautier. Il y avait communion ce jour-là. « Environ une heure après midi, dit la Relation Jidèle (p. 26)^, un jeune homme qui faisait paître quelques brebis sur une hauteur, vint dire tout haut dans le temple qu'il avait vu un fort grand nombre de dragons rouges et jaunes, qui, après avoir passé un défilé, entraient dans le lieu de Bourdeaux. Un moment après, un autre vint dire qu'on le pillait, qu'il avait ouï la cloche, et qu'il serait bon d'aller secourir ces pauvres gens contre des troupes qui marchaient sans ordre. On sortit du temple avec beaucoup de désordre, parce qu'on ne s'attendait pas à une camisade de cette nature. »
<c II y a deux chemins, continue Brousson ^, pour aller de Bezaudun à Bourdeaux : l'un qui est le long d'un ruisseau appelé Bine, l'autre qui est sur une hauteur, plus in-
(i) Brousson (Apologie, p. i85) dit le 29.
(2) Apologie, p. 185-189. — Le Registre de la famille Rigaud, cité dans le Bullet. de la Soc, du prot, franc,, t. x, p. 339, rapporte les mêmes fidts.
(3) Apologie, p. 186-189; — Registre de la famille Rigaud, dans le BuU, de la Soc. de Vhist, du prot. ftanç., t. v, p. 6.
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i683. commode, mais plus court. De ceux qui allaient les plus vite, les uns prirent la hauteur et les autres le chemin du ruisseau , et il y en avait encore une quarantaine qui suivaient de loin et qui faisaient comme rarrière-garde. Ceux qui avaient pris le chemin du ruisseau , au nombre de six à sept vingt, ne furent pas plus tôt à la vue de Bourdeaux qu'ils se trouvèrent au milieu des dragons et de la cavalerie, divisée en trois escadrons; ce qui les obligea de se jeter dans une vigne , derrière une petite muraille de quatre pieds de hauteur. » Un capitaine de dragons, qui commandait Tavantgarde, s'avança vers eux pour les sommer, « de la part du roi , de poser les armes * et de se rendre à discrétion , la vie sauve. On lui répondit qu'ils n'avaient pas pris les armes contre le roi; que leur religion le leur défendait; que leur fidélité et leur amour pour leur grand roi étaient à toute épreuve, et que si on les voyait sous les armes, c'était parce qu'ils venaient de conduire dans les bols leurs pauvres familles fugitives, et qu'ils étaient résolus de ne les point quitter pendant que quelques gentilshommes catholiques auraient de fortes garnisons dans leurs châteaux, même des personnes étrangères, comme du Comté- Venaissin, dont ils voulaient porter leur plainte au roi; qu'ils les priaient de les laisser en repos ; qu'ils voulaient prier Dieu , et qu'ils étaient bien assurés que le roi était trop juste et trop bon pour le trouver mauvais, et que le clergé seul faisait des règlements à son gré et à l'insu du roi. Là-dessus le capitaine cria : A moi, dragons! et d'un coup de pistolet qu'il tira, il tua un de ces malheureux , que la témérité fît sortir hors de la vigne. Il ne la porta pas loin , car il fut tué le premier avec dix-sept dragons de cette première décharge, et plus de quarante blessés. On faisait un feu épouvantable de cette vigne », <c ce
(i) Relation fidèle , etc., p. 28-3o.
qui fit plier un peu Tescadron ' ; mais il fut soutenu par les x683. deux autres. Ceux qui étaient sur la hauteur, au nombre de 60 environ, étant descendus pour secourir ceux qui étaient engagés, furent arrêtés par un escadron de dragons qui fut détaché pour leur aller au-devant, dans un endroit fort désavantageux pour des gens à pied. De sorte qu'après quelques petits combats, où quelques-uns furent tués de part et d'autre, ils furent contraints de se retirer dans un bois. Ainsi, la troupe qui avait suivi le ruisseau eut les trois escadrons sur les bras, sans pouvoir même recevoir aucun secours des 40 qui faisaient Tarrière-garde et qui , ne pouvant aussi s'avancer dans la plaine sans être défaits , furent contraints de s'arrêter dans un poste favorable. Le combat dura pourtant pendant deux ou trois heures, et quoique les réformés qui étaient dans l'action ne fussent que de la milice et qu^ils eussent affaire à des troupes déterminées et cinq ou six fois plus foftes, ils se défendirent avec une vigueur et une résolution qui donnaient de l'étonnement. Mais il fallut céder au nombre, car, ayant été pris en flanc, ils furent enfin rompus. Cependant une vingtaine s'étant jetés dans une grange, ils y furent d'abord investis et se défendirent fort longtemps. Mais les dragons ayant trouvé le moyen de monter sur le toit, ils le découvrirent et jetèrent dans la grange quantité de gerbes allumées qui l'embrasèrent entièrement. De sorte que ceux qui étaient dedans furent tous ou brûlés bu tués en voulant sortir pour éviter le feu. II y en avait un qui s'était caché sous l'escalier, et qui entendant que l'on criait que s'il y en avait encore quelque autre, on lui permettait de se retirer , voulut sortir ; mais il fut aussi tué dès qu'il parut. Tout cela n'empêcha pas que le nombre des morts en fut aussi grand du côté des dragons que du
(i) Bkousson, Apologie, etc., p. 187.
i683. côté des réformés [120 en tout]; mais, afin que cela ne fût pas connu , on les dépouilla tous et on leur balafra le visage pour les défigurer. Comme les dragons avaient fait quatre prisonniers, et qu'ils étaient irrités par la résistance qu'ils avaient trouvée , ils en forcèrent un de pendre les autres à un poirier, ces pauvres gens ayant mieux aimé mourir que de changer de religion , moyennant quoi les dragons leur of&*aient la vie ». Le malheureux qui fut l'instrument de la mort de ses frères, s'appelait Saymème, et reçut dès cette heure, parmi le peuple réformé du pays, le surnom de bourreau, qui s'est consente jusqu'à ce jour dans sa famille. Les dragons de Barbezières se rendirent de Bourdeaux à Nyons par Dieulefit, et ceux de Tessé s'arrêtèrent plusieurs mois dans cette dernière localité et à Vesc % fouillant avec avidité les villages, les granges et les bois pour désarmer les protestants.
Semblant d'amnistie du roi. Supplice de
r avocat Chamier et de divers autres. Zèle
convertisseur de Vévêque de Valence.
Le roi, craignant que le mouvement armé du Dauphiné, provoqué par les violences du conseiller La Baume et continué par la déloyauté de l'évêque de Valence et de l'intendant de la province, ne prît de plus grandes proportions, jugea prudent de publier une amnistie en septembre; mais quelle amnistie ! Le roi imposait « silence perpétuel » à son procureur général de Grenoble, ses substituts présents et à
(i) Du I" octobre i683 au dernier février 1684 {Archiva de la famille Sambuc),
venir et autres, mais « à condition, toutefois, premièrement i683. que les temples des lieux de Bourdeaux et de Bezaudun... seront rasés aux frais et dépens des habitants desdits lieux de la R. P. R., et qu'il sera bâti en chacun d'iceux une pyramide, sur laquelle sera écrit que, pour punition des rébellions commises par les habitants desdits lieux de la R. P. R. et de Tinsolence qu'ils ont eue de charger nos troupes, lesdîts temples ont été rasés , avec défense d'y faire à l'avenir, sous peine de la vie, aucuns prêches, assemblées, ni exercice de ladite religion; et, en second lieu , que ceux de ladite religion qui désireront jouir de la présente abolition , se remettront dans leurs maisons quinze jours après la publication des présentes,... à peine d'être déchus de notreprésente grâce, en laquelle n'entendons comprendre la mémoire et biens de ceux qui ont été tués les armes à la main ou exécutés à mort, les ministres qui auront prêché ou assisté aux prêches dans les lieux défendus par nos édits ou arrêts, les condamnés aux galères et les nommés de Durand, du Vemet, de Lastic et d'Eurre, gentilshommes; Blache, du lieu de Châteaudouble ; Sagnol , ministre de Crest ; [François Colombier de] LaG)nche, avocat, de Crest; Favier, praticien, de Montélimar; Pelegrin, du lieu de Montmeyran; Coûtant, dit Beauvalon, du lieu de Saillans; Moïse Chabrier, du lieu de Combovin , frère de Chabrier, ministre du Poët [Célard], et Alzard, praticien, du lieu d'Eurre ' ; ni ceux qui sont actuellement prisonniers, auxquels le procès continuera d'être fait ; à la réserve aussi des sacrilèges et autres crimes exécrables , si aucuns ont été commis tant sur les prêtres que séculiers * ».
(0 Les mots et Al:(ard , praticien, du lieu d'Eurre, manquent dans quelques exemplaires du décret d'amnistie.
(2) Édit du roy, donné à Fontainebleau, au mois de septembre i683, contenant amnistie pour les religionnaires de la province du Dauphiné, etc.
i683. Durand et La Blache, qui parvinrent à se sauver à Genève , furent condamnés par contumace à être rompus vifs et leur maison à être rasée. Sagnoi , pasteur à Crest , Tun des directeurs du Dauphiné, qui avait beaucoup contribué au licenciement de la troupe venue pour secourir La Blache, fut condamné à la même peine; mais il quitta la France à temps. La Conche, ci-devant député à la cour par la province du, Dauphiné ; Moïse Chabrier, marchand, et du Vernet purent aussi gagner Genève. Quant aux prisonniers, que La Baume avait retenus en prison contre la foi du traité dont révêque s'était porté garant, ils souffrirent des maux inimaginables, et ceux d'entre eux qui ne voulurent pas abjurer furent envoyés aux galères. De son côté, Tintendant Lebret prononça la confiscation des biens de ceux qui furent tués au combat de Bourdeaux ' .
Les pasteurs , exclus de l'amnistie pour avoir prêché dans des lieux interdits , se réfugièrent aus^i à Genève. Ils étaient plus de 20 *. Ce nombre explique l'arrêt du conseil du roi.
(i) Athenol de Gourdon du Villard, chef des rebelles; Timothée Guyon, J. et Philippe Saulces, Louis et Marin Armand , Charles et Etienne Arnaud, Jean Chautard, Lablache, Gabriel Fauché et ses deux fils, Isaac Majrnal, Pierre Allix, Silvain du Bonnas, P. Guy, Pierre et Daniel Bertrand , J. et David Garnier, Mo!se Lambert, J. Mège, Sibourg, La Bruyère, Julien de Bellecombe, Isaac Doville, Philibert Mours, Pierre Jossaud, Jean Roux, Jean Cordeil, Moïse Gallian, David, Jacques et No6l Parot (ou Pérot), Chamin, Jean Chaumar, Pierre Bec, les fils de Daniel et Louis Raspail, deux fils de Jean Gresse, François Paper, Estrand du Vergier, Combe, Latour, Brun, Jean Vandromes, Latour de Chabeuil, les trois frères Andron et autres dénommés.
(2) Serre, pasteur à Vesc; Julian, à Die; Guyon, à Bourdeaux; Jourdan, à La Motte-Chalancon ; Valensan, à Châtillon; Laurens, à Saillans; Arnaud, à Volvent; Saurin, à Romans; Chabrier, au Po£t-Célard; Gresse, à Salles; de La Faye, à Valdrôme; Lambert, à Pontaix; Gresse, à Quint; Lautier, à Bezaudun; Truc, à Romans; Bernard, à Vinsobres; Corrège, à Condorcet; Gounon, à Châteauneuf-de-Mazenc; Pelorce, à Mcmtioux; Faisan, aux Tonils; — Gounon, de Crest, proposant; Faisan La Serve,
du i5 janvier i585, ordonnant àPintendant du Dauphiné i683. défaire choix d'un certain nombre de ministres pour administrer le baptême aux enfants des églises dont les pasteurs étaient en fuite ou agrêtés.
On ne se borna pas à condamner ceux qui étaient exceptés de Tamnistie; on ne craignit pas de la violer en poursuivant des hommes qui avaient le droit d'en bénéficier. « M. rintendantdu Dauphiné, dit Brousson % assisté de quelques ofiiciers catholiques, condamna le sieur Charnier à être rompu vif. C'était un jeune homme de 28 ans ou environ, [ancien lieutenant], fils d'un avocat de Montélimar et arrière-petit-fils du célèbre Chamier. » Une partie de chasse l'avait conduit accidentellement dans la forêt de Saou. Après avoir passé deux jours au milieu des fugitifs, il vit qu'il ne serait en sûreté nulle part et fut obligé de partager le sort de ses malheureux coreligionnaires *. « Il n'y eut point de miséricorde pour lui. Les Jésuites voulurent lui persuader d'embrasser, la religion catholique romaine pour éviter de souffrir un supplice aussi cruel -, mais il protesta qu'il mourrait avec plaisir pour rendre témoignage de la pureté de sa foi. Il bénit Dieu de ce qu'il lui donnait l'occasion de le glorifier. Jamais on ne s'est présenté au martyre avec plus de sérénité. Il eut toujours le nom et les louanges de Dieu dans la bouche, et sa fermeté remplit d'étonnement tous les assistants. Cette horrible exécution fut &ite dans la ville de Montélimar, où demeurait le père de ce jeune homme ^. » Read * ajoute que le courageux
protxjsant; Serre, proposant; Blanc, de Saint-Paul-trois-Châteaux, proposant. (Estât des pasteurs, etc., dans le Bull, hist, et littér,, t. v, p. 307 et suiv.)
(0 A^pologie , p. 2X2 et suiv.
(i) Relation fidèle , etc., p. 41.
(^) Apologie, p. 212, 21 3; — Voltaire, Siècle de Louis XIV, chapitre fli^'; — Mns. Court, B. N.» 17.
(4) Daniel Chamier, p. z 05-107.
i683. martyr, couché sur la roue, reçut cinquante coups de la barre de fer avant qu'on lui donnât le coup de grâce ; de sorte que ses horribles souffrances durèrent trois longues journées , au bout desquelles on se décida enfin à Tachever. Adrien Charnier, son frère, avocat comme lui, sévit contraint de se réfugier à Genève, sur l'avis que lui donnèrent ses amis qu'on cherchait aussi à le prendre pour lui faire un mauvais parti.
François Rozan , d' Arnayon , arrêté en même temps que Chamier, dans un village du Comtat-Venaissin, fut conduit comme lui à Montélimar et condamné à être pendu, sous l'accusation d'avoir assisté au combat de Bourdeaux et parce qu'on le trouva porteur de quelque écrit concernant les affaires des réformés. Le marquis de Simiane , qui était seigneur d'Arnayon, se rendit tout exprès à Montélimar pour le charger et s'opposa de toutes ses forces à ce qu'on donnât suite au projet qu'on avait d'abord formé de relâcher ce malheureux pour la somme de 3oo livres. Quand il eut fait sa prière et chanté le psaume LI, raconte une relation du temps % il cita le marquis de Simiane à comparaître devant le tribunal de Dieu dans un an et un jour après sa condamnation, « ce qui arriva positivement dans l'année expirée , où ledit sieur de Simiane criait dans sa maladie : Ah ! Rozan, que tu me fais souffrir! »
Couteau de Rochebonne, « bourgeois du lieu de Saillans ^ et syndic du consistoire de ce lieu -là, s'était trouvé à un exercice fait dans un lieu interdit , et il avait été pris sous ce prétexte. Mais, parce que l'on eut quelque honte de faire mourir un chrétien et un homme de probité pour avoir prié Dieu , on lui imputa d'avoir eu quelque relation avec ceux
(i) Mns. Court, B. N.* 17; — Apologie, etc., p. 21 5. (2) Apologie f p. 21 3 et 214.
qui étaient attroupés ; et, quoique Ton n'eût là-dessus que le i683. témoignage d'un malheureux qui, pour des considérations mondaines, avait renié la religion réformée, on ne laissa pas de le condamner à être pendu et appliqué auparavant à la question ordinaire et extraordinaire ». Un autre document ' nous apprend qu'on lui imputa aussi à crime d'être porteur de lettres de son frère G)uteau de Beauvallon, un des principaux capitaines du camp de l'Éternel. « Lorsque le jugement lui fut prononcé, il n'en fut point troublé; au contraire, il exhorta lui-même tous les autres prisonniers à être fidèles à Dieu et à imiter son exemple si Dieu les y appelait. En effet, il souffrit avec une constance admirable les tourments de la torture, à laquelle il frit appliqué par deux fois et où ses membres furent presque tous déchirés. Néanmoins il n'avoua rien de ce qu'on lui imputait. Et lorsqu'il fallut le mener au supplice, on voulut le mettre sur un tombereau ; mais il ne voulut pas y monter, disant qu'il sentait que Dieu lui donnait assez de force pour aller à la mort, nonobstant le cruel traitement que son corps avait souffert. Il y alla donc avec une si grande résolution et en donnant de si beaux témoignages de sa piété , de sa foi et de son espérance, que les catholiques romains furent contraints de dire qu'il était mort comme un saint. »
A Crest on pendit deux jeunes gens de Dieulefit , qui étaient cousins germains et dont le plus âgé n'avait pas vingt ans. Huit ou neuf jours avant l'affaire de Bourdeaux, on les avait rencontrés à Piégros , près d'une fontaine , avec leurs fusils , et cela sufiftt pour les faire condamner. On leur offrit, il est vrai, la vie, à condition qu'ils changeraient de religion; mais ils préférèrent la mort à l'apostasie et la supportèrent avec une grande fermeté.
(0 Mns. Court, B. N,« 17.
ib83. Pour couronner cette série de condamnations , on prononça la peine de mort contre tous les ministres qui avaient prêché dans des lieux interdits et contre le médecin La Recluze y que Ton disait avoir eu part à Texécution du projet de Toulouse, quoiqu^il fut pour lors à Bâle. Quant au conseiller au parlement La Baume de Châteaudouble, qui, par ses violences et sa mauvaise foi, avait provoqué le mouvement armé des protestants, on lui adjugea une grosse somme d^argent pour les prétendus dommages quMl avait soufferts, et, sous ce prétexte, il fit ravager ou vendre les biens de tous ceux qu^il avait fait injustement condamner '. On se mit après cela à poursuivre les ministres, qu^on accusait d^avoir contrevenu aux édits en prêchant dans des lieux défendus. La plupart, après avoir erré dans les bois, purent gagner Genève, comme on Ta dit plus haut; quelques-uns furent jetés momentanément en prison, notamment Faisan, pasteur à Espenel, qu^on incarcéra dans la tour de Crest. De La Faye , pasteur à Valdrôme , échappa comme par miracle. « Une compagnie de dragons fut cHez lui avant le jour pour Penlever; mais, ayant été averti, ils le manquèrent d^un quart d'heure. »
La cour se plaisait à accuser les ministres des mouvements que nous venons de raconter, m Je n^entreprends pas de faire leur apologie, dit à ce propos la Relation fidUe (p. 69); ils se défendront beaucoup mieux que je ne les défendrais. Mais je ne saurais m^empêcher de déplorer le malheur de ces pauvres gens. Je ne vous entretiendrai que de ceux de qui la conduite m^est connue , étant de mon voisinage ou du moins peu éloignés. Le sieur Arnaud, ministre à Vol-
(i) Apologie f p. 190-217, 3ii, 3i2; — Benoit, t. in, 3* port., p, 642, 645-652, 664; — Peyrat, Hittoire des past, du désert, 1. 1, p. 122-134; — Bullet. hist. etlittér., t. v, p. 3oi-3i8.
vent dans le Diois, a prêché sur la parole d^un jeune gen- i683. tilhomme, qui Tassura positivement qu^on prêchait dans tout le royaume par permission du roi, et dont, disait-il, le marquis de Ruvigny, notre député général , lui avait envoyé une copie quelques jours avant qu^elle fût enregistrée au parlement. La naïveté de ce bonhomme Tobligea à contrevenir le premier. Je sais de bonne part que le sieur Dumarché, ministre à Dieulefit, ne voulant pas donner dans ce panneau, fut persécuté par plusieurs personnes de mérite, qui le traînèrent comme une victime à Tautel ; et il est d'une notoriété publique que le sieur Gresse, ministre à Salles, sur le refus qu'il fit d'aller prêcher à Taulignan , quoique ce lieu soit annexé à son église , fut menacé d'être attaché , s'il ne voulait s'y résoudre ; et si on n'avait craint de faire blesser sa femme, qui se jeta entre deux, on l'y aurait mené, quelque résistance qu'il fît. Vous voyez par là si l'on a sujet d'imputer aux ministres la cause de ces mouvements. »
Cosnac, évêque de Valence, mit à profit les nombreux emprisonnements de réformés qui furent la conséquence des événements que nous venons de rapporter, pour se livrer à son zèle convertisseur. « Toutes les prisons de mon diocèse, dit-il *, étaient remplies de ces malheureux , et M. l'intendant en faisait exécuter plusieurs , à mesure que leur procès était instruit. C'était un terrible spectacle. Je pris la liberté d'écrire à Sa Majesté et de lui représenter que M. de Saint-Ruth avait dissipé et tué une partie de ceux qui avaient pris les armes contre elle; que M. l'intendant avait . aussi par la nécessité Êiit et faisait fiiire de continuelles exécutions; qu'il restait d'avoir recours à la miséricorde, et que ]t le suppliais de* vouloir bien pardonner à ceux qui se repentaient et voudraient bien se remettre dans la voie du
(i)Mémoire$f t. n, p. iiS-ziy.
1683-1684. salut. Sa Majesté eut la bonté d'accorder cette grâce à cette condition qu'ils se convertiraient -, de sorte que j'accompagnai l'intendant dans les endroits où il y avait des prisonniers, et dans le temps qu'il les condamnait à la mort et qu'on instruisait leur procès je recevais leur abjuration. Cela fit sauver plus de 2,000 hommes et me donna un grand crédit auprès de ceux que j'avais tirés du gibet. J'agissais pourtant de manière que lorsqu'il y avait quelque chef de Êunille, je ne me contentais pas de sauver le coupable s'il ne Êdsait venir toute sa famille ».
Excès des dragons. Conversions forcées.
Zèle démolisseur de l'évêque de Valence.
Affaire du pasteur Bernard ^ de V insobres.
Les dragons qui demeurèrent en Dauphiné se livrèrent, malgré l'amnistie, pendant l'hiver de i683 à 1684, à toutes sortes d'excès. Ne se contentant pas d'avoir livré au pillage les vUlages et bourgs de Bourdeaux, Bezaudun, La Motte- Chalancon, Volvent, La Baume-Comillane , Châteaudouble et autres, ils dévorèrent encore toutes les provisions de bouche des habitants. De son côté, l'intendant de la province imposa sur ces derniers de grosses contributions en espèces pour la subsistance des dragons. Les habitants seuls de Bezaudun eurent à payer 5,662 1. et ceux de Montjoux 3,643 I. ^ Et comme l'argent commençait à manquer à ces malheureu^ on les obligea à vendre leurs meubles et les bijoux de leurs femmes. « Lorsque tout fut dévoré ^ dit
(i) Ârch. munie, de Bezaudun; — Arch. de la famille Sambuc.
Brousson % on traînait les uns dans les églises des catho- 1683-1684. liques romains et J'on menait les autres dans les prisons, sous ombre du défaut de paiement de contributions quMls ne pouvaient j)lus payer. Et ce fiit dans ces prisons qu^on leur fit souffrir toutes les misères et toutes les rigueurs imaginables, pour les forcer d'embrasser la religion romaine. Mgr révêque de Valence, les prêtres et les officiers de justice autorisaient ces oppressions. Toutes ces hostilités, commises contre la foi de l'amnistie, durant un hiver extrêmement rude, contraignirent une infinité de ces misérables de quitter leurs maisons et d'abandonner leurs femmes et leurs enfants au milieu de tant de calamités, pour aller chercher un asile et mendier leur pain dans les pays étrangers, à travers les neiges et les glaces. »
Une relation catholique anonyme ^ raconte que la défaite des protestants de Bourdeaux amena « la conversion d'un grand nombre de huguenots , qui embrassèrent la religion catholique, entre autres le sieur de Condillac, chef de la famille de Blacons et parent de celle de Montbrun », et que « le village entier de Bouvières, qui, à la réserve de peu de familles, était tout huguenot, se convertit aussi et députa à révêque de Valence pour faire consacrer le temple , ce qui fut exécuté le dimanche 19 de septembre. On y dit la messe pour la première fois ». Guy Allard ajoute, de son côté ', que le nombre des conversions , dans les deux diocèses de
(i) Apologie, p. 36a.
(2) Relation des mouvemenU excités dans le Dauphiné et le Vivarais au tiget de la religion en Van i683, en tête de V Histoire du fanatisme, de Bruets. — Cette relation renferme plusieurs erreurs et dénature les faits essentiels. UHist. des guerres civiles du Vivarais, de Dourille, p. 373, 374, n*est ni exacte, ni complète sur ce point.
(3) Dicl. hist., au mot Chateaudouble.
1683-1684. Valence et de Die ou dans le Vivarais, dépassa 12,000, et que dans ces mêmes diocèses 48 temples furent démolis.
Cosnac, évêque de Valence et de Die, contribua pour une large part à ces conversions forcées. « Quand je fus nommé évêque de Valence et de Die, dit-il dans ses Mémoires ', j'avais agi pour inquiéter les huguenots... Je m'y appliquai avec tant de succès par le secours de Sa Majesté, qu'avant que redit de Nantes fut révoqué j'avais entièrement fait détruire leurs prêches et fait faire les conversions par plus de trente mille hommes, dont plus de la moitié a heureuse* ment persévéré dan& la religion, » « Je ne m'épargnai point, dit-il ailleurs *, pour payer de ma personne et de tâcher de faire des conversions, soit par des instructions, soit par des grâces, soit par de l'argent. » « Je fus si heureux, ajoutet-il ^, que dans moins de deux ans de quatre-vingts temples que j'avais dans le diocèse de Valence et de Die, il ne restait qu'environ dix ou douze , qui , dans la vérité , n'étaient pas dans le cas d'être rasés. » Tel était, du reste, le zèle démolisseur de G)snac que la destruction de ces temples fut faite le plus souvent à ses frais , de son propre aveu ^,
Les églises supprimées en i683 par le conseil du roi, qui continuait à statuer sur les procès^-verbaux de partage des commissaires exécuteurs de l'édit de Nantes en Dauphiné, furent celles de Saint- Julien-en-Quint , Espenel, Saillans, Comps, Lesches, Vçsc, Saint- Etienne -en-Quint, Saint- Andéol-en-Quint, Bouvières, Poyols et Menglon.
Terminons le long récit des événements de l'année i683 par l'affaire du pasteur Jacques Bernard, de Vinsobres.
(i) Tome I, p. 43o. ^
(2) Tome u, p. 11 5.
(3) Tome n, p. ii3, 114.
(4) Tome I , p. 425. Voy. encore tome 11, p. io5.
« L'exercice ayant été interdit dans cette dernière ville, dit 1683-1684. La France protestante *, et le temple démoli, Bernard, emporté par un zèle qu^on ne se sent pas le courage de blâmer, qiielqiie illégale qu^en ait été la manifestation , réunit son troupeau sur les ruines de son église et se défendit contre les soldats qui voulurent disperser le rassemblement. Quelques-uns des assaillants furent tués. Cétait plus qu^il n^en fallait pour le conduire à Téchafaud. Il se hâta en i683 de fiiir à Genève 9 où il apprit qu^il avait été pendu en effigie. »
Démolition du temple de Montélimar.
Eglises supprimées par le conseil du roi.
Le beau temple de Montélimar, qu^avaient illustré les prédications du grand Charnier, fut démoli Tannée suivante (1684), sur la requête de Dom François-Louis Faure, prieur deSauzet, en vertu d'un arrêt du parlement du 12 juillet, rendu sur la foi d'un acte faux. On prétendit que le consistoire avait souffert dans le temple , pendant les années 1 679 à 1681, une relapse, la jeune Amabile Chausin, qui avait abjuré le protestantisme entre les mains du curé de Sauzet , le 2 novembre 1677, quoiqu'on eût signifié à cette époque aux anciens dudit consistoire et au pasteur Théodore Chlron l'acte d'abjuration. Ces derniers n'eurent pas de peine à montrer que l'exploit de signification était faux , car on avait arraché à la date voulue un feuillet du registre du contrôle des exploits, dans lequel celui qui concernait Amabile Chausin avait été , disait-on , enregistré , afin qu'il fiât impossible de prouver que ce dernier n'y avait jamais été transcrit et
(0 Au mot BlRNARD.
1684. qu'il était supposé. On prouva également, par la marque même du papier sur lequel Pexploit de signification était écrit, que ledit papier avait été fabriqué plus d'un an après la date assignée à l'exploit. Le pasteur Chiron était de plus accusé d'avoir proféré des paroles séditieuses dans ses sermons et présidé une assemblée religieuse à Savasse, lieu où l'exercice de la religion réformée n'était pas permis.
Amabile Chausin , qui avait pu heureusement prendre la fuite , fut condamnée à « être livrée entre les mains de l'exécuteur de la haute justice, pour être par lui menée et conduite, pieds et tête nus, en chemise, avec une torche ardente à la main du poids de deux livres, à la porte de l'église paroissiale et collégiale de Sainte-Croix de Montélimar, où elle déclarera que, méchamment, elle est tombée dans ledit crime de relaps, et qu'elle en demande pardon à Dieu, au roi et à la justice, et l'a bannie à perpétuité hors du royaume, lui fait inhibitions et défenses de rompre son ban , à la peine de la hart , — et , où elle ne pourra être appréhendée , ordonne qu'il sera fait un tableau sur lequel le présent arrêt sera inscrit, et ledit tableau attaché à une potence, qui sera à ces fins dressée dans la place publique de ladite ville;... comme aussi... a condamné [ledit Chiron] à absenter le royaume pendant dix ans, avec inhibitions et défenses d'y revenir pendant ledit temps, à peine do trois cents livres d'amende et de punition exemplaire, et l'a interdit pour toujours de faire aucune fonction de ministre dans le royaume ; — ordonne que les cahiers de sesdits prêches seront brûlés par la main dudit exécuteur de la haute justice dans la place publique dudit Montélimar, et interdit à perpétuité l'exercice de ladite religion dans ladite ville et sa juridiction; — et en conséquence ordonne que , dans le mois après la signification du présent arrêt, les habitants de ladite R. P. R. de ladite ville feront procéder à la démolition de leur dit temple jusques au fondement; passé lequel temps et à £eiute d'y
avoir satisfait, il sera procédé à leurs frais et dépens à ladite i6â4. démolition , à la diligence dudit syiîdic du clergé du diocèse de Valence, et, à cet effet, a commis le visénéchal de Montélimar; — ordonne, en outre, qu'au milieu de la place dudit temple il sera élevé une croix de pierre sur un piédestal pour y demeurer à perpétuité , et que tous les ministres et proposants se retireront de ladite ville et juridiction de Montélimar dans la quinzaine après signification du présent arrêt, avec défenses d'y rester, à peine de 3oo 1. d'amende et de punition exemplaire. . . ' »
Le Mercure galant du mois de mai i685 raconte, avec de longs détails, l'exécution de cette sentence, notamment l'érection de la croix sur l'emplacement du temple faite par Cosnac , évêque de Valence , en présence des consuls et de toute la population catholique. Il donne en outre les nombreuses pièces de vers composées à cette occasion par les beaux esprits de la localité. L'une d'elles , due à la plume d'un gentilhomme , disait :
Illustre et grand prélat , dont la sagesse exquise Sert avec tant d'éclat d'ornement à l'église... Ton œil veillant à tout , l'hérésie aux abois Apprend de nos édits à respecter les lois.
Et tandis que Louis, pour ouvrir la campagne, Enlève en conquérant Luxembourg à l'Espagne, Qu'au superbe Génois il fait craindre ses coups. Ton zèle lui prépare un triomphe plus doux.
Déjà Montélimart t'en fournit la matière :
C'est par toi que son temple est réduit en poussière. L'hérétique en frémit et , le voyant tomber, Avec tout le parti s'attend à succomber.
(i) Arrêt du pari, de Dauph. portant la démol. du temple des habit, de la R, P, R. de Montélimar, etc., 12 juill. 1684; — Apologie, p. 341-343; - Benoît, t. m, 3* part., p. 670, 671.
1684. Poursuis et nous verrons bientôt d'autres miracles;
Ta piété jamais ne craignit les obstacles; On lui résiste en vain : cent temples abattus Ont assez à la France annoncé tes vertus !
Les églises supprimées directement par le conseil du roi en 1684 furent celles de Montclar, Montjoux, Poët-Célard, Taulignan, Poët-Laval, Grupies, Amayon, Chalancon/ Ponet, Romeyer, Le Pègue, Tréminis, Valdrôme, Eurre, Grane, Briançon, Beaumont, Embrun, Loriol, Aiguilles, Vars, Saint-Marcellin , Freissinières, Serres, Fontgillarde, Guillestre, Saint- Véran, Abriès et Arvieux.
Interdiction des charges municipales aux protestants. Mission de Le Camus y évêque de Grenoble. Abjurations diverses. Leur
peu de sincenté.
Le conseil du roi interdit peu à peu aux protestants du royaume les charges municipales et généralement les divers emplois civils, politiques et militaires de l'État. Le 14 novembre 1 680 et le 2 mai 1 68 1 , il avait déjà exclu du consulat et du conseil politique d'Embrun et de Gap les réformés de ces deux villes, et en septembre 1684 il étendait cette mesure à toutes les villes et communautés du Dauphiné. Le Père La Chaise écrivait à ce propos à Hervé , le futur évêque de Gap : « J'espère que vous aurez bientôt satis&ction. Sa Majesté a ordonné un arrêt, pareil à celui qui a été rendu pour tout le Languedoc, portant ordre que tous les consuls des communautés et tout le conseil politique des villes ne soit composé que de catholiques (14 janvier i685). » L'intendant du Dauphiné, Lebret, écrivait à Hervé, de son
côté, à la même date : <c J^ai reçu ordre de la cour, Monsieur, 1684. d'empêcher qu'on rï*élise dans les communautés de cette province ceux de la R. P. R. pour être consuls, ce qui m'a obligé de signer l'ordonnance que vous trouverez ci-jointe ; et si vous aviez avis qu'il y en eût d'autres dans l'étendue de votre diocèse, en me faisant l'honneur de me le fsiire savoir, je casserai les nominations qui auront été faites de leur personne et ferai défense aux habitants d'en élire d'au* très que de la religion catholique ^ »
Ces rigueurs marchaient de pair avec la catéchisation des réformés, entreprise par les évêques avec plus de zèle qaede succès, car, si les conversions étaient nombreuses, on ne pouvait faire fond sur la plupart d'entre elles, comme on le verra par la suite. L'évêque Le Camus, de Grenoble , écrivait à ce propos à l'évêque de Luçon , son ami : « Nous avons ici. Monseigneur, toutes les mêmes peines que vous avez dans votre diocèse au sujet des nouveaux convertis, et nous n'avons pas les mêmes secours. Votre lumière, votre piété , votre zèle , votre charité et votre prudence , les docteurs de Paris que vous avez avec vous , ce sont des secours admirables dont nous manquons ici , et nous avons quantité de personnes peu instruites de ces matières et qui ^ avec une teinture de théologie , condamnent tous les adoucissements raisonnables qu'ils n'entendent pas , et outrent tellement les choses, qu'au lieu d'instruire et d'édifier nos prosél3rtes, ils les rebutent à un point qui ne se peut exprimer. D'ailleurs , les magistrats, avocats et autres de cette classe, non-seulement s'opposent aux vérités que l'Église enseigne, mais ils en détournent les petits et par leur autorité et par leurs mauvais exemples. D'ailleurs, le voisinage de Genève et des Suisses, les lettres-circulaires que leurs ministres leur écri-
(i) Charaonnst, p. 397-399.
1684. vent pour les attirer, renversent en un jour ce que nous croyons avoir fait en un mois. Cependant, à la réserve de dix ou douze personnes, [à Grenoble] tout est converti, et je crains bien qu^à la réserve de dix ou douze personnes, il n^ en ait pas un s^ul qui soit bien converti.
» M. Le Bret, intendant de cette province, avait eu dessein d'attaquer d^abord Grenoble [ avec ses dragons ] , croyant que si la capitale était gagnée , tout le reste se gagnerait aisément; je Pen détournai par une raison contraire, lui fusant comprendre qu'il serait plus aisé de ranger la campagne que la capitale... Il déféra à mon avis et alla dans les vallées de Pragela. Pendant ce temps-là, je conférai avec les plus forts et les principaux de Grenoble , et , à la réserve d'une trentaine de femmes, tout se rendit; ils firent une déclaration qui a bien fait du bruit à Paris et à Rome; mais, après tout , quand elle est examinée dans nos règles, je ne crois pas qu'on y puisse trouver à redire. Je ne me contentai pas néanmoins de cet écrit; je les fis jurer sur les saints Évangiles qu'ils croyaient tout ce que TégliseC. A. R. proposait à croire, et qu'ils condamnaient toutes les hérésies qu'elle condamne.
» La douceur et la patience que je témoigne les engage à venir à la messe , à entendre souvent mes sermons dans la cathédrale et à lire nos livres.
» Ceux de la campagne eurent plus de peine à se rendre; le voisinage de la noblesse de Die et la facilité de sortir du royaume les rendaient plus intraitables, si bien que les dragons achevèrent ce que les missionnaires n'avaient pu
faire * ».
La déclaration dont parle Le Camus , et qui fit bien « du bruit à Paris et à Rome », parce qu'on la trouvait sans doute
(i) Bullet. de la Soc, de Vhht. du prot. franc., t. m, p. 679, 5 80.
trop large, portait : « Gejourd'hui, sixième octobre mil six 1684. cent quatre-vingt-cinq, ont comparu NN., lesquels... déclarent qu'ils se réunissent à la communion de Téglise catholique, apostolique, romaine, en la manière qu'en use Téglise gallicane ; et, en conséquence, ils croient tous les articles de foi, fondés sur la Parole de Dieu et les révélations divines faites aux prophètes, évangélistes et apôtres et proposées à croire aux susdits catholiques par l'église universelle; réprouvant et condamnant toutes les hérésies contraires à la Parole de Dieu , que ladite église universelle a réprouvées et condamnées; et que, quoiqu'ils eussent extrêmement désiré, avant cette réunion , le rétablissement de la communion sous les deux espèces et de pouvoir représenter quelques autres points concernant la discipline, sur lesquels ils croient qu'il était expédient de pourvoir; néanmoins, pour témoigner leur soumission et obéissance aux ordres du roi, ils ont bien voulu ,' sans autre retardement , faire cette déclaration *. » Les signataires étaient : « Messire Laurent de Perrissol- AUeman , seigneur d'AUières, Gières, Roussas, conseiller du roi et second président à mortier au parlement de Dauphiné; messire Alexandre de Pascal, seigneur de Meyrins et du Roure, conseiller du' roi audit parlement; Samson Vial, écuyer, conseiller du roi, trésorier général de France; noble François d'ize, seigneur de Rosans et en partie de Ghâteauneuf et y habitant; noble Charles d'Ize de Lestang , coseigneur de Seyssins , y habitant ; noble François de Montauban de Flotte, seigneur du Villard, habitant à Gap ; noble François de Perdeyer, sieur de Ravel, dudit Perdeyer en Diois ; noble Jacques de Blanluz , avocat audit parlement de Grenoble et y demeurant ; noble Zacharie de Pascal, sieur de Fontreynard, à ladite ville; sieur Gou-
(i) Arch. particul. de M. Roman, de Gap.
[6d4. tavos, du lieu de Nègrepelisse en Quercy, habitant à Gap, et Messieurs André Rolland et Moysse Guichard , avocats au parlement, demeurant audit Grenoble. » Le lendemain, 7 octobre i685 , un nommé du Port signa la même déclaration. Les anciens conseillers à la chambre de Tédit, nobles Isaac de Chabrières, seigneur de Baix; Jacques d'Ize, sieur deSaléon; Pierre Chai vet et Alexandre de Bardonnenche, seigneur de Saint-Martin-de-Clelles, abjurèrent à peu près à la même époque.
Plusieurs de ces personnages, au témoignage du major Lecterc , n^étaient pas , malgré leur abjuration , de bien bons catholiques. Il écrivait ce qui suit, dans un rapport adressé à rintendant Bouchu, le 20 février 1686 * :
M . le président de Perrissol, M."* sa femme... M. de Saint- Ange, leur fils... et M."® de Perrissol, leur fille.
Le conseiller du Roure [A* lexandre de Pascal, seigneur du Roure] et M.°*® sa femme; ils n'ont point d'enfants.
M. le conseiller de Saléon [Jacq.**d'Yze, sieur de Saléon]; il a de son premier mariage trois garçons , dont l'ainé, qui peut avoir 24 ans, est à' Paris; le 2* est pourvu de l'abbaye ou prieuré de Lagrand , et le 3^ va au collège des Jésuites.
L'on les voit le dimanche à la messe, mais l'on ne les croit pas catholiques pour cela.
Il passe toujours pour trèsméchant huguenot ; il est vrai qu'il assiste quelquefois aux cérémonies.
Il va à la messe et fait démonstration de faire son devoir; mais Ton tient qu'il a ses vues, dont les principales sont d'avoir des bénéfices et des emplois pour ses enfants et un don des biens de M. du Collet, son beau-frère, qui a déserté; lesquels biens sont très-considérables.
(i) Petite revue des bibliophiles dauphinois, p. 147.
Feu M. le conseiller de Baix [IsaacdeChabrières, seigneur de Baix] a laissé par sa mort deux grands garçons.
M. le trésorier Vial et M."® sa femme. Ils n'ont point d'enfant.
M."« Dize [v.* de Charles d'Yze de Lestang , coseigneur de Seyssins] et M. Dize^ son fils. Ils se tiennent presque toujours à Seyssins.
Le sieur de Blanluz.
M."** de Baix ni ses enfants 1664.
ne font aucun devoir qui soit connu.
L'on le voit le dimanche à l'église; mais M."** sa femme, qui est de Genève et sœur de M."* la conseillère de Lapierre et de M."* du Collet, qui ont déserté le royaume, n'y va point.
Il n'est pas connu qu'ils aillent à l'église, et par conséquent toujours huguenots.
Le sieur Moïse Guichard , avocat, sa femme, deux petits enfants et sa mère, qui est auprès de lui.
Était ancien catholique. Il se fit huguenot avant son mariage et abjura en l'année i685 comme les autres religionnaires ; mais il y a longtemps qu'il ne va plus à l'église.
C'est un de ceux qui passent pour un des plus méchants huguenots.
cAbjuration de Vigne, pasteur à Grenoble.
Démolition du temple de cette ville. Suppression d'églises.
Le plus grand succès de Le Camus fut la conversion du pasteur de Grenoble, Alexandre Vigne, qui se retira dans le séminaire des prêtres de TOratoire le 9 décembre 1 684
i684. et abjura les 1 5 et 1 7 du même mois dans Téglise de Notre- Dame, entre les mains de Tévêque. Cette conversion eut du retentissement, parce que Vigne, qui avait professé la philosophie et la théologie à Tacadémie de Die, appartenait à une excellente famille du Dauphiné et jouissait d'une considération de bon aloi. Aussi dut-il toucher une grosse pension. Le Camus dit de lui : « C'est un homme de mérite et d'une vertu distinguée , irréprochable dans son parti. » Puis il ajoute : « Nous travaillons à faire abattre le temple de cette ville, et j'espère qu'avant qu'il soit peu nous en viendrons à bout. »
Le syndic du clergé du diocèse de Grenoble , poussé par Le Camus, avait en effet demandé, dès 168 1, la démolition du nouveau temple de cette ville , situé au Pré Valier, dans le faubourg Très-Cloîtres. Le conseil du roi, auprès de qui les protestants de Grenoble avaient député Marc-Conrad Sarrazin, marquis de La Pierre, ancien conseiller à la chambre de l'édit, n'ayant donné aucune suite à la requête du syndic du clergé, celui-ci la renouvela en 1684. Il se fondait sur ce que les moines, qui avaient divers couvents établis dans le voisinage, étaient distraits dans leurs offices par le chant des Psaumes. C'est la raison alléguée par le syndic dans son « Factum pour le syndic du clergé du diocèse de Grenoble, demandeur, contre le syndic des habitants de la R. P. R. de la même ville, défendeur * » (8 pag. in-f*). Il paraît, soit dit en passant, que les moines avaient les oreilles plus délicates à l'endroit des Psaumes de David qu'à celui des chansons profanes. « Un de mes amis , raconte un auteur du temps'', logé près d'un couvent de religieuses,
(1) Les protestants publièrent de leur côté un Mémoire sans titre, qui commence par ces mots : Au Roy, Sire, vos sujets de la religion réformée..,, 4 p. in-fol., signé Rolland.
(2) Entretiens de Paulin et d'Acante, p. 160.
avait un valet qui chantait assez souvent des Psaumes. Ces 1684-1685. filles en firent faire des plaintes au maître plus d'une fois , et firent enfin menacer le domestique de le tirer en justice. Ce valet change de ton et dit tout haut des airs très-profanes et même tout à fait impudiques; sur quoi tout fut apaisé et la matière n'eut aucune plainte. »
Un arrêt du conseil du 8 janvier 1 685 chargea Tintendant Lebret et le marquis Perrinet d'Arzeliers, protestant, de faire une enquête touchant « la proximité et incommodité » du temple de Grenoble. Le 6 avril i685 , le temple fut ouvert aux catholiques, qui, entonnant à tue-tête, au nombre de 4 à 5,000, le Salve Regina et le O démens copia, parvinrent à se faire entendre des commissaires postés dans les églises des couvents voisins. C'est ce que le syndic du consistoire ne manqua pas de faire observer. Il représenta qu'on avait ouvert toutes les fenêtres du temple , qu'on avait fait entrer 4 à 5,ooo personnes, tandis que d'ordinaire il n'y en avait pas plus de i,5oo à 2,000; enfin que, quand même on aurait entendu quelque chose des églises voisines, il ne fallait pas comparer des hurlements et des cris aux chants posés et cadencés qui ont lieu dans le temple, où chacun reste assis *. Nonobstant ces bonnes raisons, le conseil du roi, par son arrêt du 6 août , confirmé par un second du 9 septembre, ordonna que le temple serait converti en une église paroissiale pour les faubourgs de Grenoble. Un arrêt
(i) n paraît qu'il fut également chanté dans le temple des chansons profanes. On lit ce qui suit dans le procès- verbal des commissaires : « Étant assis dans l'église des PP. Carmes, M. Lebret dit : Pour cette fois j'ai bien entendu; ils chantent : u Belle Margot, vos tant doux yeux. » A quoi M. d'Àrzeliers répond : Je conviens d'entendre le chant et non les paroles, mais c'est : o Espoir d'amour », et non : « Belle Margot. » — Voy . Le temple prétextant de Grenoble ^ dans les Pièces rares et curieuses relatives à Vhist. du Dauphiné, N.» m, p. 23; — voy. aussi Petite revue des bibliophiles dauphinois, p. 129-137.
— 14» — i685. précédent du conseil, du 3o juillet, avait déjà stipulé que tous les temples bâtis dans des villes épiscopales devaient être abattus. Contrairement à l'arrêt du 6 août, le temple de Grenoble ne fut pas transformé en église. Le clergé réclama sans doute ^et le. fit démolir jusqu'aux fondements. C'était un édifice « très-bien bâti, d'une forme octogone, couvert d'ardoises à la mansarde, entouré d'une grande cour, garnie presque partout de plusieurs rangs de tilleuls, fermée par un grand portail et par de hautes et fortes murailles ».
Vigne eut le triste courage de chanter sa destruction '. Ce fut du reste le seul pasteur dauphinois un peu marquant qui se convertit au catholicisme. Gilbert, Claris, Carie et Magnet, qui suivirent son exemple, ne sont connus que de nom.
Dans le populeux diocèse de Valence et de Die il ne restait, à la date du 25 mai i685, que deux temples debout. L'évêque Cosnac profita de sa présence à l'assemblée générale du clergé pour obtenir qu'ils fussent démolis. « Je n'oubliai pas mes deux temples, dit-il '*. M. le chancelier Le Tellier m'en donna un , qu'il fit juger dans le conseil , et je suppliai si pressamment Sa Majesté de m'accorder l'autre, que je l'obtins de sa piété et de sa bonté. De sorte qu'avant la révocation de l'édit de Nantes je me glorifiais fort d'avoir détruit l'exercice des temples de mon diocèse. »
Les églises du Dauphiné dont la suppression fut ordonnée par le conseil du roi pendant les sept premiers mois de l'année 1 685, qui vit la révocation, furent celles deSalbertrand, Césanne, Oulx, Chanal (Ponte-Chianale), Veynes, Ancelle, Corps, Sainte-Euphémie et Saint- Bonnet.
(i) Voy. notre Notice kirtoriq. et bibl, sur les controverses religieuses en Dauphiné, p. 5g.
(2) Mémoires, t. ii, p. ii3.
Dragonnades et conversions achetées.
A partir de l'année i685, des dragonnades furent établies i685. dans tous les quartiers de la province qui comptaient des protestants. En septembre on signalait en particulier à Gap la présence de quatre compagnies de dragons, a Le 25 du même mois de septembre, dit le secrétaire de la maison commune % il a été procédé au logement de quatre compagnies de missionnaires du régiment de cavalerie d^ Arnolfîni ; lesquels missionnaires sont ici jusqu'à nouvel ordre, pour prêcher la controverse à ceux de la R. P. R., qui ont été logés chez les catholiques , afin de leur donner le temps de faire leur profit de ladite mission...
» Du 26 avant midi, a été procédé au logement desdites quatre compagnies de missionnaires d^Arnolfini , qui ont été logés chez les huguenots, pour leur faire entendre la musique...
» Du 26 après midi, nouveau changement sur les catholiques, pflir honnêteté, pour éviter des dépenses extraordinaires à ceux de la R. P. R....
» Du 28, les quatre compagnies de cavalerie d'Arnolôni, qui étaient en quartier en cette ville pour faire la mission à ceux de la R. P. R., sont partis après les avoir tous fait convertir,,,
» Du 29 octobre, il a été procédé au logement d'un major, cTun lieutenant et quinze dragon^ du régiment de Mgr le dauphin, qui sont venus en cette ville pour loger chez les huguenots; et comme ils se sont presque tous convertis.
(i) Entrées et sorties de la maison commune de Gap^ dans le Bullet de la toc. du protest, franc., t. iv, p. 177, 178.
i685. et que ceux qui restent ont promis de faire leur abjuration , MM. les consuls les ont logés chez les anciens catholiques, pour donner temps à leur conversion '. »
Les dragonnades étaient déjà odieuses ; mais que penser des conversions à prix d^argent? Elles furent pratiquées dans le Gapençais comme ailleurs. Lebret, intendant du Dauphiné, écrivait le 7 novembre 1684 à Hervé, évêque de Gap : « M . d' Aliès a chargé le receveur de Gap d'avancer aux nouveaux convertis, et sur vos ordres, jusqu'à la somme de deux cents livres, et lorsqu'elle sera consommée, vous prendrez , s'il vous plaît , la peine de m'envoyer l'état de ceux auxquels elle aura été distribuée ^. » Mais c'est surtout en Pragela, pays fort pauvre, qu'on acheta les conversion^, comme on le verra plus loin.
Cosnac , évêque de Valence y pousse à la révocation de l'édit de Nantes à rassemblée générale du clergé. Louis XIV la prononce.
Les suppressions d'églises , les démolitions de temples , les dragonnades et autres rigueurs exercées contre les protestants faisaient craindre que le roi ne se portât aux dernières extrémités et ne détruisît l'œuvre d'Henri IV. Les requêtes pressantes de l'assemblée générale du clergé de
(z) Dangeau, le rédacteur du Journal de la cour de Louis X/V, (écrivait, à la date du 27 sept. i685 : «< On sut que les diocèses de Gap et d'Embrun et les vallées de Pragela, qui sont dépendantes de la vallée de Pignerol, s'étaient toutes converties sans que les dragons y aient été. » C'est ainsi que s'écrivait l'histoire ofl&cielle.
(2) Charronnet, p. 400.
i685 hâtèrent la fetale résolution. Cosnac, évêque de Va- i685. lence, fut nommé , suivant son ardent désir % président de là commission de rassemblée chargée d'examiner les affaires de la religion réformée, contrairement à Tusage, qui voulait qu'on n'attribuât qu'aux archevêques la présidence des commissions. En sa qualité de président, il prononça le 2 juillet un discours éminemment propre à émouvoir ses collègues : « L'unique source de tous nos malheurs, leur dit-il, vous le savez, Messeigneurs, c'est l'hérésie. Dans le même temps qu'on a vu paraître Luther et Calvin, on a vu notre juridiction affaiblie et nos biens usurpés La destruction
de l'hérésie est donc notre unique affaire. Cette affaire, toujours importante, a été jusqu'à présent très-difficile. Nos prédécesseurs ont fait sur ce sujet tout ce qui leur a été possible. Leur zèle ardent et appliqué mérite notre admiration et nous doit servir de modèle... Après tant d'édits et de déclarations favorables à la religion catholique , après tant de temples abattus, après tant de conversions faites, il semble qu'il nejîous reste plus rien à souhaiter, et qu'en cette occasion, comme en toute autre, il n'est rien échappé au zèle, à la pénétration et aux lumières du roi. Cependant, comme la malice des hérétiques est sans bornes, il reste encore beaucoup de choses qu'un cœur aussi bon et aussi généreux que celui du roi n'a pu découvrir. Il reste beaucoup d'entreprises à réprimer... Mais ce qui doit nous consoler, c'est que nous sommes assurés de réussir... *. »
Chargé par l'assemblée de présenter au roi un rapport sur les mesures générales à prendre contre les églises réformées, il ne réclama pas en termes exprès la révocation de redit d'Henri IV, mais il donna clairement à entendre au
(i) Mémoires, t. 11, p. 11 5.
(2) Mémoires, t. 11, p. 3i2-3i5.
i685. roi combien elle serait désirable, a Sire, lui dit-il, de toutes les grandes choses que votre zèle et votre justice ont faites pour la religion , la ruine de ces collèges établis sans votre autorité où la jeunesse était élevée dans Terreur , de ces académies d^où sortaient tant de faux prédicateurs, pour aller répandre une si pernicieuse doctrine dans la France^et dans toute T Europe , la démolition de ces temples usurpés ou maintenus au mépris de vos déclarations sont, sans doute, de tous vos ouvrages les plus utiles et les plus importants... Il ne nous reste rien à désirer, sinon qu^une saison si belle soit d'une éternelle durée, qu^un ouvrage si heureusement avancé soit mis dans une entière perfection... Que notre assemblée, Sire, serait heureuse, si, de même qu'elle reçoit et ressent plus encore que les deux autres corps de votre royaume les fruits de Thérésie abattue, elle pouvait aussi, par ses soins, par ses instructions, par son exemple, seconder plus utilement votre zèle et votre piété; ou si du moins, conmie il en rejaillit sur elle plus particulièrement plus de gloire, elle pouvait aussi mieux faire édatenla vôtre par des remercîments proportionnés aux obligations qu'elle
vous a '. »
Le roi et l'assemblée furent très-satisfaits de ce discours, tout comme son auteur, du reste, qui, dans sa vanité naïve, dit : « Je fis une harangue au rçi , où je crois que je n'oubliai rien, et peut-être même que je contribuai un peu à faire avancer le dessein de révoquer l'édit. de Nantes et de ne souffrir que des catholiques ^. »
Le roi accéda aux vœux du clergé, et, ayant annulé article par article les années précédentes l'édit de son aïeul ^,
(i) Mémoires , t. Il , p. 320-322.
(2) Mémoires, t. 11, p. 11 5.
(3) Le célèbre pasteur Qaude a résumé éloquemment les diverses persécutions dirigées contre les protestants, pendant les dernières années de Pédit, dans Les plaintes des protestants cruellement opprimei( dans le royaume de France; Cologne, 1686, in- 12. Souvent réimprimé.
— ^47 — il Tannula en bloc en octobre i685. Le préambule de Tédit i685, révocatoire est rédigé avec une hypocrisie consommée. Louis XIV déclare qu'Henri IV n'avait accordé Tédit de Nantes aux réformés qu' « afin d'être plus en état de travailler, comme il avait résolu de faire, pour réunir à l'église ceux qui s'en étaient si facilement éloignés » ; que Louis XIII fut animé des mêmes intentions que son père, et que ce que ni l'un ni l'autre n'ont pu faire, il lui a été donné de l'accomplir. « Nos soins, dit-il, ont eu la fin que nous nous sommes proposée , puisque la meilleure et la plus grande partie de nos sujets de ladite R. P. R. ont embrassé le catholicisme. x> Il en conclut que « tout ce qui a été ordonné en faveur de ladite R. P. R. demeure inutile », et ajoute : a Nous avons jugé que nous ne pouvions rien faire de mieux pouref&cer entièrement la mémoire des troubles... ^ue le progrès de cette fausse religion a causés dans notre royaume,... que de révoquer entièrement ledit édit de Nantes. » Voici la substance de l'édit de révocation :
Interdiction de tout exercice du culte réformé ; ordre aux pasteurs de quitter le royaume dans quinze jours et de n'y plus faire aucune fonction, sous peine des galères ; promesse aux ministres convertis d'une pension excédant d'un tiers leur traitement et réversible par moitié sur leurs veuves ; dispense d'études académiques pour ceux d'entre eux qui voudraient entrer au barreau ; défense aux parents d'instruire leurs enÊints dans la religion réformée et ordre de les faire baptiser et de les envoyer aux églises catholiques , sous peine de cinq cents livres d'amende ; injonction à tous les réfugiés de rentrer en France avant quatre mois , sous peine de confiscation de leurs biens ; interdiction à tous les religionnaires d'émigrer, sous peine des galères pour les hommes et de réclusion à vie pour les femmes; confirmation des lois édictées contre les relaps.