‹ Histoire des protestants du Dauphiné aux XVIe, XVIIe et XVIIIe sièclesChapitre 17 sur 96 · DE L'ÉDIT DE NANTES · texte numérisé non relu

DE L'ÉDIT DE NANTES

Tentatives diverses pour établir le culte

catholique.

1598. Après la promulgation de Pédit de Nantes, qui ordonnait (art. 3) le rétablissement du culte catholique dans tous les lieux du royaume où il avait été interrompu , Tarchevêque de Turin , auquel les vallées d'Oulx et de Pragela ressorrissaient spirituellement, adressa une femontrance au parlement de Grenoble, à la Juridiction temporelle duquel se rattachaient ces mêmes vallées, pour qu'il voulût bien y poursuivre Pexécution de Tédit. Le parlement rendit son arrêt le 14 août i6o3. Il ordonnait le rétablissement du culte catholique dans toutes les paroisses des vallées d'Oulx et de Pragela , la restitution des biens ecclésiastiques et la réparation des chapelles abandonnées. Tout gentilhomme détenteur de biens ecclésiastiques devait être déclaré roturier et avoir ses biens propres confisqués si, dans l'espace d'un mois après la publication de l'arrêt, il n'avait pas restitué au clergé lesdits biens. Cette mesure demeura sans effet, et de longtemps encore le culte catholique ne fut pas rétabli dans ces vallées, qui, du reste, ne comptaient plus un seul catholique à cette époque.

*En 161 7, le parlement de Grenoble, dans le but d'isoler les Vaudois qui habitaient les vallées d'Oulx et de Pragela de leurs frères des vallées piémontaises , leur ordonna, par arrêt du 9 novembre , de ne donner asile à ces derniers sous

aucun prétexte. Il espérait ainsi briser le faisceau de Tunité 1598-1642. vaudoise et avoir plus facilement raison des Vaudois de son ressort; mais, à moins de placer des compagnies d'archers sur tous les cols des vallées, Tarrêt devenait inexécutable.

Les choses en demeurèrent là jusqu'en 1629. A cette époque, le roi Louis XIII, ayant passé en Piémont par la vallée d'Oulx et battu le duc de Savoie Charles- Emmanuel au Pas-de-Suze, ordonna (i*"" avril), à la requête de René de Birague, vicaire général de la prévôté d'Oulx, le rétablissement du culte catholique dans les vallées d'Oulx et de Pragela et la restitution des biens ecclésiastiques. De Verthamont , intendant de justice dans Tarmée d'Italie , et Henri d'Escloubeau de Sourdis, archevêque de Bordeaux, recurent' la mission de faire exécuter Tédit. Deux ou trois églises à demi-ruinées furent réparées, plusieurs cimetières rendus, deux temples, construits sur des biens d'église, restitués aux catholiques, le prieuré de MentouUes solennellement rétabli, et une somme annuelle de 1,000 livres, prise sur les gabelles , affectée à l'entretien du culte. Un gouverneur catholique fut mis à la tête des deux vallées, et le nouveau prieur de MentouUes , nommé Orcillet , éleva des croix à toutes les avenues de routes, pour montrer qu'il prenait possession du sol au nom de l'église catholique.

Cette nouvelle tentative échoua comme la première : l'allocation de 1,000 livres ne fut pas continuée, les églises demeurèrent vides, les Vaudois ne se convertirent pas, et les missionnaires Capucins qui s'étaient établis dans"" le pays , s'enfuirent presque tous durant la peste de i63o. Seul, le prieur de MentouUes resta à son poste. Cinq ans plus tard on voulut fonder une nouvelle mission de Capucins ; mais ces Pères, prétextant de la rudesse du cUmat, refusèrent 'de monter dans les vallées.

En 1642, le cardinal de Richeheu envoya en Pragela quelques missionnaires et des troupes pour les seconder;

[642-1659. mais sa mort (4 décembre) contraignit les uns et les autres à quitter le pays sans avoir rien fait.

[Missions de Jésuites patronnés par le prince de Conti. Rares conversions. Arrêts

divers du parlement.

Les Jésuites consentirent, en 1657, à s'établir en Pragela moyennant une somme annuelle de 200 écus. Le prince de Conti, Armand de Bourbon, qui se rendait en Italie cette même année, les appuya de tout son pouvoir. Il obtint l'approbation de Tarchevêque de Turin et la coopération de la Compagnie de la propagation de la foi de Grenoble. En outre, il fit rendre au conseil, d'Etat, le 18 sept. 1667, ^^ arrêt qui obligeait les habitants de . Pragela de loger et de nourrir, moyennant salaire, les écoliers des missionnaires, et leur enjoignait de ne susciter aucune tracasserie à ces derniers. Mais, après quelques semaines de séjour, le Père Gratte , qui s'était chargé de la mission , se voyant isolé et sans appui, se retira. « Il fit beaucoup plus de bruit que de fruit », dît un livre du temps ^

Le prince de Conti , néanmoins , continua à s'intéresser à la conversion des Vaudois et obtint de Louis XIV (mai lôSg' des lettres patentes qui permettaient aux Jésuites d'établir une mission fixe en Pragela. Les Pères Golier et Billet y furent installés par le vihailli de Briançon en personne. L'un se fixa à MentouUes , chez le châtelain Jourdan , qui devait bientôt abjurer; l'autre aux Traverses, chez le capitaine Claude Guyot , qui songeait aussi à abandonner sa religion,

(i) i>E Joux, Le succès de la mission en Pragela y dans VAdvertissement.

mais qui, cachant son jeu pour l'heure, envoya à son con- 1659. sistoire un acte par lequel il protestait de ses intentions de demeurer éternellement dans la profession de la religion réformée. Sans ces deux défections, les Jésuites n'eussent trouvé aucun logement dans la vallée. La conversion de Jourdan fut, comme on pouvait s'y attendre, très -mal accueillie de ses coreligionnaires , et ses propres frères le battirent rudement le lendemain de Pâques, dans la maison de Tun des consuls de Fenestrelles. Les Jésuites Golier et Billet étaient obligés d'aller chercher leurs provisions à Pignerol et à Turin; et quand , après avoir assisté aux assemblées des ministres, ils voulaient, à la sortie des fidèles, réunir ces derniers pour réfuter devant eux les sermons de leurs pasteurs, aucun d'eux ne leur faisait l'honneur de s'arrêter pour les entendre. Ils durent donc partir.

Pour donner plus de force et de stabilité à la mission , le prince de G>nti finit par acheter la moitié de la châtellenie de Jourdan et en fit cadeau à la Maison de la propagation de Grenoble '; et le roi, confirmant, le 18 septembre 1659, l'arrêt du i*' avril 1629, permit aux Jésuites de s'établir d'une manière permanente dans la vallée, d'y acquérir des biens , d'y prêcher , cathéchiser et tenir des écoles , et ordonna aux ministres, consuls et habitants de ne les molester en aucune façon, non plus que ceux qui voudraient embrasser le catholicisme, et au gouverneur du Dauphiné, au prévôt des maréchaux , aux vibaillis et aux juges royaux de veiller à l'exécution de son arrêt.

Golier et Billet furent remplacés par « le Jésuite Cale-

Ci ) Sommaire de Vettat de la religion dam la vallée de Pragela en Dauphiné ^ par le P. Meyek, Jésuite; iôSq, 8 p. in-4**; — Benoit, t. m , 2* part., p. 317; — Marcellin Fornies, Histoire générale des Alpes-Maritimes, p. 760 (Mns.).

1659-1661. mard, dit de Joux % avec un novice (et depuis on Ta accompagné du sieur Paisseaud ^ Jésuite), à qui en dernier lieu on a adjoint le Jésuite Carbonnet, pour remplacer le sieur Calemard , qu'on a envoyé à Die. L'espérance des missionnaires a été bornée par la révolte de deux ou trois personnes, dont Tune a signalé <lepuis sa nouvelle foi d'une façon épouvantable, un nommé Claude Guyot, et communément Croyat, ayant commis un meurtre de sang-froid et failli au dessein d'en commettre plusieurs autres de même nature; enfin, poussé du même esprit qui l'avait porté à des actions si noires, il se fit brûler dans sa maison... Le procédé des Jésuites a été politique... Ils ont déguisé leur créance autant qu'il leur a été possible... Je dirai, par manière de confirmation , que le Jésuite Billet ayant voulu soutenir l'imperfection des Écritures , on lui a donné d'autres emplois pour n'avoir pas assez été politique. Pourtant le sieur Calemard, qui a pris ses mesures sur la conduite des missionnaires qui l'ont précédé , fait semblant d'accorder cette hypothèse , que l'Ecriture est la règle parfaite de la foi. En quoi, outre qu'il parle contre le sentiment de son église, il s'expose à être moqué, voulant soutenir par l'Écriture la doctrine romaine touchant la transubstantiation et autres points controversés, dont la plupart , selon nos adversaires mêmes , n'ont fondement qu'es traditions ou paroles qu'ils appellent non écrites ». Ce même Calemard eut une conférence publique avec de Joux, pasteur à Fénestrelles , le 2 octobre lôSg, qui donna naissance à plusieurs livres de controverse partis des deux camps *.

Deux ans après (1661), le jour de la Fête-Dieu, « son Fils

(i) Le succès de la mission de Pragela, dans VAdpertissement.

(2) Voy. notre Notice histor. et bibl, sur les controverses relig. en Dauphinéf p. 52.

adorable, dit une pièée catholique du temps *, étant porté «^ïen procession par M.*" Simon Roude, prieur de MentouUcs, dans les principaux bourgs de ladite vallée, suivi desdits Pères missionnaires , des commis de la douane, de tous les nouveaux catholiques de ce lieu, de plusieurs des environs, et entre autres de 24 Jeunes enfants du séminaire nouvellement établi en ladite vallée, chantant des hymnes;... ensuite les lieux pour reposer le très-saint-sacrement ayant été choisis à la porte des principaux temples de ladite vanée, cette véritable arche de notre alliance avec Dieu y a produit le même effet que sa figure fit autrefois paraissant devant Jéricho, dont elle renversa les murs à son seul aspect ». Le prodige opéré par le saint-sacrement consista à dépouiller les Vaudois de Balboutet d^un temple qu^ils avaient élevé «sur les fondements d'une chapelle catholique, détruite depuis plus de cent ans, pendant les guerres de religion du XVP siècle. Le commissaire du parlement Cappus l'adjugea au prieur de MentouUes, par son ordonnance du 19 sept. 1661. Les Vaudois en ayant appelé au roi, celui-ci, par arrêt de son conseil du 26 octobre 1661, chargea le parlement de Grenoble, et non la chambre de Pédit, comme les demandeurs l'eussent désiré et comme ils y avaient droit, de prononcer sur cette affaire. Le parlement rendit son arrêt en janvier 1662, enjoignant aux parties de se présenter devant lui , défendant aux ministres de Pragela de prêcher hors du lieu de leur résidence, sous peine de 1,000 livres d'amende, et ordonnant aux habitants de la vallée^ sous peine de 5oo livres d'amende, de loger et de nourrir, moyennant salaire, les écoliers des Jésuites, et de n'inquiéter en

(i) Journal des conversions qui ont esté faites et des grâces dont Dieu a favorisé la Compagnie de la propagation establie à Grenoble durant le cm-s de Vannée 1661, in-4' (s. 1. n. d.).

1661-1677. rien ces derniers, suivant l'arrêt du conseil du 18 sept. 1657. Pour le moment y la cloche du temple de Balboutet, qui provenait de l'église de Saint - Barthélémy ^ ne devait plus servir à l'exercice du culte réformé, et les écoliers des missionnaires obtenaient l'usage et le chauffage des bois communs.

Un arrêt du parlement de Grenoble, rendu la même année 1662, condamna au bannissement, pendant 5 années, Jac^ies Papon, pasteur de MentouUes, <c pour avoir proféré des paroles contre la pureté de la Sainte- Vierge, tenu des discours injurieux contre le pape et fait travailler un jour prohibé par les édits, avec une amende de 5oo livres, applicables : deux tiers au roi et un tiers à la réparation de la chapelle missionnaire de Pragela; soumettant aussi à une amende de 100 livres et à une autre de 20 livres , applicables comme dessus, Michel Bourcet et Benjamin de Jpux», le premier pasteur à Usseaux, le second à Fénestrelles.

En 1674, un autre arrêt du parlement interdit au pasteur Thomas Gautier l'exercice de ses fonctions pendant 6 mois, (c avec amende d'une somme de So livres, pour blasphèmes et impiétés contre les mystères de la religion catholique, apostolique et romaine; défendant aussi à tous autres ministres d'user de termes injurieux à la même religion catholique, apostolique et romaine, sous peine de punition exemplaire ».

Un peu plus tard, en 1677, un arrêt du conseil du roi, enregistré par le parlement de Grenoble, défeix.dit, sous des peines sévères, aux ministres et habitants réformés de la vallée de Pragela « d'empêcher et de détourner par menaces, voies de fait et autrement les peuples d'entendre les sermons et les catéchismes des curés et des religieux missionnaires ».

Trojet de l'abbé de Musi pour la conversion des Vaudois du Dauphiné.

Les députés des églises réformées, réunis à Paris en 1676 '^77pour les intérêts généraux de leur cause, eurent connaissance d'un Mémoire concernant la réduction des vallées de Pignerol et de Briançon à la religion catholique, composé par Tabbé de Musi, fils du premier président de la cour des aides de Vienne, prêtre licencieux, qui se disait député de Tarchevêque de Turin et de Tévêque de Verceil, et qui, après avoir fait adopter son projet par la Maison de la propagaiion de la foi de Grenoble, s'était rendu à Paris pour !e communiquer au conseil du roi par l'entremise de l'archevêque de Paris.

Il insistait d'abord sur « l'importance de bannir l'hérésie du royaume et surtout du Dauphiné,... où elle possédait réunis tous ses privilèges, qui dans les autres provinces étaient séparés et partagés... Il remarquait que les réformés avaient une fameuse université à Die , une chambre de l'édit à Grenoble, des temples dans les villes épiscopales, ou l'hérésie semblait, disait-il, vouloir chanter de pair avec les évêques et leurs chapitres; qu'ils étaient puissants sur la frontière , où la messe ne s'était point dite depuis cent quarante ans; qu'ils tenaient des gouvernements de villes, des charges uniques et de judicature, grand nombre de seigneuries, des offices de notaires, de sergents royaux et autres,... des consulats, des charges de conseillers; politiques, des greffes de communautés et châtellenies, des greffes civils et criminels , des maîtres d'école aux gages des communautés;.., il remontrait que le Dauphiné était [la province] la plus abattue de toutes, la plus destituée de chefs et de places fortes, et la plus disposée à recevoir le joug avec

1677. soumission, comme elle en donnait des témoignages tous les jours ».

L abbé de Musi proposait ensuite divers moyens pour arriver à la suppression des églises protestantes dans les vallées d'Oulx et de Pragela. En droit, il estimait que cette suppression était légitime, attendu, disait-il, que le 14' article de Tédit de Nantes interdisait Texercice de la religion réformée au delà des monts; que le concordat passé entre Henri IV et le pape et celui qui avait été conclu entre les ducs de Savoie et les princes dauphins stipulaient la même défense; que les ducs Amédée et Enmianuel avaient proscrit le culte réformé; que les temples des vallées avaient été construits depuis Tédit sur les ruines des églises cadioliques ; que les ministres étaient pour la plupart étrangers au pays et prêchaient en divers lieux, etc. En fait, il disait que cette suppression ne souffrirait aucune difficulté, parce que diaprés lui les ministres de ces vallées et leurs paroissiens craignaient la justice et ne pourraient résister à une compagnie de chevau-légers; que les juges et les gouverneurs des citadelles n^attendaient que des ordres pour agir; que le duc de Savoie favoriserait ce dessein ; que les protestants eux-mêmes, quoiqu'il y en eût 1 1 ,000 dans la seule vallée de Pragela , ne feraient point d'opposition , parce qu'ils étaient commandés par de fortes citadelles et enfermés dans de hautes montagnes ; qu'ils n'étaient pas naturellement portés à la révolte et avaient toujours obéi lorsqu'on leur avait fait la guerre. Il ajoutait qu'ils n'avaient point de chefs et étaient désunis ; que les ministres et les principaux protestants seraient les premiers à se rendre, et qu'il ne faudrait qu'un édit pour amener une conversion générale.

L'abbé cependant n'était pas pour la publication de cet édit : il préférait qu'on suivît la voie de la douceur, non pas par humanité, mais par politique. C'est pourquoi il voulait qu'on réduisît peu à peu les protestants des vallées de Pra-

gela et du Queyras à Tétat précaire où se trouvaient les 1677. protestants des autres provinces y et que , sans recourir aux intendants et aux parlements, on se servît de lettres de cachet secrètes pour leur retrancher insensiblement tous leurs privilèges. De plus il demandait qu^on relevât deux forteresses, qui avaient été abattues; qu^on ordonnât au gouverneur de Château-Dauphin (Castel-Delphino) de résider dans sa citadelle ; que le gouvernement de Château-Quejrras fût donné à Charles-Aimar de Chaillol de Bouqueron , frère du bailli de Briançon, et le secrétariat de Pragela à un nouveau converti, devenu grand convertisseur, nommé Jourdan (le même que plus haut) ; qu'on interdît les offices de secrétaire particulier, de notaire et de sergent royal aux réformés; qu'on plaçât les curés sous la garde du roi, des ministres et des principaux réformés ; qu'on entretînt pendant quelque temps les curés sans qu'il en coûtât rien aux habitants, et que ces derniers fussent doux, polis et prudents.

L'abbé proposait en terminant un moyen sûr d'obliger les réformés et leurs ministres à être eux-mêmes les exécuteurs de tous les règlements précédents , c'était d'en dresser un sommaire et de le mettre entre les mains de chaque ministre et de deux ou trois des principaux habitants de chaque lieu, en les rendant responsables de toutes les contraventions qui pourraienf avoir lieu.

Les habitants des vallées eurent vent du Mémoire de l'abbé et envoyèrent à Paris des députés pour s'inscrire en faux contre les assertions erronées qu'il renfermait et s'opposer à ce qu'on donnât suite à ses propositions. Ils trouvèrent l'ai&ire bien avancée. Le roi avait déjà nommé des commissaires pour s'entendre avec de Musi. C'étaient le maréchal de Villeroi et l'archevêque de Paris, Les députés ne purent voir Villeroi, mais ils furent reçus par Le Tellier, qui les paya de bonnes paroles. Ils discutèrent avec lui le sens de l'expression depqys de là les monts, et, d'accord avec

1677. tous les géographes et le texte même des traités, ils lui firent observer que les pays de là les monts désignaient les lieux situés au delà des 'Alpes et non ceux qui y étaient enclavés ou tenaient à la France par Tun quelconque des versants des Alpes. Malgré les bonnes paroles de Le Tellier, un arrêt du conseil fut rendu le 18 juin 1676, qui mit sous la sauvegarde des ministres et des autres habitants réformés du bailliage de Briançon les Vaudois disposés à embrasser le catholicisme. Cet arrêt fut confirmé par un autre du 29 janvier 1677'.

Conversions à prix d'argent. Lettre de Pélisson-Fontanier sur ce sujet. Secours de rassemblée générale du clergé. Aveux des

Jésuites.

Les missionnaires de Pragela , voyant Tinsuccès de leurs efforts , recoururent au système des conversions à prix d'argent. L'évêque de Grenoble, la compagnie de la propagation de la foi de cette ville , l'assemblée générale du clergé et la cour les engagèrent dans cette voie et les y aidèrent en leur envoyant des sommes importantes. « Il a été fait un trèsgrand nombre de conversions , dit Tacadémicien Pélisson- Fontanier, célèbre converti et non moins célèbre conveftisseur, dans les vallées de Pragela par les soins de M. de Grenoble, d'une compagnie de la propagation de la foi de la même ville et de quelques missionnaires de la compagnie de Jésus \ en sorte que , sans autre distribution que d'environ deux mille écus en tout, envoyés à diverses fois, on a les listes

(i) Bbnoit, t. m, 2* part., p. 3i2-332.

bien certifiées de 7 ou 800 personnes rentrées dans T Eglise. 1677. Qaelques-uns de MM. les évêqties m^ayânt fait Thonneur de m'écrire qu'ils voyaient aussi beaucoup de conversions à faire dans leurs diocèses si on leur envoyait des fonds, je répondis par ordre du roi qu'il n'était pas possible d'envoyer des fonds en tant de lieux; mais que chacun traivaillât de son côté, qu'il donnât avis des conversions à faire pour des familles considérables, afin que Sa Ma)esté y pensât et y pourvût ; même qu'on ne laissât échapper aucune occasion pour convertir les familles du peuple , quand il ne tiendra qu'à peu de chose, comme on aurait vu dans ces vallées que pour deux, trois, quatre ou cinq pistôles on avait gagné des familles nombreuses. Je marquai même qu'on pourrait aller jusqu'à cent francs, sans que j'eusse aucun ordre nouveau de Sa Majesté pour acquitter les lettres de change qu'on tirerait sur moi... Qu'encore qu'on puisse aller jusqu'à cent firancs, ce n'est pas à dire que l'intention soit qu'on aille toujours jusque-là, étant nécessaire d'y apporter le plus d'économie qu'il se pourra : premièrement pour répandre cette rosée sur plus de gens , et puis encore parce que si l'on donne cent francs aux moindres personnes sans aucune famille qui les suive , ceux qui seront tant soit plus élevés ou qui entraîneront après eux nombre d'enfants demanderont des sommes beaucoup plus grandes.

» Messieurs les prélats ou autres qui entreront charitablement dans ces sortes de soins ne peuvent mieux faire leur cour au roi , devant les yeux duquel toutes ces listes de convertis repassent , qu'en imitant ce qui a été fait au diocèse de Grenoble, où presque jamais on n'est allé jusqu'à cette somme de cent francs , et presque toujours on est demeuré extrêmement au-dessous. »

Pélisson-Fontanier nous apprend dans cette même lettre, qui est datée de Versailles 2 juin 1677, que l'argent destiné à acheter les conversions provenait des revenus des abbayes

1677. de Gluny et de Saint-Germain-des-Prés et du tiers des économats ou revenus des bénéfices vacants. Il était lui-même le banquier de cette caisse et recommandait que ce ne fussent pas des « gens inconnus et sans caractère » qui tirassent des lettres de change sur lui, et que chacune d'elles fût « accompagnée d-une abjuration certifiée de M. Tévêque du diocèse, M. rintendant ou quelque autre personne en charge considérable*. »

L'assemblée générale du clergé de 1661 avait déjà voulu donner une marque de sympathie à la compagnie de la propagation de Grenoble, qui rivalisait de zèle avec les Jésuites pour la conversion des Vaudois. « Le i5 juillet [ 1661 ], liton dans le Journal des conversions de cette compagnie déjà cité , Monseigneur Tévêque de Saint-Paul [-trois-Châteaux ] , revenant de rassemblée du clergé , a passé en cette ville et a désiré de se trouver dans une assemblée de notre compagnie, où il a présidé, pour nous faire connaître les bontés et Pagrément que nos Seigneurs du clergé ont donnés aux petits soins que nous prenons de travailler, sous l'honneur de leurs commandements , à la propagation de la foi ; ce qu'ils ont fait paraître en nous faisant coucher sur leurs registres pour être gratifiés d'une pension annuelle de deux cents livres, outre quatre cent cinquante livres données pour un coup, applicables aux présents besoins des nouveaux convertis de Pragela \ nous assurant même qu'à là première assemblée ils augmenteront leur charité. »

Les aveux des missionnaires de Pragela, touchant les motifs qui déterminaient certains protestants à embrasser le catholicisme, nous donnent une faible idée de la moralité

'i) JuRïEU, La politique du clergé de France^ p. 1 56- 162; — Benoit, t. m, 3« partie, p. 35c-353,et Pièces justificatives, p. 98-100; — Makcou, Pélisson. Étude sur sa vie et ses œuvres , p. 34i-35i.

de ces derniers. L'un, disent-ils naïvement, s'est catholisé 1677. 1678. parce qu'il avait des dettes , l'autre parce qu'il était en dissentiment avec son pasteur, un troisième parce qu'il craignait d'être persécuté par ses créanciers. Les Jésuites ajoutent qu'ils auraient obtenu de plus grands succès s'ils avaient eu plus d'argent '.

Etablissement de six curés. Arrêts prohibitifs du parlement de Grenoble. Suppression de toutes les églises par arrêts du

conseil du roi.

Les missionnaires établirent l'année suivante six curés dans la vallée de Pragela (1678). Le vibailli du Briançonnais y publia en personne la lettre de cachet du roi, du 22 octobre 1677, Q^î mettait les titulaires sous la protection de Sa Majesté j et une lettre patente particulière de sauvegarde en faveur du châtelain de la vallée, qui avait été injurié en diverses fois. Dans certaines paroisses on fit à cette occasion des feux de joie , des décharges d'artillerie , des aumônes et de la musique.

L'abbé de Musi, qui était resté à Paris pour poursuivre Tœuvre de la conversion des Vaudois de Pragela, avait beaucoup contribué à l'établissement de ces nouveaux curés. Il recueillit des vases sacrés, fit faire des bannières magnifiques , où furent peints les patrons de chaque curé , et il les envoya aux missionnaires. Les dames de Grenoble , sous les auspices de la compagnie de la propagation de la foi, leur adressèrent des voiles , des aubes , des chandeliers , des cru •

(1) Procès'vet'baux des conversions opérées en Pragela, dans Muston, t. III, p. 449.

Il'

1678-1685. cifix, des écharpes, des devants d^autel, des tableaux, etc., et la compagnie de la propagation de Lyon voulut bien se charger des images ^ des chapelets et des livres de dévotion. Un docteur catholique publia de son côté un livre de controverse pour éclairer les Vaudois : La vérité reconnue ou quinze motifs de la conversion des Vaudois de Pragellai, etc.

Les rigueurs ne tardèrent pas à suivre ce déploiement de prosélytisme. Le parlement de Grenoble s'efforça de réduire le nombre des assemblées de culte autorisées par Tédit, en ordonnant la démolition ou la fermeture des lieux où elles se réunissaient. Ces lieux de culte étaient au nombre de 5o ou 60 dans les vallées d'Oulx et de Pragela, mais la plupart n'étaient que de simples chambres. Les Vaudois s'y rendaient soir et matin pour faire la prière et lire la Bible. Les démolitions dont on trouve des traces à cette époque , sont celles des temples de La Rua, Souchères, Fénestrelles et Usseaux (juin et sept. 1678). Dans cette dernière localité, les protestants s'opposèrent par la force à la destruction de leur temple , et Louis XIV fut obligé d'envoyer sur les lieux une compagnie de dragons pour triompher de leur résistance. Le 7 décembre 1679, en renouvelant aux pasteurs la défense de prêcher hors des lieux de leur résidence , le parlement interdit aux laïques de présider des réunions religieuses dans les annexes, et d'une manière générale supprima toutes les réunions de quartier. En revanche, le parlement accorda des faveurs exceptionnelles aux nouveaux convertis , comme exemptions d'impôts, suspensions de poursuites judiciaires, secours aux indigents, hospices ouverts aux malades, dots aux jeunes filles, etc.

Les Vaudois, qui en avaient appelé au roi de l'arrêt du parlement' de Grenoble , eurent la douleur de le voir confirmé à la veille de la révocation de l'édit de Nantes. Le 7 mai i685, le conseil du roi ordonna l'interdiction perpétuelle

de rexercice de la religion réformée dans la vallée de Pra- i685. gela et le rasement de tous ses temples. Le 14 mai ce fut au tour de la vallée d^Oulx , qui comprenait les églises de Césanne, Fénils, Oulx, Salbertrand, Exilles et Chaumont. Elles furent également supprimées à perpétuité et leurs temples démolis. Plusieurs de ces édifices néanmoins furent transformés en églises catholiques par arrêt du conseil du 25 juillet; mais on ne les employa à cet usage que pendant quatre ans, et, après les avoir rasés, on construisit des églises sur leurs emplacements. Une partie des biens des consistoires servit à doter ces dernières et Tautre partie à fonder des hôpitaux.

A cette époque la vallée de Pragela seule comptait 9 églises principales avec pasteur, 2,oo3 familles et 7,086

âmes",

(i) Lettres et pièces diverses, etc. (Mns.), à la bibl. de Genève, portef. i5. — Pour plus de détails sur Thistoire des Vaudois de Pragela et de Tescarton d'Oulx sous le régime de l'édit de Nantes, voy. Muston, t. ni,' p. 389-465.

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