‹ Histoire des réfugiés huguenots en Amérique [microforme]Chapitre 16 sur 79 · EX ER · texte numérisé non relu

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îles françaises, était la plus importante, comme étant le lieu du premier établissement, et elle demeura longtemps le siège du gouvernement colonial. Son plus haut pic, le mont Misère, s'élève à près de quatre mille pieds audessus du niveau de la mer, et est visible à la distance de cinquante milles. L'île a vingt-six kilomètres de long, et une largeur moyenne de sept kilomètres, sur les deux tiers environ de sa longueur. Le reste a environ un kilomètre seulement de large, excepté à l'extrêmité sud-est, qui s'étend sur une largeur de quatre kilomètres. Un pasteur huguenot fait une description riante de l'ile, telle qu'il la vit vers le milieu du dix-septième siècle. « L'intérieur, » dit-il, « est occupé par une rangée de montagnes, coupées de précipices presque impraticables et parsemées de sources thermales. A la base de ces montagnes, le pays descend en pente douce jusqu’à la côte, rompue çà et là de promontoires et de crêtes dont la mer baigne le pied. Les champs cultivés, qui s'étendent jusque sur les pentes les plus abruptes, sont généralement disposés en terrasses naturelles, les unes au-dessus des autres. Sur ces terrasses, dans les jardins et les champs des plantations, le vert pâle du tabac contraste avec la canne à sucre jaune et les feuilles vert foncé du gingembre et de la pomme de terre. » Parmi ces plantations en terrasse apparaissent les maisons des planteurs, généralement construites en bois et couvertes en tuiles rouges, complétant ce paysage qui semblait d’une rare beauté au Français enthousiaste. Sur la côte sud-occidentale de l’île, auprès de la rade, s'élève la gentille petite ville de Basse-Terre, résidence des négociants et des autres principaux habitants.

Dès le commencement , ces îles accueillirent favorablement les colons protestants. Aucune dénomination

religieuse n'était imposée aux immigrants. La commission donnée en 1626 par le cardinal Richelieu aux directeurs de l'entreprise les requérait « d’instruire les habitants de ces îles dans la religion catholique, apostolique et romaine, et de répandre au milieu d'eux la foi chrétienne, » mais ne faisait aucune mention de leur propre croyance religieuse (1). Douze ans plus tard, en renouvelant la charte de la Compagnie, le gouvernement stipula que les personnes professant la religion catholique pourraient seules être envoyées comme colons. Si, par erreur, il en venait d'une foi différente, on devait les renvoyer aussitôt qu'on en avait connaissance (2); mais l'ordre ne fut pas observé. Les intérêts du commerce et de la colonisation interdisaient toute division de ce genre. « De tous temps, » se plaignait un frère de Saint-François, missionnaire aux Antilles, « les gouverneurs ici ont souffert les hérétiques (3). »

La période de tolérance dura pendant un demi-siècle. Dans cet intervalle les protestants devinrent très nombreux et riches, surpassant même la population catholique romaine en influence , sinon en nombre (4). On ne

(1) Commission donnée par le cardinal de Richelieu aux sieurs d'Enambuc et de Rossey pour établir une colonie dans les Antilles de l'Amérique. Du 31 octobre 1626 (Loix et conslilulions des colonies françoises de l'Amérique sous le Vent. Paris (Sans date de publication. Approbation datée de 1784), tome I, p. 20-22.

(2) Contrat de rétablissement de la Compagnie des Isles de l'Amérique. Du 12 février 163$ (Loix el conslilulions, etc., tome I,

d (3) Histoire générale des Antilles habilées par les François, par le R. P. du Tertre, de l'ordre des FF. Prescheurs de la congrégation de S. Louis, missionnaire apostolique dans les Antilles. Paris, MDCLX VII, vol, I-IV.

(4) « Dans toutes les isles il y a un très-grand nombre de gens » de la Religion plus puissans en fonds de terre et en esclaves » que les catholiques romains. » Du Tertre, Histoire générale des Antilles, etc., tome III, p. 312).

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leur accordait pas l'exercice public de leur religion, mais par toutes les îles françaises on tenait régulièrement des réunions de culte dans des maisons particulières, avec la permission tacite des gouverneurs, Des pasteurs protestants administraien! le bay .ime et bénissaient les mariages sous la sanction du gouvernement. A bord des navires de la Compagnie, dont la plupart étaient commandés par des capitaines huguenots, le service huguenot était célébré ouvertement, tant au port qu'en mer. On faisait la prière dans le gaillard d'avant (1), et on y chantait les psaumes de Marot, les fortes voix des marins étouffant le chant du prêtre qui disait la messe dans une autre partie du navire, pour la portion catholique de l’équipage (2). Dans quelques-unes des îles françaises il y avait des congrègations huguenotes, dûment organisées, quoique sans « temples » ni lieux de culte. Le gouverneur et le conseil du Massachusetts reçurent, en 1680, des certificats de « l’église protestante française de Saint-Christophe, » attestant la qualité de deux de ses membres (3). Ces congrègations étaient fournies de pasteurs par le Synode des églises wallonnes de Hollande (4). Mais, lorsque cette ressource lui

(1) Le culte réformé n'était toléré, sur les vaisseaux français, que dans le gaillard d’avant ; le gaillard d’arrière était exclusivement réservé à l'exercice de la religion du roi. (Trad.).

(2) Du Tertre, op. cit., III, 312.

(3) « Certificats de l’église protestante française de Saint-Christophe en faveur de M. Poncet-Stell, nommé le Larier, et Frances Guichard, deux messieurs français qui ont renoncé à la religion romaine dans laquelle ils étaient nés et élevés, et ont embrassé la vraie foi et la religion protestante » (Orders, warrants, etc., XX XII, p. 16; au bureau du secrétaire d'Etat, Albany, N.-Y.). Comme ces hommes, en 1680, résidaient déjà là depuis quelque temps, la date de ces certificats peut avoir été plus ancienne de plusieurs années.

(4) Charles de Rochefort, l'auteur présumé de l'Histoire naturelle et morale des îles Antilles, déjà citée, était, au moment de

manquait, l’insulaire huguenot pouvait facilement jouir ‘ des bienfaits de l'instruction et d: la consolation religieuse , en visitant les îles voisines hollandaises ou anglaises (1).

Le quartier anglais de Saint-Christophe était bien pourvu d’églises. A Saint-Eustache, le pasteur hollandais prêchait en français, pour l'édification des habitants français, aussi bien qu'en flamand (2). Dans l'île de Saint-Martin, occupée par les deux nations. un ministre Wallon officiait dans les deux langues (3). Et dans

sa publication, pasteur de l'Eglise wallonne à Rotterdam. En 1650, on le nomme « ci-devant ministre du Saint-Evangile en Amérique » (Signatures des pasteurs, etc.; Confession de for des Eglises réformées des Païs-Bas. Leyde, 1769). Il semble probable, d’après certaines indications, que l’auteur de « l'Histoire » avait exercé son ministère dans les îles de la Martinique et de Saint-Christophe.

(1) « Les Anglais n'ont pas construit moins de cinq belles églises dans cette île (Saint-Christophe). La première, que l'on rencontre en quittant le quartier français, est à la Pointe des Palmisles ; la seconde se trouve auprès de la grande rade, audessous de la résidence du gouverneur ; la troisième est à la Pointe de Sable, et les deux autres sont dans le quartier de Cayonne. Les trois premières sont des bâtiments de belle apparence, du style du pays; l'intérieur orné de chaires et de bancs de bois précieux. Les pasteurs qui y célèbrent le service divin étaient autrefois envoyés par l'archevêque de Canterbury, dont le vicaire était le docteur Fiatley, chapelain du feu roi d'Angleterre, et pasteur de l'église de la Pointe des Palmistes ; mais à porn (1058), ils reçoivent les ordres des synodes, qui possèdent ‘autorité épiscopale » (De Rochefort, Hist. nat. et morale des îles Antilles, etc., p. 40). En outre de ces cinq églises, il y en avait trois dans l'ile de Nevis, séparée de Saint-Christophe par un canal d’une lieue de large (1bid., p. 29). Les facilités dont jouissaient les habitants protestants français pour assister à ces services religieux anglais — « d'aller au prèche chez les Anglois » nr? de relatées dans un ordre du gouvernement en 1686. Voir

us bas.

4 (2) De Rochefort, His. des îles Antilles, etc., p. 42. M. de Graaf, « maintenant pasteur de l'église de Trevers, dans l’île de Walcheren, » fut remplacé par M. de Mey, « célèbre prédicateur de l’église de Middelburg, »

(3) « Les Français et les Hollandais ont leurs églises particulières. dans les quartiers desquelles ils ont droit de justice. M. des

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’île de Tabago, appartenant alors aux Provinces-Unies, une église française existait en 1660 (1).

Le caractère des huguenots recevait, dans ces lointaines colonies de la France , le même témoignage que dans la mère patrie. « Quiconque connaît les négociants de la religion prétendue réformée , » écrit un historien des Antilles, « sait que le commerce n’a pas d'agents meilleurs ni plus fidèles (2). » Une grande partie des employés de la Compagnie , ainsi que beaucoup des négociants les plus prospères des îles, étaient protestants. Le zélé missionnaire qui rapporte ces faits les explique avec une ingénuité remarquable.

« Ces messieurs de la Compagnie, » dit-il, « n’ont » d'autre but en vue que le trafic et le gain. C'est » pourquoi ils n'emploient que les gens qu'ils jugent le » plus capables d'amener leur entreprise à un résultat » favorable ; et comme tous nos ports de mer sont » remplis de capitaines, de pilotes et de marchands » huguenots qui, ayant l'âme toute ensevelie dans la » navigation et dans le négoce, s'y rendent plus par- » faits que’ les catholiques, il ne se faut pas estonner » s'ils se sont servi de ces sortes de gens pour rem- » plir les charges et les commissions qu'ils avoient à » donner » (Du Tertre, Hist. gén. des Antilles, etc.,

IT, p. 316).

Camps, qui est actuellement pasteur de l’église hollandaise, fut délégué, en septembre 1655, en cette qualité par le Synode des églises wallonnes des Provinces-Unies, qui a la direction spirituelle de cette colonie » (De Rochefort, Hist. des îles Anlilles, etc., p. 44).

(1) «F, Chaillon, pasteur de l’église de Tabago, » signa les articles du synode de Dort en 1660 (Confession de foy des Egl. réf. des Païs-Bas). ;

(2) Histoire générale des Antilles, par M. Adrien Dessalles. Paris, 1847. $ volumes (tome III, p. 215).

Ce fut parmi ces îles des Indes occidentales françaises (1) que beaucoup des familles huguenotes qui vinrent plus tard au Massachusetts, à New-York et dans la Caroline du Sud, trouvèrent un asile avant la révocation de l’Edit de Nantes. La plupart résidaient dans les îles de Saint-Christophe, de la Guadeloupe et de la Martinique. La population protestante de la Guadeloupe était alors considérable. « Il y a un quart de l’île, » disait avec regret, en 1667, le missionnaire apostolique Du Tertre, « dont la population est très dense, mais où » il n’y a ni prêtres ni églises. Ce fait empêche les ca- » tholiques de s’y établir ; mais les huguenots s’instal- » lent d'autant plus volontiers dans cette partie de l’île, » parce qu’ils y trouvent plus de liberté pour l'exercice » de leur religion (2). »

D’autres, en plus grand nombre, s’établirent dans l’île de Saint-Christophe. Là, dès l'année 1670, étaient les Allaire, les Pintard, les Marion, les Le Conte, les L'Hommedieu, et bien d’autres, dont les noms sont devenus familiers aux oreilles américaines ou ont subi des changements qui les rendent difficiles à reconnaître.

(1) Quelques protestants français allèrent dans les îles d’autres nationalités. Un comte Créqui, — suivant la tradition de la famille Markoe, — laissa la France avec une troupe de partisans, peu de temps avant la révocation, et mit à la voile pour les Indes occidentales. Plusieurs des navires qui les portaient furent détruits par un ouragan ; mais deux, à bord desquels é‘aient Créqui lui-même et son ami Marcou (natif de Montbéliard), atteignirent enfin Santa-Cruz, où ils s'établirent avec leurs compagnons de traversée, et devinrent sujets du Danemark. Ils avaient de grandes plantations et vivaient en communauté distincte, se mariant entre eux pendant plusieurs générations. Vers la fin du dernier siècle, Abraham Marcou vint à Philadelphie et s'établit lui-même dans cette ville. 11 prit une part importante à la Révolution, et, en 1774, forma la première compagnie de cavalerie volontaire organisée en Pensylvanie (Communiqué par son descendant, William Camac, M. D., de Philadelphie).

(2) Du Tertre, Hist. gén. des Anlilles.

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Quelques-unes de ces familles paraissent être restées plus d'une génération dans les îles françaises (1).

(1) Hisloire générale des Antilles, par M. Adrien Dessalles , tome II, p. 417-437. Rôle général des habitants de Saint-Christophe. Extrait des cartons non datés de cette colonie conservés aux archives de la marine. quite cette liste ne porte pas de date, on peut supposer qu'elle est de la mème époque que des listes semblables des habitants de la Martinique (ibid., tome I, p. 562-572) et de la Guadeloupe (tome IT, p. 438-453) qui portent toutes deux la date de 1671.

Le « rôle des habitants de Saint-Christophe » contient quelque dou cents noms, parmi lesquels les suivants se retrouvent chez les familles huguenotes d'Amérique :

Jacques Allaire, Jean Baton, Elie Baudry, Elie Bonrepos, François Bellereau, Antoine Bocquet, Jean Boyer, François Bourdeaux, Pierre Bureau, Jean Buretel, Isaac Caillaud, Jean et Pierre Campion, Aymé (Ami) Canche, Charles Carrelet, Pierre Chevalier, Jean David, François Deschamps, Louis Desveaux, Louis et Pierre Dubois, Daniel Duchemin, Pierre Durand, Christophe Duteil, Gabriel, Jean, Michel, Noël et Robert Duval, Jacques et Pierre Le Tellier, Pierre Fleuriau, Jean Gaillard, Noël Gendron, Antoine Gosselin, Jean Grignon, René Guerineau, François Guichard, Jean Hastier, Antoine Jollin , Pierre Jouneau, Jean de Lafont, Louis et Pierre Le Breton, jean Le Comte, Jean Le Maistre, Pierre Le Lièvre, Pierre et Jacques Le Roux, Josias Le Vilain, Benjamin L'Hommedieu, Etienne Maho [Mahault], Antoine Marion, François et Pierre Martin, François, Louis et Jean Massé, Thomas Maurice, François Mesnard, Jacques Mesureur , Jean Morin, Jean Noël, Pierre Noilo, Jean Nos [Neau], Elie et Gabriel Papin, Antoine Pintard, Philippe Poirier, Jean Poulain, François Ravaux, Pierre et François Renard, Nicolas Requier, Jean Roze, Elie Rousseau , Jean Rulland, Joseph Sauvage, Nicolas Thévenin, René Tongrelou.

I n’est pas probable que la liste ci-dessus contienne les noms de toutes les familles protestantes transportées des Antilles en Amérique. Beaucoup de huguenots émigrèrent sans doute de France dans ces îles après la date présumée de cette liste (1671) et avant la révocation de l'Edit de Nantes. Elle ne contient pas non plus les noms de toutes ces malheureuses victimes de la persécution, qui, comme nous le verrons plus loin, furent transportées aux Indes occidentales françaises après la révocation. A la première catégorie appartiennent les noms de Guillaume Le Conte, Jacques Lasty, Jean Thauvet, Gérard Douens, Alexandre Allaire, dont l’existence à Saint-Christophe avant la révocation nous est prouvée par d’autres documents.

Parmi les habitants de la Guadeloupe en 1671, nous reconnaissons les noms américains suivants :

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En particulier , les listes des familles qui s’établirent à New-Rochelle, près de la ville de New-York, mentionnent plusieurs enfants nés dans l’île de Saint-Christophe. Là vivait aussi le premier pasteur de New-Rochelle, David de Bonrepos.

Mais le temps approchait où ces îles éloignées devaient être visitées par la tempête qui éclata sur les protestants de France. La politique de Richelieu et de Mazarin avait été abandonnée, et le gouvernement, occupé de l’extirpation des huguenots de France, songea à leur infliger les mêmes sévérités dans les colonies. Des édits prescrivant la mise en vigueur des décrets publiès pour la suppression du culte réformé et la proscription du nom de protestant traversèrent l'Océan. En 1664, les religionnaires furent avertis de ne pas excéder la tolérance qu’on leur avait accordée, et dont ils avaient joui jusqu'alors, de s’assembler dans des maisons particulières pour faire leurs prières; on leur conseillait surtout d'éviter de se trouver présents aux endroits où on portait l’hostie, et là où passaient des processions religieuses, à moins d'être disposés à leur témoigner les marques habituelles de respect (1).

La même année, une autre loi enleva aux protes-

Jean et Pierre Allaire, Thomas Colin, Michel Cotonneau, Elie Coudret, Jean Dallé, Delanoe, Jean Gombault, Paul Guionneau, Elie Gosselin, Jean Hamel, Abraham Hulin, François Le Blond, Jean Lespinard , Jean Le Comte, Jamain, Edouard Machet, Thomas et Vincent Mahau, Jacques Potel, Daniel Roberdeau. Parmi les habitants de la Martinique, en 1671, étaient Antoine Bonneau, Jean et Thomas Chevalier, Mathurin Coudray, Etienne Joullin, François Massé, François Monnel, Jean Neuville, Jean Le Vilain, Jean, Martin, Michel et Nicolas Le Roux.

(1) Loix et conslitutions des colonies françoises de l'Amérique sous le Vent, tome I, p. 118.

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tants le droit de vendre leurs propriétés dans les îles (1). Une troisième leur défendit de converser sur les mystères de la foi (2). Un autre édit défendit de chanter publiquement des psaumes sur les navires commandés par des capitaines huguenots, qu'ils fussent à la mer ou dans le port (3).

Tout ceci était l'écho d’une législation rigoureusement exécutée en France, comme nous le verrons, mais qui, en ce qui concerne les colonies, semble être restée tout d’abord sans effet. Les gouverneurs des îles, dès le commencement, avaient montré une indifférence complète pour les intérêts religieux des habitants (4). Un d'eux au moins, Levasseur, gouverneur de l’île de la Tortue pendant douze ans, était lui-même protestant avoué (5).

(1) Loix el conslitutions des colonies françoises de l'Amérique sous le Vent, tome I, p. 131.

2) Ibid.

3) Ibid., p. 180. -- Le gouvernement de Louis XIV avait entrepris la conversion forcée des officiers et des marins en service, dont le plus grand nombre étaient protestants. En 1680, le roi annonça son intention d'éloigner par degrés de la marine tous ceux qui continueraient à professer la religion prétendue réformée. Quelques mois après, le marquis de Seignelay écrivait : « Elle veut encore (S. M.) que ledit sieur de Seüil s’informe par- » ticulièrement si les prières catholiques, la messe et les autres » exercices de la religion se font publiquement et à haute voix, » dans la poupe, aux jours et heures qu'ils se doivent faire, et si » les capitaines n’y apportent aucun empêchement, et qu’il fasse » sçavoir aussy en quelle manière se font. les prières des préten- » dus réformez, s'ils se retirent à l'avant et entre deux ponts, et » s'ils observent de les faire à voix basse et sans être entendus. » Bullelin de la Sociéié de Phistoire du protestantisme français, tome IT, pp. 335-336.)

(4) « Il est vray que long-temps auparavant que la Compagnie » feust en possession de ces isles, il y avoit des heretiques tolerez » par toutes les isles, mais en très-petit nombre ; lesquels s’estant » accreus par la connivance de quelques gouverneurs, ont toujours » tenté, etc. » — (Du Tertre, Hist. gén. des Antilles, etc.,t. IT,

P. AUE (5) Dessalles, Hist. gén.ides Antilles ,t. 1, p. 87.

Le missionnaire apostolique Du Tertre se plaignait, en 1671, que le gouverneur de la Guadeloupe eût élevé un huguenot aux postes les plus importants de cette île (1). Les hérétiques pratiquaient les rites de leur religion avec une audace croissante. Les remontrances des vigilants prêtres ou moines empêchèrent seules les autorités d'autoriser la célébration ouverte et publique du culte réformé dans les îles (2).

Lorsque la violence de la persécution augmenta en France, d'autres huguenots cherchèrent un refuge dans les Antilles. Parmi ceux-ci, en 1679, vint Elie Neau, qui devint, dans la suite, un héroïque confesseur de la foi sur les galères françaises, et l'instituteur dévoué des esclaves nègres à New-York. Elevé pour la vie de marin, Neau avait quitté la maison paternelle, dans la principauté de Soubise, en Saintonge, à l’âge de dixhuit ans, appréhendant les troubles qui commencèrent dans cette province sous l'administration de Marillac et de Demuin. Il passa plusieurs années dans les îles hollandaises et françaises des Indes occidentales , et se serait établi dans l’une de ces dernières, sans la crainte que la liberté de conscience dont jouissaient les colons ne fût bientôt restreinte. Neau, lorsqu'il fut plus âgé , datait le commencement de sa profonde expérience personnelle du pouvoir de la religion du moment de son séjour dans les îles françaises. Faisant allusion à une dure épreuve qui le frappa à ce moment, il dit : « Dans

(1) Le sieur Potel (Du Tertre, Hist. gén. des Antilles, etc., tome II, p. 422). --- Rochefort mentionne « M. Postel » parmi « les principaux officiers et les plus honorables habitants » de la Guadeloupe, en 1658 (Hist. des Antilies, etc., p. 26). Jacques Potell est nommé parmi les habitants de la Guadeloupe en 1671 (Dessalles, Hist. gén. des Anlilles ,t. 11, p. 447).

(2) Du Tertre, 11, 422.

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» ce tems-là, ce Dieu tout-puissant m'envoya une rude » affiction. Ce fut là où il commença à me parler au » cœur, il me donna son amour ; mais mon ignorance » me rendoit semblable à cet aveugle qui ne voyoit les » hommes que comme des arbres, la première fois que » mon adorable Seigneur lui toucha les yeux ; car j'ai- » mois Dieu, mais je ne le connoissois pas assez pour » ne penser qu'à m'occuper de lui (1). »

Des exemples de violation des droits sacrés de la conscience s'étaient, à la vérité, déjà présentés dans les îles françaises avant la catastrophe de la révocation. En 1664, un livre d'école contenant des vers qui parurent contraires à la religion romaine et à la messe, ayant été trouvé entre les mains d’un enfant en bas âge, on condamna celui-ci à être battu par son père à la porte de l'église; les parents furent condamnés à une amende sévère, et le maître d'école passa en jugement (2).

Environ à la même époque, on décréta que toute personne qui parlerait en public contre les doctrines et les cérémonies de la religion catholique romaine aurait les lèvres fendues et la langue percée d'un fer chaud, et serait banni des îles à perpétuité (3). En l'an 1678, le Conseil de la Martinique. en rendant un jugement contre Jean Boutilier, négociant , interdit à toutes les personnes « de la religion » de s’assembler de quelque manière que ce fût pour dire leurs prières, même à voix

Q) Histoire abbrégée des Souffrances du sieur Elie Neau sur les galères et dans les Cachots de Marseille. A Rotterdam, chez Abraham Acher. MD.CC.I, p. 99.

(2) Loix et Constitutions des colonies françaises de l'Amérique sous le Vent. Paris (1784), tome I, p. 116.

(3) Zbid., p. 117.

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basse (1). Mais on devine la répugnance du gouvernement colonial à se porter à de telles extrémités d'après la sévérité croissante des ordres envoyés de France pour la mise en vigueur des décrets royaux. En 1683, le conseil de la Martinique enregistrait l’ordre suivant du roi : « Quant aux prétendus réformés, vous ne tolé- » rerez pas qu'ils pratiquent un exercice public quel- » conque de leur religion, ni qu'aucun d’eux soit em- » ployé dans les fonctions publiques. Vous ne permettrez » même à aucun habitant de cette religion de s'éta- » blir dans les îles avec le dessein d'acquérir des ter- » res, à moins d'ordre exprès. On peut tolérer ceux » qui fréquenteraient des îles dans un but commercial, » mais sans aucun exercice quel qu’il soit de leur reli- » gion (2). »

Un autre chapitre de l’histoire huguenote dans les Antilles, — et un triste chapitre, — commence à la révocation de l’Edit de Nantes. L'émigration volontaire des protestants français dans ces colonies, et leur tranquille établissement au milieu d'elles, dans un moment de liberté relative, furent suivis, en 1686 et pendant les deux années suivantes, de la transportation forcée des personnes condamnées à la déportation à cause de leur religion.

Cette méthode d'intimidation et de punition fut employée pendant quelque temps avec succès par le gouvernement de Louis XIV. C'était un raffinement sur les dragonnades et les autres mesures prises pour la conversion forcée des sujets réformés de Sa Majesté.

(1) Hist. gén. des Antilles, par M. Adrien Dessalles ,t. III, pe A3.

(2) Ibid., III, p. 214.

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C'était le sort le plus redouté. Le galérien même considérait la sentence de transportation aux îles de l’'Amérique comme un arrêt bien plus terrible que le sien. On fit croire aux populations des provinces intérieures de la France surtout que le sort des personnes envoyées dans les îles françaises serait la misère la plus profonde et la dégradation. Ils devaient être traités comme des esclaves et soumis par les planteurs au même traitement que leurs nègres et leur bétail. On leur représentait l'Amérique comme un pays où non seulement ils ne seraient pas traités en amis, mais encore réduits à une captivité cruelle et sans espoir.

Ces appréhensions n'étaient pas dénuées de fondement. Une dure servitude, qui rappelait l'esclavage dans ses plus mauvais côtés, régnait dans les îles françaises. Introduite par les « boucaniers » ou pirates qui infestaient anciennement les Antilles, elle avait été adoptée par leurs successeurs, les planteurs. Les « engagés, » comme on les appelait, étaient généralement des Français qui s'étaient vendus pour servir trois ans dans les colonies. On les employait à de durs travaux des champs, sous le soleil brûlant des tropiques ; et ils étaient entièrement à la merci de maîtres souvent inhumains et toujours irresponsables. On disait que l'un de ces maîtres se vantait ouvertement d’avoir tué de sa main trois cents engagés (1).

Des histoires comme la suivante, conservées des temps des boucaniers, étaient certainement connues en France et le huguenot observateur du dimanche les écoutait avec horreur. — Un « engagé, » probable-

(1) Histoire des aventuriers qui se sont signalés dans les mers des Indes, par Alexis Oexmelin. Paris, 1713. Cité dans le Routier des iles Antilies. Paris 1824, p. 20.

176 Histoire des réfugiés huguenols en Amérique.

ment protestant, dont le maître avait l'habitude de l'envoyer à la côte tous les dimanches pour porter les peaux des bestiaux abattus dans la semaine, se hasarda à lui rappeler le commandement divin : « Tu travailleras six jours, et feras toute ton œuvre ; mais le septième jour est le repos de l'Eternel ton Dieu; tu ne feras aucune œuvre en ce jour-là. » — « Et moi, » répondit le féroce boucanier, « et moi je dis : Six jours tu tueras des taureaux pour les écorcher, et le septième tu en porteras les peaux au bord de la mer. » Et ce commandement fut accompagné de coups de bâton, « qui, » dit l'abbé Raynal (Hist. philosophique et politique des élablissements et du commerce des Européens dans les deux Indes, t. V, p. 213), « tantôt font observer et tantôt font violer les commandements de Dieu. » — (Histoire politique et statistique de l'ile d'Haïti ou Saint-Domingue. Paris, 1826, p. 61).

Il n'est pas supposable cependant que le projet du gouvernement français fût jamais de transporter de grandes quantités de huguenots pour servir d'esclaves dans les colonies, et ce fut sans doute principalement dans un but d’intimidation qu'il le fit annoncer. Toutes les mesures furent prises pour augmenter l'impression de terreur que produisit cette nouvelle. Ceux qui avaient résisté à tout autre effort fait pour ébranler leur fermeté furent alors traînés par centaines aux ports de mer. Les misères du voyage étaient aggravées de toute manière. Parents et enfants, maris et femmes, voisins et amis étaient soigneusement séparés les uns des autres. Des compagnies de soldats escortaient les malheureux voyageurs, moins pour prévenir leur évasion que pour les dégrader, en donnant à ce cortège l'aspect d'une chaîne de galériens. On

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