LE REFUGE. — ANGLETERRE
Plusieurs années déjà avant la révocation, les puissances protestantes de l’Europe avaient invité les huguenots persécutés en France à se réfugier chez leurs coreligionnaires étrangers. Un grand nombre avaient accepté cette invitation et jouissaient d'une généreuse hospitalité en Angleterre, en Hollande, en Allemagne et en Suisse. Plus tard vint le moment où les huguenots victimes des dragonnades n’eurent plus que ce moyen de salut devant eux, et ils se hâtèrent alors de se rendre en foule aux invitations qui leur étaient faites. Trois cent mille personnes sortirent de France à cette époque. La plupart se réfugièrent en Hollande; mais l’Angleterre fut la « cité du refuge » pour beaucoup de ceux qui vinrent ensuite en Amérique. Nous allons essayer, dans ce chapitre, de raconter l’histoire de nos réfugiés, spécialement pendant leur passage dans ce royaume.
Leur fuite fut, dans la plupart des cas, précipitée et aveugle. Ceux qui appartenaient aux classes protestantes aisées possédaient, il est vrai, en général, une certaine connaissance des pays étrangers , et des relations avec leurs compatriotes exilés, ce qui leur permettait de
392 Histoire des réfugiés huguenots en A mérique.
choisir les localités où ils se réfugieraient et de prendre leurs dispositions pour y arriver. Mais ce ne fut pas le cas du plus grand nombre. Ne connaissant ni le pays ni la langue, obligés de se confier au hasard des vents et des flots, ou à la conduite de capitaines ou de pilotes étrangers, les fugitifs avaient généralement peu de choix relativement au port où ils devaient se rendre. Le lieu où la Providence les conduisait devenait ordinairement celui de leur résidence permanente, et de petites colonies de protestants français se formèrent ainsi dans la plupart des villes côtières d’Angleterre et d'Irlande. Londres, cependant, devint la demeure de la plupart des réfugiés. De Plymouth, Barnstaple, Southampton et de quelques autres ports, ils se rendaient bientôt à la capitale. Ils y retrouvaient un grand nombre de leurs compatriotes, et une église protestante française fondée depuis longtemps.
Nos réfugiés se trouvèrent à Londres dans une ville nouvellement bâtie. Les rues, il est vrai, étaient étroites , tortueuses, et misérablement pavées, mais les maisons étaient en général propres et confortables. Il n’y avait guère plus de vingt ans que « le grand incendie » avait détruit presque toute la ville, et les vieux bâtiments de bois et de plâtre, dont les étages se projetaient l’un au-dessus de l’autre et se rapprochaient « tellement de chaque côté qu'on pouvait des fenêtres » avoir un tête-à-tête et parler à voix basse à travers la rue, » avaient fait place à des constructions de briques , bâtiments « sans magnificence, » mais pleins de confort et de commodité. Vingt églises étaient construites ou en construction, et le nouveau Saint-Paul, commencé depuis dix ans, était suffisamment avancé
Le Refuge. — Angleterre. 393 pour que l’on pôt juger, en partie, de la grandeur de ses proportions (1). Les émigrants, dont beaucoup probablement n'avaient jamais visité leur propre capitale, trouvaient dans cette ville populeuse bien des choses qui excitaient leur surprise ou leur admiration. La beauté de la Tamise et les facilités de communication qu’elle présentait, grâce aux bateaux qui longeaient constamment ses rives, ainsi que la forêt de mâts qui la couvrait, les remplissaient d’étonnement. La liberté et la cordialité des manières anglaises les surprirent aussi beaucoup. Les gentilshommes et les hommes du peuple se servaient tous également des voitures de louage dans les rues et des bateaux sur la rivière. Les cafés et tavernes étaient « extrêmement commodes. » C'était pour eux un spectacle nouveau, mais qui n’était pas pour leur déplaire, de voir la façon anglaise de saluer, en se pressant cordialement la main, au lieu du salut plus cérémonieux du chapeau. Ce qui intéressait par-dessus tout le réfugié , était le fait qu'il atteignait enfin la ville qui, depuis plus d’un siècle, était l’asile de ses compatriotes exilés, et où il pouvait, comme eux, jouir du bien sans prix de la liberté de conscience.
L'un de nos huguenots d'Amérique nous a laissé un récit de ses premières impressions sur Londres. Il nous reste si peu de relations de ce genre que nous croyons intéressant d’en donner ici des extraits.
(1) Les ouvriers étaient occupés (1685-1686) à abattre le vieux pignon de l’ouest ; à enlever le mur entre Saint-Gregory et la Cathédrale ; à raser la vieille tour de Lanthorn ou Lollard, et à dresser des échafaudages autour des constructions. Les murs du chœur semblent avoir été, à cette époque, entièrement construits jusqu’à la hauteur de la corniche ; les piliers du dôme, jusqu'aux chapiteaux; la nef, jusqu’à deux baies du dôme » (Renseignement ina communiqué par le Rev. D' Sparrow-Simpson, par l'intermédiaire du très Rev. Doyen de Saint-Paul).
394 Histoire des réfugiés huguenols en Amérique.
Durand, du Dauphiné, s'était enfui de Marseille à
Livourne, où il saisit la première occasion de s’embarquer pour l'Angleterre. Après un long et dangereux voyage, il débarqua à Gravesend le 31 mars 1686 et, y laissant sa famille, se rendit en bateau à Londres. « Les premières maisons que je rencontray, » racontet-il, « ne sçachant point la grandeur de la ville, je me
fis mettre à terre, et demandois une chambre à loüer, mais on ne m'entendoit point, j'y roulai assez longtemps jusques à ce que par signes ou autrement je fis entendre à un homme qu'il me menât où il y avoit des François, moyennant bien de l’argent que je lui promis , et que je lui montrai. Il me mena finalement à la Bourse, et m'ayant mis entre les mains d’un François 1l me laissa. Je lui racontai ce qui m'étoit arrivé pour lui inspirer plus de compassion, mais il me dit qu’il n’étoit pas de la Religion, que néanmoins je ne me mis point en peine, que bien qu'il fut loin d’une lieüe et demy, il ne me quitteroit point qu'il ne me vit logé. Nous cherchâmes donc, mais inutilement, une chambre dans ce quartier, si bien que n’en trouvant point, J'eus recours à la lettre que m'avoit donné M. Christophle Parker à Lignorne [Livourne]. Nous nous enquimes si soigneusement du logis de M. Brokin, qu'on nous indiqua la rüe, nous y allâmes et neûmes pas de peine à le trouver. Il ne s’y rencontra pas, mais ayant prié M" Brokin d'ouvrir la lettre, et de me faire trouver une chambre, elle envoya incontinent sa gouvernante, qui m'en loüa une vis-àvis de son logis, et nous ayant bien fait servir à manger et à boire, qui ne me vint point mal, car il étoit six heures du soir sans que j'eusse encore rien pris, et j'étois crevé de lassitude d’avoir si longtemps mar-
Le Refuge. — Angleterre. 395
ché, le pavé de Londres étant le plus méchant que J'aye encore veu.
« Le lendemain qui étoit un samedy, je m'en retournai bon matin à Gravesin [Gravesend] et amenay mes malades comme je peus. Les gardes de la douane ne me laisserent aporter de mes ardes que nos lits; et étant revenus, il falut que mon valet avec le batelier portassent cette pauvre malade jusques à la chambre, et il me falut aussi presque toujours porter mon petit garçon, mais ce qui nous avint bien, c’est qu’elle étoit tout proche de la rivière. Le lendemain, qui étoit un jour de Dimanche, je m’enquis si soigneusement et roulay tant dès le bon matin qu'après qu’on m'eut mené à plusieurs Eglises angloises, finalement on me mena au Temple françois de Londres, où j'arrivay assez longtemps avant qu'on commençat le premier preche. Ce fut là où avec une joye que je ne sçaurois exprimer d’avoir rejoint ce précieux flambeau de l'Evangile, qui avoit été transporté hors de nôtre royaume, je rendis mes très humbles actions de grâces à l'Eternel de la sortie de Babilon, et de mon heureuse arrivée dans ces fortunées contrées où l’on prêche la vérité sans aucun trouble ni empèêchement (1).
Durand nous donne plus loin ses impressions sur la
capitale et sur l’Angleterre. « La Savoye, » écrit-il,
est le plus grand fauxbourg de Londres ; c’est l'endroit où est la maison du Roy, de la Reine douerriere, et presque de tous les grands seigneurs de la Cour. Il y a deux Eglises françoises, et une dans la ville. La plus grande partie des François logent là et au
(1) Voyages d’un François exilé pour la Religion, etc.
» fauxbourg Despedlefil [Spitalfields], qui est de l’autre » côté, les loüages y étant meilleur marché que dans » Londres (1). »
« L'Angleterre, » continue-t-il, « est un beau païs, » très riche et très abondant en toutes sortes de grains, » legumes, et principalement en paturages ; on y nour- » rit quantité de bétail, et tout le défaut qu'on trouve » aux viandes de la boucherie c’est qu’elle est trop » grasse. De sorte que leurs fons n'étant chargés que » des dismes pour l'entretien des Evêques et des minis- » tres ; les impositions n'étant que sur les marchandises » et mines de tain, cela joint avec leur grand com- » merce fait que c’est le païs le plus riche de l'Europe; » aussi ne voit-on presque pas un pauvre dans les rües » et à la porte des temples, mais ce qu’il y a, et qui » contribüe sans doute à la fertilité de leur terroir, » c'est que dans l’hiver et dans le printemps il y pleut » presque tous les jours, ou il y traine un certal: » broüillard, et on voit rarement un jour bien clair et » bien serain; cela rend l’air fort humide et fort gros- » sier, et ceux qui ne l'ont pas accoustumé deviennent » fluxionères. » À
Gêné par la détention de ses effets à la douane de Gravesend, et ne sachant où chercher assistance, Durand se rendit le mercredi suivant au « prêche » hebdomadaire de l’église française, et après le service demanda une entrevue au Consistoire. « Ces messieurs » prièrent Monsieur Herman Olmy, un fort honnête
(1) « Le peuplement du désert de Spital-Fields est dû entiërë » ment aux Français. En une génération, neuf églises s’y étaient » élevées, et les artisans y étaient si nombreux et si actifs, qu » la fabrication des soieries à Londres s'était accrue au vingtir » ple » (Reginald Lane Poole, À History of the Huguenols of the dispersion at the recall of the Edict of Nontis, pp. 82, 83).
Le Refuge. — Angleterre. 397
» marchand anglois, de m'y servir; il le fit avec beau- » coup de générosité, étant un très honnet homme et » fort charitable, et ce fut non seulement dans cette » rencontre, mais en plusieurs autres. Il parloit bon » françois, et il étoit si obligeant qu'ayant tous les » jours besoin de lui à cause du langage, il quittoit tout » pour me servir, bien qu’il eut beaucoup d’affaires, et » ne me laissoit même jamais sortir de son logis qu'il » ne me fit boire du vin d'Espagne. Monsieur Brokin » revint cependant de la campagne, et d'abord m’envoya » querir. Il m'offrit cent services, me faisoit fort sou- » vent manger chez lui, et si souvent qu'il ne tenoit » qu'à moi d'y manger tous les jours. »
Les réfugiés n’arrivaient pas tous complètement dépourvus de ressources ; beaucoup d’entre eux avaient, comme Durand, apporté quelques biens et pouvaient, avec de l’économie, vivre quelque temps à Londres ou ailleurs. Mais la plupart arrivaient dénués de tout, et leur seule ressource était de recourir à un fonds qui avait été établi cinq ans auparavant par des collectes faites dans tout le royaume pour secourir les réfugiés français. Ce qui restait de cet ancien fonds fut renforcé de nouvelles collectes faites à partir du 23 avril 1686. Le fonds ainsi créé s’éleva quelquefois jusqu’à deux cent cinquante mille livres sterling. On le connaissait sous le nom de Royal Bounty mais il n’était pas possible de lui donner un nom plus inexact, car aucun des rois sous lesquels il fut fondé, Charles II et Jacques IT, n'avait de sympathie pour ce mouvement, ou de compassion pour les personnes que l'on voulait secourir. Le fonds était en réalité une munificence du peuple anglais, un témoignage magnifique de la pitié hospitalière d’une nation, Un édit royal ordonnant ces collectes était
LA
cependant nécessaire à leur légalité, et Jacques IT, de même que Charles, consentit, bien qu'à contre-cœur, à donner cet édit.
L'attitude du roi et de son gouvernement envers les réfugiés était vraiment anormale. Jacques professait ouvertement la religion catholique, et passait même pour s'appliquer à ramener son peuple sous le joug de Rome. Les huguenots s'étaient soustraits à la domination de Louis XIV pour se mettre sous la protection d'un monarque anglais qui, en bigoterie et en intolérance, ne le cédait en rien au Roi-Soleil, dont il s'était fait le servile instrument. Tous les réfugiés savaient qu'il les regardait d’un mauvais œil, et ils en eurent bientôt une preuve frappante. L'un des pasteurs bannis de France, Jean Claude, le célèbre prédicateur de Charenton, venait de publier son livre impartial mais brûlant d’indignation : Les plaintes des protestants cruellement opprimez dans le royaume de France, et une traduction en parut, peu de temps après, en Angleterre. Sur la plainte de l'ambassadeur de France, Jacques ordonna que l'original et la traduction seraient tous deux brûlés publiquement à Londres par le bourreau, ce qui fut fait le $ mai 1686 (un mois après l’arrivée de Durand), et l’enthousiaste français ou quelqu'un de ses compagnons de refuge, passant près de la Bourse, put voir l'ouvrage de leur grand compatriote livré ignominieusement aux flammes.
Le roi était donc visiblement leur ennemi, mais un ennemi dépouillé, malgré sa couronne, de tout pouvoir pour leur nuire. L’Angleterre était l’amie des protestants de France; leurs souffrances avaient profondément ému le cœur du peuple anglais, et le sentiment protestant de la nation, surexcité par la conduite arbi-
Le Refuge. — Angleterre. 399
traire du roi et son dessein non dissimulé de rétablir la religion catholique, se manifesta par sa cordialité et son dévouement à ces étrangers qui cherchaient sa protection (1). L'Eglise anglicane leur accorda également une généreuse hospitalité, et les non-conformistes les accueillirent comme des frères. Les pasteurs réfugiés furent soutenus par le Royal Bounty, et les fidèles qui ne pouvaient pas trouver place dans le « temple » déjà existant de Threadneedle-Street, reçurent des subventions pour les aider à en fonder de nouveaux. Dans une seule année, en 1687, quinze églises françaises furent construites de cette manière, trois à Londres et douze dans les provinces.
Les deux ports d'Angleterre qui reçurent le plus de réfugiés furent Plymouth, au sud, et Bristol, à l'ouest. Il y avait à Plymouth environ trois cents protestants français en janvier 1686. Ce fut là que Pierre Jay
(1) Il existe à Londres un intéressant souvenir de cette bienveillance : c’est l’ « Hôpital pour les pauvres protestants français » et leurs descendants résidant dans la Grande-Bretagne. » Cet hôpital, qui fut longtemps connu par les réfugiés eux-mêmes sous le nom de « La Providence, » fut fondé en 1708 par M. de Gastigny, qui légua la somme de 1,000 livres sterling pour être consacrée, par les distributeurs du Royal Bounty, à la construction et à l'entretien de cet établissement. D'autres donations He s'y ajoutèrent bientôt , et, en 1716, on acheta un terrain dans Bath- Street, à Saint-Luke, auprès de City-Road. De nouvelles donations , faites soit par des Anglais, soit par des Français, vinrent encore accroître le fonds, et, en 1736, les directeurs agrandirent l'hôpital de façon à ce qu'il pût recevoir deux cent trente personnes. L'établissement fnt transporté en 1862, au nord de Victoria Park, et près des districts de Ss: -Ifields et de Bethnal-Green, qui fournissent la plupart de ses pensionnaires. Une construction spacieuse et imposante, entourée de jardins, y offre maintenant un asile paisible aux descendants pauvres ou âgés des réfugiés fran- Sais. Les directeurs de l'institution sont généralement des repré- Sentants des familles réfugiées. Le gouverneur actuel est le Très Honorable Earl of Radnor ; le secrétaire est Arthur Giraud
rowning, esq.
rejoignit sa famille après son évasion de La Rochelle, Le plus grand nombre de cesréfugiés cependant passaient bientôt après dans d’autres villes, tandis que Bristol, qui était alors la ville la plus commerçante de l’Angleterre après Londres, resta la demeure permanente de la plupart de ceux qui s’y réfugièrent. Cette colonie est la plus intéressante de toutes pour les Américains ; le registre de l’église huguenote de Bristol, depuis sa formation en 1687 jusqu’à la fin du siècle , abonde en noms qui se sont depuis naturalisés dans le Nouveau-Monde, C'est là que nous retrouvons les Badeau, les Bonnet, les Morin, les Quintard, dont nous avons déjà raconté la fuite des provinces occidentales de la France. Les mariages et les baptèmes de nos réfugiès sont spécialement intéressants. Leur habitude, caractéristique d’une race cordiale et gaie était d'inviter un grand nombre de parents et amis à fêter ces solennités domestiques. Même pendant les persécutions en France, le risque d’être découverts et punis ne les empêchait pas d'avoir pour ces occasions des réunions bien plus nombreuses que celles permises par la loi, qui restreignait le nombre des assistants à douze et à ceux seulement de la parenté la plus proche. Les calmes habitants de Bristol voyaient souvent leurs hôtes se rendre gaiement à leur temple, dans la semaine aussi bien que le dimanche, soit pour accompagner à la maison de Dieu quelque heureux couple, qui devait peut-être, peu de temps après, chercher un asile au delà des mers, soit pour assister au baptème d’un futur colon du Massachusetts ou de la Caroline.
Cette petite colonie de réfugiés formait un groupe choisi, et jouissait du patronage de l'évêque de Bristol, Sir Jonathan Trelawney, le même qui devint, quel-