‹ Histoire des réfugiés huguenots en Amérique [microforme]Chapitre 17 sur 79 · TON PT TAN A PO TRE · texte numérisé non relu

TON PT TAN A PO TRE

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transportait les uns dans des chariots, liés de manière à accroître leur malaise à chaque mouvement , tandis que d'autres marchaient, liés deux à deux, comme des condamnés menés à la prison. On conduisait la plupart d’entre eux au port de Marseille. Beaucoup tombaient malades et mouraient en chemin. D'autres périrent dans la fameuse tour de Constance, en attendant les navires qui devaient les transporter aux îles. Mais plusieurs milliers, après avoir résisté à tous les efforts faits pour ébranler leur foi et supporté les fatigues de ce voyage ignominieux, cédèrent à la fin. A la vue des navires qui devaient les emmener en esclavage , loin de leur mère patrie, ie cœur leur manqua (1). Ceux qui persévérèrent devinrent l'étonnement et l'admiration de leurs frères. « Ce genre de persécution leur était, » disait l’un d'eux, « une terrible tentation. Aussi longtemps qu’on est dans le royaume, on se flatte soi-même, on espère, on reçoit des consolations de ses amis et de ses parents. L'Eglise, dont les yeux sont sur nous, l'édification de nos frères, tout tend à ranimer notre courage ; mais se voir privé de tous ces puissants moyens à la fois, aller dans un nouveau monde, comme pour y être enterré, enseveli, séparé du reste des humains, dans un état pire que celui d’un esclave, abandonné à la discrétion d'un homme qui va au bout du monde en quête de richesses, et qui, sans aucune pensée d’humanité , traite ses esclaves suivant leur travail et le gain qu’il en tire! Grand Dieu! quelle Egypte n'est-ce pas là pour les martyrs fidèles qui y ont êté transportés (2)! »

(1) E. Benoist, Histoire de l'édit de Nantes. À Delft, chez Adrien Benan, MD.C.XCV, tome III, seconde partie, P: 973-975. è (2) 4 specimen of papal and french persecution. As also, of the

Le nombre de ceux qui furent embarqués pour les îles françaises est considérable. Entre le mois de septembre 1686 et ie commencement de l’année 1688 jusqu'à dix vaisseaux mirent à la voile de Marseille, à destination de la Martinique, pour la plupart, et portant plus de mille huguenots, hommes et femmes (1).

Les renseignements que nous avons sur cette émigration forcée sont néanmoins incomplets. Il est probable que le nombre total des victimes fut bien plus considérable.

Quelques-uns de ces infortunés perdirent courage juste au dernier moment. La veille de leur embarquement, vaincus par la crainte , ils se rétractèrent. Cette faiblesse ne leur épargna pas un châtiment irrévocable. Les « nouveaux convertis, » comme on les nommait, étaient embarqués avec les autres et subissaient la destinée de leurs frères plus résolus.

Le misérable sort de ces exilés excita une profonde sympathie parmi les protestants, en France et dans toute l’Europe. Pour les réfugiés en Allemagne, en Suisse et en Grande-Bretagne , le nom d'Amérique, destiné à devenir le synonyme de liberté, signifiait esclavage, lot bien plus digne de pitié que le leur. Cette sympathie s’exprima de bien des manières touchantes. Les pasteurs français réunis dans la ville de Zurich témoignèrent leur compassion :« pour ceux qui pleurent sous les fers des infidèles en Afrique, et pour ceux qui gé-

faith and patience of the late french confessors and martyrs. Exhibited in the cruel sufferings, and most exemplary behaviour of that eminent confessor and martyr, M' Lewis de Marolles. Done newly out of French. London 1712. pp. 69-70.

(1) Loix el constitulions, etc., 1, 474. — À Specimen, etc., 69, 92. — Benoist, IIT, 2° partie, 976.— Bull., XII, 74-79. — Mémoires de Samuel de Pechels, p. 50.

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missent sous la verge de méchanceté en Amérique (1). »

Jean Olry, de Metz, condamné avec dix autres à la déportation pour sa foi religieuse, relate qu'en atteignant la ville de La Rochelle, où ils devaient s’embarquer pour les Indes occidentales, les prisonniers trouvèrent à bord du vaisseau trois dames qui attendaient leur arrivée depuis plusieurs jours pour leur offrir, de la part de leurs frères de cette ville, des dons en espèces ou en vêtements, et des provisions, y compris le vin et d’autres friandises, pour les soutenir pendant la traversée (2).

Un des navires qui avaient quitté Marseille au printemps de l'année 1687, portant une grande compagnie de huguenots réformés, fut forcé par le mauvais temps de Jjete” l’ancre dans le port de Cadix. Le gouverneur de cette ville eut la curiosité de les visiter et fut si touché de la condition des femmes qu'il leur envoya un présent de fruits. Parmi d’autres personnes attirées par cette nouveauté était un officier français réformé qui se trouvait par hasard dans le port, et qui raconte cet épisode dans la lettre suivante : « Nous » apprimes que ce navire venoit de Marseille, et qu'il » alloit à l'Amérique porter des esclaves, ce qui m'obli- » gea à demander la chaloupe pour m'aller éclaircir » du doute où j'étois, croyant qu’il y avoit dedans des » gens de notre religion, comme en effet cela ne s’est » trouvé que trop véritable. Dès que nous avons été » à bord du François, il nous a fait apporter la colla- » tion, et, un moment après, nous avons veu paroître » quelques demoiselles, à qui la mort étoit peinte sur

(1) Bulletin de la Soc. de l'hist. du prot. franç., VII, 57. (2) Jbid., VI, 300. Fa je 1

le visage, lesquelles venoient en haut pour prendre l’air. Nous leur avons demandé par quelle aventure elles s’en alloient à l'Amérique. Elles ont répondu avec une constance héroïque : « Parce que nous ne voulons point adorer la beste, ni nous prosterner devant des images. Voilà, » disent-elles, « notre crime. » Nous leur avons demandé s’il n’y en avoit point des Cévennes. Elles ont répondu qu’il y en avoit deux, l’une de quinze et l’autre de seize ans, qui étoient en bas, et qu’elles étoient d’une ville que l’on appeloit Saint-Ambroix; ce qui augmenta ma curiosité de les voir. L'une étoit malade à la mort, et sa sœur étoit auprès d’elle pour l’assister de ce qu’elle pouvoit. A ma sollicitation, le capitaine permit que celle qui n’étoit point malade montât. Dès qu’elle parut sur le pont, je vis bien que son visage ne m'’étoit point inconnu. Monsieur votre fils lui demanda : « D'où êtes-vous, mademoiselle ? » — « Je suis de Saint- Ambroix, » dit-elle. — « Comment vous appelezvous ? » — « Je m'appelle Peirique. » Il n’en fallut pas davantage pour me persuader que c'étoit mes cousines germaines. J’avois résolu de la laisser parler quelques temps, mais les larmes qui commencèrent à couler de mes yeux ne me l'ont pas permis. Je m’approchay d'elle et iui demanday : « Eh bien! mademoiselle, ne me connaissez-vous pas? » Au moment qu’elle eut jeté la vue sur moi : « Ah! » ditelle, en se jetant à mon col, « est-il possible, mon cher cousin, que je vous voye encore dans mon malheur! » Elle ajouta cent autres choses si touchantes qu’il n’y eut personne du vaisseau qui ne versât un torrent de larmes, du moins de ceux qui les ont en garde. Je demandoy au capitaine permission de-

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» voir sa sœur qui ne pouvoit pas monter l'échelle, ce » qu’il m'accorda. Je ne fus pas plus tôt au bas que je » vis quatre-vingts jeunes filles ou femmes couchées sur » des matelas, accablées de maux ; ma bouche fut fer- » mée et je n’eus pas le mot à leur dire. Elles me di- » rent les choses du monde les plus touchantes, et, au » lieu de les consoler, elles me consoloient; et, ne » pouvant plus parler, elles me dirent d’une commune » voix : « Nous mettons le doigt sur nos lèvres et nous » disons que toutes choses viennent de Celui qui est le » Roy des roys; c'est en celui-là que nous mettons » notre espérance, etc. (1) »

Deux navires partis de Marseille en septembre 1687 n’atteignirent Saint-Domingue qu’au mois de février de l’année suivante. La Concorde portait quatre-vingt-dix prisonniers protestants; la Marie soixante-dix-neuf. Le plus grand nombre de ces prisonniers venait du Bas- Languedoc et des Cévennes. Leurs souffrances durant ce long voyage de cinq mois furent extrêmes. Les navires étaient petits et encombrés, et l’approvisionnement d’eau et de vivres insuffisant. Sur la Marie, cinquanteneuf personnes étaient entassées ensemble dans un compartiment à peine assez grand pour en recevoir vingt. Dans une cabine voisine, soixante et dix galériens épuisés, en route pour les îles où on devait les vendre aux planteurs, étaient confinés , lourdement enchaînés, dans un espace également réduit. « Cette chaleur » étouffante, la quantité effroyable de vermine qui nous » dévorait, une soif continuelle et de mauvais aliments » ne suffisaient pas à satisfaire la cruauté de nos con-

(1) Bulletin de la Soc. de l’hist. du prot. franç., XI, 159. Comp. Benoist, Hist. de l’édit de Nantes, tome ITI, 2° partie, 1041.

182 Histoire des réfugiés huguenots en A mérique.

» ducteurs : ils nous frappaient souvent et nous jetaient » de l’eau de mer chaque fois qu'ils nous voyaient prier » ou louer Dieu. Les discours habituels que nous te- » naient ces ennemis de la vérité étaient que quand » nous serions arrivés en Amérique, les hommes qui » refuseraient d'aller à la messe seraient pendus et les » femmes livrées aux sauvages ; mais, loin d’être effrayés » par ces menaces ou ébranlés par leurs cruautés » envers nous, plusieurs d’entre nous ressentaient une » Joie secrète de ce qu'il avait plu à Dieu de nous » appeler à souffrir pour son saint nom, même jusqu’à » la mort. Nous avions entendu si souvent proférer » toutes ces menaces dans nos différentes prisons, que » nous nous y étions habitués; elles n’ébranlaient pas » plus nos résolutions que ce que j'endurais journelle- » ment avec la permission de Dieu. Je regardais tout » cela comme rien, et comme ne pouvant être mis en » balance avec la gloire qui m'était plus tard réservée. » « Heureux ceux qui souffrent pour la justice, car le » royaume des cieux est à eux (1). »

Dans cette émigration forcée, beaucoup périrenten mer de maladie ou de privations, ou dans des naufrages. Il résulte des relations qui nous sont parvenues, qu’un quart au moins du nombre des embarqués mourut pendant le voyage. L'Espérance, qui quitta Marseille le 1 2 mars 1687, avec soixante et dix hommes et trente femmes, fit naufrage le 19 mai, sur les rochers, près de l’île de la Martinique. Trente-sept personnes périrent. Les survivants furent reçus avec hospitalité par les Caraïbes, qui les accueillirent sur le rivage, allumèrent des feux pour

( 1) Mémoires de Samuel de Pechels, par M. Raoul de Cazenove. Toulouse, pp. 50-56.

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les réchauffer, et leur apportèrent des provisions de cassave (1). Ils étaient traités avec la même bienveillance chez les Français. Guiraud, de Nîmes, après avoir passé cinq mois à la Martinique, s'enfuit au quartier anglais de Saint-Christophe, où il trouva un refuge chez un planteur français, naturalisé sujet anglais, qui le traita comme son propre fils (2).

La Martinique, principal lieu de destination des navirestransports, était à cette époque l’une des Antilles françaises les plus populeuses et des plus importantes. Lorsque les huguenots en approchaient, leurs impressions de mélancolie et d’effroi devaient être encore augmentées par l'aspect sauvage de cette île, dont on aperçoit au loin en mer les contours brisés, portant avec une netteté remarquable les traces d’une origine ignée. L'intérieur de l’île est une masse de rocs semés de précipices, au milieu desquels un pic, le mont Pelé, s'élève à une hauteur de quatre mille cinq cents pieds. On aperçoit çà et là les cratères de volcans éteints, et, du centre presque inacessible de l’île, de longues arêtes de lave s'étendent jusqu'aux rivages, où elles forment des baies profondes le long de la côte. Entre ces arêtes se déploient de larges vallées irrégulières d’une grande fertilité, arrosées par les nombreux torrents qui descendent des hauteurs environnantes. Au milieu de ces vallées, dont la riche végétation contrastait singulièrement avec la majesté des montagnes, les unes couvertes de forêts, les autres nues et stériles, les huguenots remarquaient, avec un intérêt spécial, les mornes ou collines arrondies, dont beaucoup étaient couronnées

( R Farine faite avec la racine de manioc.

(2) Bulletin de la Soc. de l'hist. du prot. franç., XII, pp. 74-79.

par les habitations des planteurs, qui choisissaient de préférence ces sites élevés, tant à cause de la salubrité que pour éviter les inondations fréquentes causées par la crue des torrents de la montagne.

La persécution religieuse avait déjà commencé dans les îles avant l’arrivée des bannis huguenots. Quelques mois après la révocation de l’Edit de Nantes, le comte de Blénac, gouverneur général, reçut l’ordre de prendre sans retard des mesures pour extirper l’hérésie des îles. Le roi espérait que ses sujets coloniaux suivraient promptement l'exemple d’un grand nombre de leurs frères de France, et renonceraient à leurs erreurs. Cependant, si quelques-uns d’entre eux se montraient obstinés , ils devaient être traités en conséquence : on pouvait punir les réfractaires par la prison ou par l'envoi de soldats en logement dans leurs maisons. On faisait une exception, pour le moment, en faveur des habitants de Saint-Christophe, en considération de ce que la facilité qu’avaient les religionnaires de suivre le culte hérétique dans la partie anglaise de l’île ou même de passer complètement aux Anglais, rendait la tâche de déraciner l’hérésie bien plus difficile que dans les autres îles. On pouvait donc y essayer des mesures de douceur avant d'employer un système plus dur. Le roi donnait de plus à entendre à tous qu'il était résolu à ne permettre en aucune manière aux protestants des îles de les quitter dans le but de s’établir ailleurs {1}.

Ces ordres furent bientôt suivis d’autres, se rapportant aux compagnies de huguenots condamnés à la

transportation dans les colonies. Dès leur arrivée, ils

(1) Histoire générale des Antilles, par M. Adrien Dessalles. Paris, 1847, tome IT, p. 63.

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devaient être répartis sur les diverses îles et mis au service des planteurs. Il n’était fait aucune distinction pour les « nouveaux convertis, » qui avaient espéré obtenir, par leur abjuration, un adoucissement à leur sentence. On devait les surveiller avec soin et les obliger à remplir leurs devoirs de catholiques, mais on les envoyait avec les autres (1).

Les îles de la Guadeloupe, Saint-Martin, Saint-Eustache et Saint-Domingue reçurent un grand nombre de ces prisonniers. Beaucoup moururent bientôt dans leurs nouvelles demeures de chagrin et d’épuisement. Ceux qui survécurent paraissent être tombés pour la plupart aux mains de maîtres humains. Guiraud, l’un des passagers naufragés de l’Espérance, rapporte qu'il resta cinq mois à Saint-Pierre, dans l’île de la Martinique, et reçut des marques d’affection de plusieurs personnes. Le fait est qu'un grand nombre des marchands et des planteurs avaient la même foi que les exilés. Ils les regardaient comme des témoins illustres de la vérité et tenaient à honneur de les reconnaître comme frères et de leur procurer ce dont ils avaient besoin.

Les prisonniers débarqués sur l’île de Saint-Domingue furent spécialement heureux sous ce rapport. L'un d'eux, Samuel de Pechels, rapporte qu'en arrivant à Port-au-Prince , lui et ses compagnons furent reçus avec bienveillance par le capitaine d’un navire du roi ancré dans le port. Le gouverneur les traita avec beaucoup d'humanité. On permit à de Pechels de visiter ses frères en la foi, mais il éveilla bientôt la jalousie des prêtres et des moines, qui le dénoncèrent comme em-

(1) Histoire générale des Antilles, par M. Adrien Dessalles. Paris, 1847, tome IT, p. 215.

ed

pêchant les autres de se convertir au catholicisme , et on l’envoya sur une autre île, d’où il réussit bientôt à s'échapper.

La première pensée des captifs, en arrivant au lieu où ils étaient exilés, était naturellement de s'échapper, et même les habitants protestants des îles, poussés par la nouvelle politique de persécution religieuse, se joignirent à eux et résolurent d'abandonner leurs foyers.et de chercher un refuge dans les îles hollandaises ou anglaises, ou sur le continent américain. A la Martinique, entre autres, des arrangements secrets furent faits avec les capitaines de certains navires pour le transport de toutes les familles huguenotes sur un territoire étranger. Le gouverneur , de Blénac, apprenant le projet, s’empressa d’en conférer avec les pères jésuites et les autres ecclésiastiques de l’île, et il fut résolu qu’on essaierait d'un procédé d’'intimidation. Les principaux protestants furent réunis dans une des églises, et on les avertit gravement que, s'ils persistaient dans leur obstination, on les traiterait, d’après les ordres du roi, avec toute sévérité. On peut facilement deviner le résultat de ces menaces : on s’empressa de profiter de toutes les occasions pour s'enfuir. Beaucoup de catholiques favorisèrent la fuite des exilés et les aidèrent à l’effectuer. Avant la fin de l’année 1687, le roi fut informé que ses sujets protestants quittaient les îles journellement par familles entières (1).

Divers moyens furent employés. Tantôt le huguenot, veillant sur la côte, réussissait à attirer l'attention de quelque navire de passage et à décider le capitaine à l'emmener avec sa famille et ses biens dans un port ami.

(1) Hist. gén. des Antilles, par A. Dessalles, t. II, pp. 64-66.

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Tantôt c'était le propriétaire d’un petit sloop ou d'une goëlette qui conduisait secrètement sa famille à bord et faisait voile pour le continent. C’est ainsi qu'un aventurier, Etienne Hamel, capitaine d’un brigantin, / A marante, atteignit New-York en juin 1686. C'était « un pauvre protestant français, » comme il se nomme lui-même, « qu'une persécution rigoureuse a forcé de fuir de la Gardalupa (Guadeloupe), abandonnant ses biens, et de se réfugier dans ce pays avec l'intention de s'y établir (1). » Le plus grand nombre se rendirent d’abord dans les îles anglaises ou hollandaises, et de là prirent passage soit pour quelque pays protestant d'Europe, soit pour l'Amérique. Une troupe de trente huguenots, venus ensemble dans l’un des navires de Marseille, s'échappèrent ensemble au quartier anglais de Saint- Christophe, d’où ils s'embarquèrent pour l’Allemagne (2).

Ce fut à cette époque qu’une partie des habitants français des Antilles vinrent à New-York. Au mois de novembre 1686, le gouverneur du Canada reçut avis de cette ville que, en peu de temps, cinquante ou soixante huguenots étaient arrivés des îles de Saint-Christophe et de la Martinique et s’établissaient là et dans les environs. « Ce sont de nouveaux matériaux pour les brigands, » écrivait le gouverneur en annonçant ce fait à son royal maître (3). Nous avons les noms de cinquantequatre de ces fugitifs. Les chefs de familles étaient : Alexandre Allaire, Elie de Bonrepos, Jean Boutilier, Isaac Caillaud, Ami Canche, Daniel Duchemin, Pierre

(1) Manuscrits anglais dans le bureau du secrétaire d'Etat, Albany, N.-Y., vol. XX XVIII, p. 31.

(2) Bulletin de la Soc. de l'hx'. du prot. français, XII, 77.

(3) Documents relative to the colonial history of the State of New- York. Vol. IX, p. 309. M. de Denonville à M. de Seignelay. Québec, 16 novembre 1686.

Fleuriau, Daniel Gombauld, Etienne Hamel, Jean Hastier, Pierre Jouneau, Jacques Lasty, Guillaume le Conte, Pierre le Conte, Josias le Vilain, Benjamin l'Hommedieu, Elie Pelletreau, Jean Neufville, Elie Papin, Antoine Pintard, André Thauvet, Jacob Theroulde, René Tongrelou, Louis Bongrand, Etienne Bouyer, Gilles Gaudineau, Jean Machet, Isaac Mercier, Paul Merlin, Jean Pelletreau, et Etienne Valleau (1).

La plupart de ces immigrants paraissent avoir résidé quelques années dans les îles françaises. On doit supposer qu'ils étaient du nombre des protestants français qui avaient volontairement cherché un refuge dans les Antilles et y étaient restés tant qu'ils y avaient joui de quelque liberté religieuse. Les huit derniers noms, cependant, ne se trouvent pas sur les listes des premiers habitants des îles. Il est possible que Bongrand, Bouyer,

(1) Acte de naturalisation de « Daniell Duchemin et autres, » 27 septembre 1687 Du manuscrit inédit « Slatutes at Large of New-York 1664-1691 , d'après des relations originales et des manuscrits authentiques. » Gracieusement communiqué par le D" Geo. H. Moore.

Le sieur Boisbelleau, de la Guadeloupe, était arrivé à New- York l'année précédente. La pétition de Francis Basset, capitaine, et Francis Vincent, second d'un navire parti du port de New- York, le 13 août 168$, montre qu'ils furent faits prisonniers par les Espagnols, qui les menèrent à la ville de Saint-Domingue, où ils furent maltraités pendant quatre mois et d'où, par une providence particulière de Dieu, ils s'enfuirent en canot aux petites Goyaves. Lorsqu'ils y arrivèrent, après beaucoup de peine et dépou de tout, les Espagnols les ayant dépouillés même de leurs

abits, le sieur Boybelleau fut ému de compassion envers eux, à cause de l’extrème misère de ces pauvres prisonniers désolés, qui avaient perdu tout ce qu'ils avaient et paraissaient en danger de

erdre bientôt même la vie, et les ramena dans son navire à New-

ork. Sur la déclaration de cette situation, le navire fut cn de droits et de dépenses (N.-Y. Colonial Mss., vol. XX XII, folio 86). — La naturalisation fut accordée à John Boisbelleau le 2 septembre 1685 (Liste de Mss. anglais, N.-Y., p. 140). La même année il s'établit à Gravesend, (hrs -Y.,oùil vivait en 1687 (Documentary history of New-York, vol. I, p. 661).

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Gaudineau, Machet, Mercier, Merlin, Pelletreau et Valleau aient appartenu au parti de huguenots transportés dans les îles après la révocation de l'Edit de Nantes. Beaucoup d’autres, sans doute, dont nous n'avons pas une connaissance exacte, vinrent jusqu'en Amérique et s'établirent dans la Caroline du Sud, en Virginie ou dans le Maryland, de même qu'à New-York et dans la Nouvelle-Angleterre.

Le réfugié huguenot qui atteignit Boston en octobre 1687, venant d'Angleterre, apprit en route, d'un navire venant de la Martinique, que presque tous les protestants français s'étaient échappés des îles. « Nous avons plusieurs d’entre eux ici à Boston, » ajoute-t-il, « avec toutes leurs familles. »

Le gouvernement français se relâcha alors de la sévérité d’une politique qui dépeuplaitles îles ; maisil étaittroptard pour arrêter ce mouvement. Le roi envoya de nouveaux ordres enjoignant une grande bienveillance envers ceux qui persistaient dans leur hérésie comme aussi envers les nouveaux convertis. Ceux-ci ne devaient pas être astreints à recevoir les sacrements, mais seulement obligés de suivre une instruction religieuse. Enfin, pour les encourager à demeurer dans les îles, on exemptait les religionnaires aussi bien que les convertis, pendant la première année de leur séjour, de la capitation imposée aux habitants (1).

Un auteur moderne établit qu’un grand nombre de protestants français restèrent dans les Antilles après la période de persécution active, attendant avec soumission l'heureux moment auquel il plairait au souverain de ré-

( 3) Loix et conslitutions des colonies françoises de l'Amérique sous le Vent, tome I, p. 469.

voquer les ordonnances qui les oppressaient et de leur permettre de jouir en paix des bienfaits de son règne (1). De temps à autre, quelques-uns des colons qui s'étaient réfugiés en Amé ue revenaient dans les Antilles (2) et les négociants français de New-York conservèrent longtemps la coutume, — introduite par les réfugiés, — d'envoyer leurs fils compléter leur éducation commerciale en passant quelque temps dans les îles, où bien des liens de famille et de société continuaient à les attirer (3).

Plusieurs familles huguenotes établies dans les Indes occidentales françaises se transportèrent définitivement aux Bermudes, où l'on trouve encore leurs descendants. Les familles Godet, Corbusier (4) et Le Thuillier s'y rendirent de l’île de Saint-Eustache (5). Une tradition,

(1) Hisl. gén. des Antilles, par M. Adrien Dessalles, tome HIT,

, (2) D'autres au contraire restèrent plus longtemps dans les îles et vinrent plus tard en Amérique. Moses Gombeaux, commandant le sloop Saint-Bertram, de la Martinique, adressa le 8 juin 1726 une pétition au gouverneur et au conseil, demandant la permission de s'arrêter dans le port de New-York pour s'approvisionner et se réparer, Moyse Gombauld et Anne Françoise Pintard, sa femme, étaient membres de l'Eglise française de New-York, de 1736-1742. La tradition s’est conservée dans la famille Pintard, que « Moyse Gombauld, qui était le gendre d'Anthony Pintard, fut emprisonné dans les Indes occidentales, et s'échappa au moyen d’une corde que quelques amis lui avaient furtivement apportée, et avec laquelle il escalada les murs de la prison. »

(3) The History of the late Province of New-York, by the hon. William Smith. New-York, 1829, vol. IT, p. 95, note.

(4) « Un colonel Corbusier figurait, il y a un siècle environ, pers la plus grande noblesse de l'ile, » (Gen. Sir John

. Lefroy.)

(5) Les noms français suivants, extraits des registres de naissance, mariages et inhumations, etc., de Saint-Eustache, de 1773 à 1778, m'ont été obligeamment procurés en 1877 par le général Sir John H. Lefroy, alors gouverneur des Bermudes. Ce sont, sans aucun doute, des noms de protestants français, d'autant plus qu'ils étaient inscrits par le chapelain des troupes hollandaises à Saint-Eustache :

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conservée dans la famille Godet, de Bermude, rapporte que deux frères de ce nom s’enfuirent de France au moment de la révocation, en se cachant dans des futailles vides, sur un navire qui faisait voile pour l'Angleterre. D'Angleterre, ils émigrèrent aux Indes occidentales où ils trouvèrent un asile, l’un à la Guadeloupe

Romage. M. Cuvilje (enfant enterré 29 avril 1773). Sellioke. Corbusier. La Grasse (enterré 4 avril 1775). Raveane, M. Collomb (enterré 16 avril 1776), ré 2 juin 1776). Dubrois Godette (enterré 29 mai 1776). M. J, Cadette (enterré 12 juin 1776). Miss Le Spere (enterrée 20 août 1776). Zanès. Mrs. Bardin (enterrée 28 janvier 1773). Danziés. M. Guizon (enterré $ décembre 1973). Erthé. Miss Chabert (enterrée $ juin 1775). Panyea. M. Gilliard (enterré 20 mai pe Charitres. M. Lefevre lonteiré 30 mai 1776). Pesant, M. Gillott (enterré 19 septembre 1777). Pancho. L'Comb, Caianna. Savallani. Foissin, Lagourgue. Crochet. — Theodorus Godet, né vers 1670, épousa Sarah La Roux à Antigue en 1700, C'était un riche négociant, qui habita pendant plusieurs années dans l'ile de Saint- Eustache, et mourut le 20 septembre 1740 à Maho-Bay (Guadeloupe), où il avait été pour voir son frère. Il eut huit enfants : Anne, Sarah, Theodorus , Jacob, Martin Du Brois, Mary Ann, Gideon et Adrian, Martin Du Brois, né à Willoughby Bay (Antigue), le 6 mars 1709, épousa Adriana, fille de Lucus et d'Anne Benners, le 17 juillet 1731. 11 mourut le 25 novembre 1796. Son fils Theodorus, né à Saint-Eustache le 27 septembre 1734, fut élevé à Boston, U. S.; il épousa à Bermude, le 3 août 1753, Melicent, fille du col. Thomas Gilbert, et eut six enfants. I mourut à Bermude en 1808, Thomas Martin Du Brois, fils de Theodorus et de Melicent Godet, naquit à Bermude le 1° mai 17609. Il épousa, le 25 mars 1705, Mary Ann, veuve de William Gilbert, Esq., et fille du Rev. John Moore, Recteur de Somerset Tribe. Il mourut à Saint-Eustache le 23 septembre 1826, laissant cinq enfants. Thomas Martin Du Brois, fils du précédent, était né dans la paroisse de Paget , le 3 octobre 1802. Il épousa sa cousine, Melicent Godet, le 27 décembre 1832 et mourut le 29 mai 1861, laissant six enfants, parmi lesquels est Frederick Lennock Godet, Esq., secrétaire du conseil de Sa Majesté à Bermude.

Théodore Godet fut naturalisé en Angleterre, le 9 septembre 1698 (Lists of naluralized Denizens ; dans Proteslant E xiles from France in the Reign of Louis XIV by the Rev. David C. A. A gnew. London, 1874, tome III, p. 61). Le nom Dubrois, em loyé dans cette famille comme nom de baptême, est celui d'une famille huguenote qui s'enfuit en 1683 de La Rochelle en Angleterre (Archives nationales TT. n° 259. Protestant Exiles, II, p. 55).

et l’autre à Antigue et à Saint-Eustache. La famille Pérot, de Bermude, descend de Jacques Pérot, l’un des huguenots réfugiés dans la ville de New-York (1).

(1) Jacques, fils de Jacques Pérot et de Marie Cousson sa femme, naquit le 20 mai 1712, et fut baptisé dans l’église française de New-York, le 26 mai, « après l’action de l'après diner. » (Registres de l'Eglise française de New-York). Son père l'envoya dans sa jeunesse à Bermude, où il s'établit, et où 1l épousa Frances Mallory. Il mourut le 29 février 1780, laissant huit enfants : Martha, Mary, Elliston, John, James, William, Frances et Angelina. Elliston, fils de Jacques et de Marie Pérot, né à Bermude le 16 mars 1747, fut envoyé à New-York par son oncle, Robert Elliston, alors contrôleur des douanes, qui le plaça dans l’école tenue par le vasteur Stouppe, à New-Rochelle, où il fut camarade d'études du célèbre John tes. A la mort de son oncle, il retourna à Bermude. Après avoir commercé dans les îles de Dominique, de Saint-Christophe et de Saint-Eustache , il se rendit en 1784 aux Etats-Unis, et s'établit comme négociant à Philadelphie avec son frère John. Il fut reçu membre de la Société des Amis en 1786 , et épousa en 1787 Sarah, fille de Samuel et de Hannah Sanson, qui mourut le 22 août 1808. Elliston Pérot occupa une place éminente dans plusieurs des entreprises publiques de son temps, et laissa un nom encore tenu aujourd’hui en grand honneur. [1 mourut à Philadelphie le 28 novembre 1834, âgé de quatre-vingt-huit ans. Son frère William laissa un fils, William B. Pérot, de Parlaville, Hamilton (Bermude), qui mourut en 1871, laissant un fils, William Henry Perot, de Baltimore (Maryland.) La famille est représentée aussi dans ce pays par les descendants d'Elliston, Francis Perot, Esq., maintenant (1884) dans sa quatrevingt-sixième année, et Elliston Perot Morris, Esq., de Philadelphie (Pensylvanie).

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