APPROCHE DE LA RÉVOCATION
On peut dire que l'influence politique des huguenots en France prit fin avec la chute de La Rochelle, leur principal boulevard, en l’année 1628. Cette influence ne s'était fait jour que sous le règne de François Il; elle dura soixante et dix ans, dans les temps troublés de la Ligue et les guerres civiles, sous le règne pacifique de Henri IV et dans les années qui suivirent ce règne, pendant lesquelles les dispositions de l'Edit de Nantes furent observées avec quelque fidélité. Elle diminua rapidement sous Louis XIII, à mesure que le gouvernement se montrait de plus en plus disposé à éluder les dispositions de cet édit. Les villes de sûreté et les places fortifiées tenues par les huguenots succoinbèrent l'une après l’autre devant les forces royales. Enfin, après un siège de quatorze mois, La Rochelle fut soumise, et sa chute mit fin au rôle poliique du protestantisme.
La haute noblesse déserta alors généralement la cause protestante. Beaucoup de gentilshommes du plus haut rang s'étaient joints au parti huguenot pendant les guerres civiles; et, tant que l’édit resta en vigueur, ils trouvèrent leur avantage à demeurer protestants. L'im-
portance politique de ce parti n’était pas le seul motif qui attirât ceux qui étaient avides de privilèges et de distinctions. Le système de gouvernement ecclésiastique de l'Eglise réformée, ce régime parlementaire avec ses synodes, ses colloques et ses consistoires, dans lesquels les laïques siégeaient à côté des pasteurs, offrait aux seigneurs protestants l’occasion de prendre une part importante à la conduite des affaires religieuses, de même que les assemblées politiques, provinciales et nationales, sans faire partie du système ecclésiastique officiel, n'avaient pas peu contribué, depuis le massacre de la Saint-Barthélemy, à accroître la puissance de la noblesse huguenote.
Privés de leurs places de sûreté et de leur organisation politique, exclus peu à peu des charges de la cour, les huguenots acceptèrent cette situation nouvelle, et, après la chute de La Rochelle et de Montauban, s’adonnèrent avec zèle à la culture des arts de la paix. Une période de tranquillité relative et de prospérité suivit la perte de leur puissance politique. Partout, dans les provinces où ils étaient le plus nombreux, ils s’occupèrent avec une nouvelle activité d'agriculture, d’industrie et de commerce. Les protestants de la France méridionale et occidentale surpassaient tout le reste de la population comme cultivateurs. Dans bien des villes du littoral, les négociants huguenots étaient depuis longtemps à la tête des grandes entreprises et le commerce maritime du royaume vint à se trouver en grande partie dans leurs mains (1). Inventifs et travailleurs, ils s’adonnèrent avec beaucoup de succès aux arts méca-
(1) Le document officiel que nous avons déjà cité, page 90, noie, fournit une preuve frappante de ce fait.
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niques. Les manufactures de draps, de toiles, de serges, de soieries et de toiles à voile, les forges, les papeteries et les tanneries, qui enrichirent la France à cette époque, furent fondées ou développées principalement par des protestants. Ils excellaient en tout genre de travail par leur moralité, leur intelligence et leur activité. La véracité et l'honnêteté des huguenots devinrent proverbiales. « Ce sont de mauvais catholiques, » disait l'un de leurs adversaires, « mais d'excellents hommes d’affaires. » « Tous nos ports de mer, » disait un autre avec amertume, « regorgent de capitaines, de pilotes et de négociants hérétiques, qui, par cela que leurs âmes sont toutes à leur trafic, arrivent à une supériorité que les catholiques ne peuvent atteindre. » Observant religieusement un jour sur sept comme jour de repos, leur attention à leur commerce n'était pas interrompue par les nombreux jours fériés du calendrier catholique. Entourés d’ennemis attentifs, et habitués à toujours demeurer maîtres d'eux-mêmes, ils étaient prudents et circonspects dans leurs marchés avec les étrangers, et prêts à s'associer entre eux dans des combinaisons hardies et dans de grandes affaires.
D'autre part leur attachement au gouvernement était inattaquable. Le roi et les ministres attestèrent plusieurs fois que les protestants ne causaient plus aucune crainte à l'Etat. Lorsqu'un prince mécontent, comme le duc de Montmorency ou le prince de Condé, chercha à les pousser à la rébellion pour l’accomplissement de ses desseins ambitieux , il trouva les huguenots fermes dans leur attachement au trône. Le cardinal Mazarin, premier ministre de Louis XIII, fit, peu avant sa mort, une déclaration remarquable dans ce sens. « Le roi, » dit-il à une députation de protestants qui venaient lui
présenter leurs réclamations à propos de certaines violations de leurs droits, « manquerait de justice et de bonté s’il ne regardait pas les réformés avec la même faveur que les catholiques, car ils n’ont pas été moins prompts que ces derniers à verser leur sang et à sacrifier leur fortune à son service (1). » Louis XIV lui-même reconnut plus tard que ses sujets protestants lui avaient donné de nombreuses preuves de fidélité.
Ce ne fut donc pas une nécessité politique qui obligea le gouvernement, à la mort de Mazarin (9 mars 1661), d'entrer dans cette voie de contrainte et d’oppression vexatoires qui se termina, un quart de siècle plus tard, par la révocation de l’Edit de Nantes. Les huguenots étaient inoffensifs pour l'Etat, et positivement importants pour les intérêts matériels du pays. Le roi, de son propre aveu, n'avait pas de meilleurs serviteurs qu’eux dans les différents emplois, civils et militaires, qui jusqu'alors étaient ouverts à ceux de la nouvelle religion aussi bien qu’à ceux de l’ancienne. La France n’avait pas de citoyens plus paisibles, plus moraux, plus entreprenants. Mais l'Eglise de Rome continua à être, comme elle l'avait êté dès le commencement, l’ennemie vigilante et implacable de la foi réformée; et l'Eglise avait maintenant un instrument docile sur le trône de France. Louis XIV, comme son prédécesseur, avait, à son avènement, donné sa parole de maintenir irrévocablement les dispositions de l’Edit de Nantes (2). Mais déjà avait été émise et soutenue la doctrine que cet édit perpétuel ne devait avoir que la durée de l'état de choses qui lui avait donné nais-
(1) (1658). Benoist, Histoire de l’édit de Nantes, tome III,
Fa (8 jus 1843). Benoist, op. cit, tome III, 1" partie. Recueils d'édits, etc., pp. 3, 4.
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sance (1). Si, d’une manière quelconque, les hérétiques en faveur desquels cet édit avait été préparé pouvaient être persuadés de renoncer à leurs erreurs, la loi n’aurait plus d'effet et pourrait fort bien être révoquée. Le roi donc, inspiré par le clergé, employa toute son énergie à amener ce résultat, et le gouvernement entra dans une série de mesures destinées à entraver, à opprimer, à intimider et à décourager de plus en plus les protestants par tout le royaume.
Une des premières parmi ces mesures était dirigée contre la famille. En 1661 (2), un arrêt du Conseil fixa l’âge auquel les enfants protestants pouvaient légalement renoncer à la foi de leurs parents à quatorze ans pour les garçons et douze ans pour les filles. Des ordonnances successives défendirent aux parents de chercher à dissuader leurs enfants de prendre cette décision, leur interdirent de les faire instruire hors du pays et enfin avancèrent l’âge de leur conversion jusqu’à sept ans (17 juin 1681). C'était le meilleur moyen que l’on pût adopter pour introduire le désordre et la misère dans les familles huguenotes. Les zélés émissaires de l'Eglise profitèrent largement de l'autorité que leur conféraient ces lois. Le pays tout entier retentit bientôt des lamentations et des plaintes de parents dont les enfants étaient secrètement gagnés ou ouvertement enlevés à leurs protecteurs naturels. Le plus léger prétexte servait à justifier le ravisseur. L'enfant à qui l’on pouvait persuader, par la promesse d’un jouet ou d’un congé, de dire Ave Maria, ou d'exprimer le désir d’entendre la messe, était immédiatement réclamé comme catho-
1) Benoist, op. cit., tome III, 1"° partie, pp. 281, 282. 2) (24 mars).
lique, et placé aux mains du clergé, pour être élevé comme tel, ou rendu à ses parents avec des ordres stricts de l’élever comme un membre de la véritable Eglise. Souvent, même, la capture était faite avec encore moins de formalités. Les enfants étaient pris sans forme de loi, et les protestations et les prières des parents étaient complètement négligées par les cours de justice. « Ce mode de persécution seul, » dit Benoist, « était si sévère qu’il semblerait presque impossible d’y rien ajouter (1). »
D'autres mesures du gouvernement privèrent les huguenots des facilités dont ils jouissaient pour l’éducation de leurs enfants. L'Edit de Nantes leur avait assuré à cet égard des droits égaux à ceux de leurs voisins catholiques romains. Ces droits furent graduellement restreints. En 1664 (2), les nouveaux bâtiments que les protestants de Nîmes avaient ajoutés à leur collège furent donnés aux jésuites, et les professeurs furent placés sous l'autorité du recteur des jésuites. Deux ans plus tard (3), on défendit aux nobles protestants d’entretenir des académies pour l'instruction de leurs enfants. Une autre ordonnance interdit aux consistoires et aux synodes de l'Eglise réformée de censurer les parents qui enverraient leurs enfants aux écoles catholiques romaines. Un peu plus tard (4), on défendit aux maîtres d'école protestants d'enseigner aux enfants aucune branche de connaissances autre que la lecture, l'écriture et l’arithmétique. Une ordonnance suivit bientôt (5), rédui-
28 novembre), in avril 1666).
4) 9 novembre 1670.
(8 nat op. cit., tome III, 2° partie, p. 19.
(4 (s) 4 décembre 1671.
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sant à une seule le nombre des écoles de la religion prétendue réformée qui pourraient être tenues dans les places où l'exercice public de la religion était permis : un seul maître était autorisé pour chaque école. Tandis que d’un côté le gouvernement réduisait ainsi l'instruction primaire aux limites les plus étroites possibles, il s’occupait d’un autre côté à supprimer les grands collèges et académies protestantes, qui étaient depuis plus d’un siècle la gloire des Eglises réformées de France. En 1681 (1), le Conseil d'Etat supprima le collège protestant que Coligny avait fondé à Châtillon-sur-Loing, et l'académie plus fameuse de Sedan, fondée par Henri IV. En 1684 (2), l'académie de Die fut fermée. Le mois de janvier suivant (3), l'académie de Saumur, le flambeau qui avait éclairé toute l’Europe pendant quatrevingts ans fut éteint. La dernière académie protestante, celle de Montauban, cessa d’exister par arrêté du Conseil daté du $ mars 1685.
Les lieux de culte protestants, ou temples, comme onles appelait, partagèrent le sort des écoles et des collèges. On les fermait ou on les démolissait sous le plus léger prétexte. En 1662, vingt-trois des vingt-cinq temples qui existaient dans le petit territoire de Gex, sur la frontière suisse, où les protestants formaient la majorité de la population, furent fermés, sous prétexte que les dispositions de l'Edit de Nantes n'étaient pas applicables à ce bailliage, qui n'avait été réuni au royaume qu'après la promulgation de cet édit. De ce moment jusqu’à l'époque de la Révocation, en 168$, pas une année ne se passa sans être marquée par la ruine d’un
6 ) fe juillet).
11 septembre).
&jnticr 1685.
grand nombre de temples; quelquefois cette destruction fut l'ouvrage de la populace, poussée par le clergé, et rarement punie par les autorités. Plus généralement elle était accomplie par les hommes de loi, sur l'initiative du gouvernement lui-même. Quelquefois on donnait une raison à cette suppression. Ainsi le temple de Saint- Hippolyte, dans les Cévennes, fut rasé par ordre du Conseil en 1681, parce qu’un des fidèles ne s'était pas découvert au passage de l’hostie, alors qu’il sortait de la porte du prêche. Le temple de Millau, en Languedoc, fut démoli en 1682, parce que quelques huguenots, se rendant en bateau au service, avaient chanté des psaumes à haute voix. Le temple d'Uzès, en Languedoc, où les trois quarts des habitants étaient protestants, fut détruit en 1676, parce qu'il était trop près de l'église catholique, et que le chant des psaumes pouvait être entendu pendant la messe. Un édit, publié en 1680, défendait aux ministres protestants de permettre à des catholiques romains de fréquenter leur prédication , et interdisait pour toujours l'exercice du culte dans tout lieu où un catholique romain aurait été admis à y assister. Mais dans la plupart des cas, aucune raison n'était donnée. On signifiait à une congrégation la suppression et la confiscation de son temple, cimetière et maison consistoriale, et tout appel ou protestation était inutile. On fit même un crime aux troupeaux sans abri de se réunir pour prier et louer Dieu en plein air, sur l’emplacement de leurs temples démolis, comme beaucoup de congrégations persistèrent à le faire, en dépit des amendes et des emprisonnements.
Aucune des mesures prises par le gouvernement ne causait de plus grande satisfaction à l’église de Rome que celles par lesquelles il cherchait ainsi à empêcher
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l'exercice delareligion détestée. Une assemblée du clergé du diocèse d’Arles adressa des remerciements publics au roi « pour la démolition de tant de temples qui avaient été élevés à l’idole de la fausseté; pour la suppression de tant de collèges, qui étaient des séminaires de perdition, » et déclara qu’elle regardait « ces heureux commencements comme un augure que le roi voulait donner le coup mortel à l'hydre monstrueuse de l'hérésie. » |
La politique de restriction qui portait ainsi sur la famille, l'école et l'église, suivait aussi le huguenot dans ses occupations journalières. Quoique l’Edit de Nantes stipulât expressément la sécurité des protestants dans toutes leurs professions légitimes , le gouvernement de Louis XIV, bien avant la Révocation, commença à leur fermer, un à un, les emplois dans lesquels ils avaient jusqu'alors trouvé leurs moyens d’existence. Ils furent exclus successivement de toutes les charges civiles et municipales , telles que celles de fermiers et receveurs des deniers royaux, officiers de la monnaie, magistrats, notaires, avocats, procureurs et sergents. On leur interdit l'exercice de la médecine ou de la chirurgie. Ils se virent écartés des fonctions d'imprimeurs, de libraires, de clercs ou de messagers publics. Les différentes corporations d'artisans reçurent la défense de les admettre. Aucun protestant ne put agir comme tuteur d’enfants orphelins quand même les parents eussent été protestants. Les femmes huguenotes ne furent plus autorisées à travailler comme lingères, blanchisseuses ni sages-femmes. En un mot, on ne négligea aucun des moyens que l’on put concevoir pour harasser et gêner l’hérétique obstiné, et pour le faire rentrer de force dans le giron de l'Eglise.
202 Histoire des réfugiés huguenols en Amérique.
Mais le triomphe de cette législation persécutrice était réservé aux dragonnades. Cette méthode de provoquer des conversions forcées n'était pas nouvelle ; elle avait été essayée, peu d'années auparavant (octobre 1620), par les troupes de Louis XIII, dans la province conquise du Béarn, et s'y était montrée tout à fait efficace. Le roi, dans son désir de convertir plus rapidement ses sujets protestants, prescrivit la « mission bottée » (mars 1681). Les dragonnades consistaient simplement dans l'occupation militaire d’un territoire dont les habitants étaient en paix et sans défense. On envoyait des troupes dans ses villes et ses villages, et on les logeait chez les familles huguenotes. « Si, avec une répartition » raisonnable, » écrivait le roi, « ils peuvent en rece- » voir jusqu’à dix chacun, vous pouvez leur en assigner » vingt. » Les troupes avaient l’ordre de prolonger leur séjour jusqu’à ce que leurs hôtes eussent abjuré. Dans l'intervalle, elles étaient libres de leur infliger toute sorte d’outrages, sauf le viol et la mort. Les malheureuses familles se voyaient non seulement appauvries, et exposées à être réduites à la mendicité par leurs hôtes rapaces, mais, de plus, exposées à leur brutalité effrénée. L’historien Benoist remplit des pages de détails sur ces calamités, et ajoute : « En somme, ces dragons » firent, pour forcer ces populations à se faire catholi- » ques, tout ce que des soldats ont l'habitude de faire » en pays ennemi pour forcer leurs hôtes à donner » leur argent, ou à révéler la place où ils ont caché » leurs biens. Ils n'épargnèrent ni hommes, ni femmes, » ni enfants; ni les pauvres, ni les malades, ni les vieil- » lards. »
Ce fut le 17 juin 1681, aussitôt après le déchaînement de ce système inhumain de guerre contre les gens ho-
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norables et sans défense, que le roi publia la déclaration dont on a déjà parlé, permettant aux enfants de personnes professant la religion réformée d'y renoncer et d'embrasser la foi catholique romaine dès l’âge de sept ans. Il serait difficile de dire laquelle de ces deux mesures causa le plus de consternation parmi les malheureux protestants de France, ou éveilla l’indignation la plus profonde dans l’Europe protestante. Si l’une des ordonnances vouait la famille à la violence d’une soldatesque brutale, l’autre l’exposait aux artifices insidieux des nonnes et des prêtres. Aucune maison huguenote désormais n’était à l'abri de l'invasion; et Louis avait enfin convaincu ses sujets protestants qu'il n'était pas d'extrémité à laquelle il ne fût prêt pour les « presser de rentrer » dans le giron de Rome (1).
Les dragonnades commencèrent en Poitou, sous la direction de Marillac, gouverneur de cette province, et le système s'étendit rapidement aux autres provinces de France. Ses résultats immédiats furent tout à fait satisfaisants pour le clergé et la cour. Il importait peu aux uns et aux autres que les conversions qu’on leur annonçait fussent forcées et eussent été amenées par les moyens les plus iniques. La France était en bonne voie d’être délivrée de la plaie de l’hérésie, et le temps approchait où l'odieux édit de Nantes pourrait être aboli comme n'ayant plus aucun effet.
Cette joie fut cependant bientôt troublée par les nouvelles qui arrivaient des provinces, des frontières du royaume, et des Etats européens voisins, que les huguenots s’enfuyaient de France par centaines et par mil-
(1) « Les presser d'entrer. » Ces mots, horrible paraphrase du commandement dans la parabole du grand Souper (Luc, XIV, 23), étaient souvent sur les lèvres du roi et du clergé persécuteur.
liers. L'année des dragonnades marque effectivement le commencement de cet exode, qui, en peu de temps, enleva au royaume une grande partie de sa meilleure population et enrichit immensément les Etats étrangers où les fugitifs furent les bienvenus.
Déjà, de temps en temps, depuis le massacre de la Saint-Barthélemy, les protestants de France s'étaient enfuis en grand nombre dans ces pays , à mesure que les persécutions augmentaient dans leur patrie. La dernière de ces émigrations avait eu lieu environ quinze ans auparavant, et le gouvernement commença à s’apercevoir que les intérêts de sa marine souffraient sérieuse. ment de la fuite de tant de marins des provinces occidentales. Mais on n'avait encore rien vu de comparable au mouvement qui se produisit alors. De toutes les parties du royaume, on apprenait que des provinces entières se dépeuplaient et que l’industrie du pays était paralysée.
Ce peuple désespéré exerçait toute son habileté À trouver des moyens de s'échapper.
« Toutes ces difficultez n’empêchoient pas qu'il ne » sortit autant de gens qu'on en arrêtoit. Du côté de la » mer on se cachoit sous des balles de marchandise, » sous des monceaux de charbon, dans des tonneau » vuides mêlez parmi d’autres pleins de vin, d’eau-de- » vie, d'huile ou d’autres liqueurs, où on n’avoit d’ou- » verture que la bonde pour respirer. On s’enfermoit » dans des trous où on étoit entassé les uns sur les au: » tres, hommes, femmes, enfans, où on ne prenoit d'air » qu’à de certaines heures de la nuit. — On se hasar- » doit quelquefois dans de simples barques, pour ut » trajet dont la pensée auroit fait trembler dans un autre » tems. Pourveu qu’il se trouvât un Pêcheur qui voull » louer sa peine et sa barque, il se trouvoit toujours de
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gens prêts à tenter le passage. Le comte de Marancé, gentilhomme de basse Normandie, passa la mer lui quarantième, en y comprenant la comtesse sa femme, dans une barque de sept tonneaux, sans provisions, sans espérance de secours, dans la plus rude saison de l’année. Il y avoit dans la compagnie des femmes grosses et des nourrices. Le passage fut difficile, et enfin ils abordèrent demi-morts aux côtes d'Angleterre. — Mais ceux même que le roi avoit preposez à garder les côtes s'apprivoisèrent, & trouvèrent tant d'occasions de faire de grands profits en favorisant la sortie des Reformez, qu'ils se laissèrent enfin aller à les assister, moyennant de grosses récompenses. Des capitaines de certaines fregates legéres, qui avoient ordre de croiser sur les vaisseaux qui pourroient porter des fugitifs, en passèrent eux-mêmes un lort grand nombre, & presque dans tous les ports les officiers de l’amirauté, amorcez par le profit dont les maitres de vaisseau leur faisoient part, laissoient passer bien des gens dont les cachettes n'étoient pas fort malaisées à decouvrir. Aussi pouvoient-ils faire à ce métier des profits considérables. Il y a eu des familles qui ont payé pour leur retraite quatre, six, huit mille livres. Ce fut la même chose du côté de terre. Les chefs de ceux qui gardoient les chemins et les passages donnoient eux-mêmes des guides pour de l’argent à ceux qu'ils étoient obligez d'arrêter; & quelquefois ils en servoient eux-mêmes.
» Mais ceux qui ne pouvoient pas se servir de ces
“avantages, ou faute de connoissance , ou faute d’ar-
gent , inventoient mille moyens pour se derober à la vigilance de tant de gardes. — Souvent il s’en deguisoit en païsans, qui menant quelque betail devant eux,
ou portant même quelque fardeau sous le bras ou sur les épaules, faisoient semblant de se rendre à quelque marché. — D'autres prenoient le nom de quelque soldat qui se rendoit à sa garnison, dans quelque ville des Païs-Bas ou de l'Allemagne. Il y en avoit qui se deguisoient en valets, & qui portoient les couleurs (1). Jamais on n’a vu tant de marchands qui eussent des affaires dans les païs étrangers, & qui étoient appellez à Bruxelles, à Anvers, à Francfort, & dans toutes les villes de commerce, ou par quelque banqueroute de leurs correspondans , ou par quelques affaires de compte : & parce qu'on ne vouloit pas ruiner le negoce, on ne refusoit point le passage à ceux qui appuyoient leur deguisement de quelque circonstance vraisemblable. Jamais on n’a vu un si grand trafic de passeports. — Mais quand on ne se pouvoit servir de tous ces expédiens, parce qu’on n’avoit pas de quoi fournir à tant de dépenses, ou parce qu’on avoit à sauver des femmes & des enfans, on prenoit des routes écartées & impraticables; on ne marchoit que la nuit ; on alloit passer les rivières à des guais inconnus, ou abandonnez à cause de la difficulté des passages; on passoit les jours dans des bois, dans des cavernes, dans des lieux où on avoit à souffrir, selon la saison, le serain, la pluye, les neiges, le vent, les brouillards. Les plus heureux demeuroient cachez dans quelque grange, sous des monceaux de foin ou de paille, jusqu’à ce que l’heure de marcher fût arrivée. Les femmes même et les enfans surmontoient ces difficultez avec autant d’affection que s'ils eussent fait un voyage de plaisir. Les
(1) Aujourd’hui on dirait « une livrée. »
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» femmes employoient toutes sortes de déguisemens. » Hommes et femmes se déguisèrent en mendians , & » traversèrent les lieux suspects chargez de sales hail- » Jons, et demandant leur pain de porte en porte (1). »
La tension était trop forte et durait trop longtemps. Les huguenots avaient abandonné leur rêve d'influence politique. Depuis plusieurs années , leur préoccupation avait été de se faire oublier et de mener dans l’obscurité une vie tranquille et paisible, en toute piété et honnêteté. Mais justement leur soumission et leur fidélité avaient éte mal interprétées. Le roi, dominé par les prêtres, crut qu'il n’y avait plus, pour soumettre à la religion de l'Etat ces hérétiques obstinés, qu’à augmenter les châtiments et les mauvais traitements. Le clergé avait la confiance que les paysans dociles et ignorants céderaient, comme tant de nobles et d'hommes cultivés l'avaient fait, sous la pression du commandement royal. Beaucoup en effet cédèrent extérieurement ; mais on peut bien douter si, de toutes les conversions amenées par l'infliction des incapacités légales et les brutalités des dragonnades, une seule fût sincère. Beaucoup, au contraire, de nature plus héroïque , résistèrent à tous les efforts faits pour les détacher de leur foi. Et bon nombre de convertis apparents, après avoir réussi à éviter des punitions, ne furent pas moins empressés que leurs frères plus courageux à fuir leur patrie et à chercher un refuge dans les pays protestants.
Des asiles s’ouvrirent de toute part aux fugitifs. L’Angleterre surtout, où tant de leurs concitoyens persécutés avaient déjà trouvé un refuge, fut des premières à
(1) Benoist, Histoire de l'édit de Nantes, tome III, 3e partie, PP. 948-054.
208 Histoire des réfugiés huguenols en Amérique.
leur offrir l'hospitalité. Le résident anglais à Paris tenait son gouvernement au courant des mesures prises par Louis XIV contre ses sujets réformès, et demandait instamment au roi de plaider leur cause. L’édit terrible de juin 1681 décida enfin Charles IT à faire cette démarche. Dès le mois suivant (28 juillet), une proclamation royale fut publiée , promettant des lettres de naturalisation sous le grand sceau d'Angleterre « à tous les protestants en détresse, qui, par suite des rigueurs et des sévérités dont on les accable à cause de leur religion, seront forcés de quitter leur pays natal et désireront s’abriter sous la protection royale de Sa Majesté, pour garder et pratiquer librement leur religion. » Les réfugiés étaient assurés de jouir de tous les privilèges et immunités compatibles avec les lois pour le libre exercice de leur commerce et de leur industrie ; ils étaient, en outre, informés qu’une loi serait présentée à la session suivante du Parlement pour la naturalisation de tous les protestants qui viendraient ainsi s'établir. Ils ne devaient pas être imposés de droits plus élevés que les sujets-nés de Sa Majesté, et devaient jouir des mêmes privilèges que ces derniers pour l’entrée de leurs enfants dans les écoles et collèges du royaume.
Pour rendre ces dispositions libérales effectives , l'ordre était donné de laisser les protestants passer la frontière douanière libres de droits avec leurs meubles, outils et instruments ; tous les officiers de Sa Majesté, tant civils que militaires, étaient invités à leur donner un bienveillant accueil à leur arrivée dans les ports du royaume et à leur prêter aide et soutien dans leur voyage jusqu'aux lieux où ils désireraient aller. Enfin, la proclamation royale ordonnait que des collectes fussent faites dans le royaume, pour secourir ceux des réfu-
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giés: qui pourraient en avoir besoin. L’archevêque de Canterbury et l’évêque de Londres étaient désignés pour recevoir les requêtes et pétitions que les réfugiés désireraient présenter au roi à leur arrivée.
La Hollande ne demeura pas longtemps en arrière de sa voisine protestante dans les ouvertures d'hospitalité aux huguenots opprimés. Le 24 septembre de la même année, les magistrats d'Amsterdam leur offrirent le droit de cité et des privilèges de commerce, et les États généraux annoncèrent que tous ceux qui s'établiraient sur leur territoire seraient exemptés du paiement des taxes pendant douze ans. Le roi luthérien du Danemark fut également prompt et libéral dans ses promesses de protection et d'exemption ; les cantons protestants suisses ne furent pas longs non plus à témoigner leur sympathie à leurs frères persécutés, et à les inviter à venir chercher refuge sur leur territoire.
Peu d’années après, à la révocation de l’Edit de Nantes , les Etats protestants d'Allemagne se Joignirent à ce mouvement. À peine cet acte suprême d'intolérance et de perfidie eût-il été proclamé que l'électeur de Brandebourg et d’autres princes protestants témoignèrent leur indignation en offrant une patrie aux huguenots proscrits et en prenant en leur faveur les dispositions les plus larges dans leurs Etats.
Cependant, en France, l’œuvre de persécution se poursuivait. Louis XIV exécutait à la lettre les avis de ses conseillers spirituels, et faisait pénitence de ses vices royaux en écrasant l'hérésie. Pour empêcher ses sujets protestants de quitter le pays et de profiter de l'invitation des pouvoirs étrangers, Louis leur impose son commandement royal de rester chez eux pour se convertir. Les déclarations suivent les déclarations, dé-
fendant à tous les marins et artisans de s’en aller avec leurs familles et de s'établir dans d’autres pays, sous peine de condamnation aux galères à vie. Sa Majesté annonce à son peuple (18 mai 1682) qu’un « nombre infini » de conversions se produisent dans toutes les parties du royaume. Mais , « attendu qu'il reste encore quelques personnes, qui non seulement persévèrent obstinément dans leur aveuglement, mais encore empêchent les autres d'ouvrir les yeux et les poussent à quitter leur pays , adoptant ainsi une voie opposée à leur salut, à leurs propres intérêts et à la fidélité qu’ils doivent à leur souverain, tous ceux qui seront trouvés coupables d’avoir ainsi engagé d’autres personnes à s’en aller seront punis d’amendes et de peines corporelles. »
L'infatuation de Louis XIV atteignit son plus haut point quand, le 22 octobre 1685, il publia le fameux édit proclamant le succès des mesures prises pour l’extirpation de l’hérésie, et annonçant la révocation et suppression de l’édit de Nantes, de celui de Nimes, et de tous autres édits et déclarations rendus en faveur des protestants dans son royaume.
L’édit de révocation n'était que le dernier trait d’une politique poursuivie avec une persévérance implacable pendant un quart de siècle. Il ordonnait la démolition immédiate de tous les temples et l'interdiction de tous les lieux de culte de la religion prétendue réformée encore existants. Il interdisait aux religionnaires de s’assembler dans quelque local ou maison que ce fût, pour les exercices de cette religion. Il ordonnait à ceux des ministres de ladite religion qui refuseraient d'embrasser la foi catholique, de quitter le royaume dans les quinze jours après la publication du présent édit, et leur enjoignait, dans l'intervalle, de n’accomplir aucune
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fonction de leur charge, sous peine des galères. Les écoles privées pour l'instruction des enfants de ladite religion étaient prohibées, ainsi que « toutes les choses généralement quelconques qui pourraient marquer une concession quelle qu’elle puisse être en faveur de ladite religion. » Il commandait aux parents, sous de fortes peines , d'envoyer leurs enfants aux églises paroissiales pour les y faire baptiser. Il défendait très expressément à toutes les personnes professant ladite religion, de quitter le royaume, sous peine des galères pour les hommes, de l’emprisonnement et de la confiscation des biens pour les femmes. Ceux qui étaient déjà partis étaient invités à revenir dans les quatre mois, avec promesse dé les laisser rentrer paisiblement en jouissance de ce qu’ils possédaient; mais si quelqu'un d’eux manquait de revenir, tous ses biens devaient être confisqués. Enfin, il devrait être permis à tous les sujets de Sa Majesté de rester dans son royaume, de continuer leur métier, et de garder la jouissance de leurs biens , sans être inquiétés ni empêchés, « en attendant qu’il plaise à Dieu de les éclairer comme les autres » à condition qu’ils n’accompliraient aucun exercice de leur prétendue religion, ni ne s’assembleraient sous prétexte de prières ou de culte de cette religion.
Tel était le contenu de ce document qui stupéfia l’Europe, il y a deux siècles, et qui continue à stupéfer le genre humain. Le jugement impartial de l’évoque et de la postérité, sur cet acte prodigieux de despotisme et de bigoterie n’a peut-être jamais été mieux exprimé que par les paroles d’un contemporain catholique romain, un courtisan de Louis XIV, le duc de Saint-Simon :
« La révocation de l’édit de Nantes, sans le moindre prétexte et sans aucun besoin, et les diverses proscrip-
tions plutôt que déclarations qui la suivirent furent les fruits de ce complot affreux qui dépeupla un quart du royaume , qui ruina son commerce, qui l’affaiblit dans toutes ses parties, qui le mit si longtemps au pillage public et avoué des dragons, qui autorisa les tourments et supplices dans lesquels ils firent réellement mourir tant d’innocents de tout sexe par milliers, qui ruina un peuple si nombreux, qui déchira un monde de familles, qui arma les parents contre les parents pour avoir leur bien et les laisser mourir de faim, qui fit passer nos manufactures aux étrangers, fit fleurir et regorger leurs Etats aux dépens du nôtre, et leur fit bâtir de nombreuses villes ; qui leur donna le spectacle d’un si prodigieux peuple proscrit, nu, fugitif, errant sans crime, cherchant asile loin de sa patrie ; qui mit nobles, riches, vieillards, gens souvent très estimés pour leur piété, leur savoir, leur vertu, des gens aisés, faibles, délicats, à la rame et sous le nerf très effectif du comite, pour cause unique de religion; enfin qui, pour comble de toutes horreurs, remplit toutes les provinces du royaume de parjures et de sacrilèges, où tout retentissait des hurlements de ces infortunées victimes de l'erreur, pendant que tant d’autres sacrifiaient leur conscience à leurs biens et à leur repos, et achetaient l’un et l’autre par des abjurations simulées, d'où sans intervalle on les trafnait à adprer ce qu'ils ne croyaient point, et à recevoir réellement le divin corps du Saint des saints, tandis qu’ils demeuraient persuadés qu’ils ne mangeaient que du pain qu'ils devaient encore abhorrer. Telle fut l’abomination générale enfantée par la flatterie et par la cruauté. De la torture à l’abjuration , et de celle-ci à la communion, il n'y avait pas souvent vingt-quatre heures de distanèe , et leurs bourreaux étaient leurs conduc-
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teurs et leurs témoins. Ceux qui, par la suite, eurent l'air d’être changés avec plus de loisir ne tardèrent pas,
par leur fuite ou par leur conduite, à démentir leur prétendu retour. »