‹ Histoire des réfugiés huguenots en Amérique [microforme]Chapitre 20 sur 79 · À Moftel de le Ville Le vieux Temple · texte numérisé non relu

À Moftel de le Ville Le vieux Temple

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La Révocation. — Aunis. 215

La persécution , sous le règne de Louis XIV, affaiblit beaucoup la force de la religion réformée dans ces provinces. Cependant elle était encore suffisante pour justifier le choix qu’en fit le roi pour y renouveler, comme nous l'avons vu, l'essai des dragonnades. Ce fut en Poitou qu'elles furent commencées par Marillac, gouverneur de cette province , et de là elles s'étendirent rapidement en Saintonge et dans l’Aunis.

Cette partie de la France présente un intérêt tout particulier comme étant la patrie d'un grand nombre de familles qui s'enfuirent à l'époque de la Révocation et qui ensuite se rendirent en Amérique. On trouvera, dans les pages suivantes, l'origine de la plupart de celles qui vinrent, dans les dernières années du dixseptième siècle, à New-York, Boston, Jamestown et Charleston en passant par l'Angleterre et la Hollande. Le présent chapitre et le suivant donneront le résultat des recherches faites à ce sujet.

L'Aunis, la plus petite des trente-trois provinces entre lesquelles le royaume de France était alors divisé, peut être appelé le berceau des huguenots américains. A la vérité, l'Aunis pouvait à peine mériter le nom et le rang de province. C'était une partie de la Saintonge qui en avait été séparée pour être annexée à La Rochelle, au quatorzième siècle, en récompense de la fidélité de cette ville au roi Charles le Sage, pendant ses guerres contre les Anglais. Cette petite région, généralement appelée « terre d’Aunis » ou « pays d’Aunis, » n’était guère que la banlieue de son grand port de mer La Rochelle, qui, après avoir été pendant près de

mées du Poitou. 1856, tome I, p. 100, Europæ Speculum. 1599, p- 176.

soixante et dix ans le boulevard des protestants de France, demeurait encore, quoique démantelée et dépouillée de ses anciens privilèges, la résidence de beaucoup de leurs familles les plus riches et les plus influentes.

La Rochelle avait une glorieuse histoire. Pendant près de cinq siècles, cette cité jouit de franchises municipales et de privilèges commerciaux exceptionnels. Des chartes royales, confirmées par une longue suite de souverains, assuraient aux citoyens le droit d’élire leur maire et les autres magistrats chaque année, et les exemptaient de toutes taxes et impôts. Ces privilèges remarquables n'avaient pas été accordés sans raison. Les Rochelais avaient toujours été connus pour leur dévouement à la couronne de France et pour les services importants qu'ils avaient rendus à l'Etat sous plusieurs règnes. Une des récompenses les plus significatives accordées à leur fidélité fut la concession de la noblesse, faite par le roi Charles le Sage, non seulement au maire et aux magistrats de la ville alors en fonctions, mais à leurs successeurs à perpétuité (1373).

Les plus fiers souvenirs des Rochelais dataient toutefois de la Réforme. Leur ville avait accueilli de bonne heure les nouvelles doctrines prêchées par les disciples de Calvin. Des moines et des prêtres furent parmi les premiers de ses citoyens qui embrassèrent la foi évangélique. Un grand nombre de nonnes quittèrent leurs cloîtres pour embrasser un genre de vie que l'Ecriture sainte, comme elles l'apprirent alors, a déclaré honorable entre tous. Les libraires et les maîtres d'école de la ville contribuèrent, de leur côté, à répandre l’enseignement des réformateurs. La persécution ne fit qu'augmenter la force du mouvement ; et enfin le changement

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de religion devint si général que les réformés, las de tenir leurs assemblées à l’étroit, dans des salles ou des maisons particulières, réclamèrent le droit de se réunir dans les églises. Ce droit leur fut accordé, et, pendant quelque temps, protestants et catholiques célébrèrent leur culte dans ies mêmes sanctuaires, une congrégation s’assemblant lorsque l’autre se séparait. L’harmonie avec laquelle cet arrangement fut exécuté était si parfaite, que dans une certaine occasion, les prêtres de l’église Saint-Sauveur, priés de commencer leurs services plus tôt pour la commodité des protestants, y consentirent, et convinrent de commencer les matines un peu avant l’aube, à condition que les protestants paieraient le luminaire (25 octobre 1561). Cet heureux état de choses ne dura cependant que quelques mois. Les religionnaires furent obligés de retourner à leurs premiers lieux de réunion, et, peu après, l’édit de janvier les força à ne plus s’assembler qu'en dehors des murs de la ville (17 janvier 1562).

Pendant les guerres civiles qui suivirent, La Rochelle devint le point de ralliement et la citadelle du parti huguenot. La vigilance de ses citoyens la préserva du massacre qui commença à Paris le jour-de la Saint-Barthélemy, et, un peu plus tard, leur bravoure héroïque leur permit de résister, pendant neuf mois, aux assauts de l’armée royale, dans le siège mémorable de 1573. Dans les cinquante années suivantes , la ville atteignit le point culminant de sa prospérité et de son renom. Célèbre par la force de ses murailles, l’étendue de son commerce, la fortune de ses négociants, l'intelligence et la moralité de ses habitants, La Rochelle était la gloire du protestantisme français. Dans son « grand Temple » dont la pierre angulaire avait été

posée par Henri, prince de Condé (1577), se succédaient en foule les fidèles, captivés par l’éloquence incisive et austère à la fois des pasteurs les plus instruits et les plus éminents de l'Eglise réformée. Pendant la plus grande partie de cette période, aucun autre culte que celui prescrit par la foi évangélique ne fut célébré dans les murs de la ville. Au moment où l’édit de Nantes fut proclamé, il y avait près de quarante ans que la messe n'avait été dite à La Rochelle.

Occupée d'intérêts politiques, ne conservant son importance et son indépendance que par une vigilance incessante, La Rochelle était en même temps un foyer intellectuel pour les protestants de France. Son collège, fondé en 1565, et doté par Jeanne d’Albret, les princes de la maison de Bourbon et l'amiral Coligny, attira plusieurs des savants les plus distingués de l’époque. Ses presses étaient renommées pour leur activité incessante et le soin scrupuleux apporté presque indistinctement à toutes leurs productions. La Rochelle fut choisie comme lieu de réunion de plusieurs assemblées politiques du parti huguenot et de plusieurs synodes des églises réformées. Une vie intellectuelle libre et vigoureuse y régnait entretenue, avivée même par les anxiétés et les appréhensions de toutes les églises (1).

(1) Un exemple en sera donné par l'historien Arcère : « Au » milieu des troubles de la guerre, on donnoit à la Rochelle des » divertissements publics. On y représenta une tragédie, dont le » titre étoit Holoferne. L'auteur de ce poëme dramatique fut » Catherine de Parthenai, si connue dans la suite sous le nom » de duchesse de Rohan. Cette dame sut joindre à l’érudition les » grâces de la belle littérature, et rehausser les talens de l'esprit » es le courage des héros. C’est elle qu'on vit seule demeurer » ferme sur les ruines de son parti abattu, après la réduction de » la Rochelle en 1628, et soutenir si fièrement une éclatante » disgrace. » (Histoire de la ville de la Rochelle et du pays d'Aul-

Avec son second siège, encore plus terrible que le premier (1), finit la période de l'indépendance de La Rochelle dont l'importance ne fit plus que déchoir. En punition de la résistance opiniâtre opposée à ses armées, et en témoignage de son mécontentement envers une population « dont les rébellions avaient été la source et le principal appui des grandes guerres qui avaient si longtemps affligé l'Etat, » Louis XIII ordonna la destruction complète de ces fortifications qui avaient déjoué l'habileté de ses soldats et de ses ingénieurs. « Notre volonté est, » disait la déclaration royale, « qu’elles soient rasées jusqu’au sol, de telle manière que la charrue puisse y passer comme dans une terre labourée. » Les dignités et privilèges spéciaux dont la ville jouissait depuis tant de siècles furent abolis , et le grand Temple fut converti en cathédrale.

La Rochelle ne se releva jamais de cette chute comme place d'importance politique ou militaire. Cependant elle continua bien des années à être la source principale d'influence morale et religieuse pour les huguenots de France, — leur « Genève occidentale, » — et elle demeura longtemps exempte de beaucoup des vexations auxquelles les protestants étaient exposés dans le reste du royaume, sous le régime répressif que le gouvernément avait déjà adopté vis-à-vis d’eux. Mais en 1661, une ancienne disposition de la déclaration royale pour la réduction de la ville aprés le siège, restée jusqu’alors sans effet, fut prise en considération et exécutée. Cet article interdisait à toutes personnes professant la

nis, par M. Arcère, À la Rochelle M.DCC.LVI, tome I, p. 568.

(1) 1$ août 1627 au 1°" novembre 1628.

religion prétendue réformée d’être admises à habiter La Rochelle, à moins qu’elles n’y eussent résidé auparavant, et avant le débarquement des forces anglaises envoyées pour secourir la ville, sous les ordres de Buckingham, en juillet 1627. L'article fut alors confirmé par une ordonnance civile, et proclamé à son de trompe au mois de novembre dans les rues de La Rochelle. Quinze jours étaient accordés à ceux qu'il pouvait concerner pour sortir de l'enceinte de la ville; et avis était donné, qu’en cas de désobéissance ils encourraient une forte amende, appuyée au besoin de la saisie et de la vente publique de leurs effets. Cette nouvelle répandit la consternation. Beaucoup de gens étaient venus s'établir à La Rochelle dans les trente-trois dernières années. Beaucoup ne se souvenaient plus d’aucun autre foyer. Ils y étaient liés par d'innombrables nœuds d'intérêt, d'habitude ou d'affection. Néanmoins, plus de trois cents familles obéirent à l’ordre. Elles auraient pu acheter l’exemption par un changement de religion, car la déclaration ne s’appliquait qu'aux habitants protestants ; mais l’appât tentateur fut repoussé. Pourtant les inconvénients du déplacement étaient grands ; la saison était défavorable ; la pluie tombait à torrents depuis trois semaines. Quelques-uns partirent immédiatement , tandis que d’autres tardèrent, attendant un meilleur temps ou une prolongation de délai; mais toute prolongation fut refusée. Les quinze jours expirés, l’ordre fut strictement exécuté ; des sergents entrèrent dans les maisons et firent main-basse sur les meubles, jetant dans la rue tout ce qu'ils ne saisissaient pas. Les habitants dépouillés étaient ensuite renvoyés ; des enfants au berceau, des femmes enceintes, les vieillards, les malades étaient mis dehors sans pitié. Beaucoup moururent aux

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mains des officiers : tandis que d’autres ne vécurent que juste assez pour être emportés à la campagne par leurs amis (1).

Les archives de la république du Massachusetts contiennent un intéressant mémoire de cette expulsion dans la pétition de Jean Touton, « docteur chirurgien de Rochelle en France, pour lui-même et pour d’autres. » Les pétitionnaires représentent « qu’ils sont, pour leur religion, renvoyés et chassés de leurs habitations en La Rochelle ci-dessus » et ils demandent « que le gouvernement d'ici leur montre assez de faveur pour qu'ils soient en quelque mesure assurés de leur résidence ici avant d'entreprendre le voyage. » S'ils sont encouragés, «ils chercheront à disposer de leurs biens à La Rochelle, où ils ne peuvent plus rester (2).» Une liste des personnes qui faisaient cette requête fut envoyée au gouverneur Endicott avec la pétition. Malheureusement, cette liste a disparu, de sorte que nous n'avons aucun moyen d'apprendre ni le nombre, ni les noms des pétitionnaires. Il est certain que quelques-uns d'eux exécutèrent leur dessein. On sait que Jean Touton lui-même vint peu après en Amérique (3), et nous trouvons

1) Elie Benoist, op. cit., tome III, 1° partie, pp. 431-434. 2) La pétition fut approuvée le 1$ août 1662 par les députés. (Mass., Archives, X, p. 208).

(3) John Toton [Touton] adressa le :9 juin 1687, à la cour générale de Massachusetts, une pétition établissant que « depuis » l'année 1662, il avait toujours habité sur le territoire de Sa » Majesté. » Il était citoyen libre de Virginie « par la faveur de mylord d’Effingham , » et était sur le point de se rendre dans l'île de Terceira, en affaires pour le compte d’un William Fisher de Virginie. Apprenant « qu'on use de toute sévérité contre les protestants français dans cette île, » il demande des lettres le représentant comme Anglais. Massachusetts Archives, vol. CXX VI,

P- 374 Touton habitait à Rehoboth (Mass.), en 167$ (James mi ; A genealogical Dictionary of the first settlers of New-England).

qu'environ à la même époque un capitaine de navire de La Rochelle fut arrêté sous l’inculpation d’avoir reçu à bord de son navire des émigrants à destination des colonies anglaises d'Amérique (1). Quelques-uns de ces derniers se rendirent probablement à la ville de New-Amsterdam, où beaucoup de leurs frères protestants avaient déjà trouvé un.asile. Les directeurs de la Compagnie des Indes occidentales à Amsterdam informèrent le gouverneur Stuyvesant, le 16 avril 1663, « qu'ils avaient reçu des requêtes au nom des protestants de La Rochelle » qui étaient « considérablement opprimés et privés de leurs privilèges. » Des lettres subséquentes lui recommandaient de se préparer à recevoir de nombreuses familles de la religion réformée, non seulement de La Rochelle , Saint-Martin, et de la contrée d’alentour, mais de beaucoup d’autres lieux en France, où les églises, pensait-on, seraient bientôt démolies. On recommandait au gouverneur « de prèter une main secourable en toutes choses » à ces dignes réfugiés (24 janvier 1664). La réponse de Stuyvesant montre que plusieurs des émigrants de France avaient atteint New-Amsterdam (4 août). Parmi eux était un

(1) C'érait un nommé Brunet, capitaine de navire de La Rochelle, qui avait embarqué trente-six jeunes gens pour l'Amérique. Présumant qu’on les avait envoyés dans les îles anglaises pour prévenir leur conversion à la foi catholique, les juges de La Rochelle condamnèrent Brunet à une amende de mille livres et à une « punition exemplaire, » à moins qu’il ne pût produire ces gens dans le délai d’un an, ou donner une preuve satisfaisante, soit de leur décès , soit de leur résidence volontaire dans quelqu’une des colonies françaises. La Chambre de l'édit annula cette décision : mais le Conseil la rétablit, sous prétexte qu’on pouvait craindre que ces jeunes gens ne fussent onde dans la profession de la religion

rétendue réformée, s'ils restaient dans les colonies anglaises. (Charles Drion, Histoire chronologique de l'Eglise protestante de rance, tome II, p. 72),

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certain Jean Collyn, qui était sur le point de retourner en France sur un des navires de la Compagnie pour pouvoir rendre compte du pays à ses compatriotes. Les colons déjà arrivés étaient particulièrement attirés par Staten Island, où ils se proposaient de s'établir, et ils espéraient pouvoir persuader au pasteur de Saint-Martin de venir exercer son ministère au milieu d’eux (1).

Pendant les vingt années suivantes, La Rochelle, tout en ayant sa part des oppressions dont le protestantisme souffrait dans toute la France, continua à jouir de quelques privilèges particuliers. Son temple resta debout, tandis que presque tous ceux de la province étaient détruits. Sa population protestante était encore nombreuse et influente; et beaucoup des plus riches familles de « la religion » habitaient encore dans cette ancienne demeure du calvinisme ; demeure que les souvenirs tristes et glorieux qui la remg: :saient leur rendaient, sans doute, d'autant plus chère.

Le descendant des huguenots qui visiterait La Rochelle de nos jours y trouverait encore quelques traits caractéristiques familiers à la génération qui s’enfuit de cetie ville il y a deux siècles. Ses rues, étroites et tortueuses pour la plupart, reçoivent des longs porches ou arcades qui les bordent des deux côtés, un étrange et sombre aspect. Ouvrant sur ce trottoir couvert, l'entrée d’une habitation huguenote du vieux temps était souvent reconnaissable à quelque pieuse inscription, — généralement un texte de l’Ecriture, ou un verset des psaumes de Marot, — gravée au-dessus de la porte. Quelques-unes de ces inscriptions sont encore lisibles. Petite

qi) New-York Colonial Manuscripts, vol. XV, fol. 12, 106, 107,

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et d'une simplicité sévère, cette porte conduisait souvent à un logement meublé avec un luxe de bon goût, et dont les étages supérieurs étaient ornés, au dedans comme au dehors, de riches sculptures sur bois et sur pierre.

Vue de la mer, La Rochelle offre à peu près le même aspect qu'autrefois, avec ses ports extérieur et intérieur, séparés par un étroit passage, sur chaque côté duquel s'élèvent les tours massives de Saint-Nicolas et de la Chaîne (1). Un reste de l’ancien mur de la ville réunit ce dernier bâtiment à la tour encore plus haute de la Lanterne, construite originairement pour servir de phare aux navires se dirigeant vers le port, mais employée, pendant les persécutions, comme prison d'Etat. S'élevant au-dessus de la côte plate et marécageuse, dont la longue ligne s'étend monotone aussi loin que le regard peut atteindre, ces monuments du passé ont conservé à peu près le même aspect grisâtre et ne sont guère plus dégradés que ne les virent, du temps de Louis XIV, ses sujets protestants en fuite.

Ce fut là que grandirent les jeunes Bernon, Faneuil, Baudouin, Allaire, Manigault. Les rues et les places, et les quais où les grandes maisons de commerce se maintenaient encore, quoique amoindries, avaient été témoins de nombreux événements la plupart, d’un haut intérêt. On voyait toujours debout la maison où résidait Henri de Navarre, alors âgé de quinze ans, lorsqu'il vint avec sa noble mère, Jeanne d’Albret, au commencement de la troisième guerre civile, se réfugier dans

(1) « Nous perdîmes de veüe les grosses tours et la ville de la » Rochelle, puis les îles de Rez et d'Oléron, disant adieu à la » ‘France. » Lescarbot.

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