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Introduction. 27
res poursuivirent leur voyage et, après une traversée de ing mois, pendant laquelle un grand nombre mouruent de faim, les survivants débarquèrent dans un état de misère indescriptible sur la côte de Bretagne ; mais après avoir échappé aux périls de la mer, ils n'étaient pas pour cela en sûreté. Villegagnon avait confié au ‘commandant du navire un paquet de lettres qu'il devait “remettre à diverses personnes à son arrivée en France. L'une de ces lettres, adressée au magistrat le plus prohe, accusait formellement les porteurs d’hérésie et recommandait de les envoyer immédiatement au bûcher. eureusement le sieur Du Pont, chef de la petite roupe, tint conseil avec quelques magistrats qu'il trouva bien disposés pour la cause protestante et ceux-ci, bien Moin d'inquiéter les voyageurs, les reçurent avec la plus brande bienveillance et les laissèrent continuer leur ‘route (1).
| Il reste peu à dire sur la déplorable expédition du Brésil. Trois des cinq malheureux qui avaient abandonné le navire furent immédiatement condamnés par ilegagnon à être noyés comme hérétiques et rebelles. Leurs noms doivent être conservés sur le martyrologe de la Réforme française. Ce furent Pierre Bourdon(2),
(1) Pierre Richer dit de Lisle $e rendit à la Rochelle, où il rouva le noyau d'une congrégation protestante que Charles de lermont venait d'y réunir. Il mérite, dit Philippe Vincent, d'être regardé comme le père de la Réformation à la Rochelle, A cause de la part qu'il prit à l'organisation de l'église de cette Mille. Le dimanche, 17 novembre 1558, il procéda à l'installation Aou premier consistoire de la Rochelle. Richer mourut à la Rochelle, le 8 mars 1580. — Voy. De Richemond, Origine et progrès de la Réformation à la Rochelle, 1859 (1872, p. 48). Voy. Aussi L. Delmas, Hist, de l’église réformée de la Rochelle, p. 434. . S. Callot aîné, La Rochelle protestante, p. 24 et 25. . (2) Pierre Bourdon était né à Ambonay, en Champagne, et était réfugié à Genève en septembre 1555.
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Jean du Bordel et Matthieu Verneuil. Ainsi, observe Jean de Léry, Villegagnon fut le premier à verser le sang des enfants de Dieu dans cette contrée nouvellement découverte et, à cause de cette cruelle action. a justement été nommé le Caïn de l'Amérique.
Des protestants demeurès dans l’île, beaucoup se réfugièrent sur le continent. Ils tombèrent bientôt aux mains des Portugais qui n'étaient pas plus disposés que le traître Villegagnon à faire grâce aux Calvinistes. L’un des fugitifs, cédant aux menaces et aux promesses, abjura sa foi. Trois autres furent jetés en prison. Parmi eux était un homme remarquable, Jean Boles, savant versé dans la connaissance de l’hébreu et du grec. Les Jésuites n’épargnèrent aucun effort pour le porter à suivre l'exemple de son compagnon. Boles demeura ferme. malgré une dure captivité de huit années. A la fin (1567). le provincial des Jésuites le fit mener à la cité nouvellement fondée de Saint-Sébastien, aujourd’hui Rio-de-Janeiro, où on lui infligea un cruel supplice, afin d'etfrayer, par ce terrible exemple, ious les protestants du
pays. Les écrivains Jésuites rapportent que le martyr se :
serait rétracté au moment de l'exécution (1567).
La rétractation, si elle est authentique, doit avoir êté faite, suivant leur propre relation, sous la promesse de sursis ou d’un adoucissement dans le supplice, car ils racontent que quand l’exécuteur montra de l'embarras ! dans l'accomplissement de sa tâche, le provincial s’in-
terposa et lui expliqua comment il fallait dépêcher l’hé- | rétique avec plus de dextérité, de peur qu'il ne s’impatientât, étant un homme obstiné et nouvellement ramené. #
Cependant la colonie de Villegagnon avait été entié- î
rement dispersée par les Portugais. Peu de temps aprés !
Du Pont et les autres colons protestants, le gouverneur revint lui-même en France, où il se montra un ardent champion de l'Eglise romaine. Remarquons que son retour au catholicisme coïncide précisément avec l'emprisonnement de Coligny par les Espagnols apres M ja prise de Saint-Quentin. Le protecteur sur lequel Vil- E legagnon avait fondé ses ambitieuses espérances étant » prisonnier, Villegagnon chercha un nouveau maître (1). . Au commencement de 1560, une flotte portugaise pi aborda à Rio-de-Janeiro. La petite garnison française } laissée par Villegagnon au fort Coligny fit bonne contenance. Mais que pouvait le courage contre le nombre ? Quelques-uns se réfugièrent parmi les sauvages, les autres furent égorgés sans pitié, et toute trace de l'occupation française disparut de l'île.
Le premier essai de colonisation de Coligny avait été malheureux, et ses espérances de fonder un refuge } pour les protestants persécutés en France étaient cruellement déçues. Mais l'âme de Coligny ne connaissait n' la défaillance, ni le découragement. Il vit la cause de l'insuccès dans le caractère et la conduite du chef de l'expédition, et 1l crut que la colonie appelée la France antarctique pouvait se relever de ses ruines. Seulement il fallait redoubler d'efforts pour protéger à son berceau l'œuvre nouvelle.
(1) Villegagnon mourut le 1$ janvier 1571. Il était natif de Provins, en Champagne. Son concitoyen, Claude Haton, le loue comme vaillant serviteur du roi et défenseur de l'Eglise, ardent adversaire des hérétiques, qu'il combattit de toutes ses forces avec l2s armes spirituelles et temporelles. « Il a faict plusieurs beaux livres latins et françoys pour confuter la faulse oppinion de son compaignon d'escolle Jehan Calvin, de Genesve, ou autres prédicants de la faulse oppinion luthérienne et huguenoctique. » (Méae ri Claude Haton, publiés par M. Félix Bourquelot, 1857,
Déjà, quand les nouvelles de la trahison de Villega-!
gnon parvinrent en Europe, une troupe de sept ou huit À cents émigrants se préparait à rejoindre la colonie, et ! Jean de Léry estimait que dix mille protestants fran- ! çais auraient bientôt traversé l'Océan pour s'établir au À
Brésil.
La bassesse d’un homme avait ruiné le plan qui promettait tant pour l'avenir de la France et de l'Amérique, mais il restait encore dans les rangs du protestantisme d'autres chefs éprouvés et dignes de confiance, prêts à tenter de nouveau l'aventure à la première demande de
Coligny, et les ports de Bretagne et de Normandie # comptaient de nombreux et vaillants marins prêts à à
prendre la mer au premier appel de l'amiral.
Les circonstances étaient d’ailleurs favorables. Les
huguenots, qu’on commençait à appeler de ce nom, !
étaient devenus un pouvoir reconnu dans le pays, et
deux princes du sang, Antoine, roi de Navarre, et son !
frère Louis, prince de Condé, étaient à leur tête. Il y
avait une accalmie dans la persécution. Trente-sept ans !
s'étaient écoulés depuis qu'on avait allumé à Metz (22 juillet 1525), le bûcher de Jean Leclerc, le premier martyr de la Réformation en France dont on ait gardé la mémoire, et il n’y avait pas une seule
province du royaume qui ne comptât ses condamna- !
tions, ses supplices et ses cruelles exécutions pour le prétendu crime de l’hérésie. Les édits royaux se succédaient, aggravant les condamnations contre les réformés : confiscation des biens, peine de mort contre les disciples de Luther et de Calvin, et les sévérités des lois encourageaient les violences de la populace. Le dernier édit (juillet 1561) était plus implacable encore. Emprisonnement et confiscation de biens pour quicon-
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que, avec ou sans armes, serait surpris à une assemblée de prières des réformés, culte public ou culte de famille. Les protestants ne pouvaient retenir leur indignatior. devant ces dispositions barbares qui faisaient la joie de leurs adversaires. Coligny, si ami de la paix, si désireux d'éviter la guerre civile à tout prix, déclarait | ouvertement que l’édit de juillet ne serait jamais exécuté. Cependant frappée par la force croissante du parti pro- |testant, la nouvelle régente du royaume, l'astucieuse Catherine de Médicis, l’Italienne qui tenait les rènes pendant la minorité de Charles IX, se tourna vers l'amiral et voulut essayer des mesures de pacification. Coligny conseilla la tolérance, et présenta à la reine une liste de deux mille cent cinquante églises réformées établies en France, qui demandaient la liberté de l'exercice de leur religion et la protection des lois. L'avis de l’Amiral fut écouté. L’édit de juillet était suivi et anéanti six mois après par l'édit de janvier 1 562. C'était la première fois que la « Nouvelle Religion » était reconnue légalement en France et dans une certaine mesure protégée par les lois du royaume. Toutes les condamnations prononcées contre ses adhérents étaient suspendues jusqu'au moment où un concile général aurait prononcé sur toutes les questions relatives à la foi. Les protestants de tout le royaume ne devaient plus être inquiétés pour leurs croyances, et devaient être à l'abri de toute attaque, soit en allant, soit en revenant de leurs assemblées religieuses, et un officier du roi devait assister aux consistoires, aux colloques et aux synodes. |
Le moment était donc favorable pour que Coligny pôût tenter un second effort, pour réaliser son plan de colonisation en Amérique. La sagacité de l'homme
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d'Etat ne fut que trop prouvée par tous les événements qui suivirent. Six semaines après l'édit de Janvier, le massacre de Vassy plongeait la France dans l'abîme des guerres civiles, et, pendant dix mois, tout le royaume fut en proie à la dévastation et aux massacres. Le 18 février 1562, un intrépide équipage s'embarqua avec des protestants déterminés au port du Hâvre, en Normandie, et fit voile pour la Floride. Un capitaine huguenot, ma-
commander l'expédition.
De nombreux volontaires répondirent à l'appel de l'amiral. Presque tous les soldats et les laboureurs, et quelques gentilshommes , appartenaient à l'Église réformée. On remarquait dans l'expédition René de Laudonnière, Nicolas Barre, Nicolas Mallon, Fiquinville, Sale, Albert, Lacaille, le tambour Guernache et les soldats Lachère, Aymon, Rouffi et Martin Atinas. René de Laudonnière n'était pas un homme ordinaire. Navigateur expérimenté et homme d'une intégrité à toute épreuve, il avait l'entière confiance de Coligny, dont il reproduisait le noble caractère. Nicolas Barré avait accompagné Villegagnon dans l'expédition du Brésil. Les autres étaient de vieux loups de mer familiers avec les côtes qu'ils allaient parcourir. Pour éviter les Espagnols, Ribaut fit route directe à travers l'Atlantique, route plus courte que celle qui était habituellement suivie, et, le dernier avril, la petite flotte composée de deux solides vaisseaux arrivait heureusement en vue de la côte de Floride. En longeant la côte vers le nord, ils arrivèrent à l'embouchure d’une large rivière qu'ils nommèrent le fleuve de Mai, maintenant Saint-John. Ils mirent pied à terre et le premier besoin des huguenots fut de rendre grâces à Dieu par une fervente prière, lui demandant de
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Introduction. 533
bénir leur dessein, d'apporter la connaissance du salut aux pauvres habitants païens du nouveau monde. Leur culte fut suivi par une foule d'indigènes qui les entou- Wrait et qui fut très émue par cette cérémonie.
Ribaut prit ensuite possession du pays au nom du roi
“de France, et dressa auprès du port une colonne ornée
des armes royales sur une élévation abritée par des cy-
près et des palmiers. De retour à bord, les Français
.continuèrent l'exploration de la côte jusqu'à un estuaire
auquel ils donnèrent le nom qu’il a conservé jusqu'à au-
Æjourd’hui : le canal de Port-Royal. Les voyageurs dé-
M passèrent la frontière nord de la Floride, et, n'osant pas
Hexplorer les petits passages Ctroits le long de la côte
sablonneuse de Géorgie, poursuivirent jusqu’à la côte
de la Caroline du Sud. Là, Ribaut frappé par la beauté
“du port, l'un des plus grands et des plus beaux du
monde, se décida à y fonder la colonie. L'emplacement … du fort fut choisi près de la ville actuelle de Beaufort.
à I fut nommé Charlesfort en l'honneur du nouveau
roi de France. Ribaut n'attendit pas la fin de l’entre-
prise. Ce premier voyage était surtout un voyage d’ex-
ploration. Il devait rendre compte au roi de ses décou- Qrertes et demander un plus large concours d'hommes jet les ressources nécessaires pour développer la colo-
nie. Laissant donc un petit nombre de soldats pour “garder le fort, Ribart, avec Laudonnière et les autres ,
revint en Europe et arriva à Dieppe le 30 juillet, cinq mois après son premier embarquement.
La guerre civile venait d'éclater en France. Elle avait êté provoquée par le massacre, en Champagne, d’une assemblée de protestants en prières par les gens du duc de Guise, et ce massacre de cinquante à soixante personnes inoffensives avait mis le comble aux souffran-
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ces incessantes des huguenots. Pour la première fois, ils prirent sérieusement les armes pour défendre leur liberté civile et religieuse. La noblesse protestante du royaume se réunit autour du prince de Condé, le chef reconnu du parti. Coligny, après avoir longtemps hésité à la pensée des malheurs qu'’entraînerait un pareil déchirement, dont s'alarmait son ardent patriotisme, s'était décidé à suivre le sort de ses frères. Le moment était peu favorable pour obtenir des renforts pour une colonie lointaine.
Ribaut, cédant au devoir immédiat qui se présentait à son arrivée, entra dans les rangs de l’armée protestante, sous son vieux capitaine l’Amiral, et l’année suivante, au retour de la paix, pour une raison inconnue, se réfugia en Angleterre (1563).
Les hommes demeurés au fort étaient dans une triste situation, Imprévoyants et indisciplinés, ils se divisèrent bientôt et assassinèrent Albert, le chef que Ribaut avait placé à leur tête avant de revenir en France. Après de cruelles souffrances, ne vivant que de la compassion des sauvages leurs voisins, ils se construisirent un bateau, sur lequel ils s’'embarquèrent, et, après d’inénarrables épreuves, abordèrent en Europe.
La paix d'Amboise mit fin à la guerre civile, et Coligny, ignorant le malheureux résultat de son second essai tourna de nouveau ses efforts vers la colonisation. Représentant au roi qu’on n'avait encore aucune nouvelle des hommes que Ribaut avait laissés en Floride, il obtint l'autorisation d’armer trois navires de 6o, de 100 et de 120 tonneaux, pour aller à leur recherche et leur apporter du secours. René de Laudonnière prit le commandement de la nouvelle expédition, et quelques gentilshommes, des officiers expérimentés et de vail-
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36 Introduction.
lants matelots se joignirent volontairement à lui. Parmi les gentilshommes, nommons d'Ottigny, d’Erlach, officiers ; de La Rocheferrière , de Marillac, de Grontaut et Normans de Pompierre, partis comme volontaires. Michel Vasseur commandait l’un des navires, /e Breton, Jean Lucas l'Elischeth, Pierre Marchant / Faucon ; Nicolas Vasseur et Trenchant étaient pilotes, le sergent Lacaille interprète, Jean Dehaies charpentier, et Hance artificier. Parmi les marins, citons Pierre Gambié, La Roquette, Le Gendre, Martin Chauveau, Bertrand, Sanferrent, La Croix, Estienne Gondeau, Grandpré, Nicholas Lemaistre, Doublet, Fourneaux, Estienne de Gênes, Jacques Salé, Le Mesureur, Barthélemy, Aymon, La Crète, Grandchemin, Pierre Debray et trois frères du sergent Lacaille. L'expédition était accompaunée par un dessinateur, Jacques Lemoyne de Mourgues (1).
L'expédition partit du Havre le 22 avril 1564. Un voyage assez rapide les amena à l'embouchure du fleuve Saint-John, où Ribaut avait le premier dressé un monument aux armes de France. Suivant le cours de la rivière , à une petite distance, Laudonnière choisit un lieu, à six milles de la mer, pour fonder une nouvelle ville, et jeta les fondements d’un fort qu'il nomma la Caroline. Ce lieu s'appelle aujourd’hui Saint-John’s- Bluff.
Suivant leur pieux usage , les huguenots inaugurèrent le travail par de simples et chaleureuses prières. « Nous bénîmes le Seigneur, » dit le commandant ; « nous le suppliâmes de nous continuer son puissant
(1) Aliès de Morgues. Voir la relation, faite par lui-même, de ses Grands Voyages (Francfort, 1591).
Introduction. 37
secours pour le succès d’une entreprise qui n'avait d'autre but que sa gloire et d'augmenter notre foi, et la prière fortifia notre courage. »
Malheureusement l'histoire de cette expédition devait être, jusqu'à la fin, une histoire de désappointement et de malheurs. Moins de quatorze mois après le jour où Laudonnière était débarqué, plein d'espoir et de courage, sur le bord du fleuve Saint-John, le point qui avait été alors consacré par la prière et la louange du Seigneur rougissait du sang de ses compagnons, et la nouvelle tentative de Coligny se terminait encore une fois dans un horrible massacre. Les événements de cette malheureuse année ont êté racontés en détail par les chroniqueurs du temps et par les historiens modernes. Qu'il sufise de dire ici que les colons retombèrent dans toutes les erreurs des entreprises précédentes. Ils négligèrent la culture du sol, cédèrent aux séductions de l'or et se querellèrent entre eux. Ils montrèérent peu de jugement dans leur politique avec les naturels ; Laudonnière, trouvant les tribus sauvages de l'intérieur en guerre, et désireuses de s'assurer le secours de l'homme blanc, s'était efforcé d'abord d'observer une stricte neutralité ; mais il se laissa bientôt entrainer à des alliances désastreuses. Comme chef, il montra toujours un manque de fermeté déplorable ; l'insubordination et la conspiration trouvaient auprès de lui un pardon trop facile. Les jeunes nobles qui s'étaient joints à l'expédition dans 1 espoir de s'enrichir au moyen des trésors renommés du nouveau monde, étaient vexés et mécontents de n'avoir pas pu découvrir de l'or en Floride. Ils ne voulaient pas s’abaisser à travailler pour leur subsistance, et refusaient de se joindre à leurs Compagnons pour construire les fortifications. Les pro-
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testants, qui formaient la majorité de l'expédition, se plaignaient de l'indifférence religieuse de leur chef. Pas un pasteur huguenot ne s'était joint à la colonie, et ceux qui avaient été habitués à jouir du ministère évangélique aussi bien au camp que dans leurs foyers, déclaraient ouvertement qu'ils profiteraient de la première occasion pour se retirer. Mais la calamité la plus épouvantable qui menaçât cette malencontreuse expédition était la famine. Dès le second été, la disette commença à se faire sentir à la Caroline. Le riche sol des contrées environnantes n'avait pas encore été ensemencé, et, quoique le fleuve regorgeât de poisson, les colons dépendaient, pour leur nourriture, de leurs sauvages VOISINS.
I ne faut pas oublier, cependant, quelques faits plus réjouissants dans cette histoire de colonisation. Les Français, loin d’imiter les Espagnols , traitèrent avec une grande douceur les habitants du pays. Les simples enfants des forêts furent grandement impressionnés par la gaïeté habituelle et le bon caractère des Français, et les chants religieux auxquels se livraient constamment les huguenots les captivaient spécialement. Longtemps après la dissolution de la colonie de Laudonnière , les Européens, croisant sur la côte ou abordant sur le rivage , étaient salués par quelque verset d’un psaume français, bizarrement rendu par des voix indiennes dans des accords appris du soldat calviniste en patrouille ou du batelier manœuvrant son aviron sur le fleuve (1). Aucune imprécation profane ne rappela dans la mé-
(1) Le Challeux, qui rapporte ce fait, indique les psaumes : « Du fond de ma pensée » et « Bienheureux est quiconque sert à Dieu volontiers, » comme fréquemment employés de cette manière par les Indiens.
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Introduction. 39 moire des peaux-rouges le séjour des protestants français.
Laudonnière, à la fin, se résolut à contre-cœur à abandonner l'expédition et à retourner en Europe. Un seul des trois frêles navires qui l'avaient amené avec ses compagnons pouvait être remis à flot. Au commencement d'août, les charpentiers avaient fini leur travail et la petite troupe se préparait au départ, quand une flotte apparut à l'embouchure du fleuve Saint-John. Les quatre navires qui composaient cette flotte étaient réunis sous le commandement du fameux navigateur anglais John Hawkins, qui subvint obligeamment, de ses propres provisions, aux besoins les plus pressants des Français, et offrit de les transporter tous en France. Laudonnière déclina l’offre, mais profita de la bienveillance de l'Anglais pour lui acheter l’un de ses navires. A peine ce visiteur avait-il disparu qu'une autre flotte parut au large : celle-ci était commandée par Jean Ribaut, le chef de la première expédition (27 août 1565).
Des bruits défavorables sur Laudonnière avaient atteint la France, et Coligny s'était décidé à le rappeler et en même temps à renforcer la troupe chargée de l'occupation de la Floride. Sept navires, dont quelques-uns de fort tonnage, furent équipés à cet effet et montés par près d’un millier d'hommes. Beaucoup de gentilshommes huguenots se joignirent à l'expédition comme volontaires, entre autres les sieurs de la Blonderie , d'Ully, de Beauchaire, de Lagrange, de San Marain, du Vest, de Jonville. Parmi les officiers, les noms de Jacques Ribaut, Maillard, de Machonville, Jean Dubois, Valuot, Cosette, Louis Ballaud, Nicolas Verdier, de Saint-Clerk , de la Vigne, Du Lys, et Le Beau ; et, parmi les artisans, marins et soldats. ceux
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de Nicolas le Challeux, de Dieppe, Nicaise de la Crotte, François Duval, Elie Desplanques, Jacques Tauzé, Christophe Lebreton, Drouet, Jacques Dulac, Masselin, Jehan Mennin, Gros, Bellot, Martin, Pierre Rennat, Jacques, Vincent Simon et Michel Gonnor nous ont été conservés. Cette fois, on n'avait pas oublié les besoins religieux des colons. Un ministre au moins (1), du nom de Robert, les accompagnait et avait un aide dévoué dans le constructeur de navires Le Challeux , homme d'âge mûr et versé dans l'Ecriture sainte (2).
Jean Ribaut fut appelé d'Angleterre pour prendre le commandement de cette flotte, qui partit du port de Dieppe à la fin du mois de mai et arriva le 27 août à l'embouchure du fleuve Saint-John. Les plus grands vaisseaux restèrent à l'ancre, tandis que Ribaut remontait le fleuve, avec trois petits navires, jusqu'à la Caroline. Laudonnière, sommé de se rendre à bord du vaisseau amiral, se disculpa promptement des accusations, dont Ribaut lui donna connaissance, et les deux anciens compagnons redevinrent amis.
Un danger commun allait bientôt cimenter leur union. Cinq jours après l’arrivée de Ribaut, une autre flotte fut signalée en vue de la côte; c'était à une heure avancée , et l'obscurité, jointe à un brouillard épais, ne permit pas aux sentinelles de reconnaître la nationalité des navires (3 septembre 1565).
La nuit se passa dans l'anxiété à la Caroline ; mais.
(1) Paul Gaffarel (Histoire de la Floride française, p. 195), parle de plusieurs ministres, « Maitre Robert, qui avoit charge de faire les prières » est le seul que mentionne Le Challeux.
(2) On doit à la plume de ce pieux huguenot une narration pittoresque de l'expédition.
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à la pointe du Jour, toute incertitude disparut ; on vit les plus grands vaisseaux de Ribaut lever l'ancre et gagner la haute mer. Ils avaient reconnu, dans la flotte qui s'approchait, des ennemis redoutables : des Espagnols. La France et l'Espagne étaient alors en paix ; mais l'Espagne avait toujours contesté le droit de sa rivale sur le nouveau monde. La Floride appartenait à l'Espagne par droit de découverte, et, quoique les Es- 'pagnols n'eussent pas réussi jusqu'alors à conquérir le pays, ils n'avaient pas, pour cela, l'intention d'abandonner leur prétention, et encore moins voulaient-ils permettre à ces huguenots qu'ils haïssaient de s'établir sur cette terre. À peine Philippe IT eut-il connaissance de cette entreprise qu’il donna à l’un de ses capitaines les plus résolus commission de déloger l'audacieux intrus, et Pedro Menendez de Abila arrivait maintenant avec une force considérable pour exécuter sa mission. Sa flotte comptait quinze vaisseaux, dont plusieurs de fort tonnage, portant deux mille six cents hommes, Espagnols et Portugais, dont les derniers devaient se distinguer par leur cruauté.
Menendez espérait surprendre les Français. Ayant échoué, il débarqua sa troupe à 30 milles au sud de Saint-John, auprès de la ville actuelle de Saint-Augustin. Pendant ce temps, les Français à la Caroline se concertaient (; septembre 156$) sur la conduite à tenir en face de ce danger soudain. Laudonnière conseillait de renforcer les défenses du fort et de harasser l'ennemi par terre dans une série d'escarmouches, avec l’aide des sauvages alliés. La sagesse de cette politique sembla évidente à tous les membres du conseil de guerre, sauf un. Ribaut seul insista pour un engagement naval. Son plan était de se jeter sur les navires de l'adversaire, et, après
42 Introduction.
les avoir désarmés, d'attaquer et de détruire les troupes déjà débarquées. Remontrances et arguments ne servirent de rien. Laudonnière n'avait plus le commande. ment, Si son avis avait été suivi, « la Floride, » di l’auteur enthousiaste de La Floride française, « serai demeurée terre française. »
Les quatre navires qui avaient pris la fuite à l’appro-! che des Espagnols ayant reparu, Ribaut y fit embarquer !
tous ses soldats, ainsi que ceux des hommes de Laudonnière qui étaient bons pour le service. Ceux qui
avaient été dernièrement blessés dans une escarmouche ! avec les tribus indiennes de l’intérieur furent seuls lais- ! sés à la Caroline avec leur ancien chef, retenu lui-même !
par la maladie {10 septembre).
Laudonnière vit avec peine ses compagnons mettre | à la voile. Ses craintes pour cette entreprise hasar- | deuse furent plus que réalisées. Une tempête furieuse ! ne tarda pas à éclater sur la côte, et les navires de !
Ribaut, poussés vers le sud, loin au delà du point où |
Menendez avait débarqué ses hommes, se perdirent | misérablement sur les parages dangereux du cap Carna- |
veral.
Rien n'empècha plus alors Menendez d'accomplir : l'acte de sauvagerie pour lequel il avait traversé l’Atlan- ! tique. Laissant le gros de sa petite armée au fort qui
avait construit et auquel il avait donné le nom de Saint-
Augustin, il prit cinq cents hommes choisis et se dirigea
vers la Caroline, qu'il atteignit en trois jours (1). Surprise pendant son sommeil, toute la garnison, même les malades et blessés, fut passée au fil de lépée.
(1) Le fort n'était occupé que par deux cent quarante personnes : soldats invalides , artisans , femmes et jeunes enfants (Delaborde, Coligny, I, 447).
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es femmes et les enfants seuls furent épargnés. Laulonnière et quelques autres, notamment le ministre obert, parvinrent à s'échapper, et, après avoir couru aint danger, atteignirent la côte, où ils furent recueillis par un des petits navires que Ribaut avait laissés dans le fleuve. Un autre de ces navires les rejoignit bientôt, L' et tous deux, quoique fort mal équipés pour une lon-
gue traversée, réussirent à regagner leur patrie (16 septembre 156$).
| Un sort bien plus misérable attendait Ribaut et ses }compagnons naufragés. [ls se frayèrent péniblement un : chemin vers le nord, à travers des forêts et des marais presque infranchissables , et n’arrivèrent en vue du fort Caroline que pour voir flotter sur ses remparts l’étendard espagnol. [ls retournèrent alors sur leurs pas et arrivè-
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rent dans le voisinage du fort de Saint-Augustin. Ribar envoya un de ses officiers pour parlementer. Menende informa le Français du massacre de ses compatriotes : la Caroline, et l'assura que tel serait le sort de tou ceux qui professaient la religion protestante. Comm on lui rappelait que sa nation était en paix avec Lil France : « C'est vrai, » répondit-il, « mais non pour 5 les hérétiques , avec lesquels ; je Continuerai toujours kL guerre dans ce pays ; et Je le ferai avec toute la rigueur à possible envers ceux de cette secte, partout où je lesk trouverai, que ce soit sur terre ou sur mer. Rendezvous à merci, avec armes et drapeaux, et je ferai c que Dieu m'inspirera. »
Nous ne nous arrêterons pas à reproduire les tristes détails du massacre qui s'ensuivit. Ribaut transmit la décision de l'Espagnol à sa petite armée et exprima, comme sa propre opinion, qu'ils n'avaient d'eutre alter. native que de se rendre. Deux cents environ refusèrent et s'enfuirent dans les bois. Les autres, au nombre de
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cent cinquante, espérant contre toute espérance, s'en remirent à la compassion de celui pour qui ce moi |
n'avait aucun sens. Les récits français de l'affaire repré. | sentent Menendez comme ayant eu recours à un bas sub: | terfuge pour induire les protestants à se soumettre sans | combat. Dans une entrevue avec le messager de Ribaut, | le commandant espagnol se serait fait représenter par un | de ses officiers, qui fit la promesse la plus solennelle : que la vie des Français serait sauve. Quoi qu'il en soit, | tous les auteurs s'accordent sur le point de la capitula- | ton et de l’exécution en masse. Menendez lui-même écrivit au roi d'Espagne : « Je leur fis lier les mains derrière le dos et les fis passer au fil de l'épée. Il m'a semblé qu'en les châtiant ainsi je servais Dieu notre
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igneur et Votre Majesté. Dorénavant, cette secte udite nous laissera plus de liberté pour répandre vangile dans ce pays. »
Quant aux deux cents hommes qui avaient refusé de rendre , ils échappèrent au massacre. Ils retournèt sur leurs pas jusqu’au point où ils avaient fait nauge, près du cap Carnaveral, et essayèrent d'utiliser s épaves de leurs vaisseaux pour construire un noujau navire. Menendez les poursuivit: mais, les trout disposés à vendre chèrement leur vie, il entra en burparlers avec eux et s'engagea à les traiter comme isonniers de guerre. Probablement rassasié alors de ng humain, il tint sa promesse, jusqu’à ce qu'un ore arriva du roi d'Espagne, d'envoyer ses prisonniers x galères.
Ainsi se termine l'histoire de l'expédition huguenote Floride : dans le carnage et dans un esclavage plus freux que la mort.
Sur le point où ces malheureuses victimes avaient ignominieusement égorgées après la prise de la aroline. Menendez plaça un écriteau portant cette sCription :
Pendus, non comme Français, mais comme luthériens. »
Deux ans plus tard (1567), un brave officier français solut de venger le massacre de ses compatriotes. La futalité des Espagnols avait excité en France une ingnation générale.
La cour s'était plainte hautement de l’outrage comis sur ses sujets en temps de paix. Ses remontrances > firent pourtant aucune impression sur Philippe I, qui voulut même allouer aucune indemnité aux veuves et phelins des huguenots massacrés. Mais Dominique de
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Gourgues, quoique n'étant pas de la religion huguenote, n'eut pas de repos tant que le sang de ses compatriotes criait vengeance. Il vendit son petit patrimoine, et, avec l’aide de son frère, rassembla l’argent nécessaire pour acheter et équiper trois petits navires (2 août). Après un périlleux voyage, De Gourgues atteignit la côte de Floride, enrôla les Indiens amis de la région d’alentour, et, se jetant sur le fort de la Caroline, se rendit maître de la garnison espagnole. Il en passa la plus grande partie au fil de l'épée (28 avril 1568) et pendit les autres aux arbres où Menendez avait pendu ses prisonniers français; puis, retournant la tablette placée par l'Espagnol, il y écrivit :
« Pendus, non comme Espagnols, ni comme marins, maïs comme traîtres, voleurs et assassins. »
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