NOUVEAUX PAYS-BAS
Le massacre de Vassy (1° mars 1562) avait été en France le signal de troubles et de carnages pendant huit années, jusqu’à la paix de Saint-Germain, qui mit fin à la troisième guerre civile (8 août 1570). Ce traité assurait à ce malheureux pays, avec la cessation des hostilités entre les deux cultes, une certaine mesure de liberté religieuse pour les réformés. « Pour la première fois, » écrit Henry-M. Baird (1), « les relations des huguenots de France avec l'Etat furent réglées par un édit perpétuel et irrévocable. » Peu de mois s'étaient écoulés cependant lorsque le manque de sincérité et d'efficacité de l’édit de pacification devint visible ; et, deux ans plus tard, le massacre de la Saint- Barthélemy (24 août 1572) ne justifiait que trop les alarmes et la juste défiance des protestants. La religion réformée sembla noyée dans un déluge de sang; la France entière fut frappée du même coup; et, parmi les milliers de victimes de ce massacre vraiment infernal, la France pleura ses plus nobles et ses plus purs enfants.
( Pan of the rise of the Huguenols of France, vol. II, p. 366.
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Immédiatement après ce massacre, un grand nombre d'habitants de Bretagne, de Normandie et de Picardie se réfugièrent dans les îles de Jersey et de Guernesey et jusque dans la Grande-Bretagne ; un plus grand nombre encore, originaires des contrées wallonnes et de la frontière nord-est de la France, se réfugièrent en Angleterre et en Hollande. Les Wallons habitaient la contrée qui forme aujourd'hui le département français du Nord et les provinces du sud de la Belgique. Française d’origine, c'est la langue française que parlait cette population. De zélés missionnaires avaient prêché aux Wallons les doctrines de la Réformation vers le milieu du seizième siècle ; et, quoique la majorité de la population demeurât attachée à la religion romaine, des multitudes embrassèrent la foi nouvelle. Malgré les terribles moyens employés par le gouvernement espagnol pour arrêter le mouvement religieux, les assemblées secrètes des protestants se multiplièrent. Dans chacune des principales villes de la région, Lille, Arras, Douai, Valenciennes, Tournay, Mons, Oudenarde, Gand, Anvers, Malines, les églises évangéliques s’organisèrent. Le premier synode des églises wallonnes d'Artois, Flandre, Brabant et Hainaut se réunit en 1563.
L'introduction de l’Inquisition espagnole dans les Pays-Bas (1561) obligea des milliers de familles wallonnes à s’expatrier. Un grand nombre d’entre elles portèrent en Angleterre leur industrie, leurs arts, et le commerce qui faisait la prospérité de leur pays natal. Les manufactures de laine, de toile, les fabriques de Soieries, introduites par les artisans protestants sortis des provinces belges et flamandes, émigrèrent à Londres avec les réfugiés, qui développèrent en Angle-
110 Histoire des réfugiés huguenols en Amérique.
terre leurs établissements. En butte à l'injustice et à la jalousie que leur adresse et leur prospérité excitaient chez leurs rivaux, les réfugiés trouvèrent pourtant en Angleterre un accueil sympathique et sauvegardèrent les intérêts de leur commerce, en même temps qu'ils fondaient des sanctuaires pour leur foi religieuse. Les églises wallonnes de Londres, Cantorbéry, Norwich ; Southampton, et des principales villes du Royaume-Uni, datent d’un siècle avant la révocation de l’édit de Nantes. Les wallons de Cantorbéry eurent, dès 1561, l’usage de la crypte souterraine de la cathédrale pour leur culte.
Peu de temps après, une émigration plus considérable conduisit les protestants en Hollande. Les provinces wallonnes de l’Artois et du Hainaut, avec une partie de la Flandre française, refusèrent de s’unir à la Hollande et à la Zélande pour former la république des Provinces-Unies et préférèrent se joindre de nouveau à l'Espagne (1579). Les protestants restés dans ces provinces se réfugièrent en masse en Hollande. Ils y furent bien accueillis par le gouvernement, par leurs coreligionnaires, et furent admis à jouir d’une liberté sociale, politique et religieuse égale à celle des nationaux. Des colonies wallonnes furent fondées et des églises wallonnes s'élevèrent dans les principales villes de la république hollandaise. Ces communautés, en adoptant la langue de leur nouveau pays, n’oublièrent pas celle de leur patrie; et les familles wallonnes, tout en s’alliant fréquemment aux familles de leurs hôtes, conservèrent pendant plusieurs générations le caractère français. De temps en temps elles s’augmentaient par l’arrivée de nouvelles familles de réfugiès huguenots. Des Français éminents occupèrent les chai-
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res des temples et des universités du pays. Les églises wallonnes, sans renoncer à leur autonomie et à leur discipline , furent incorporées à l’église nationale. Les réfugiés contribuèrent puissamment à la prospérité industrielle, intellectuelle et religieuse du pays qui les avait accueillis.
Au commencement du dix-septième siècle, de nombreuses familles françaises et wallonnes, qui prirent plus tard la route de l'Amérique, étaient établies dans les villes hollandaises. Rappelons les noms de Bayard, de Forest, de la Montagne. Nicolas Bayard, pasteur de l'Eglise réformée de France, se réfugia dans les Pays-Bas après le massacre de la Saint-Barthélemy. Son nom figure parmi les plus anciennes signatures apposées aux statuts du Synode des églises wallonnes. La tradition rapporte qu'il avait été professeur de théologie à Paris et que sa famille se rattachait à celle du fameux chevalier « sans peur et sans reproche. » A la génération suivante, Lazare Bayard (1), probablement fils du précédent, fut reçu au nombre des pasteurs des églises wallonnes de Hollande (1608). Nous sommes portés à croire que ce fut ce pasteur huguenot dont la fille Judith épousa Peter Stuyvesant, le dernier gouverneur hollandais des nouveaux Pays-Bas. Leur fils Samuel fut père de Nicolas, Balthazar et Peter Bayard, dont descendent toutes les branches américaines de cette famille. Amsterdam fut la patrie adoptive des Bayard et de plusieurs autres familles établies depuis dans les nouveaux Pays-Bas.
(1) Le nom traditionnel est Balthazar Bayard. Il porta probablement les deux noms, car sa fille Judith nomma son fils aîné (baptisé à l’église hollandaise à New-Amsterdam, le 13 octobre 1647) Balthazar Lazarus.
Aucune cité hollandaise ne recueillit plus de réfugiés wallons et français que Leyde, et aucune ne présente autant d'iniérêt pour l'historien des Etats-Unis d’Amérique. Ce fut à Leyde que séjournèrent, durant leur passage en Hollande, les puritains fondateurs de la colonie de Plymouth. Ce fut à Leyde qu'ils formèrent le projet de s'établir dans le nouveau monde pour y jouir d'une complète liberté religieuse sous le protectorat de l'Angleterre. Ce fut à Leyde également que les protestants wallons et français, entraînés par l'exemple de leurs voisins, les puritains, se décidèrent à les suivre en Amérique, et colonisèrent New-York.
La belle et brillante ville de Leyde avait repris son rang parmi les cités les plus florissantes de la Hollande, après le siège mémorable de 1574. Elle était la première ville manufacturière des Pays-Bas , et sa célèbre université, fondée pour perpétuer le souvenir de l’héroïsme des défenseurs de la ville pendant le siège, occupait la première place dans l'Europe savante. Attirés par sa célébrité intellectuelle et ses avantages commerciaux, de nombreux réfugiés français y fixèrent leur établissement.
Une église wallonne fut fondée à Leyde dès l’année 1584. Quelques-uns de ses membres appartenaient à la noblesse, plusieurs autres étaient des hommes de lettres, mais le plus grand nombre étaient des artisans qui espéraient trouver du travail dans cette populeuse cité. Presque toutes les branches de l'industrie étaient représentées parmi eux, mais la plupart étaient cardeurs , tisserands, drapiers et teinturiers. On sait que la réforme évangélique trouva ses premiers adhérents parmi d’humbles ouvriers français, comme le martyr Jean Leclerc, le cardeur de laine de Meaux.
: Noübeaux Pays-Bas. 113 Les réfugiés wallons et français de Leyde formaient une colonie considérablé lorsque, en 1609, on vit arriver dans cette ville une compagnie dé réfugiés anglais. Ces étrangers étaient de simples fermièrs du comté de Nottingham, qui, apprenant que la liberté religieuse leur était pleinement assurée en Hollande, vinrent avec John Robinson y chercher un asile. Les Brownistes, comme on les appelait par dérision, voulaient d’abord s'établir à Amsterdam : mais, après peu de mois de séjour, ils se décidèrent à se fixer à Leyde, dont ils apprécièrent l'agréable situation (août 1608 à mai 1609). Ils y trouvèrent bientôt des emplois avantageux et s'assurèrent par un travail persévérant une honnête aisance et une vie confortable, au témoignage de Bradford (History of Plyÿmoulh Plantation, 17). Leurs rapports avec les Hollandais, les Wallons et les Français furent des plus agréablés. Quelques-uns se firent tisserands, et Bradford lui-même trouva de l'emploi dans une maison française. Le lien religieux consolida les relations commerciales. Les magistrats de Leyde autorisèrent les réfugiés anglais à se servir de la même église que les wallons et les français. De 1609 à 1622, ils se réunirent dans le bâtiment de Sainte-Catherine-Gasthuis {1). Plus tard, quelques Français réfugiés à Leyde et plusieurs membres de l'Eglise hollandaise sé joignirent aux séparatistes anglais et furent admis à la communion (2).
Mais les puritains ne demeurèrent pas longtemps en
(1) History of the Scolisch Church. Rotterdam. Notices of British churches in the Netherlands , par le Rev. William Steven, Edinburgh, 1832, p. 314. M. George Summer contéste le fait en ce qui concerne les Brownistes (Contributions lo the history of the pilgreem fathers)
f) Samuel Terry, Ehiigpe Delanoy , etc. Winslow, Rrief
istory of New-England, 1, 161.
Narration, 9-96. Palfrey,
Hollande. Leurs enfants étaient exposés à trop de tentations dans une grande ville; le dimanche n'était pas observé assez rigoureusement par les Hollandais ; ils risquaient d'oublier leur langue et de perdre leur nationalité anglaise ; ils attendaient donc avec impatience que Dieu leur accordât la possibilité de s’établir en Amérique et d’y subsister tout en restant Anglais (1).
Les projets de colonisation en Amérique avaient été fréquents en Angleterre. De temps en temps, des marchands anglais, hommes d'initiative, avaient tenté cette entreprise, et le gouvernement les avait encouragés par d'importants privilèges. Mais les efforts de la compagnie de Virginie pour fonder des colonies le long de la côte, du cap Fear à la Nouvelle-Ecosse, avaient échoué, sauf sur un seul point. La colonie fondée à James-Town en 1607, après des années de luttes et de souffrances, était enfin bien établie ; l’Angleterre voyait avec satisfaction et espérance l'Etat naïissant qui finit par garder le nom de Virginie, donné d’abord à toute la côte au sud de l’Acadie.
Les puritains de Leyde se décidèrent à partir pour l'Amérique, sous les auspices de la compagnie de Virginie. Ils désiraient s'établir dans la partie nord de la Virginie, au sud du territoire réclamé par les Hollandais, mais au nord de la Virginie proprement dite ; des négociations furent entamées avec la compagnie et avec des négociants de Londres favorables à l’entreprise, à l'effet de se procurer une charte et de l’argent pour les frais de voyage et de premier établissement (1617). Elles durèrent deux ou trois ans. Diverses difficultés entravèrent la marche de l'expédition. Le roi, hésitait à encourager une
(1) Winslow, Brief Narration 81 , et Palfrey, 1, 147.
Nouveaux Pays-Bas. 116
colonie de non-conformistes. Les négociants anglais auxquels les puritains s'étaient adressés pour avoir des fonds posaient de dures conditions. La compagnie de Virginie mettait des retards à l'obtention de la charte.
Dans l'intervalle, les projets des Anglais vinrent à la connaissance des Hollandais (1620). Découragé par ses insuccès, Robinson se décida à s'adresser à des capitalistes d'Amsterdam et à fonder une colonie près du fleuve. Hudson, sous la protection des Etats généraux de Hollande. Les négociants hollandais se prêtèrent avec empressement à ce projet. Ils firent les offres de service les plus généreuses, s’engageant à transporter les familles anglaises en Amérique, à les défrayer de toutes leurs dépenses et à leur fournir du bétail en abondance. Le gouvernement aurait dû sanctionner l'expédition, accorder des terres aux colons et leur garantir sa protection; mais les Etats généraux de Hollande n'y songeaient pas. Au moment du départ des puritains, le projet de formation d’une Compagnie hollandaise des Indes orientales fixait l'attention des Etats généraux. Le plan n’était pas encore mûr, et quand un mémoire fut adressé au prince d'Orange, demandant l'envoi, à titre de colons, des familles anglaises dans les nouveaux Pays-Bas, le prince, après beaucoup d’hésitations , refusa (1) (11 avril 1620).
La première démarche des puritains en Angleterre finit cependant par aboutir. Une charte fut octroyée par la compagnie de Virginie ; les brownistes, ceux du moins qui consentirent à partir comme pionniers, vendirent leur petite propriété et laissèrent « cette belle et plaisante ville
(1) Documents relative to the colonial history of the State of New-York. Vol. 1. Documents hollandais, P. 22-24.
116 Histoire des réfugiés huguenñôtS en A mérique.
dé Leyde, » — leur refuge depuis douze ans enviton. Les « pères pèlerins » de la Nouvelle-Angleterre s'eñnbarquèrent à Delft-Haven, à 14 milles de Leyde, sur le Speédwell ($ août). Avéc eux partirent plusieurs Français qui se décidèrent à partager le sort de leurs frères añglais. Williäm Molines et sa fille Priscilla, qui devint femme de John Alden, et Philippe de Lanoy (1), né à Leyde de parents français, étaient de ce nombre. Plusieurs autres s'embarquèrent, l'année suivante, sur /a Fortune.
Les Wallons de Leyde avaient projeté de suivre l'exemple des puritains, qu'ils avaient sans doute fréquémment consultés, et se préparaient à prendre en nombre considérable la route de l’Amérique. Moins d'un an après le départ du Speedwell, l'ambassadeur de la Grande-Bretagne à La Haye, Sir Dudley Carleton, reçut une députation de la colonie wallonne (2).
« J'ai reçu, » écrit le ministre, « un certain wallon, habitant de Leyde, au nom de diverses familles d'artisans de tous les états, qui désirent aller en Virginie et y habiter aux mêmes conditions que les autres sujets de Leurs Majestés. » Le délégué portait une supplique signée par cinquante-six chefs de familles wallonnes et françaises, tous professant la religion réformée. L'ambassadeur fut informé que, pour hâter l'acceptation
(1) D'autres membres de cette dernière famille restèrent à Leyde. Jacques de La Noy, peut-être un frère de l'émigrant, présenta son fils Philippe au baptème à Leyde, le 1° juin 1625. — Guillaume de Lannoy et Geerje Barthelemi se marièrent le 19 septembre 1633. — Une fille fut baptisée le 23 juillet 1634, Marie de Lannoy et Jeanne de Lannoy, témoins.
(2) La lettre de Sir Dudley Carleton au secrétaire d'Etat, Sir George Calvert, qui précise la date, est du 19 juillet 1621 (Papiers d'Etat de Hollande, 141° carton, folio 308. — Publié par le Record office à Londres).
Nouveaux Pays-Bas. 117 de la supplique par Sa Majesté, les pétitionnaires enverraient l’un d’entre eux en Angisterre pour traiter avec la compagnie de Virginie. Carleton lui-même, appuya énergiquement la requête, jugeant que les colons seraient d’un grand secours à la compagnie, si l’on parvenait à s'entendre sur les conditions les plus équitables de leur transport en Amérique.
Le délégué et le chef de la colonie wallonne à Leyde était Jesse de Forest. Il avait signé, au nom de tous, la supplique présentée par lui à l’ambassadeur. En voici les termes :
» Sera trèshumblement supplié Monseigneur l’'Am- » bassadeur du Sérénissime Roy de La grande breta- » gne de nous donner avis et responce sur les articles
qui s’ensuivent. »
« Premièrement, s’il plairoit à sa majesté de permettre à cincquante ou soixante familles tant de wallons » que François, tous de la religion refformée, d'aller » S’habituer en Virginie, terre de son obéissance ; & » s'il n2 luy plairoit pas prandre leur protection et sau- » vegarde envers et contre tous et les maintenir en leur Religion.
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» Et, à cause quaus-dites familles se pourroit trouver près de trois cens personnes, qu’aussi ils souhaiteroient mener avecq eus quantité de bestail, tant pour la culture de la terre que pour leur entretien : et quà » ces causes il leur seroit besoin d’avoir, plus d’un
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