Dieulefit
Les commissaires de Tédit de Nantes de 1599, ayant constaté que l'exercice de la religion réformée se faisait à Dieulefit depuis 35 ans sans interruption, furent unanimes à Ty maintenir par leur ordonnance du 2 1 novembre , jour où ils lurent solennellement Tédit de Nantes dans la maison du sieur de Comps. Ils arrêtèrent en outre que les protestants continueraient à faire leur exercice dans la maison appelée la Confrérie pendant une année, à condition que la salle appelée du Médecin serait louée aux dépens communs des habitants des deux religions et prêtée aux catholiques pour la célébration de leur culte ; que les protestants pourraient, durant Tannée, acheter un emplacement pour y bâtir leur temple, et les catholiques réédifier leur église ruinée; que les uns et les autres se serviraient de la cloche de rhorloge pendant un mois , et qu'à Texpiration de ce délai les mêmes pourraient acheter chacun une cloche; que les boucheries seraient fermées « au temps du carême, Quatre- Temps et autres jours accoutumés^ selon l'institution de l'église C. A. et R. , sans que pour ce regard lesdits de la religion soient privés de la liberté qu'ils ont d'acheter de la chair et de les servir à huis-clos par le boucher pendant ledit temps; » que si les protestants ne pouvaient plus se servir du cimetière qu'ils possédaient, on leur en achèterait un autre à frais conununs ; que la maison de ville serait composée de deux consuls, un de chaque religion; d'un conseil ordinaire de 12 membres, dont 8 protestants et 4 catholi-
(i) Livre du consistoire de ceste église réformée de Dieulefit (Mns.).
ques, et la rectorie de Thôpital d'un recteur de chaque religion.
En conséquence de cette ordonnance, les protestants et les catholiques firent spontanément, le 23 avril 1600, un accord en vertu duquel 600 écus seraient prélevés sur les deniers communs de la ville pour la construction du temple et la réédification de l^lise , et 1 5o écus pour Tentretien des prédicateurs catholiques et du ministre protestant. Les commissaires de Tédit ratifièrent ce traité le 9 mai suivant , mais à la condition que dans un an le temple et Téglise seraient bâtis. Jusque-là les parties feraient leurs exercices dans les maisons où elles les célébraient à cette heure* Le temple fut bâti au haut du village et terminé seulement en
En 161 6 le commandeur du Poët- Laval fit défense aux protestants de Dieulefit de continuer à enterrer leurs morts dans le lieu accoutumé ; mais, selon ce qui avait été décidé par les commissaires le 2 1 novembre, il leur offrit un nouvel emplacement acheté aux frais communs des habitants de Tune et Tautre religion; ce à quoi les protestants consentirent sans difiiculté.
LMntendant du Dauphiné de Sève modifia le 2 janvier 1642 Tordonnance des commissaires exécuteurs de Tédit de Nantes de 1599 ^^ ^^ V^^ concernait la composition du conseil communal. Il décida quUl « serait composé en nombre égal d'une et d'autre religion , et que la place de premier consul serait remplie d'une personne catholique, et que, néanmoins, l'élection des consuls se ferait par tout le peuple indifféremment ». Cette ordonnance, comme on pouvait s'y attendre, fut mal reçue des protestants, qui étaient de beaucoup les plus nombreux à Dieulefit, et elle devint la cause de luttes municipales, qui durèrent jusqu'à la révocation de Fédit de Nantes ' .
(i) Voy. Lacroix, Noticctur Dieulefit, p. gS et 96.
Le i*^ mai i65o le lieutenant général du Dauphiné leur ôta Tusage de la cloche de l'horloge (ils n'en avaient donc point acheté pour eux-mêmes) et la donna aux catholiques; mais il ordonna, d'autre part, que dans l'espace de six mois une cloche de même dimension serait fondue aux dépens communs des habitants et placée sur le temple.
Les commissaires de 1664, en dépit des réclamations du clergé du diocèse, conservèrent à l'église de Dieulefit son droit d'exercice, dont elle jouit jusqu'à la révocation de l'édit de Nantes, alors que le temple fut démoli sous le prétexte futile qu'on avait supprimé une rue pour le construire. Lé visénéchal et le procureur royal de Montélimar se rendirent eux-mêmes à Dieulefit pour présider à cette démolition. Trois cents familles protestantes de Dieulefit abjurèrent à la suite de la révocation de l'édit de Nantes; mais ce ne fut que pour la forme , car dix d'entre elles à peine suivaient le culte catholique.
Avant d'en arriver à ce point, l'église de Dieulefit avait eu à subir toutes sortes de vexations de la part du curé Thomé, honrnie particulièrement emporté et despote. Des mémoires contemporains ' racontent les faits suivants. Le 28 avril 1667, en compagnie des prêtres Dauthier et Massot, Thomé envahit la maison du sieur Timothée de Molières, protestant, docteur en médecine, âgé de 80 ans et malade, pour le faire renoncer à sa religion. Bien qu'il n'eût pu y réussir, il n'en simula pas moins une abjuration; de telle sorte que le sieur de Molières se vit obligé de requérir le juge du lieu et le visénéchal de Montélimar pour leur faire recevoir la déclaration de sa foi, afin de ne pas être enterré catholique. — Le 25 mars 1673, des enfants de l'une et
(i) Mémoires pour Dieulefit en Dauphiné, dressés ce i*'' juillet 1676 pour envoyer à Paris à MM. les députés généraux (Mns.).
Tautre religion s'étant déguisés, à Toccasion d^une noce, en sortant « leurs chemises dehors leurs chausses » , Thomé voulut y voir une procession figurée de pénitents, sortit de sa maison furieux, saisit par les cheveux un de ces enfamts, qui se nommait Louis Morin, et le traîna ainsi dans la rue. Puis, sur sa plainte, le parlement de Grenoble emprisonna le père et l'enfant Morin, qui furent détenus pendant 7 ou 8 mois, et rendit un arrêt qui condamnait, le 28 juin 1674, douze des soi-disant pénitents à 35o livres d^amende et aux frais solidairement. — Le 24 mars 1674, jour de la Fête- Dieu , Thomé vint sans plus de façons tapisser la façade du temple avec 8 ou 10 draps de lit. Le bruit des clous, enfoncés jusque sur la porte, ayant excité Tattention des fidèles réunis en prière , quelques-uns de ceux-ci sortirent pour présenter des observations au curé, qui, se disant offensé, fit décréter de prise de corps 5 ou 6 de ses interlocuteurs et obtint du parlement un arrêt qui les condamna, le 21 août 1674, à 10 fr. d'amende chacun et aux frais. — Le curé Thomé se livrait quelquefois à des violences moins raffinées. Ainsi, pendant l'instruction du procès des soi-disant pénitents, it entra, accompagné du commissaire instructeur, d'un huissier de la cour et d'un archer, dans le logis de la nommée Risancourt, hôtesse de Dieulefit, et fit saisir une paire de bécasses et quelques autres viandes qui tournaient à la broche, parce que c'était un jour maigre. Il avait du reste l'habitude de pénétrer dans fes maisons protestantes les vendredis et samedis et d'y faire main basse avec colère sur toutes les viandes qu'il trouvait.
C'est encore à la suggestion du curé Thomé que le parlement de Grenoble obligea la communauté de Dieulefit à entretenir entièrement à ses frais le précepteur des catholiques , pendant que les protestante obtenaient seulement comme une grâce de payer entièrement le leur. Or, comme ces derniers faisaient les 3/4 des revenus de la ville, il s'en-
suivit qu^ils soldèrent à eux tout seuls les états de leur précepteur, plus les 3/4 de ceux du précepteur catholique.
Les Mémoires auxquels nous empruntons ces détails rapportent encore les faits de persécution suivants relatifs à réglise de Dieulefit :
a On fait les logements des gens de guerre sur tous ceux de ladite religion; même à présent qu'y ayant dans ledit lieu une compagnie de cavalerie en garnison, on a logé un lieutenant dans la maison que le ministre habitait, en sorte qu'il a été contraint de quitter la chambre et de «chercher une habitation ailleurs.
» On veut empêcher qu'on fasse les prières le matin dans le temple, bien que l'exercice de ladite religion y soit permis.
» On aflecte de &ire des processions lorsque ceux de ladite religion sortent du temple, afin de trouver des prétextes pour leur faire des procès.
» On fait aussi des procès sous prétexte qu'on chante des psaumes dans les maisons ; particulièrement à trois jeunes garçons qui étaient dans une maison pour apprendre la musique , on leur a fait un procès. »
L'église de Dieulefit était une des plus considérables du Dauphiné. Elle eut longtemps à sa tête le pasteur Guy on , qui fut honoré par sa province de plusieurs députations importantes, notamment de deux députations aux synodes nationaux. Elle avait un règlement ecclésiastique sévère. « Il y aura aussi, disait l'article 2, deux du consistoire qui auront particulièrement la charge de veiller sur les jeux et berlans qui se font, notamment à l'heure du prêche, et d'exhorter un chacun à tenir les boutiques fermées le dimanche et jeudi durant ladite heure. » Le pasteur donnait trois prédications par semaine, et tous les jours un diacre faisait la prière. L'abbaye de Maugouvert, les charivaris, les mascarades, les rançonhements aux portes étaient sévèrement prohibés.
Le jeûne public ordonné par le synode général de Saint- Maixent en 1609 fut célébré avec beaucoup de solennité à Dieulefit. Le peuple demeura dans le temple de 7 heures du matin jusqu'à 3 heures de l'après-midi. Le pasteur donna deux prédications, Tune à 7 heures, Pautre à i heure, et « tant devant la première prédication que la seconde il y a eu chant de psaumes et lecture de F Écriture Sainte sans intermission ».
La collecte faite pour la ville de Sancerre, en 161 7, produisit 20 écus 23 sols. Les gages du pasteur varièrent entre 3oo, 36o, 45o et 5oo livres tournois.
En 1664 Dieulefit comptait 3 5o familles protestantes, en 1687 seulement 3oo.
Les annexes de Dieulefit étaient Te/ssières^ Orcinas, Comps ttAlençon (hameau de la commune de Saint-Secret). Elle eut aussi Montjoux pendant de longues années ; mais cette église finit par avoir un pasteur en propre. La petite communauté de Bécone se rattachait aussi à Dieulefit.
Les commissaires pour l'exécution de Tédit de Nantes de 1 664 condamnèrent l'exercice par forclusion à Teyssières et Orcinas, et se divisèrent sur son maintien à Ck)mps et Alençon. Le conseil du roi vida leur partage en supprimant l'exercice à Comps le 6 décembre i683 et à Aiençon le 3i janvier 1684.
Teyssières en 1687 comptait 28 familles protestantes, G>mps 3o, Aiençon 17, Bécone 2.
Pasteurs : Jean de Lusi i56i, Alexandre de Montmartin 1 563- 1670, Jean Morret de Montsay 1572, Eynard Raphanel 1678, Jacques de La Planche 1674, Isnard Girard i6o3, Paul Guyon 1604- 1645, Jean Imbert 1646-1652, Salomon Faure i652-i655, Guy Jourdan i655-i659, Pierre Millon 1659- 1668, Salomon Bernard 1668- 167 5, Elle Durand 1675 , Isaac Sagnol 1676, Jacques du Marché I 680-1 683.
i3. — zMontjoux.
Cette église, unie à celle de Vesc en 1614, resta pendant d^ longues années adjointe à Dieulefit; mais dans le dernier xWs du XVI P siècle elle se constitua en église particulière. , Au ^5CVP siècle elle avait eu déjà des pasteurs en propre, notaixxment en i56i et 1567.
Lr^s commissaires exécuteurs de Tédit de Nantes de 1664 . s'acoordèrent à y maintenir Texercice, car le seigneur du lieu étsit haut justicier; mais ils se partagèrent sur les conditions auxquelles cet exercice devait avoir lieu, et le conseil du roî , statuant sur leur partage , ordonna , le i o janvier 16&4 ^ la suppression de Téglise et la démolition du temple. Montjoux comptait 70 familles protestantes en 1687.
Pasteurs : Gaspard Giraud (ou Giraudi) i56i, Pierre Blanc i56i, Borrel 1567, Esprit Tholosan 1667, L. Armet i658. Génies 1671-1673, Pierre Simond 1678.