‹ Histoire des réfugiés huguenots en Amérique [microforme]Chapitre 14 sur 79 · NA LA · texte numérisé non relu

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» tout de la terre labourable et surtout la liberté d'aller » et de venir sans craindre les naturels du pays. Si » nous avions des vaches, des porcs et d'autre bétail » propre à la nourriture, — que nous attendons, du » reste, journellement par les premiers navires, — nous » n’aurions aucun désir de retourner en Hollande. »

A l'automne de l’année 1628, le village de New- Amsterdam, auprès du fort de la pointe sud de l’île Manhattan, comptait deux cent soixante et dix âmes. Presque tous les colons qui avaient cherché à s'établir sur les fleuves du sud et Fresh étaient revenus. Des querelles avec les Indiens avaient dispersé la colonie si heureusement fondée à Orange, et tous, sauf quelques hommes laissés comme garnison, étaient venus s’établir à Manhattan. Entre autres, vinrent George de Rapalie et sa femme Catalina Trico, avec leur fille Sarah, née à Orange le 9 juin 1625.

Les seuls noms ui nous aient été conservés des colons français ou wallons amenés par le New-Netherland en 1623 sont ceux de Georges de Rapalie et de Catalina Trico. On ne connaît pas une seule liste des premiers colons de New-Amsterdam ni un seul document concernant les quinze premières années de la colonie. Les plus vieilles minutes du conseil et d’autres documents historiques que possède l'Etat de New-York ne remontent qu’à l’année 1638 ; tandis que les registres du plus ancien corps ecclésiastique de l'Etat, l'Eglise réformée hollandaise de New-York, commencent en

Dans cette pénurie de sources de renseignements, la liste des Wallons et Français, présentée en juillet 1621 à sir Dudley Carleton, prend un intérêt :tout spécial. Il est tout à fait probable que quelques-uns

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au moins des noms des trente familles qui émigrèrent dans les nouveaux Pays-Bas se trouvent parmi les soixante noms de « familles désireuses d’émigrer en Amérique, » surtout si l’on considère que dans l'intervalle le projet n'avait pas été abandonné, mais que le chef de la compagnie qui avait demandé au gouvernement anglais la permission d'aller en Virginie, avait ensuite cherché à obtenir l'approbation des Etats généraux de Hollande, et que, six mois avant le départ du New Netherland pour Manhattan, il était occupé à faire des recrues pour la colonie projetée.

On peut à peine douter que Jesse de Forest ne soit venu en Amérique avec la troupe d'émigrants qu'il avait organisée. Au mois de janvier qui suivit le départ des Wallons (24 janvier 1624), Gérard de Forest, teinturier, adressa une pétition aux bourgmestres de Leyde, représentant que son frère, Jesse de Forest, était parti derhièrement pour les Indes occidentales, et demandant l’autorisation de prendre sa place dans l'exercice de sa profession (1).

Le chef wallon emmena avec lui sa femme, Marie du

(1) « Requête de Gérard des Forest, teinturier, demeurant à Leyde, où il dit que son frère Jesse des Forest est récemment parti pour les Indes occidentales et à qui le magistrat avait jadis permis de colorer des serges et des camelots ; f demande maintenant de remplacer son frère, qui est absent, pour exercer le même métier. Accordé en janvier 1624. Copie des actes du 24 janvier 1624. » (Communiqué par le D' W.-N, du Rieu.)

. La supposition que Jesse de Forest aurait pris part à l'expédition navale contre le Brésil, partie de Hollande vers la fin de décembre 1623, et aurait péri dans le cours de cette malheureuse al er 4 of Harlem, N.-Y., p. 93-94), paratt mal fondée. Sa disparition de Leyde, au moment même où s'accomplissait le plan d’émigration qu'il s'était si longtemps efforcé de faire réussir, se Les plutôt par la présomption qu'il émigra avec le

rs de colons qui partit cette année pour les nouveaux Pays-

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Cloux, et ses cinq enfants (1). Un jeune étudiant en médecine huguenot accompagnait la famille de Forest, fiancé peut-être dès lors avec la seule fille de la maison. C'était Jean Mousnier de la Montagne, natif de Saintes, qui était venu à Leyde, peu d'années avant l'émigration, pour suivre les cours de l’Université.

Il y a encore quelques autres signataires de la pétition de Leyde, dont on peut reconnaître les noms dans les registres de New-Amsterdam, malgré les bizarreries de leur orthographe batave. Tels sont les noms de De la Mot, Du Four, Le Rou, Le Roy, Du Pon, Ghiselin, Cornille, de Trou, de Crenne, Damont, Campion, de Carpentier, Gille, Catoir, de Croy, Maton, Lambert, Martin, Gaspar et autres.

Moins de trois ans après l’arrivée des colons aux nouveaux Pays-Bas, leur chef, Jesse de Forest, mourut, et sa veuve retourna bientôt en Hollande avec sa famille, accompagnée par le jeune étudiant en médecine Jean de la Montagne , dont le mariage avec Rachel de Forest eut lieu à Leyde le 27 novembre 1626.

Dix ans plus tard, le docteur de la Montagne, alors désigné comme « un savant médecin huguenot, » retourna aux nouveaux Pays-Bas avec sa femme et ses enfants et prit aussitôt un rang très honorable dans la colonie.

(1) Les enfants de Jesse des Forest (du Forest ou de Forest) et de Marie du Cloux furent : Jean, Henri (né en 1606), Rachel, Jesse (né à Leyde le 1% mars 1615), Isaac (né à Leyde le 7 juillet 1616), Israel (né à Eeÿde et baptisé le 7 octobre 1617) et Philippe (né à Leyde et baptisé le 13 septembre 1620). (Registres de l'Eglise wallonne et Archives de la ville de Leyde.) Deux de ces enfants moururent sans doute jeunes.

Pour l'histoire de la famille De Forest en Amérique, descendue d’Isaac de Forest, fils de Jesse, voir la précieuse History of Harlem, N.-Y., par M. James Riker, p. 571-574.

Dans l'intervalle, New-Amsterdam était devenu le refuge d’autres émigrants de langue française. Peter Minuit, le second directeur, était lui-même Wallon. Sa famille, lors des persécutions dans les provinces du Sud, un demi-siècle auparavant, s'était réfugiée à Wesel, où Minuit était encore diacre de l'Eglise wallonne, au moment de sa nomination comme directeur de la colonie. Ce fut pendant son administration que New-Amsterdam fut visitée pour la première fois par un ministre de la religion, Jonas Michaëlius, pasteur de l'Eglise réformée de Hollande, qui s’y rendit en 1628. On ne sait pas combien de temps il y demeura, mais une église fut fondée et le culte public inauguré aussi bien pour les habitants français que pour les hollandais. Deux anciens, parmi lesquels « l'honorable directeur lui-même, » furent élus. « Nous avons eu, » écrit le digne pasteur (11 août 1628), « à la première distribu- » tion de la sainte Cène, cinquante communiants wallons » et hollandais. Les uns firent devant nous leur première » déclaration de foi et les autres exhibèrent les attesta- » tions de leur ancienne église. Quelques-uns avaient » oublié d'apporter leurs certificats, ne pensant pas qu’on » dût fonder ici une église, et d’autres, qui les avaient » apportés, les avaient depuis malheureusement perdus » dans un incendie général. Mais ils furent admis sur » le témoignage de ceux qui les connaissaient et aussi » sur leur parfaite honorabilité. Nous administrons la » communion tous les quatre mois, provisoirement, jus- » qu’à ce qu’un plus grand nombre de fidèles rendent » la fréquence de cette solennité nécessaire. Les Wal- » lons et les Français n’ont d'autre service le dimanche » que celui qui se fait en langue hollandaise, qu'ils » comprennent très peu. Une partie des Wallons vont

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» retourner dans leur patrie, les uns parce que leur » temps est expiré, les autres parce que la compagnie » ne peut les employer. Quelques-uns demeurent » très loin, et les grandes pluies les empêchaient sou- » vent d'assister au culte, de sorte qu'on ne pouvait » songer à établir un service spécial pour un si petit » nombre de fidèles. La sainte Cène leur fut néanmoins » distribuée en français et suivant le rite français, avec » un sermon de préparation que j'avais par écrit devant » moi, n’osant pas le prêcher de mémoire (1). » D'après la lettre que nous venons de citer, les Wallons et les Français commencèrent bientôt à s'établir sur les rives du voisinage et à la pointe supérieure de l’île Manhattan. Dès 1628, une partie de ces colons vivait à quelque distance de New-Amsterdam. Cependant les rares documents de cette époque ne nous donnent pas sur ce fait d'informations bien précises. En 1636, William Adrianse Bennet et Jacques Bentyn achetèrent un terrain sis à Gowannus; l’année suivante, Georges de Rapalie acheta la ferme qui est longtemps restée aux mains de ses descendants dans une baie en face de Corlear-hook connue depuis sous le nom de Waal-bocht ou Wallabout. Ces deux localités sont aujourd’hui comprises dans la ville de Brooklyn. La tradition assigne une date beaucoup plus ancienne à l'établissement de Wallabout et le langage de Michaëlius favorise certainement la supposition que quelquesuns des premiers colons s'étaient établis sur la « baie des Wallons. » D'autres s'établirent sur Staten-Island. Plus tard, en 1658, le village de New-Harlem fut

(1) Documents relative to the Colonial History of the State o New-York, vol. II, p. 764-765 (Lettre en anglais dans l'original).

138 Histoire des réfugiés huguenots en Amérique. fondé à l'extrémité nord de l’île Manhattan et de trentedeux habitants mâles adultes, en 1661, près de la moitié étaient français et wallons.

La nomination de Petrus Stuyvesant comme directeur général de la colonie (28 juillet 1646) marqua une époque importante dans la vie de l'établissement de l’île Manhattan. Stuyvesant, comme nous l'avons vu, avait épousé, en Hollande, Judith Bayard, fille d’un pasteur protestant français et il fut accompagné en Amérique par une de ses sœurs, veuve de Samuel Bayard, le fils du réfugié. Cette double alliance avec une famille huguenote haut placée, en mettant le nouveau directeur en relations intimes avec les Wallons et les Français qui l'avaient précédé à New-Amsterdam, ne dut pas peu contribuer à renforcer l'intérêt qu’il portait, comme le témoigne sa correspondance, aux fugitifs pour la foi qui cherchèrent un refuge dans la province, pendant sa longue administration. Plusieurs années après l’arrivée du gouverneur Stuyvesant, les navires de la Compagnie hollandaise des Indes occidentales continuèrent à amener à New-Amsterdam de petes troupes de colons français, qui avaient probablement trouvé en Hollande un asile temporaire. Isaac Bethlo, natif de Calais en Picardie, arriva en 1652 et donna son nom, devenu par corruption Bedloe, à une île située dans le port de New-York. Les trois frères de la Grange, qui vinrent d'Amsterdam en 1656, étaient natifs de Normandie ainsi que Jean Perie, connu comme le premier négociant qui it armé un navire de New- Amsterdam, avec une cargaison pour le Canada. Les premiers colons de Bushwick, sur Long Island, Toussaint Briell, François Grion la Capelle, Jean Casjou, Claude Barbier et Antoine Jéroe arrivèrent vers la

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même époque et probablement des mêmes provinces de France.

La violence de la persécution, redoublant en France, amena bientôt une émigration plus considérable en Amérique. Pendant les premières années du règne de Louis XIV, les protestants français avaient joui d’une tranquillité relative. Au milieu des troubles de la Fronde , ils donnèrent la mesure de leur patriotisme et de leur attachement à la couronne et méritèrent les éloges peu suspects du cardinal de Mazarin. En reconnaissance de leurs services, Louis confirma l'Edit de Nantes et tous les autres édits qui garantissaient la liberté religieuse de ses sujets de la religion réformée. Les infractions aux lois qui garantissaient les protestants furent réprimées, leurs lieux de culte rouverts ; les réformés furent admis à toutes les charges publiques, dont ils avaient été exclus, et la liberté religieuse parut aussi complète que sous le règne de Henri le Grand. Mais la tolérance adoptée par le gouvernement ne tarda pas à déplaire au clergé de l'Eglise romaine, et bientôt le roi, cédant à cette influence, s'engagea dans des mesures de réaction toujours plus violentes jusqu’à la révocation de l'Edit de Nantes et à la suppression de l'Eglise réformée de France. Successivement, tous les droits reconnus aux huguenots furent retirés et abrogés.

Une des premières mesures restrictives de la liberté religieuse fut l’Edit (16 décembre 1656) qui interdisait aux pasteurs la prédication dans les annexes, c’est-àdire dans les temples et les lieux de culte en dehors de léur domicile officiel, qu'ils avaient mission de desservir périodiquement. D'autres édits, qui se succédèrent à court intervalle (1657-1659), obligèrent les protestants à chômer toutes les fêtes de l'Eglise romaine, interdi-

rent le chant des psaumes dans les maisons, lorsque ce chant pouvait être entendu de la rue, et exigèrent des protestants les mêmes marques d’adoration que des catholiques envers le Saint-Sacrement, lorsqu'il était porté processionnellement dans les rues. Encouragé par la faiblesse du gouvernement, qui ratifiait toutes ses propositions, le clergé redoubla de violence envers l’hérésie. Des prêtres, accompagnés des agents du pouvoir, assiégèrent les protestants pendant leurs maladies, pour les obliger à abjurer leur foi avant de mourir. Les enfants furent enlevés à leurs parents protestants, pour être instruits dans l'Eglise romaine. Les chambres miparties qui, depuis l’Edit de Nantes, garantissaient aux huguenots l'impartialité des juges furent supprimées. Les doléances adressées à la cour par les réformés étaient froidement accueillies, souver: même durement repoussées. A la fin, le gouvernement brisa l'organisation tutélaire de l'Eglise réformée, en interdisant les colloques et les synodes nationaux, dont le dernier se réunit en novembre 1659.

Le nombre des protestants s'était accru pendant la période de tranquillité relative des premières années du règne de Louis XIV. Ne formant plus un parti politique , ils se livraient à l’industrie et au commerce et enrichissaient le royaume. Un tiers du commerce de la France était entre leurs mains. Dans tous les ports de mer, on trouvait des négociants de la religion réformée qui, par leur loyauté et leur activité, avaient mérité la confiance même des catholiques, et qui représentaient en France les principales maisons étrangères. D’importantes branches d'industrie avaient été créées par eux. Comparant leurs méthodes avec celles des commerçants anglais, allemands et hollandais, ils avaient géné-

ralement adopté un système de coopération, qui leur permettait de s'assurer les meilleurs ouvriers et d’entreprendre des affaires importantes. Les provinces du nord du royaume, grâce aux huguenots, possédaient une industrie considérable et parfaitement outillée. Les manufactures de toiles de Picardie, de Normandie, du Maine et de Bretagne employaient des milliers de familles dans tous les villages de ces provinces, et enrichissaient de puissantes maisons de commerce, telles que celle de Crommelin, dont une succursale se fixa depuis à New-York.

L'accroissement des rigueurs du gouvernement envers ses sujets réformés poussa le plus grand nombre de ceux-ci à fuir le royaume.

Comme aux premières émigrations , la plupart des réfugiés passèrent par la Hollande et, de ce pays, entre les années 1657 et 1663, beaucoup gagnèrent l'Amérique. Ils venaient principalement des provinces du Nord. Marc du Soisson, Philippe Casier, François Dupuis, David de Marest, Daniel Tourneur, Jean Mesurol, Martin Renard, Pierre Pia, David Usilie, étaient de la Picardie. Jean Le Conseiller, Robert de la Main, Pierre Pra, Jean Levelin, Pierre de Marc, étaient de la Normandie. Arnout du Tois, de Lille ; Jean le Clercq et Adrien Fournie, de Valenciennes ; Simon Drune, Bastien Clément et Adrien Vincent, de Tournay; Juste Kockuyt, de Bruges ; Meynard journeay, Jean Gervon, Walraven Luten et Juste Houpleine, étaient de Flandre ; quelques autres venaient du reste de la France. Jean Lequier et Pierre Richard venaient de Paris; et Jacques Cousseau, Etienne Gaineau, Paul Richard, Jean Guenon et Etienne Genejoy, venaient de la Rochelle.

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D'autres colons français, dont on n’a pas retrouvé le lieu d’origine, émigrèrent par la Hollande à New- Amsterdam. Nous avons recueilli les noms de Charles Fonteyn, Simon Bouché, Amadée Fougie, Jacques Reneau, Jacques Monier, Pierre Monier, Matthieu Savariau, Pierre Grissaut, Simon Cormie, Gédéon Merlet, Louis Louhman, Jacques Cossart, Jean-Paul de Rues, Jacques de Beauvoys, François Bon, Louis Lackeman, François Rombouts, Paul Turck, Alexandre Cochivier, Jean Apre, François Breteau, Claude Charie, Guillaume de Honeur, Jacob Kolver, Jean Couverts, Antoine du Chaîne, Laurent de Camp, Nicolas de la Plaine, Jean de la Warde. Quoique le fait ne puisse être positivement établi, on présume que le plus grand nombre de ces émigrés étaient originaires des provinces de Normandie, Picardie et Bretagne.

Le printemps de 1657 fut témoin de l’arrivée d’une bande de persécutés des vallées du Piémont, connus sous le nom de Vaudois. Ces chrétiens vivaient cachés dans les Alpes Cottiennes, entre l'Italie et la France. Ils avaient conservé, suivant leurs traditions, la foi évangélique dans la simplicité de son origine, et, grâce à leur obscurité, ils avaient évité la persécution pendant douze siècles. Cette longue paix fut troublée par les prétentions du duc de Savoie, qui voulut les convertir et les faire renoncer à ce que l'Eglise romaine appelait leur hérésie. Entre l’année 1487 et la fin du dix-septième siècle , les historiens des Vaudois comptent trente-trois croisades, ou expéditions militaires dirigées contre cette population paisible et inoffensive. L'un des plus terribles de ces assauts fut celui d’avril 1655 lorsque, par l’ordre du duc de Savoie, une armée de quinze mille hommes entra dans les val-

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lées, et exécuta un massacre dont les horreurs et les cruautés n'ont pas d’égales dans l’histoire des nations civilisées. Les détails navrants de ce massacre, répandus dans l’Europe entière, excitèrent l’indignation de toutes les puissances protestantes, qui adressèrent des remontrances au persécuteur. Cromwell, l'un des premiers, donna l’exemple de la compassion en offrant aux Vaudois un refuge en Irlande, pendant que son secrétaire et interprète, Milton, écrivait son célèbre sonnet sur les massacres du Piémont.

Les Etats généraux des Pays-Bas s’unirent à l'Angleterre pour essayer d'arrêter cette cruelle persécution et offrirent un asile aux fugitifs vaudois. Plusieurs centaines d’émigrés trouvèrent un refuge à Amsterdam, où on leur vint généreusement en aide. Les Hollandais songeaient alors à l'établissement d’une colonie sur les bords de la rivière Delaware. L'arrivée des exilés favorisait leur plan et on espérait qu'un plus grand nombre de leurs compatriotes, en apprenant cette nouvelle, profiterait de cet asile. En décembre 1656, les directeurs écrivirent au gouverneur Stuyvesant pour l'informer que la colonie recevrait bientôt une notable augmentation de population par l'arrivée des réfugiés vaudois qui désiraient s'établir dans les nouveaux Pays- Bas au printemps suivant, et ils l’informèrent qu'il eût à faire les démarches nécessaires pour l'acquisition du territoire entre ia rivière du nord et la rivière du sud, ou Delaware, avant qu’on ne vit d’autres nations s’y établir, afin de favoriser les Vaudois qui y trouveraient leur avantage aussi bien que les Hollandais (1).

(1) New-York Colon. manuscripts, vol. XII, fol. 45, p. 8. Un autre passage de la même correspondance (XV, fol. 12, p. 3 montre clairement qu'il s'agissait de Vaudois et non de Wallons.

L'embarquement eut lieu plus tôt qu’il n’était annoncé par les directeurs. Le jour de Noël 1656, cent soixantesept colons firent voile pour la Nouvelle- Amsterdam, sur trois vaisseaux envoyés par la Compagnie des Indes, Le Prince Maurice, L'Ours et La Fleur de Gueldre. Ils étaient accompagnés d'un maître d'école qui devait aussi consoler les malades jusqu’à l’arrivée d’un ministre. Un orage dispersa la flottille et, après un long voyage, le Prince Maurice, avec le plus grand nombre d’émigrants, se brisa sur la côte de Long Island près du passage de l’île de Feu. Le lendemain matin, les passagers purent gagner la côte sains et saufs sur un banc de glace, « sans herbes, gazons, ni bois d'aucune sorte pour faire du feu. » Les naufragés furent visités par quelques Indiens du voisinage, par qui ils purent envoyer une lettre au gouverneur Stuyvesant pour implorer son secours. Des yachts furent aussitôt expédiés de New-Amsterdam, et le directeur vint lui-même sur le lieu du sinistre. Les émigrants et la plus grande partie de la cargaison atteignirent sans encombre New-Amsterdam, où ils trouvèrent les autres vaisseaux déjà arrivés (1). Peu de semaines après, ils se rendirent à la rivière du sud. Nous ne poursuivrons pas l’histoire de cette colonie vaudoise, nous réservant de faire le récit de l'établissement dans le Delaware. On sait que plusieurs des colons restèrent à New-Amsterdam, au lieu de se réembarquer pour le point de leur destination primitive. Il est certain que, dans le cours des an-

Les directeurs écrivirent à Ne he le 16 avril 1663, relativement à une autre troupe d'habitants opprimés du Piémont qui avaient demandé à être transportés dans les nouveaux Pays-Bas.

(1) History of the State of New-York, by John Romeyn Brodhead, I, p. 631-632.

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nées suivantes, d’autres familles vaudoises vinrent de Hollande et s’établirent sur Staten-[sland. Pierre Martin, Gérard Ive et Juste Grand, arrivèrent en août 1662 à bord du Renard; Jérôme Bovie, Pierre Noue et Pierre Parmentier tous de « Wallant, » arrivèrent en avril 1663, sur la Vache-Tachelée. La liste incomplète des émigrants que nous possédons ne nous permet pas de donner plus de détails sur cet intéressant épisode de l’histoire des Nouveaux Pays-Bas, mais on croit que les premiers colons de Staten-Island, avant ceux que nous avons nommés, étaient Vaudois (1). Telle a dû être l’origine des familles de Martinou, Crucheron, Poillion, Martiline, Gannepaine, Regrenier, Casée, Perrin et Canon, qui paraissent remonter à l'origine de la colonie. Parmi les Wallons qui vinrent dans les Nouveaux Pays-Bas, dans les derniers jours de l'occupation hollandaise, était Louis du Bois, fondateur de la colonie huguenote du Nouveau-Palatinat, dans le comté d'Ulster, état de New-York.

Louis était fils de Chrétien du Bois, habitant de Wicres, hameau du district de la Barrée, près de Lille en Flandre, où il était né le 27 octobre 1627. A ce moment, la Flandre appartenait à l'Espagne, et quand, vingt ans plus tard, la liberté de conscience fut accordée, par le traité de Westphalie (14 octobre 1648), aux protestants d'Allemagne, le bénéfice de ce traité ne s'étendit pas aux pays de la domination espagnole. C'est peut-être cette question de liberté religieuse qui fit quitter à Louis, dès sa jeunesse, sa province natale pour se réfugier dans le Bas-Palatinat. Cet Etat, qui avait pris la tête des Etats protestants de l’Alle-

(1) Brodhead, op. cit., I, p. 692.

magne après la guerre de Trente ans, offrait alors un refuge aux huguenots persécutés et aux Vaudois chassés des Alpes par le duc de Savoie. |

Longtemps auparavant, une petite colonie wallonne, fuyant devant les troupes du duc d’Albe, était aussi venue s'établir dans le Palatinat, à Frankenthal, à quelques milles de Mannheim, sa capitale.

Mannheim devint bientôt l'asile des réfugiés français, dont plusieurs familles passèrent en Amérique, notamment David de Marest, Frédéric de Vaux, Abraham Hasbroucq, Chrétien Duyou, Mathèse Blanchan, Meynard Journeay, Thonnet Terrin, Pierre Parmentier, Antoine Crispel, David Usilie, Philippe Casier, Bourgeon Broucard, Simon Le Fèbre, Juste Durié, et d’autres qui jouirent, pendant plusieurs années, de l'hospitalité de leurs coreligionnaires allemands et de la protection du bon Electeur palatin. Plus tard vint Louis du Bois, qui, le 10 octobre 1665, épousa Catherine, fille de Mathèse Blanchan, qui était aussi de la Flandre Française. Deux fils, Abraham et Isaac, naquirent à Mannheim de ce mariage.

Les réfugiés eurent bien des motifs de s'attacher à leur patrie d'adoption. Ils jouissaient pleinement de la liberté de culte. La population et le prince professaient, comme eux, la religion réformée. Ils trouvaient un travail fructueux et rémunérateur dans des villes peuplées de riches négociants protestants et de laborieux manufacturiers qui partageaient leurs convictions religieuses. Nous trouvons une preuve de cette prospérité et du bonheur dont ils jouissaient de l’autre côté du Rhin, dans le fait que les réfugiés établis en Amérique ne donnèrent pas à leur nouvel établissement le nom de leur province d’origine française, mais le nom de leur

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refuge : « le Nouveau-Palatinat. » Ce qui semble avoir porté Louis du Bois et quelques-uns de ses compagnons d’exil à se réfugier dans le nouveau monde, c'est que, malgré les avantages qui leur étaient offerts, ils redoutaient qu'un pays qui touchait à la frontière de France ne fût trop exposé à une invasion.

Au printemps de 1660, le navire hollandais /a Loutre- Dorée transporta plusieurs de ces familles. D’autres suivirent, dans le cours de la même année. La petite ville de New-Amsterdam, construite sur le bord de l’île Manhattan, présentait, pour les étrangers, un curieux aspect. Entre les limites actuelles de Wall- Street et Broadway, deux cents maisons, simplement construites, donnaient asile à quatorze cents personnes. Le fort dominait, d’un côté, la résidence du gouverneur et l’église hollandaise. Le drapeau des Etats généraux et un moulin à vent sur un bastion indiquaient suffisamment la domination hollandaise.

Nos colons ne demeurèrent pas longtemps à New- Amsterdam. Prenant sans doute conseil de leurs concitoyens wallons et obtenant permission du gouverneur et du conseil, ils choisirent bientôt le lieu de leur établissement, et, à la fin de l’année, Matthieu Blanchan et Antoine Crispel, avec leurs familles, s'établirent à Esopus, où, le mois d'octobre suivant, ils furent rejoints par Louis du Bois, sa femme et ses fils.

Le pays au sud des monts Catskill et au nord des hauts plateaux, du côté ouest du fleuve Hudson, était connu des Hollandais, dès les temps les plus reculés, sous le nom d’Esopus. Avant la fondation de New- Amsterdam, les marchands hollandais y trafiquaient avec leurs voisins Indiens, et en 1623, le navire {a Nouvelle-Hollande, après avoir laissé quelques pas-

sagers dans l’île Manhattan, s'arrêta au bord de la rivière pour y déposer sa cargaison. Cette région pittoresque, qui fait maintenant partie du comté d'Ulster, était située entre les deux villes naissantes de New- Amsterdam et de Beverwyck. Coupé des montagnes de Catskill au nord et des Shawungunk au sud, arrosé par de nombreux cours d’eau, et considérablement amélioré par l’agriculture primitive de ses premiers habitants, ce beau pays dut éveiller la convoitise des émigrants hollandais qui remontaient l’Hudson jusqu’au fort Orange. Cependant, quoique un fort hollandais eût été construit à Rondout, qui fait maintenant partie de Kingston, dès l’année 1614, il ne paraît pas qu'aucun établissement définitif ait été effectué avant l’année 1652. Thomas Chambers, d’origine anglaise , fut le premier acquéreur de terrains et propriétaire à Esopus. Il avait essayé, avec quelques compagnons, de s’établir près de l’emplacement de la ville actuelle de Troy; mais trouvant là le premier occupant, dont le titre comprenait la localité choisie pour leur établissement, les associés se transportèrent plus loin et achetèrent des Indiens un terrain de 3$ hectares, sur la crique d'Esopus, au point maintenant occupé par la ville de Kingston. Mais en 165$, les tribus indiennes du fleuve Hudson se liguèrent pour attaquer les établissements hollandais , et, dans le désarroi qui s'ensuivit, les fermiers d’'Esopus s’enfuirent, abandonnant leurs maisons et leurs champs aux déprédations des sauvages. A la signature de la paix cependant, durant l'automne de la même année, ils revinrent; mais ils négligèrent de former un village convenablement protégé par des palissades et par un fort, comme le gouvernement les y engageait, et ayant été de nouveau inquiétés, en

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1658, ils implorèrent le secours du directeur Stuyvesant. Suivant son avis, ils fondèrent alors une petite ville à Wiltwyck, la future ville de Kingston. Les colons, au nombre de soixante ou soixante et dix, se mirent tous à l’œuvre d’un commun accord. Sous la surveillance personnelle de l’intrépide gouverneur et en moins de trois semaines , le point choisi était entouré de palissades ; un corps-de-garde était construit, et les habitations des colons étaient dressées dans l’enclos. Content de son succès et enthousiasmé du magnifique pays d’Esopus, le directeur remit à la voile pour New-Amsterdam, « louant le Seigneur de sa misé- » ricordieuse protection pour tous et avertissant les » chefs indiens de laisser les blancs tranquilles, attendu » qu'il pouvait revenir aussi facilement qu'il était parti. »

Wiltwyck cependant ne jouit pas d’un long repos, sous la protection de ses nouvelles défenses. Une nouvelle explosion de la férocité indienne, excitée par l’eau-de-feu des blancs et provoquée par la brutalité de quelques-uns des Hollandais, survint l’année suivante, et une bande de plusieurs centaines de guerriers indiens fit, pendant trois semaines, le siège de la petite ville. Le gouverneur Stuyvesant arriva de nouveau à la rescousse. Moitié par la force et moitié par l'intervention des autres tribus indiennes, il réussit à faire entendre raison aux sauvages, et, le 15 juillet 1660, la paix fut conclue.

Ce fut à ce moment que Louis du Bois et ses compagnons arrivèrent à New-Amsterdam. La grande guerre de l’Esopus, qui avait répandu la terreur dans tous les établissements, depuis Long-Island jusqu’au fort Orange, était maintenant terminée. L’horizon de la petite colonie de Wiltwyck s’éclaircissait et la magnifi-

que région que le gouverneur Stuyvesant avait trouvée si fertile et « capable d'entretenir cinquante fermes de plus » s’ouvrait à de nouveaux émigrants. Sur une simple demande, on était sûr d'obtenir des terres dans les riches vallées du Rondout et de l’Esopus et des arrangements étaient pris pour l'instruction religieuse des colons. Hermanus Blom, pasteur de l’Eglise réformée de Hollande, envoyé tout exprès pour exercer le ministère à Esopus, avait attendu plusieurs semaines à New-Amsterdam le résultat des négociations. Lorsque la paix fut conclue, au commencement de l'automne de 1660, nos Wallons se décidèrent à fixer leur demeure dens l’Esopus, et quittèrent New-Amsterdam. Le yacht de la compagnie, qui transporta Dominie Blom à son poste, en avait probablement quelques-uns à son bord ; car, parmi les personnes admises à la première célébration de la sainte Cène dans l’Esopus, le 7 décembre de la même année, se trouvait Matthieu Blanchan avec Madeleine Jorisse, sa femme , et Anthony Crispel avec Maria Blanchan, sa femme.

Le point où, après tant de vicissitudes, nos réfugiés avaient trouvé un asile était heureusement choisi à peu de distance du fleuve, dont le cours majestueux devait leur rappeler le Rhin. Le plateau sur lequel était bâti le village de Wiltwyck était bordé par la crique d’Esopus; aux alentours s'étendaient les terres fertiles occupées par les fermes des blancs et par les lopins de terre où les indiennes cultivaient leurs maïs et leurs fèves. La belle vallée de Wallkill s’ouvrait au sud-ouest et les pentes boisées des monts Catskill se développaient au nord.

Blanchan et Crispel furent bientôt rejoints à Wiltwyck par Louis du Bois, et, peu de temps après, par une quatrième famille wallonne, celle de Rachel de la Mon-

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tagne, fille de Jean de la Montagne, de New-Amsterdam, et alors femme de Gysbert Imborch. En même temps on commençait un autre établissement dans le pays d'Esopus. Le « nouveau village, » qui prit plus tard le nom de Hurley, fut fondé à un mille environ à l’ouest de Wiltwyck. Instruits par l'expérience, les colons prirent soin de protéger leurs demeures contre les attaques des sauvages. Les maisons et les granges furent défendues par une clôture fortifiée et quinze familles y formèrent une communauté compacte ; Blanchan et ses deux gendres furent au nombre de ceux qui se transportèrent de Wiltwyck au nouveau village. L'été se passa paisiblement. Cependant, la sévérité de Stuyvesant qui avait envoyé ses prisonniers indiens, à la fin de la guerre d’Esopus, à l’île de Curaçao, avait laissé dans le cœur des sauvages des désirs de vengeance. La construction du nouveau village sur un terrain qu’ils revendiquaient encore était un nouveau grief. Dédaignant le courage et la force de leurs sauvages voisins, les colons ne prirent aucune précaution contre leurs attaques. Au contraire, avec une étrange insouciance, ils leur vendirent librement le rhum qui leur enlevait la raison et excitait leurs plus mauvaises passions. L’heurede la révolte finit par sonner ; Stuyvesant avait fait dire aux chefs indiens par les magistrats de Wiltwyck qu'il les visiterait sous peu, pour leur faire des présents et renouveler les traités de paix conclus l’année précédente. Le message fut reçu avec des démonstrations amicales, mais deux jours après, à midi, le 7 juin 1663, les tribus indiennes attaquèrent la colonie. La destruction du « nouveau village » fut complète. Toutes les habitations furent brülées. Le plus grand nombre des habitants adultes étaient allés comme d'habitude aux champs, dans les fermes éloignées, lais-

sant à la maison les femmes et les enfants. Trois hommes, restés pour les protéger, furent massacrés et huit femmes et vingt-six enfants furent emmenés prisonniers. Parmi ces derniers étaient nos Wallons : la femme et les trois enfants de Louis du Bois, les deux enfantsde Matthew Blanchan et la femme et l'enfant d’Anthony Crispel. Le reste des habitants, aussi bien ceux qui étaient aux champs que ceux qui purent s'échapper du village, s’enfuirent dans les bois voisins et se réfugièrent ensuite à Wiltwyck ou dans la redoute à l'embouchure de la crique d'Esopus.

Cependant l'attaque de Wiltwyck avait moins bien réussi. Des partis indiens étaient entrés le matin dans le village sous le prétexte de vendre des maïs et des fèves, et s'étaient répandus dans les différentes maisons , quand, soudainement, une troupe d'hommes à cheval se précipita dans le village, criant : « Les Indiens ont détruit le nouveau village ! » Aussitôt les sauvages qui se trouvaient déjà dans la place commencèrent le carnage. Douze maisons furent brûlées; et, sans un changement de vent survenu fort à propos, toute la colonie aurait été consumée. Quelques Indiens, saisissant les femmes et les enfants, les entraînèrent dans la forêt, tandis que d’autres, postés près des portes, massacraient les hommes qui essayaient d'entrer dans la ville. De même qu’au nouveau village, la plupart des hommes étaient absents ; quelques-uns d’entre eux qui étaient restés purent pourtant se réunir, firent bravement face aux assaillants, et, quoique sans armes, finirent par les repousser. A la tombée de la nuit, Dominie Blom et ses compagnons furent rejoints par les travailleurs de la campagne et par les fugitifs du nouveau village. Toute la nuit, les colons travaillèrent à recons-

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truire les palissades qui avaient été détruites par le feu et ce ne fut qu'au jour qu'ils purent compter leurs pertes. Soixante et dix habitants manquaient à l'appel ; vingtquatre avaient été massacrés , et les autres, femmes et enfants, avaient été emmenés en captivité. La vue des cadavres brûlés et mutilès, gisants dans les rues et parmi les ruines des habitations, était à peine plus affreuse que la pensée du sort des vivants, tombés au pouvoir des sauvages impitoyables. Parmi ces derniers était Rachel de la Montagne avec la femme et l'enfant de Dominie Blom.

La nouvelle de ce désastre répandit la consternation dans les établissements hollandais. Le directeur Stuyvesant, toujours énergique et déterminé, était d’autant plus disposé à agir promptement et résolument dans le cas présent, que la fille de son fidèle conseiller se trouvait au nombre des prisonniers. Il réunit, non sans difficultés, une troupe suffisante pour défendre Wiltwyck et pour dégager les captifs ; et, un mois après, deux navires, apportant des vivres aux colons dénués de tout, et montés par une compagnie de soldats hollandais et anglais et d'Indiens fidèles, entrèrent dans la crique d'Esopus. Dans l'intervalle, Rachel de la Montagne s'était échappée des mains des sauvages , et s’offrait à conduire la troupe de secours au fort indien où les prisonniers avaient été emmenés, à trente milles de Wiltwyck. L'expédition partit le 26 juillet, sous le commandement du brave capitaine Krygier, et le jour suivant elle atteignit le fort, mais le trouva désert. Les Indiens s'étaient retirés, avec leurs captifs, dans une forteresse plus éloignée, sur les montagnes de Shawungunk ; Krygier les poursuivit, mais sans succès , et après avoir incendié le fort et détruit de grands approvisionnements

de grains, il revint à Wiltwyck, sans avoir perdu un seul homme.

Un mois s’ecoula avant qu’une seconde ientative pût être faite. On avait appris, par les tribus amies, que les Indiens de l’Esopus construisaient un autre fort. Aussitôt que le temps le permit et qu’il eut pu se procurer des chevaux, Krygier se mit de nouveau en marche (3 septembre). Cette fois l'ennemi fut pris à l’improviste, et, après un combat acharné, une grande partie des sauvages furent faits prisonniers, et vingt-trois des captifs furent délivrés et ramenés en triomphe à la colonie. Leur absence avait duré juste trois mois. La tradition nous représente les pieux Wallons demandant au chant des Psaumes de Marot des consolations, pendant leur dure servitude. Au moment où ils furent délivrés, et lorsque les sauvages se préparaient à les massacrer, ils obtenaient un sursis de leurs gardiens en chantant le psaume CXXXVII (1).

Estant assis aux rives aquatiques

De Babylon, plorions mélancholiques

Nous souvenans du pays de Sion

Et au milieu de l'habitation

Où de regrets tant de pleurs espandismes Aux saules verds nos harpes nous pendismes.

Lors ceux qui là captifs nous emmenèrent De les sonner fort nous importunèrent

Et de Sion les chansons réciter.

Las! dismes-nous, qui pourroit inciter Nos tristes cœurs à chanter la louange De nostre Dieu en une terre estrange ?

Le digne pasteur hollandais de Wiltwyck fait un récit

(1) On doit à un pasteur réfugié, d'origine saintongeaise , M. César de Missy, une paraphrase de ce psaume, publiée dans l'introduction du psautier rochelais de 1768, dédié par d’Angirard à J. Périnet, de Châtelbon.

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touchant du chagrin et de l'anxiété qui régnaient dans les foyers désolés d'où les captifs avaient été emmenés. Chaque soir, la petite congrégation s’assemblait sous le ciel bleu pour prier avec ferveur. Cette cruelle attente dut être particulièrement douloureuse à Louis du Bois, dont toute la famille était aux mains des sauvages. La tradition rapporte qu’il était à la tête de la troupe de secours, et le journal du capitaine Krygier nous donne un exemple de sa vigueur et de sa présence d'esprit : « Louis le Wallon sortit aujourd’hui pour chercher » son bœuf; comme il le ramenait, trois Indiens, em- » busqués derrière un buisson pour s'emparer de sa » personne, sautèrent soudainement sur lui. L’un d’eux » lui décocha un javelot, mais ne le blessa que légère- » ment; et Louis, armé d’un pieu, en frappa l’Indien à » la poitrine, le renversa, put échapper à une mort » imminente, et en apporta la nouvelle au fort. »

Une fois ces troubles passés , la colonie jouit d’une longue tranquillité. La tribu indienne d’Esopus avait été presque exterminée durant ces guerres avec les blancs, et les Wallons étaient enfin libres d'étendre leurs plantations dans les riches terrains qui n’appartenaient plus à personne. Quelques années plustard, Louis du Bois, avec quelques compagnons, se rendit à un point qu’ils avaient découvertlorsqu'ils poursuivaient les Indiens, etils établirent leurs demeures dans la belle vallée de Wallkill, au pied des montagnes Shawungunk. Les colons n’avaient pas oublié le Rhin ni le temps de leur exil à Mannheim, et ils nommèrent leur village le « Nouveau-Palatinat. »

Mais, dans l'intervalle, les nouveaux Pays-Bas étaient devenus possession anglaise. Le 6 septembre 1664, une convention fut signée par des commissaires représentant les Etats généraux de Hollande et le roi d’Angle-

156 Histoire des réfugiés huguenots en A mérique.

terre, et la ville et la province hollandaise devinrent ville et province de NEw=:YoRk (1).

(1) « David Provost, » chef d’une importante famille de New-Amsterdam et de New-York, arriva de Hollande dès l’année 1639; on croit qu’il descendait d’un Guillaume Provost, huguenot, habitant Paris au moment du massacre de la Saint- Barthélemy et qui réussit à se réfugier en Hollande (The New- York genealogical and biographical Record, vol. VI-1 à 24). — La famille de De Peyster, qui paraît originaire de France, s’enfuit aussi de ce pays, suivant la tradition, au moment du massacre et se réfugia en Hollande. « Johannes de Peyster, » né à Haarlem au commencement du dix-septième siècle, vint en Amérique et s'établit, vers l’an 1652, à New-Amsterdam dont il devint l’un des principaux négociants ; il mourut avant 1686, laissant quatre fils, dont l'aîné, le colonel « Abraham de Peyster, » prit une part distinguée dans les affaires publiques (Manual of the Corie of the city of New-York for 1861, p. 556, 576). Il sem-

le possible que cette famille fût originaire de Rouen. Deux faits l’indiqueraient : 1° Une sœur du réfugié, « qui s'enfuit en Hollande, retourna s'établir à Rouen où elle vivait « veuve » au siècle suivant, en possession d’une fortune considérable » (Manual, etc., p. 556); 2o dans un Mémoire où sont signalés les habitants de Rouen qui se faisaient remarquer par leur zèle religieux en 1689, je trouve le nom de « Le sieur Depeister, hollandois, depuis long- » temps estably à Rouen. C’est un marchand naturalisé » (Le proiesanrens en Normandie, par M. Francis Waddington, p. 25).

l'est possible que ce « marchand » fût un descendant du réfugié, retourné, comme la sœur que nous venons de mentionner, au berceau de la famille.

[l ARAVELLE

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