SOUS L'ÉDIT DE NANTES. — ACADIE ET CANADA
L'édit de Nantes fut signé le 13 avril 1598. Jamais un acte de bonne politique ne fut si promptement justifié par ses résultats. La publication de l’édit fut suivie par le retour de la prospérité intérieure de la France. En un jour, dit E. Benoist, les désastres de quarante ans furent réparés. Les guerres civiles avaient laissé le pays dans une déplorable situation. Partout les traces des longues luttes se lisaient dans la ruine des villages, l'incendie des châteaux, la dévastation des campagnes et des cités. Depuis l’édit qui garantissait aux protestants leurs droits civils et leurs libertés religieuses , la confiance publique renaissait, et avec elle le commerce et l’industrie, concentrés dans des mains protestantes, refleurissaient. Le royaume dut surtout ces grands avantages à la sage administration de l'illus-
so Histoire des réfugiés huguenols en Amérique.
tre huguenot, Maximilien de Béthune, duc de Sully. Ce fut une bonne fortune pour Henri IV de rencontrer un conseiller aussi intègre , aussi éclairé et aussi fidèle. Sully puisait dans ses convictions religieuses la fermeté d'un noble caractère. Et en administrant les affaires du pays, il chercha à développer sa prospérité intérieure. Par sa sage économie , il rétablit l'ordre dans les finances publiques, férma les plaies des guerres civiles et favorisa l’agriculture , source intarissable de la richesse nationale.
Henri IV approuvait les vues de son ministre, mais il avait aussi un plan que Sully n’adoptait pas avec autant d’entrain. Le roi favorisait le commerce maritime et la colonisation lointaine. C'était son ambition de réunir une marine puissante, de prendre l'initiative de découvertes propres à étendre les relations commerciales et, en particulier, de poursuivre le projet de Coligny, son maître et son compagnon d'armes, et d'établir une colonie française en Amérique. Le moment était venu, et comme ce iut l'honneur de Henri IV d'avoir relevé l'agriculture en France, on lui doit aussi la gloire d’avoir fondé dans le nouveau monde la pre- | mière colonie agricole sur le principe ide la plus complète liberté religicuse.
Déjà, depuis un siècle, « la descouverte des Terres- » Neuves et les entreprises généreuses de mer ont esté » commencées par nos devanciers, » écrit Samuel de Champlain, de Brouage, « capitaine pour le Roy en » sa marine du Ponant. » Ce furent en eñet des Bretons et des Normands qui, en 1504, douze ans après l'expédition de Christophe Colomb, découvrirent, les premiers des chrètiens, le grand banc des Moluques et l’île de Terre-Neuve, c’est-à-dire les terres de l’Améri-
Acadie et Canada. si
que septentrionale. Les marins entre la Loire et la G:ronde, et notamment ceux de La Rochelle, qui rivalisèrent avec les Anglais et les Espagnols dans ces découvertes, étaient en grande partie protestants. C'étaient des marins huguenots qui fréquentaient les bancs de pêche et les côtes du golfe Saint-Laurent, dans l'intérêt d'armateurs et de marchands huguenots, et, à la grande indignation des fanatiques , ils arrivaient au port et abordaient Joyeusement en chantant les psaumes mis en vers par Clèment Marot.
La Réformation pénètra de bonne heure dans Îles provinces maritimes de l'ouest de la France. Elle y fut prêchée vers 1534, en Saintonge, par deux des plus ardents disciples de Calvin, Philippe Véron, appelé le Ramasseur, et Albert Babinot. « Les premières semen- » ces en furent jetées à La Rochelle, » écrit Abr. Tessereau, d'après Philippe Vincent et le journal de Pacqueteau, « par un homme qui étoit à la suite de » Marguerite, reine de Navarre, sœur du roi Fran- » çois I. Cet homme, agissant en cela de concert » avec cette savante princesse, qui passait par La Ro- » chelle avec le roi Henri d’Albret, son mari, y fit di- » vers discours en public, par lesquels il insinuait au » peuple qu’il devait lire l’Ecriture sainte, et ne se rap- » porter pas aveuglément de toutes choses à ses con- » ducteurs. Ces semences furent arrosées, quelques » années après, du sang de deux fidèles martyrs, dont » Vincent décrit le supplice. »
« Il advint, l'an 1546, » écrit Bernard Palissy, « qu'aucuns Moines ayans esté quelques jours ès par- » ties d'Allemagne , ou bien ayans leu quelques livres » de leur doctrine, et se trouvant abuséz, ils prinrent
la hardiesse assez couvertement, de descouvrir quel-
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» ques abus, mais soudain que les Prestres et benef- » ciers entendirent qu'ils detractoyent de leurs coquilles, » ils incitèrent les juges de leur courir sus, ce qu'ils » faisoient de bien bonne volonté, à cause qu’aucuns » d'eux possédoyent quelque morceau de bénéfice qui » aidoit à faire bouillir le pot. Par ce moyen, aucuns » desdits moines estoyent contraints s’enfuyr, s’exiler » et se desfroquer, craignans qu’on ne les feist mourir » de chaud. Les uns se faisoyent de mestier, les autres » régentoyent en quelque village, et parce que les isles » d'Olleron, de Marenpnes et d’Allevert sont loin des » chemins publics, il se retira en ces isles là quelque » nombre desdits moines, ayans trouvé divers moyens » de vivre, sans estre cogneus, et ainsi qu'ils fréquen- » toyent les personnes ; ils se hazardoyent de parler » couvertement, Jusques à ce qu’ils se feussent bien » asseurêz qu’on n'en diroit rien. Et après que par tel » moyen ils eurent réduit quelque quantité de person- » nes, ils trouvèrent moyen d'obtenir la chaire, parce » qu’en ces jours-là il y avoit un grand vicaire qui les » favorisoit tacitement : dont s’ensuivit que petit à pe- » tit en ces pays et isles de Xaintonge, plusieurs eurent » les yeux ouvers et cogneurent beaucoup d'abus qu'ils » avoyent auparavant ignorez, qui fut cause que plu- » sieurs eurent en grande estime lesdits prédicateurs , » combien que pour lors ils découvroyent les abus as- » sez maigrement. » Les cendres des martyrs furent la semence de l'Eglise, et plus la rigueur des supplices augmentait, plus augmentait le zèle des nouveaux chrétiens; les juges eux-mêmes étaient gagnés à la foi qu’ils persécutaient. Bientôt, la plus grande partie de la population de La Rochelle et du littoral de la Saintonge professa le pur Evangile. Les huguenots se partagèrent
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d'abord les églises avec les catholiques, puis la guerre civile amena l'interruption complète du culte catholique à La Rochelle et dans plusieurs villes, où il ne fut rétatabli que par l’édit de Nantes.
Protestants et catholiques, marins et marchands tournaient les yeux vers l'Amérique comme vers un pays éminemment favorable aux grandes entreprises commerciales. Les pêcheries et le commerce de pelleteries étaient extrêmement lucratifs, et les villes maritimes de Normandie , de Bretagne et d'Aunis eurent bientôt le monopole de ce profitable trafic. Les protestants avaient des raisons particulières de souhaiter la colonisation du nouveau monde. Ils n'étaient pas sans inquiétudes au sujet de leur liberté religieuse. L’édit de Nantes, l” « irrévocable » édit qui la garantissait avait exaspéré leurs adversaires. Le clergé et le parti extrême des catholiques s’était formellement opposé à son exécution. Les parlements refusèrent longtemps de l'enregistrer et ne cédèrent que devant l’ordre formel du roi. Henri avait eu à lutter même contre ses anciens coreligionnaires en voulant les protèger, car, en leur accordant et leur garantissant le libre exercice de leur culte , il voulait les affaiblir en tant que parti politique. Les Jésuites, bannis du royaume, cherchaient à regagner leur influence à la cour. Un jour prévu par Coligny pouvait venir où les protestants de France chercheraient un refuge contre le renouvellement de la persécution et un pays où ils pourraient, eux et leurs enfants, jouir de la liberté de conscience. Tels étaient les motifs qui portaient les protestants sujets de Henri IV à accepter Joyeusement le plan de colonisation américaine.
Le 8 novembre 1603, une commission fut donnée à un gentilhomme huguenot de Saintonge, Pierre du Gua,
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sieur de Monts, l'autorisant à posséder tout le territoire compris dans l'Amérique du Nord entre le 40° et le 46° degré de latitude nord, et lui garantissant le monopole du commerce entre le cap Race et le 40° degré de latitude pour une période de dix ans. Les côtes de cette région avaient été explorées et visitées par Jacques Cartier près de soixante et dix ans auparavant (1534), et, durant le règne de François If", une tentative de colonisation à l'embouchure du fleuve Saint-Laurent avait échoué. De nouveaux essais n'avaient pas êté plus heureux.
L'une des expéditions fut dirigée par un officier huguenot. En 1599, Pierre Chauvin, seigneur de Tontuit, de Honfleur en Normandie, reçut une commission de Henri IV pour coloniser l'Amérique (1). Chauvin était, au témoignage de Champlain (Voyages, vol. I, pp. 44-48), « un homme très expert et entendu au faict » de la navigation, qui avoit servi Sa Majesté aux guer- » res passées, quoiqu'il fust de la R. P. R. » Plusieurs navires furent équipés et montés par cinq cents hommes; Chauvin s'embarqua , accompagné uniquement de pasteurs protestants (Champlain, page 45). A Tadoussac, au nord du Saint-Laurent, à l'embouchure de son confluent le Saguenay, un établissement commercial fut fondé, et, après avoir laissé seize hommes pour s'approvisionner de fourrures, le commandant revint en France.
La petite colonie eut une misérable existence durant l'hiver. Plusieurs hommes moururent, et le reste
(1) Nouvelles glanes historiques normandes, puisées exclusivement dans des documents inédits, par E. Gosselin, greffier archiviste à Rouen, 1873, p. 17. Du Tontuit, idem, page 35.
Acadie el Canada. 55 n'échappa que grâce à la compassion des sauvages qui leur fournirent des provisions. Chauvin fit d’inutiles tentatives pour faire un autre établissement sur le même point, et il allait partir pour un troisième voyage quand il mourut. L'année suivante (1602), la commission qui lui avait été accordée fut transférée à un catholique, Aymar de Chastes, gouverneur de Dieppe; mais celui-ci était décédé avant le retour des navires qui devaient servir à l'expédition.
Au commencement du dix-septième siècle, 1l restait à peine de traces des expéditions françaises dans lAmérique du Nord. La vaste région réclamée par la France en vertu des découvertes de Verazzano , qui, dès 1524, y avait planté son pavillon, était encore inoccupée.
De Monts avait accompagné Chauvin « pour son plaisir » à sa première expédition au Saint-Laurent. Ses impressions sur le pays baigné par ce grand fleuve, infuencées peut-être par l'insuccès de l'expédition, n'étaient pas favorables , et il préférait une contrée plus méridionale et une température plus douce , plus favorable pour sa propre colonie agricole. Pour ce motif, il fut attiré vers la large péninsule, au sud du golfe Saint-Laurent, connue sous le nom de Nouvelle-Ecosse. La découverte de Cartier avait déjà fait connaître ce territoire, dont le climat rappelait celui de l'Espagne et contrastait avec la zone glaciale qu'il avait rencontrée sur la côte voisine de Terre-Neuve.
Cette contrée fertile, abondante en lacs, en rivières
ei en estuaires (1), avait reçu le nom de la Cadie (2)
(1) La cinquième partie environ de la Nouvelle-Ecosse est occupée par les eaux.
(2) La première mention en parait dans la commission de De Mont.
s© Histoire des réfugiés huguenots en Amérique.
et la commission signée par Henri IV conférait au sieur de Monts le titre de vice-roi.
Cette commission était significative. Elle commençait
par rappeler le désir du roi d'augmenter son domaine :
« Comme nostre plus grand soin et travail soit et ait toujours esté, depuis nostre avénement à cette couronne, de la maintenir et conserver en son ancienne dignité, grandeur et splendeur, d'étendre et amplifier, autant que légitimement se peut faire, les bornes et limites d’icelle, nous estant dès longtemps a , informéz de la situation et condition des païs et terriritoire de la Cadie, meuz sur toutes choses d’un zele singulier et d’une dévote et ferme résolution que nous avons prinse , avec l’aide et assistance de Dieu, autheur, distributeur et protecteur de tous les royaumes et estats, de faire convertir, amener et instruire les peuples qui habitent en ceste contrée, de présent gens barbares, athées, sans foy ne religion, au christianisme et en la créance et profession de nostre foy et religion , et les retirer de l'ignorance et infidélité où ilz sont... Pour ces causes, à plein confians de vostre grande prudence et en la connoissance et experience que vous avez de la qualité, condition et situation dudit païs de la Cadie, etc...
» Et par le moïen d’icelles et toutes autres voyes licites, les appeler, faire instruire, provoquer et émouvoir à la connoissance de Dieu et à la lumière de la foy et religion chrétienne, la y établir et en l'exercice et profession d'icelle maintenir, garder et conserver lesdits peuples et tous autres habituez esdits lieux et en paix, repos et tranquillité, y comander tant par mer que par terre. »
La lettre de fondation de la Nouvelle-France était donc
Acadie et Canada. $7 la garantie de la liberté de conscience et de culte de tous les colons. Catholiques et réformés avaient les mêmes titres à être respectés dans les droits de leur conscience. Et les indigènes devaient être instruits dans les vérités de cette religion chrétienne professée également par les catholiques et les réformés. Si ce plan était impraticable, il honore du moins le cœur et l'esprit du souverain qui conçut et signa l’édit de Nantes.
De Monts s’associa les membres des sociétés fondées pour les malheureuses expéditions précédentes, y ajoutant quelques marchands des principaux ports du royaume et particulièrement de La Rochelle. Il était lui-même digne de mener à bonne fin une pareille entreprise. Il avait combattu sous les ordres de Henri IV dans les dernières guerres et s'était signalé par sa valeur. Le roi l’avait fait gentilhomme de la Chambre et l'avait nommé gouverneur de Pons, dans la Saintonge, sa province natale. Les écrivains contemporains s'accordent à reconnaître sa haute loyauté, son pur patriotisme, son courage, son énergie, Sa persévérance, son tact, sa fermeté, son dévouement à la gloire de son pays. Le protestant qui devait fonder la Nouvelle-France était donc admirablement qualifié pour sa mission (1).
Avec deux navires bien approvisionnés sous ses ordres, de Monts partit du Havre-de-Grâce le 7 mars 1604. Les futurs colons qui faisaient partie de l'expé-
(1) « Henri IV avoit une grande confiance en luy pour sa fidé- » lité, comme il a toujours fait paroître jusques à sa mort. » (Voyages du sieur Champlain, ou journal ès découvertes de la Nouvelle-France, Paris, 1830, vol. [, p. 54). « C'étoit d'ailleurs un » fort honnête homme et qui avoit du zele pour l'Etat et toute la » capacité nécessaire pour réussir dans l’entreprise dont il s’étoit » chargé » (Hist, de la Nouvelle-France, par le P. de Charlevoix,
vol. I, p. 173).
s8 Histoire des réfugiés huguenots en Amérique.
dition étaient au nombre d'environ cent vingt personnes. Champlain nous a conservé quelques-uns de leurs noms. Il mentionne les sieurs de Geneston, Sourin, d'Oraille, Chaudoré, de Beaumont, La Motte Bourio, Fougeray, La Taille, Miquelet; les chirurgiens Des Champs, de Honfleur, et Bonnerme; messire Aubry, prêtre, et le sieur Raleau, secrétaire de M. de Monts. Les éléments les plus divers formaient l’expédition. Il y avait des gentilshommes et des artisans; il y avait des huguenots et des catholiques, et, pour les besoins religieux des colons et pour la conversion des sauvages de l'Amérique, un pasteur protestant et un prêtre catholique avaient été embarqués.
La commission du sieur de Monts l'autorisait à emmener, pour son expédition, « des vagabonds, person- » nes oyseuses et sans aveu, tant &s villes qu'aux » champs, ei des condamnez à bannissement perpe- » tuels où à trois ans au moins hors nostre royaume, » pourveu que ce soit par avis et consentement et de » lauthorité de nos officiers. » Semblable autorisation avait déjà été accordée à des aventuriers, et plusieurs en avaient profité (1).
La clause qui exceptait l'hérésie avait été jusqu'alors reproduite dans tous les règlements de colonisation des rois de France, et elle excluait ceux qui auraient été les pius propres à apporter un bon élément dans ces contrées lointaines.
Mais il ne paraît pas que le chef huguenot jugea né-
(1) En 1540, François l'' avait envoyé Cartier au Canada avec ordre d'emmener cinquanie condamnés pour crimes « hors d'hérésie et de lèse majesté divine et humaine » pour coloniser le pays (Nouvelles es historiques normandes, par E. Gosselin, P: 4).
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cessaire de former sa troupe de pareils éléments. Parmi les huguenots, il pouvait en effet trouver facilement des hommes d’un caractère éprouvé, d’une austère moralité, et dont les principes inspiraient toute la conduite, et notamment la persévérance dans leurs entreprises, qu'il pouvait décider à l'accompagner. Parmi les gentilshommes qui accompagnaient le sieur de Monts, on remarquait ses compagnons d'armes au service de Henri de Navarre. L'un d'eux était le fameux Samuel de Champlain, Saintongeais comme de Monts, et probablement protestant de naissance , mais qui, dans ce cas, avait suivi l'exemple du roi en entrant dans l'Eglise romaine. Samuel était un nom inusité alors chez les catholiques et en honneur chez les protestants (Histoire de la colonie française en Canada, vol. [, note xxt). L'autre était Jean de Biencourt, baron de Poutrincourt, le futur gouverneur de Port-Royal.
Après un court et heureux voyage, les explorateurs arrivèrent en vue de l’Acadie: ils reconnurent la côte, pour chercher un endroit convenable pour leur établissement. À cette occasion survint un événement qui faillit jeter la discorde parmi les émigrants. Côtoyant la côte sud-est de la péninsule, de Monts passa le cap de Sable et arriva dans une baie à laquelle il donna le nom de Sainte-Marie, qu’elle a toujours conservé. Séduit par le charme du pays, il débarqua pour se livrer à un examen plus approfondi de la contrée. Parmi ses compagnons se trouvaient un protestant et un jeune prêtre catholique du nom d’Aubry, qui, durant le voyage, avaient souvent entamé des controverses sur les points qui les séparaient.
« [avoit pris envie à un certain homme d’Eglise, Pa- » risien de bonne famille, de faire le voyage avec le
sieur de Monts, et ce, contre le gré de ses parens, lesquels envoyèrent exprès à Honfleur pour le divertir et le r'amener à Paris. Or, les navires estans à l'ancre en ladite baye Sainte-Marie, il se mit en la troupe de quelques uns qui s’alloient égayer par les bois. Avint que s’estant arresté pour boire à un ruisseau, 1l y oublia son épée, et poursuivoit son chemin avec les autres quand il s’en apperçeut. Lors il retourna en arrière pour l'aller chercher; mais l'ayant trouvée, oublieux de la part d’où il estoit venu, sans regarder s’it falloit aller vers le Levant ou le Ponant, ou autrement {car il n'y avoit point de sentier), il prent sa voye à contrepas, tournant le dos à ceux qu'il avoit laissé et tant fait par ses allées et venues qu'il se trouve au rivage de la mer, là où ne voyant point de vaisseaux (car ils estoient en l’autre part d'une langue de terre qui s’avance à la mer), il s’imagina qu'on l'avoit délaissé, et se mit à lamenter sa fortune sur un roc. La nuit venue , chacun estant retiré, on le trouve manquer : on le demande à ceux qui avoient esté ès bois , 1lz disent en quelle façon il estoit parti d'avec eux, et que depuis 1lz n’en avoient point eu de nouvelles. Déjà on accusoit un certain de la R. P. R. de l'avoir tué, pour ce qu'ilz se picquoient quelquefois de propos pour le fait de la religion. Somme, on fait sonner la trompette parmi la forest, on tire le canon plusieurs fois, mais en vain. Car le bruit de la mer, plus fort que tout cela, rechassoit en arrière le son desditz canons ettrompettes. Deux, trois et quatre Jours se passent. Il ne comparaît point...
» Et comme ils eurent traversé la baye françoise, ils entrèrent en ladite baye Saincte-Marie par un pas-
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sage estroit qui est entre la terre du Port-Royal et et une île dite l’île Longue, là où après quelque séjour, allans pêcher, ledit Aubri les apperceut et commença d’une voix foible à crier le plus hautement qu'il peut. Et pour seconder sa voix, il s’avisa de faire ainsi que jadis Ariadné à Thésée :
Candida que imposui longue velamina virgæ Scilicet oblitos admonitura mei.
Car il mit son mouchoir et son chapeau au bout d’un baston. Ce qui le donua mieux à connoistre. Car comme quelqu'un ait oui la voix et dit à la compagnie si ce pourroit point estre monsieur Aubri, on s’en mocquoit. Mais quand on eut veu le mouvement du drappeau et du chapeau, on creut qu’il en pouvoit estre quelque chose. Et estans près, ils reconnurent parfaitement que c’estoit lui mesme, et le recueillirent dans leur barque avec grande joye et contentement, le seziesme jour après son égarement. Plusieurs, en ces derniers temps, ont farci leurs livres et histoires de maints miracles où il n’y a pas si grand sujet d’admiration qu'ici. Car durant ces seze Jours 1l ne vequit que de je ne scay quels petitz fruitz semblables à des cerises, sans noyau {non toutefois si delicats), qui se trouvent assez rarement dan. ces bois. Et de vérité, en ces derniers voyages, s'est reconnüe une spéciale grâce et faveur de Dieu en plusieurs occurrences, lesquelles nous remarquerons selon que l'occasion se présentera. Le pauvre Aubri {je l'appelle ainsi à cause de son affliction) estoit merveilleusement exténué, comme on peut penser. On lui bailla à manger par mesure et le remena-t-on à la troupe à l'isle
62 Histoire des réfugiés huguenots en A mérique.
Saincte-Croix, dent chacun reçeut une incroyable joie et consolation, et particulièrement M. de Monts, à qui cela touchait plus qu'à tout autre » {Marc Les-
carbot, Histoire de lu Nouvelle-France (1609), pp. 480- 490).
« Nos vaisseaux estans retournez en France ouirent un nombre infiny de plaintes tant des Bretons, Basques que autres, de l'excès et mauvais traittement qu'ils recevoyent aux costes, par les capitaines dudit sieur de Monts, qui les prenoit et empeschoit de faire leur pesche , les privans de l'usage des choses qui leur avoient tousjours esté libres, de sorte que si le Roy n’apportoit un règlement, toute ceste navigation s’en alloit perdre et ses douanes par ce moyen diminuées, leurs femmes et enfants pauvres et misérables et contraints à mendier leurs vies. Requestes sont presentées à ce sujet, mais l'envie et les crieries ne cessent point: 1l ne manque en cour de personnes qui promettent que pour une somme de deniers l'on feroit casser la com'aission du sieur de Monts. Ceste affaire se practique en telle façon, que ledit sieur de Monts ne sçeut si bien faire que la volonté du Roy ne fust destournée par quelques personnages «ui estoient en crédit qui luy avoient promis d'entretenir trois cents hommes audit pays. Doncques en peu de temps la commission de Sa Majesté fut révoquée, pour le prix de certaine somme qu'un certain personnage eut, sans que Sad. Majesté en sçeut rien. Cependant pour récompense de trois ans le sieur de Monts avoit consommés, avec une despense de plus de 100,000 livres, en la premiere desquelles trois années il souffrit beaucoup et endura de grandes incommodités à cause des rigueurs du froid
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et la longue durée des neiges de trois pieds de haut durant cinq mois, bien que l'on puisse aborder en tout temps aux costes où la mer ne gele point, si ce n'est à l'entrée des rivières qui charrient des glaces qui vont se descharger en la mer. Outre cela, presque la moitié de ses hommes moururent de la maladie de la terre et fut contraint de faire revenir le reste de ses gens, avec le sieur de Poutrincourt, qui, en ceste année, estoit son Lieutenant, car le Pont Gravé l’avoit esté l'an précédent. Voilà tous les desseins du sieur de Monts rompus, lequel s’estoit promis d'aller plus au midy pour faire une habitation plus saine et tempérée que l'isle de Saincte-Croix, où il avoit hyverné, et depuis l’on fut au Port-Royal, où l'on se trouva un peu mieux, pour n'avoir trouvé l'hyver si aspre, souz la hauteur de 45 degrés de latitude. Pour récompense de ses pertes, luy fut ordonné par le Conseil de Sa Majesté 6,000 livres à prendre sur les vaisseaux qui iroient trafiquer des pelleteries.
» Mais quelle dépense luy eust-il fallu faire en tous les ports et havres pour recouvrer ceste somme, s'informer de ceux qui aurotent traitté et le département qu'il faudroit, sur plus de 80 vaisseaux qui fréquentent ces costes ? C'’estoit luy donner la mer à boire en faisant une despense qui eust surmonté la recepte, comme il en a bien apparu. Car ledit sieur de Monts n’en a presque rien retiré, et a esté contraint de laisser aller cet arrest comme il a peu. Voilà comme ces affaires furent mesnagées au Conseil de Sa Majesté... » (Les voyages du sieur de Champlain,
pp. 40-47.)
Continuant à remonter vers le nord dans le golfe de
Fundy, de Monts arriva à un autre passage. Un canal étroit, entre deux falaises boisées, conduisit le navire dans un excellent port, abrité de collines. Le commandant donna à ce magnifique bassin (1) le nom de Port- Royal, et son compagnon, de Poutrincourt, qui cherchait un point convenable pour son propre établissement, résolut d'y rester et d'y faire sa demeure. De Monts approuva son choix et donna même la terre à son ami, qui promit d'amener de France un nombre de familles suffisant pour l’occuper et la défricher.
L'endroit choisi pour la ville future de Port-Royal était une pointe de terre s’avançant sur la côte orientale, entre deux rivières qui se jetaient dans la baie. En face, au milieu du bassin, était une île boisée d'une demi-lieue de circonférence. Les forêts environnantes étaient parsemées çà et là de grandes prairies , et sur la côte s'étendaient de larges marais salants qui, plus tard, furent exploités et devinrent extrêmement productifs. Les plus grands navires pouvaient mouiller en sécurité dans ce bassin bien abrité, dont l'entrée seule était difficile à cause de l’étroitesse du passage et des bas-fonds qui s'y trouvaient. Ce ieu offrait toutes espèces d'avantages à une colonie. .e sol était fertile, le bois abondant et d'excellente qualité, les eaux poissonneuses et le climat salubre. L'hiver y était plus doux qu’en aucune autre partie de l’Acadie.
Accompagné par Champlain, de Monts continua son exploration le long des côtes du grand golfe, et choisit enfin, pour y établir sa propre colonie, une petite île à l'embouchure du fleuve c'° Sainte-Croix, sur le côté opposé du golfe de Fundy. Le point était singulière-
(1) Maintenant nommé « Annapolis Harbour. »
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ment mal approprié. L'île, qui ne mesurait que quatre ou cinq hectares , n'avait pas d'eau et n'était que peu boisée. Les Français, après avoir passé un rude hiver sur cet îlot rocailleux, se convainquirent de leur erreur, et de Monts, après avoir examiné d’autres endroits le long de la côte, résolut de transporter sa colonie à Port-Royal et d'unir ses forces à l'établissement que de Poutrincourt y avait fondé. La maladie y avait éclairci les rangs de la petite troupe pendant son séjour à Sainte-Croix : de soixante et dix-neuf colons, quarante seulement avaient survécu. Pendant l'été de 1606, ils furent rejoints par Marc Lescarbot, légiste et homme de lettres protestant, qui nous a laissé une intéressante narration de la colonie naissante, dans son Histoire de la Nouvelle-France. 1 la trouva sans chef spirituel, le’ prêtre et le ministre que de Monts avait amenés avec lui étant tous deux morts dans le séjour sur l'île de Sainte-Croix. Lescarbot nous rapporte comment il fit de son mieux pour suppléer à cette lacune :
« Mesme Je ne seray point honteux de dire qu'ayant » esté prié par le sieur de Poutrincourt (1) nôtre chef » de donner quelques heures de mon industrie à ensei- » yner chrestiennement nôtre petit peuple, pour ne » vivre en betes & pour donner exemple à notre fa- » çon de vivre aux Sauvages, je l'ai fait en la necessité » & en état requis, par chacun Dimanche et quelque- » fois extraordinairement , presque tout le temps que » nous y avons esté. Et bien me vint que j'avoy porté » ma Bible et quelque livres, sans y penser. Car au-
(1) Ce gentilhomme, s’il était catholique de nom, paraît avoir été toujours en complète sympathie avec ses compagnons huzuenots, de Monts et Lescarbot. Il ne dissimulait pas sa haine pour les Jésuites.
» trement une telle Charge m'eust fort fatigué & eust » été cause que ie m'en serois excusé. Or cela ne fut » point sans fruit, plusieurs m'ayant rendu témoignage » que jamais ils n’avoient tant oui parler de Dieu en » bonne part, et ne sachant auparavant aucun principe » en ce qui est de la doctrine Chretienne (1). »
Les protestants de France fondaient de grandes-espérances sur le succès de cette colonie comme expédition missionnaire , et la conversion des naturels païens était son principal but avoué. A La Rochelle, lorsque Lescarbot s’embarqua pour la Nouvelle-France, il trouva les huguenots priant tous les jours pour cela dans leurs assemblées.
Les historiens jésuites s'efforcent de discréditer ces premières tentatives d'évangélisation des Indiens, et maintiennent que le huguenot de Monts était requis, aux termes de sa commission, comme vice-roi d’Acadie, de propager la foi catholique chez les naturels. Ce dire, confirmé par l'autorité de Champlain lui-même , a fait for jusqu'à présent. Mais nous avons vu que la commission de de Monts ne contenait aucune stipulation de ce genre et différait, sous ce rapport, d'une manière bien significative, des commissions antérieures. Les lettres patentes accordées par François [fr à Jacques Cartier parlent de « l'augmentation de notre mere Saincte Eglise Catholique. » Henri IV lui-même, dans sa commission au marquis de la Roche, gentilhomme catholique, mentionne « l'agrandissement de la foy Catholique » comme de but visé. Mais les lettres patentes accordées au huguenot de Monts étaient conçues en termes plus
(1) Marc Lescarbot, Histoire de la Nouvelle-France, liv. IV, eh Ve
Acadie el Canada. 67 généraux et ordonnaient de « les faire instruire , provo- » quer et emouvoir à la conoissance de Dieu, et à la » lumière de la Foy et Religion Chrétienne la y éta- » blir. » De quelque manière que les catholiques zélés pussent interprèter cet article , il n'était pas probable que les protestants l'entendissent comme regardant exclusivement les doctrines romaines, ni même que le roi, qui, s'il n'était plus protestant, se montrait encore soucieux des droits de ses sujets réformés, l'eût entendu ainsi. Cette omission significative n'échappa pas du reste alors à l'attention des ennemis de de Monts.
Des objections contre l'expédition s'élevèrent à propos de la religion de son chef. Le Parlement de Rouen refusa d'enregistrer sa commission, et envoya un de ses membres pour représenter au roi qu'il ne devait pas nommer un hérétique son lieutenant en Acadie. Mais avant que l'envoyé n'eût atteint Paris arriva une lettre de Henri, indiquant en termes péremptoires quelle était sa volonté.
Malgré cela , le Parlement hésita encore à confirmer la commission , ne trouvant pas que le roi donnât une garantie suffisante pour la propagation de la vraie foi et la répression de l'hérésie dans la Nouvelle-France. Mais le roi ne daigna pas donner d'autre éclaircissement, et une inponction royale, n’admettant aucun délai, coupa court à toute discussion.
Champlain représente les païens comme grandement scandalisés des conflits qui s'élevaient entre protestants et catholiques :
« Il se trouve quelque chose à redire en cette entre- » prise, qui est en ce que deux religions contraires ne » font Jamais un grand fruict pour la gloire de Dieu
» parmy les infidèles que l’on veut convertir. J’ay veu » le Ministre et nostre Curé s’entrebattre à coups de » poing sur le differend de la religion. Je ne sçay pas » qui estoit le plus vaillant et qui donnoit le meilleur » COUP; mais Je sçay très bien que le ministre se plai- » gnoit quelquefois au sieur de Monts d’avoir esté » battu, et vuidoient en ceste façon les poincts de con- » troverse. Je vous laisse à penser si cela estoit beau » à voir : les Sauvages estoient tantost d’un costé, tan- » tost de l’autre, et les François meslez selon leur » diverse croyance, disoient pis que pendre de l’une & » de l'autre religion, quoy que le Sieur de Monts y » apportast la paix le plus qu'il pouvoit » (Les voyages du sieur de Champlain, pp. 46-47).
Port-Royal commençait à prendre un aspect prospère et florissant, quand, au printemps de l’année 1607, on apprit de France que les privilèges commerciaux, acordés à de Monts par sa commission royale, étaient révoqués. Les négociants de Saint-Malo tenaient depuis longtemps la première place dans le commerce de la côte américaine, et leur indignation fut grande quand ils apprirent qu’une compagnie rivale avait obtenu un monopole qui leur fermait les pêcheries et le commerce de pelleteries qu'ils appréciaient tant. Ils n’épargnèrent aucun efort pour faire révoquer ce monopole, et finirent par y réussir. De Monts fut obligé de renoncer à son plan favori. La petite troupe de colons avait eu cependant un heureux début ; leurs terres promettaient une riche récolte. [ls avaient érigé un petit fort palissadé, un moulin, des magasins et des habitations, et entrepris la fabrication du goudron. Ils avaient établi des relations amicales avec les naturels, et avaient eu quelques succès dans leurs essais de conversion. Mais
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cette entreprise de colonisation était coûteuse et ne pouvait pas être soutenue sans le revenu tiré du monopole qu'on leur avait accordé. Port-Royal fut donc provisoirement abandonné. Cependant le compagnon de de Monts, de Poutrincourt, garda son titre sur les terres, et, environ deux ans plus tard, il revint et en reprit possession, avec la confirmation du roi.
Trompé dans son essai de colonisation de l'Acadie, de Monts n'abandonna pas immédiatement son projet d'établissement français dans le nouveau monde. Quoique dépouillé de ses privilèges commerciaux, le chef huguenot avait encore sa commission de Henri IV, lui conférant des pouvoirs vice-royaux sur tout ce vaste territoire, qui comprenait non seulement la péninsule ” connue depuis sous le nom de Nouvelle-Ecosse, mais aussi le Canada et une grande partie du continent auquel il appartient. Il était résolu de tenter un établissement dans l’intérieur, et, afin de s'assurer les moyens d'accomplir son projet, 1l adressa de nouveau une pétition au roi, et obtint le renouvellement de son monopole d'abord pour une seule année. Il s'associa de nouveau l’entreprenant et enthousiaste Champlain.
Deux navires furent équipés : l’un pour poursuivre le commerce de pelleteries, d’où l'on devait tirer le revenu nécessaire à l'entreprise : l’autre, sous
le commandement de Champlain, pour découvrir et occuper un endroit convenable pour la future colonie.
Ce fut vers le milieu de l'année 1608 que Champlain, agissant d'après les ordres de de Monts, débarqua sur la rive du Saint-Laurent, où s'étend maintenant la ville de Québec. La position splendide de ce point frappa le grand explorateur, et peut-être y vit-il, comme plus
70 Histoire des réfugiés huguenols en Amérique. tard Frontenac, « la future capitale d'un grand empire (1). »
Pendant bien des annèes cependant ce ne fut guère qu'un comptoir. On fit peu de chose pour attirer des colons, et bien peu y vinrent avec le projet de s'y établir et de cultiver le sol. L'’attrait du commerce était plus fort que celui de la colonisation, et la compagnie de de Monts, qui possédait le droit exelusif de trafiquer avec le nouveau monde, s'était considérablement étendue. Le sagace et généreux huguenot, plus soucieux de l'avenir de sa colonie que de ses intérêts personnels, admit les maisons rivales de Saint-Malo comme associées dans l'exploitation du monopole qu'elles s'étaient efforcées de ruiner. Les navires de la Compagnie cependant n'étaient pas seuls à faire ce commerce. Maint négociant de La Rochelle et d’autres ports s'en occupait activement, et maint flibustier même, défiant les restrictions établies sur le commerce, visitait les côtes de la Nouvelle-France, trafiquait avec les sauvages et regagnait la côte de France avec de riches cargaisons de pelleteries.
La liberté religieuse n'était encore soumise à aucune restriction. Protestants et catholiques partageaient également les peines et les profits du commerce, et discutaient sur les différences de leur foi avec une liberté qui dégénérait en licence. Les dissentiments religieux furent même la cause des premiers embarras de Champlain dans le gouvernement de la colonie, qu’on venait de lui confier. Quelques frères franciscains furent envoyés, en 101$, pour satisfaire aux besoins spirituels des Français
(1) Frontenac and New France under Louis XIV, par Francis Parkman (p. 15).
Acadie el Canada. 71 et entreprendre la conversion des Indiens. Mais les negociants et les marins calvinistes étaient à l'épreuve des persuasions des zélés missionnaires, et l'on ne pouvait pas encore employer de moyens plus sévères que la persuasion pour soumettre leur hérèsie. Sur beaucoup de navires de la Compagnie , de même que sur la plupart des navires indépendants, les équipages se réunissaient journellement pour le culte, d'après l'habitude de Genève, et on se plaignait même que de bons catholiques fussent obligés, par des capitaines huguenots, de se Joindre au chant des psaumes, qui formait une part si importante du culte protestant.
Mais les huguenots avaient, maintenant, perdu leur royal protecteur. Henri IV était tombé sous le poignard de l'assassin (14 mai 16010), et, peu après, l'honnète et patriotique de Monts, abandonnant enfin son plan lavori, rendit la commission qu'il possédait encore comme vice-roi de la Nouvelle-France. Il était manifeste que la colonie naissante avait besoin d'un protecteur plus puissant, et le prince de Condé, auparavant chef du part huguenot, et encore son Champion reconnu, fut induit à prêter son nom à l'entreprise. Cette direction ne fut néanmoins que nominale. Les possesseurs actuels de la Nouvelle-France n'étaient amis ni du protestantisme ni de la liberté religieuse. Par une fatalité singulière, Les droits de propriété que de Monts avait abandonnés étaient maintenant aux mains des jésuites. L'acquéreur titulaire était une femme : Antoinette de Pons, marquise de Guercheville, dame d'honneur de la reine, dévote catholique et grande admiratrice de la Société dite de Jésus. Les missions que cette société entretenait avec une énergie remarquable, depuis plus d’un demi-siècle, en Asie et dans l'Amérique du Sud, éveillait son plus
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vif intérêt. On formait maintenant des plans pour une œuvre similaire dans l'Amérique du Nord, et Me de Guercheville appuya aussitôt ce projet de son influence et de sa fortune. Elle se mit à la recherche de de Monts, le trouva dans sa ville natale de Pons, au gouvernement de laquelle il venait d’être appelé, et lui fit une offre tentante pour la cession de ses droits sur là nouvelle France. Le moment était favorable pour cette tentative, car de Monts se trouvait dans un pressant besoin d’argent pour subvenir à la défense de sa ville. Pons était une des places de sûreté accordées aux protestants par l’édit de Nantes, et on avait activement travaillé, depuis la fin de la guerre civile, à réparer ses fortifications ; mais elle n’avait qu’une faible garnison, et ses habitants, partageant l'anxiété qui envahissait tout le corps protestant depuis la mort tragique de Henri IV, cherchaient le moyen d'augmenter leur force militaire (1). Le marché fut donc conclu; la garnison de la petite ville, — qui devait être démantelée peu d'années après par Louis XIIT (1621), — fut renforcée , et le titre de propriété de la moitié d’un continent passa, des mains d’un huguenot, à celles d’un instrument aveugle des Jésuites.
L’Acadie fut le champ choisi pour la première mission catholique dans la Nouvelle-France. Le 26 janvier 1611, une seconde expédition quitta la côte française pour Port-Royal. Mais, cette fois, les colons n'étaient accompagnés d'aucun ministre huguenot ; deux Jésuites, formant l’avant-garde de l’armée d'occupation qui allait suivre, étaient les principaux passagers du
(1) Histoire des églises réformées de Pons, Gemozac et Mortagne en Saintonge , par A. Crottet. Bordeaux, 1841, pp. 101-107.
Acadie et Canada. 73 navire. Ils avaient été précédés à Port-Royal par une petite bande d'émigrants, guidés par de Poutrincourt, qui était venu au printemps de 1610 pour reprendre possession du lieu que de Monts lui avait concédé. Mais la mauvaise fortune du premier établissement semblait attendre la nouvelle entreprise ; des dissensions éclatèrent entre les colons, et la présence des pères jésuites ne contribua pas à les calmer. En 1613 arriva un second navire, amplement approvisionné, et portant un renfort de missionnaires, pour établir une nouvelle station sur la côte américaine. On choisit pour fonder cette station l’île de Mont-Désert, au large de la côte du Maine. Les deux établissements furent cependant promptement détruits par un corsaire anglais. Samuel Argall, depuis député-gouverneur de Virginie, qui croisait dans ces eaux au moment de l’arrivée de la seconde expédition de France, débarqua sur l’île de Mont-Désert, s'empara des Français et de leur navire; puis, — guidé, rapporte-t-on, par un des pères jésuites qui en voulait au propriétaire de Port-Royal, — se rendit à l'établissement plus ancien de de Poutrincourt, et le réduisit en cendres.
L’Acadie était donc perdue pour les Jésuites, et quelque temps devait encore s’écouler avant qu'ils ne pussent obtenir la possession du Canada. Les intérêts commerciaux de la France se trouvaient encore en grande partie, comme ils l'avaient été pendant de longues années, entre les mains des négociants huguenots ; et les capitaux, comme la direction des grandes compagnies de La Rochelle, de Rouen et de Dieppe étaient indispensables à l'entretien du commerce important qui se faisait avec le nouveau monde. C’est pourquoi, et quoique le prince de Condé eût été remplacé
comme vice-roi de la Nouvelle-France par le duc de Montmorency , ennemi déclaré des huguenots, on ne fit encore aucun effort pour les exclure des colonies.
En 1621, le duc, mécontent de la marche du commerce au Canada, en conféra le monopole à une société de négociants qui prit le nom de compagnie Montmorency. A la tête de cette compagnie était Guillaume de Caen, sieur de la Mothe, huguenot de Dieppe (1). De Caen était à la fois négociant entreprenant et navigateur expérimenté ; élevé sur mer, il avait déjà fait avec son père maint voyage aux bancs de Terre-Neuve. Sun habile administration éleva promptement la nouvelle compagnie à un degré de prospérité qu'aucune de celles qui l'avaient précédée n'avait atteint. Les faveurs royales furent répandues à flots sur elle, et privilège sur privilège lui fut accordé, au mépris des droits précédemment accordés aux sociétés plus anciennes. Une flotte fut construite pour son ser vice, avec de Caen pour amiral, sous le titre de général de la flotte de la Nouvelle-France. Assurée de la protection du gouvernement, la Compagnie dépensa de fortes sommes pour construire des navires et des magasins, et accusait, en 1627, un revenu de cent mille francs.
Au nombre des conditions auxquelles la Compagnie avait obtenu son monopole, était celle de transporter au Canada et d'y entreteni: six frères de l'Ordre de Saint-François, pour l'instruction religieuse des colons et des naturels. De Caen tint fidèlement cet engagement, mais réclama pour lui-même et pour ses frères
(1) Fils de Guillaume de Caen et de Marie Langlois son épouse (Gosselin : Nouvelles Glanes historiques normandes).
RO TN OR DR LAURE AN ne rat VO MOT LE, 4 à VE ar ï
Acadie et Canada. 75 toute la liberté que l'édit de Nantes leur assurait pour célébrer leur culte suivant le rité réformé. Il ne semble pas qu’on y ait fait de grandes objections jusqu'à ce que, cinq ans plus tard (1626), trois pères jésuites vinssent renforcer la troupe des Franciscains. De Caen et ses associés les accueillirent froidement. Fidèles à leur caractère ; les nouveaux venr's ne perdirent pas de temps pour exciter des querelles avec les hérétiques détestés.
| On se plaignit au vice-roi que les marins huguenots
étaient régulièrement rassemblés à Québec par ordre de de Caen pour la prière et le chant des psaumes; on représenta que même les catholiques au service de la Compagnie étaient obligés d'assister à ces réunions. La partie la plus répréhensible de ce culte hérétique était le chant, que les disciples de Loyola détestaient particu-
| lièrement ; leur propre règle les exemptait des chants et
autres services choraux en usage dans les autres ordres
| catholiques. « Ils ne chantent pas, » disaient leurs en-
nemis : « les oiseaux de proie ne chantent jamais (1). » Le gouverneur de Québec reçut l’ordre de réprimer ces pratiques désordonnées ; il ne devait tolérer ni prières ni chant de psaumes sur les rives du Saint-Laurent. Mais les hommes de la compagnie, et particulièrement les équipages de ses navires, refusèrent de se soumettre à ces ordres, et menacèrent de se mutiner. « A la fin, » dit Champlain, « on décida qu'ils pourraient s'assembler pour prier, mais pas pour chanter les psaumes. Mauvais marché; mais nous ne pûmes faire mieux. »
Mais le temps approchait où la puissante Société de Jésus devait accomplir son plan et où le Canada,
(1) Miscellanies, par William R. Williams. The Jesuits as à Missionary Order. New-York, 1850, p. 175.
76 Histoire des réfugiés huguenols en Amérique.
fermé aux hèrétiques, pourrait devenir le champ de missions exclusif de l'Eglise romaine. Un autre changement dans la vice-royauté de la Nouvelle-France avait eu lieu, et le jeune duc de Ventadour avait remplacé son oncle Montmorency. Le nouveau vice-roi, ami dévoué des Jésuites, envoya aussitôt cinq nouveaux memvres de l'Ordre. Quelques mois après, le monopole commercial était retiré des mains du huguenot De Caen, et une compagnie était formée sous le nom de Compagnie de la Nouvelle-France. A la tête de cette société, à laquelle on conféra des droits exclusifs de propriété et de commerce, était le cardinal Richelieu, le sage et énergique ministre de Louis XIII. En retour des privilèges ét pouvoirs extraordinaires qui lui étaient accordés, la Compagnie s’engageait à transporter des émigrants au Nouveau Monde, à leur donner des terres, et à les entretenir pendant les trois premières années de leur séjour ; mais tout émigrant devait professer la religion catholique. L’hérésie était rigidement et à jamais bannie de tout le continent de l'Amérique du Nord réclamé par la France.
Cette exclusion paraissait, à l’homme d'Etat comme au Jésuite, un chef-d'œuvre de politique. Richelieu, qui venait de prendre place dans le conseil royal, combinait déjà ses plans pour l’abaissement du pouvoir huguenot en France, et s'occupait à ce moment à réduire La Rochelle , centre politique de ce pouvoir, et dans la chute de laquelle les espérances du parti allaient s'éteindre quelques mois plus tard. Le moment n’était pas encore venu d’une persécution légale et systématique des adhérents de la foi réformée ; mais le gouvernement s'appliquait néanmoins déjà à les affaiblir et à les humilier, Ouvrir les colonies aux huguenots, avec
Acadie et Canada. 77
leur esprit d'entreprise et leur habileté supérieure, aurait été leur offrir la meilleure occasion de s'enrichir et de se développer. En outre, leur exclusion devait augmenter la haine qu'il était de l'intérêt du roi d’attacher au nom huguenot.
Les Jésuites, également anxieux d’extirper l’hérèsie en France et de lui fermer leurs champs de mission à l'étranger , saluèrent cette mesure comme un triomphe signalé. Par une coïncidence curieuse, leur retour au pouvoir avait immédiatement suivi la concession faite à | De Monts pour l'établissement de la Nouvelle-France. [ls avaient regardé d’un œil jaloux les clauses libérales de cette concession, qui ne donnait aucun privilège à la religion catholique, et admettait les huguenots au commerce et à la propriété des terres sur le même pied que les enfants de la « véritable Eglise. » L’historien jésuite Sagard déplore l'esprit de tolérance et d’indifférence exhibé par les premiers colons sous la charte de de Monts, et rapporte un-incident qui dépeint leur rude plaisanterie et leur absence de toute animosité religieuse : « Il arriva en ces commencemens que les » François furent vers l’ Acadie qu’un prêtre et un minis- » tre moururent vers le même moment. Les marins qui » les ensevelirent les placèrent tous deux dans la même » fosse, pour voir si ceux qui n’avoient pas pu s’enten- » dre pendant leur vie demeureraient en paix ensemble » une fois morts. Bref, tout étoit devenu matière à » plaisanterie. Les catholiques non zélés se conformè- » rent rapidement à l’humeur des huguenots; et ces » malicieux hérétiques persévéroient sans aucun empê- » chement dans leur vie déréglée (1). »
(1) Sagard, Histoire du Canada, 1, 26.
78 Histoire des réfugiés huguenots en A mérique.
Un sentiment plus chrétien avait fini par prévaloir en France entre les partisans des deux religions, à la fin des guerres civiles. L'Edit de Nantes imposa quelque contrainte à la violence du clergé catholique, et le bannissement des Jésuites avait éloigné pour je moment les agents les plus zélés de l’agitation religieuse. Un vieil écrivain , décrivant l'état. de choses qui -prévalait alors, nous dit qu’à Caen, en Normandie, « catholique » et huguenot vivaient côte à côte dans une entente » parfaite. Ils mangeaient, buvaient, jouaient ensemble, » se réunissaient dans les mêmes sociétés, et se sépa- » raient sans la moindre offense , l’un pour aller à la » messe et l’autre au prêche (1). » Le retour des Pères de leur exil temporaire rompit bientôt ces relations amicales. Quoiqu'à Caen, comme dans beaucoup d'autres lieux, catholiques aussi bien que protestants eussent fait une opposition vigoureuse à leur admission, à peine cette opposition eût-elle été surmontée que la présence de l'Ordre se fit sentir en semant la discorde et en fomentant les querelles. Le règne de la conciliation était terminé. En attendant le moment où des moyens plus sévères pourraient être employés pour écraser l’hérésie dans le pays, les Jésuites s’occupaient à exciter dans l'esprit du peuple le soupçon, l'envie et la haine: L’Edit de Nantes fut violé à plusieurs reprises ; le gouvernement lui-même, tout en professant de maintenir l’Edit, fermait les yeux sur la violation de ses dispositions. |
Cependant, on ne devait tolérer aucun compromis avec l’hérésie dans le vaste territoire sur lequel les Jé-
(1) Essai sur l'histoire de l'église réformée de Caen , par Sophronyme Beaujour. Caen, 1877, p. 208.
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suites régnaient maintenant dans le Nouveau Monde. Le Canada devait être le patrimoine de l'Eglise romaine ; sa population sauvage devait être gagnée à la vraie foi par le travail d'une armée de missionnaires dévoués, élevés à l'école d'Ignace Loyola, et les générations futures devaient être préservées des influences malignes qui travaillaient la France depuis les jours de Calvin. Au dernier moment, néanmoins, la proie sembla près d'échapper aux mains étendues pour la saisir. L’hérétique Angleterre entra dans la lice pour l'acquisition du Canada. Au moment où Richelieu organisait la compagnie de la Nouvelle-France , la cour britannique étudiait un projet de conquête des possessions françaises dans le nouveau monde. L’Angleterre réclamait encore le continent de l'Amérique du Nord par droit de découverte; et, en septembre 1621, Jacques [er avait concédé à l’un de ses sujets, un gentilhomme écossais du nom de Sir William Alexander, depuis Earl of Stirling, tout le territoire à l’est du fleuve de Sainte-Croix et au sud du Saint-Laurent. La concession comprenait l’Acadie ; et la péninsule, avec la partie du continent qui forme maintenant la province de New-Brunswick, devait porter le nom de Nouvelle-Ecosse. Pendant plusieurs années cependant, ni le roi, ni le gentilhomme ne firent grand’chose pour affirmer leurs prétentions sur un pays déjà détenu, et détenu certainement avec un droit mieux fondé par la France. La France et l'Angleterre étaient en paix, et cette question de propriété sur un pays si lointain n'était pas assez importante pour provoquer un conflit. Mais en 1627 la guerre se déclara subitement. Charles [* se déclara le protecteur des protestants persécutés de France et envoya une flotte commandée par son favori, le duc de Buckingham, au secours de la
8o Histoire des réfugiés huguenots en Amérique.
Rochelle, alors bloquée par les troupes de Louis XIII. Cette expédition, mal organisée et mal conduite, échoua honteusement. Buckingham n’était pas un adversaire digne de Richelieu; les Rochelais affamés virent une seconde et une troisième flotte s'approcher de leur ville et remettre à la voile après quelques faibles démonstrations. Le 28 octobre 1628, La Rochelle succomba.
Une meilleure :eussite attendait une autre entreprise des Anglais au cours de la même guerre. Sir William Alexander vit là une occasion de prendre possession de son domaine et une escadre fut équipée sous ses auspices pour la conquête de la Nouvelle-France. Il fut facile de trouver tous les matériaux nécessaires à l’expédition ; l'Angleterre était déjà le refuge de bien des braves marins et soldats huguenots, bien qualifiés et tout prêts pour une expédition de ce genre.
Parmi les réfugiés se trouvaient trois frères : David, Louis et Thomas Kirk, natifs de Dieppe. Le commandement de l'expédition fut donné à David, comme amiral, ses frères servant sous ses ordres. Son maître d'équipage était un certain Jacques Michel, « furieux calviniste, » qui avait été au service de Guillaume de Caen, et qui fut des premiers à conseiller l'expédition. Beaucoup d’autres huguenots s’y joignirent également, tous désireux de conquérir la Nouvelle-France. L’Acadie leur fut une proie facile, et, après avoir pris possession de Port-Royal et avoir capturé une flotte françaisequiserendaitau Canadaavec desapprovisionnements pour la colonie de Champlain, Kirk rentra en Angleterre. L'année suivante, il reprit la route du Saint-Laurent, ancra le gros de sa flotte au port de Tadoussac, et envoya son frère Louis sur le fleuve avec trois navi-
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res, pour se rendre maître de Québec. Le petit fort, qui n'avait pour garnison qu'une poignée de soldats sous le commandement de Champlain, et qui était dépourvu de toutes munitions, n’était pas en mesure de supporter un assaut. Le 20 juillet 1629, Québec se rendit.
L'officier huguenot qui commandait les forces anglaises prit aussitôt possession de la place, et les pères jésuites, qui étaient venus tout récemment occuper le champ de mission qu'ils espéraient garantir de toute hérésie , se trouvèrent prisonniers aux mains des hommes mêmes auxquels ils s'étaient proposé de fermer le Canada pour toujours.
La guerre cependant était déjà terminée, et la paix ayant été signée entre la France et l'Angleterre trois mois avant la prise de Québec, le Canada dut retourner à ses premiers possesseurs. Par suite, après trois ans de négociations, pendant lesquels Louis Kirk garda son commandement, les Anglais abandonnèren Québec à la France. Le gouverneur huguenot avait gagné le respect et la confiance des habitants par son caractère doux et ses manières courtoises. C'était, dit Champlain, un vrai Français, bien qu’il fût fils d'un Ecossais qui s'était marié à Dieppe, etil fit tout ce qu’il put pour persuader aux familles françaises, dont il préférait la société à celle des Anglais, de demeurer à Québec. Il permettait aux Pères jésuites de dire la messe, et les avait même une fois accueillis à sa table, au grand déplaisir de son maître d'équipage le capitaine Michel, qui pouvait, avec peine, se retenir d’en venir aux coups avec les membres de l'ordre détesté. La mort de cet hérétique obstiné, quelques jours après, fut considérée comme un jugement de Dieu (1).
(1) « Deux ou trois jours apres, ledit Jacques Michel estant
Par une singulière rencontre, le représentant que la France choisit alors pour reprendre possession de sa province américaine était aussi un huguenot, Emery ae Caen (1), fils de Guillaume, sieur de la Mothe. Emery avait été associé avec son père dans la compagnie qui exploitait le monopole des pelleteries du Canada; et, pour l’indemniser des pertes qu'il avait subies pendant la dernière guerre, on lui avait octroyé la conservation de ce monopole pendant une année. A l'expiration de ce délai, la Compagnie de la Nouvelle-France entra en pleine possession de ses droits.
Ce fut le 23 mai 1633 que Champlain, nommé de nouveau gouverneur, reçut, des mains du protestant de Caen, les clés du fort de Québec. Deux missionnaires jésuites, arrivés avec de Caen, étaient déjà en possession de leur couvent, qui avait été construit peu de temps avant la prise de la place par Kirk.
A partir de ce moment, le Canada fut formellement fermé aux colons protestants. Les marchands huguenots continuèrent à être tolérés, mais furent rigoureusement surveillés dans toutes leurs relations avec les habitants, et le privilège d’une résidence permanente ne fut accordé qu'aux Français professant la religion catholique.
Cette intolérance religieuse prononça la sentence du système colonial français en Amérique. L'exclusion des huguenots de la Nouvelle-France est une des fautes les
» saisi d’un grand assoupissement , fut 35 heures sans parler , au » bout duquel temps il mourut rendant l'âme, laquelle si on » peut juger par les œuvres et actions qu'il a faictes et qu'il fit » le jour auparavant, et mourant en sa religion prétendue , je ne . doute point qu’elle ne soit aux enfers. » Voyage de Champlain,
(1) Henry Kirk, M. A. — The first English conquest of Canada. London, 1871, p. 69.
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plus prodigieuses que l'on puisse trouver dans l'histoire. La politique de répression, poursuivie par le gouvernement français pendant le demi-siècle qui précède la révocation, tendait de plus en plus à éveiller et à fortifier, chez les protestants, le désir d’émigrer à l'étranger. Industrieux et économes, et tenant par-dessus tout à jouir de la liberté de conscience que leur patrie leur refusait, ils auraient été heureux de fonder un Etat français dans le nouveau monde. C'était la seule classe convenable à la colonisation qui fût disposée à émigrer, et ce ne fut, dans la suite, qu'à grand’peine et à grands frais que l'on put envoyer des recrues à la faible colonie, pendant que des centaines de mille huguenots expatriés portaient dans les pays protestants d'Europe et dans les colonies anglaises d'Amérique le capital, l'adresse, l'intelligence, la valeur morale qui auraient pu enrichir les possessions françaises et assurer à la race gauloise un vaste domaine sur le continent américain (1).
(1) L'auteur éclairé de l'Histoire du Canada AR sa découverle jusqu'à nos jours, M. F. X. Garneau (Québec, 1845,1, PP. 155-157, 493), a reconnu toute la grandeur de cette faute. « Le dix-septième siècle fut pour la France l'époque la plus favo- » rable pour coloniser, à cause des luttes religieuses du royaume, » et du sort des vaincus, assez triste pour leur faire désirer » d'abandonner une patrie qui ne leur présentait plus que l'image » d'une persécution finissant souvent par l'échafaud ou le bûcher. » Si Louis XIII et son successeur eussent ouvert l'Amérique à » cette nombreuse classe d'hommes, le nouveau monde comp- » terait aujourd'hui un empire de plus , un empire français |... » Richelieu fit donc une grande faute, lorsqu'il consentit à ce » que les protestants fussent exclus de la Nouvelle-France. S'il » fallait expulser une des deux religions, il aurait mieux valu, » dans l'intérêt de la colonie, faire tomber cette exclusion sur les catholiques qui émigraient peu. Richelieu portait un coup fatal » au Canada en en fermant\l'entrée aux huguenots, d'une manière » formelle, par l'acte d'établissement de la Compagnie des Cent » Associés... Le système colonial français eût eu un résultat bien » différent, si on eût levé les entraves qu'on mettait pour éloigner » ces sectaires du pays, et si on leur en eût laissé les portes ouver-
Il paraît probable que, malgré les lois de prohibition et la vigilance ecclésiastique, des colons huguenots réussirent, d: temps à autre, à s'établir au Canada. C’est du moins ce que l’on peut supposer d’après les succès dont se vantaient les jésuites dans la conversion des hérétiques découverts sur le territoire de la colonie (1). On en
» tes. Et pourtant c'était dans le temps même que les huguenots » sollicitaient comme une faveur la permission d’aller s'établir » dans le nouveau monde, où ils promettaient de vivre en paix » à l'ombre du drapeau de leur patrie, qu’ils ne pouvaient cesser » d’aimer; c'était dans le temps, Hi qu'on leur refusait une » prière dont la réalisation eût sauvé le Canada, et assuré pour » toujours ce beau pays à la France. Mais Colbert avait perdu » son influence à la cour , et était mourant. Tant que ce grand » homme avait été au timon des affaires, il avait protégé les cal- » vinistes, qui ne troublaient plus la France, mais l’enrichissaient. »
(1) Tanguay (Dict. généalogique’ des familles canadiennes , depuis la fondation de la colonie jusqu'à nos jour:}, mentionne les exemples d’abjuration suivants, avant l'année 1 700 :
» David Beaubattu, baptizé en 1668, fils de Jean Beaubattu et de Marie Champagne, de Lairac [Layrac], près d'Agen. Soldat dans la compagnie de M. de Muy, abjura le calvinisme, le 6 janvier 1686, à la Pointe-aux-Trembles, Québec.
» François Bibaud, baptizé en 1642, fils de François Bibaud, de la Rochelle (comp. La France protestante), vivait à Québec en 1671.
» Charles-Gabriel Chalifour, né en 1636 à La Rochelle, après avoir passé quelques années à la Nouvelle-Angleterre, vint à Montréal, où il abjura le Calvinisme, et fut baptizé le 26 décembre 1699.
» Pierre Champout, fils d'André Champout et de Marie Lavau, de Saint-Germain-d'Hemet, en Périgord, diocèse de Périgueux, abjura le 16 août 1672 à Three-Rivers.
» Matthieu Doucet, meunier, baptisé en 1637, arriva de France en 1656; abjura l’hérésie ; fut enterré le 25 mars 1657 à Three- Rivers.
» Daniel Fore, fils d’Isaac Fore et d'Anne Tibault, de Saint- Jean-d’Angely, diocèse de la Rochelle. Soldat sous le nom de guerre de Laprairie, abjura en avril 1685.
» François Lt Lamothe, baptisé en 1668, de Lamothe- Saint-Eloi, diocèse de Poitiers, abjura le calvinisme le 29 juin 1699, à Montréal.
, » Isaac Le Comte, tailleur, de Linctot [Lintot], diocèse de Rouen ; calviniste converti au Canada. enterré le 9 mars 1635, à Three-Rivers.
- » Daniel Pépie, appelé La Fleur, soldat de la compagnie de
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trouva seize dans un régiment de troupes régulières envoyé par le gouvernement, en 166$, et l’intendant se hâta d'informer le roi de leur prompte conversion. Vers le même temps, on découvrit un certain nombre de religionnaires dans une troupe d’émigrants débarqués à Québec. Nous lisons, dans les « Relations » jésuites, un récit édifiant du changement miraculeux effectué dans l'un de ces hommes par la pieuse habileté d’une religieuse de l'hôpital. « Je ne puis pas aussi, » écrit Lemercier au révérend père. Bordier (1), « omettre un » coup de la grâce, bien merveilleux, en la personne » d’un autre heretique des plus opiniastres que nous » ayons veus ici. On le sollicita à plusieurs reprises & » avec toutes les instances possibles, pour lui toucher » le cœur & pour lui faire voir son mal-heureux estat ; » mais toujours en vain. Et non seulement il ne vouloit » pas escouter les saintes & charitables instances qu’on » luy faisoit, les rebutant avec indignation, mais mesme » 1l s'engageoit, par de nouvelles protestations, à mou- » rir plutost que de quitter la Religion dans laquelle » estoient tous ses parens. Cepandant estant tombé » tres grièvement malade, & ayant esté porté à l'Hos- » pital comme les autres, ces bonnes Religieuses, qui » n'ont pas moins de zele pour le salut de l’ame de
M. Cahouac, fils de Jacques Pépie et d'Isabelle Fore, du diocèse de Xaintes, abjura le 4 mars 168$ , à Montréal,
» Jacques Poissant, appelé Laselline, soldat de la compagnie de M. de Noyan, fils de Jacques Poissant et d'Isabelle Magos, de Bourg-Marennes, diocèse de Xaintes, abjura en avril 168$, à la Pointe-aux-Trembles, Montréal. »
(1) Relation de ce qui s’est passé en la Nouvelle-France ès années 1664 et 166$ ; envoyée au R. P. Provincial de la province de France. À Paris, chez Sébastien Cramoisy. M.DC.LXX VI. Avec privilège du roy. Chapitre dernier, PP: 124, 126. Au Rev. père Jacques Bordier. Datée Kebec, le 3 novembre 1665.
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86 Hisioire des réfugiés huguenots en Amérique.
» leurs malades que d'affection pour la santé de leurs » corps, faisoient, de leur costé, tout leur possible pour » le gagner. Une d’entre-elles ayant souvent expéri- » menté la vertu des Reliques de feu Pere de Brebeuf, » brûlé autrefois tres-cruellement par les Iroquois, » dans le païs des Hurons, lorsqu'il travailloit à » la conversion de ces Barbares, s’advisa de mesler » à son insceu un peu de ces Reliques pulvérisées » dans un breuvage qu’elle luy fit prendre. Chose » admirable ! cet homme devient un agneau, il de- » mande à se faire instruire et il reçoit dans son » esprit et dans son cœur les impressions de nos- » tre Foy & fait publiquement abjuration de l’he- » resie, avec tant de ferveur, que luy-mesme en est » estonné; & pour comble des graces de Dieu sur » luy, il reçoit la santé du corps, avec celle de » l'ame. »
Les relations commerciaies de la colonie avec La Rochelle rendaient encore plus difficile d'interdire à l'hérésie l'entrée du Canada. Cet ancien boulevard des protestants avait perdu son importance au point de vue militaire, mais l'avait gardée tout entière au point de vue maritime, et la plus grande partie de son commerce et de ses capitaux était encore aux mains des huguenots. Québec dépendait d'eux pour ses principales importations, et il fallait nécessairement subir la visite des négociants qui s’occupaient de pelleteries. On leur interdit cependant d'exercer leur religion pendant qu’ils se trouvaient dans la colonie, et leur séjour y fut strictement limité. Les émigrants de La Rochelle étaient honorés d’une défiance toute spéciale ; on les avait admis pendant quelque temps; mais, en 1664, l'impérieux évêque de Québec, Laval, déclara qu'il ne vou-
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lait plus avoir un seul colon de ce foyer d’hérésie (1).
Les agents ou facteurs-qui représentaient au Canada
les maisons huguenotes de France n'étaient pas vus d’un meilleur œil par le clergé que les colons protestants, comme le prouve le Mémoire de l’évêque de Québec sur les prolestants, 1670 (Massachusetts Archives. French Collections, vol. II, p. 233). « L'évêque de Qué-
bec représente que les commerçants de France envoyent des commis protestans, que depuis longtems le clergé en a fait connoitre les inconvéniens, et par rapport à la religion et par rapport à l'Etat. A l'égard de la religion, l’évêque de Québec assure qu’ils tiennent plusieurs discours séduisans, qu'ils pretent des livres et que quelquefois même ils se sont assemblés entr'eux; qu’enfin il a connoissance que plusieurs personnes en parlent honorablement, et ne peuvent se persuader qu'ils soient dans l’erreur. En examinant la chose du costé de l’état, il paroit qu’elle n’est pas moins importante. Tout le monde sçait que les protestans en général ne sont pas si attachés à Sa Majesté que les catholiques. Québec n’est pas bien loin de Boston et autres villes angloises : multiplier
‘les protestans dans le Canada, ce seroit donner oc-
casion pour la suite à des révolutions. Ceux qui y sont n'ont pas paru prendre une part particulière au succès des armes de Sa Majesté : on les a vûs repandre avec un certain empressement tous les petits. contretems arrivés. Une défense aux commerçans françois d'envoyer des commis protestans suffiroit pour remedier à l'abus. »
Le fait que les huguenots persécutés en France se
(1) Francis Parkman : The old Regime in Canada, p. 216.
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réfugiaient en grand nombre dans les colonies anglaises voisines n’était pas sans inquiéter le gouvernement canadien et le clergé vers cette fin du dix-septième siècle. On craignait naturellement que ces « renégats, » comme on les appelait en signe de mépris, ne devinssent, en cas d'invasion de la province, les premiers assaillants de ce pouvoir qui les avait opprimés en France. Les réfugiés de ces colonies étaient quelquefois rejoints par des compatriotes protestants de Montréal ou de Québec. Les lois les plus sévères avaient été édictées pour punir les Canadiens qui essaieraient de quitter la colonie pour aller s'établir à Orange ou Manatte, noms que les Français donnaient encore à Albany et à New- York. Mais en dépit des édits royaux et de la surveillance militaire, des familles entières parvenaient, de temps à autre, à passer dans les colonies anglaises. Le gouverneur du Canada écrivait à la métropole en 1683 : « Il y a à présent plus de soixante de ces misérables » déserteurs français à Orange, Manatte, et autres » villes hollandoises, sous la domination angloise (1). »
Quelques années plus tard, un agent du Massachusetts, envoyé à Québec pour effectuer un échange de prisonniers avec le gouvernement canadien, y trouva « plusieurs officiers et soldats françois protestants dési- » reux de placer leur liberté de conscience et de culte » sous la sauvegarde de la nation angloise. » La seule chose qui empêcha ces hommes de se réfugier à New- York, qui était la ville la plus proche et dont ils connaissaient le mieux la route , fut la crainte de la cruauté des Maquas, qui avaient déjà massacré plusieurs fu-
(1) Documents relative to the colonial History of the Staie of New-York, vol. IX, p. 203.
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gitifs (1). Maîtres en intrigues, les jésuites du Canada avaient des agents chez les huguenots réfugiés des colonies anglaises , et l’un d'eux, semble-t-il, était Jean- Baptiste de Poitiers, sieur du Buisson, un des résidents français les plus en vue de Harlem (New-York), de 1676 à 1681. L'historien de Harlem le mentionne comme « une personne de caractère influent parmi les réfugiés, » prenant beaucoup d'intérêt à leurs affaires et leur rendant beaucoup de bons offices (2). Il est à craindre que le sieur du Buisson ne fut un espion canadien accompli (3). C’est probablement lui qu'avait en vue lord Bellomont lorsqu'il rapportait au ministère du commerce anglais, en 1698 : « Quelques Français qui » passaient pour protestants, dans cette province, pen- » dant la guerre, se sont depuis trouvés être papistes. » Il est permis de soupçonner que leur principale » préoccupation était de donner des indications au Ca- » nada sur ces réfugiés. »
Dans l'intervalle, le zèle du clergé canadien pour
(1) Rapport de Matthew Carey sur la déposition de plusieurs officiers et soldats français protestants à Québec, le 28 octobre 1695. Massachusels archives, A. 38. Ce rapport fut communiqué par le lieutenant gouverneur Stougton, le 2$ novembre 1695, au gouverneur de New-York Fletcher, manuscrits anglais dans l'« Office of the secrelary of State. » Albany N.-Y. vol. 40, P: 100 et 101, Le gouverneur Fletcher, en accusant réception de a communication le 3 décembre, écrit : « C’est la première fois » ae j'entends dire qu’il y ait des protestants français dans le » Canada. » Mass. archives, 2. 409. Sur la marge de la lettre de Carey est écrit : « Mr Delarogtterie, cap. d'un détachement de marins; » probablement le nom d'un des officiers dont il parlait, (Nicolas Lecompte de la Ragotterie, capitaine, était à Québec en 169$.) Tanguay, Dictionnaire gén. des familles canadiennes,
era Ils origin and early Annals by James Rüiker, p. 416.
(3) Jean Baptiste du Poictiers , sieur du Buisson, était fils de Pierre du Poictiers et d'Hélène de Belleau, de Saint-Martind’Annecour, diocèse d'Amiens.
l'exclusion et la suppression de l’hérésie venait d'être stimulé par la révocation de l’édit de Nantes, que Louis XIV annonça au gouverneur en ces termes « Quoyque Sa Majesté soit persuadée qu'il est à oré- » sent informé de l’heureux succès que son zèle pour » la conversion de ses sujets de la R. P. R. a eu, elle » est bien ayse de luy faire sçavoir qu’aïant reçu des » advis de toutes les provinces de son royaume, dans » les mois d’aoust et de septembre dernier, du grand » nombre de conversions qui s’y faisoit, des villes toutes » entières, dont presque tous les marchands faisoient » profession de lad. Religion , l'ayant abjurée, cela » obligea S. M. à faire publier un Edict au mois d’oc- » tobre dernier pour révoquer celuy de Nantes. Depuis » ce tems, Dieu bénissant les pieux desseins de S. M., » tous ses sujets qui restoient encore dans l’hérésie en » ont fait abjuration , de sorte que S. M. a à présent la » Satisfaction, non seulement de ne voir plus aucun » exercice de cette religion dans ses Etats, mais » mesme de voir tous ses sujets faire profession de la » religion catholique. Elle est persuadée que cet exem- » ple déterminera les hérétiques qui peuvent estre en » Canada à faire la même chose, et elle espère que » led. S' Denonville y travaillera avec succès; cepen- » dant, si dans ce nombre il s’en rencontroit quelques- » uns d’opiniâtres qui refusassent de s’instruire, il peut » se servir des soldats pour mettre garnison chez eux, » ou les faire mettre en prison, enjoignant à cette ri- » gueur le soin nécessaire pour les instruire, en quoy » il doit agir de concert avec l’Evesque (Mémoire du » Roy à M. de Denonville. Versailles, le 31 may 1686). » (Massachusetis Archives. French Collections, III, 183). Le gouverneur ne trouva pas l’occasion d’user des