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LA CHAPELLE DU MAIRE, A BRISTOL

(Occupée comme église française protestante, de 1687 à 1721).

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ques mois plus tard, le héros d'un chant populaire en Angleterre, comme l'un des sept prélats dont la résistance à Jacques IT précipita la révolution de 1688 (1). Ce fut certainement l'influence de ce charitableévêque qui donna aux réfugiés de Bristol le privilège d'employer pour leur culte la belle église de Saint-Marc, ou chapelle de Gand. Anciennement attaché à l'hôpital Saint-Marc , fondé au treizième siècle, ce bâtiment avait été concédé par la couronne, en 1540, an maire et aux bourgeois de Bristol pour l'usage public; et ce fut avec leur assentiment que les protestants français y célébrèrent leur culte de 1687 à 1721. Leurs premiers ministres furent Alexandre Descairac et Jérémie Tinel. L’excellent Descairac, qui avait été pasteur à Bergerac avant la révocation, fut frappé d’apoplexie, tandis qu’il prêchait à son troupeau de Bristol, un dimanche, le 14 juin 1703, et il fut enseveli le mardi suivant dans la chapelle de Gand, où sa bière fut portée par les ministres de la ville, et suivie par toute la congrégation.

La colonie française de Bristol se renforçait de temps à autre de nouveaux arrivants du pays de la persécution. Au commencement du dix-huitième siècle, elle était devenue considérable. « La chapelle était pleine à l’ex- » cès, les ailes aussi bien que l'autel étaient pleines de » bancs, en sorte qu’il devait y avoir plusieurs centai- » nes de personnes. » La principale famille des réfugiés était celle d’Etienne Peloquin, natif de La Rochelle, et négociant considérable. Ce fut un fils de ce réfugié que les citoyens de Bristol élurent maire en 1751.

(1) Thomas Babington sr The History of England from the A ccession of James 11 (Voir traduction d'Emile Montégut, 1854, tome IT, p. 397).

Etienne Peloquin avait épousé la sœur de Pierre Jay, et il est plus que probable que Jay lui-même, après avoir quitté Plymouth, s'établit à Bristol. Les deux familles étaient intimes, et cette intimité subsista pendant plusieurs générations (1).

L'église française de Bristol, de même que celle de Plymouth , était une église « conformiste. » Ses ministres, Descairac et Tinel, avaient pris les ordres dans l'Eglise anglicane et avaient adopté le « Book of Common Prayer. » Les réfugiés d'Angleterre, aussi bien que leurs pasteurs, étaient très divisés sur cette question de conformité. Egalement attachés sans doute, au moment de leur départ de France, à la discipline presbytérienne et au culte calviniste de leur propre Eglise réformée, ils avaient des vues différentes sur leur devoir ou sur leur convenance quand ils se trouvaient sur le sol anglais. Beaucoup d’entre eux voulaient conserver l’organisation ecclésiastique dirigée par les colloques et les synodes, qui était restée en usage chez les protestants de France aussi longtemps que le gouvernement l'avait toléré et à laquelle les réfugiés qui les avaient précédés en Angleterre étaient aussi restés fidèles. D'autres, au contraire,

(1) Papiers Jay (mss.). Aucun des quatre enfants d'Etienne Peloquin, le réfugié, ne se maria, et la famille s'éteignit. Le nom cependant se conserve dans la ville de Bristol, par une fondation charitable connue sous le nom de « Don de Mrs Mary Anne Peloquin. » Cette demoiselle, décédée le 23 juillet 1778, légua au maire et aux aldermen de Bristol la somme de 19,000 livres sterling, à condition qu'eux et leurs successeurs distribueraient, chaque année, le jour de Saint-Etienne, l'intérêt de 300 livres de cette somme au recteur, au curé, au clerc et au sacristain de l'église Saint-Etienne, à Bristol, pour lire des prières et prècher un sermon l'après-midi de ce jour dans ladite église; et aussi l'intérêt de 15,200 livres à trente-huit pauvres hommes et à trentehuit pauvres femmes, le même jour (Communiqué par John Taylor, esq., Bristol).

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étaient disposés à abandonner leurs préférences et à se rallier complètement à l'Eglise épiscopale. Reconnaissant la pureté scripturaire de ses croyances, et trouvant peu à redire à ses rites, ils ne jugeaient pas devoir se tenir à l'écart de cette Eglise pour des questions de discipline (1).

En même temps une certaine pression était exercée sur eux pour les pousser à « se conformer. » On leur objectait, — et cet argument n’était pas sans action sur des âmes sensibles et reconnaissantes, — que ceux auxquels l’Etat et l'Eglise officielle avaient montré tant de bienveillance devaient être reconnaissants d’être admis dans cette Eglise. Dans aucun pays du continent, il ne fut nécessaire d'employer un argument de ce genre en faveur de la « conformité. » En Hollande, en Suisse, en Allemagne, les réfugiés conservèrent leur organisation particulière ou se mêlèrent aux églises établies, suivant

(1) L'accord cordial des églises réformées de France et d’Angleterre remontait jusqu'au temps de Calvin. Le grand réformateur, malgré ses vues bien arrêtées sur l'organisation ecclésiastique, ne condamnait aucune église pose cetie question de forme, si ses doctrines étaient pures, et il entretint toujours des relations amicales avec le clergé anglais. « Touchant des cerémo- » nies, » écrivait-il, « pource que ce sont choses indifférentes, les » églises en peuvent user diversement en liberté. Et quant on » seroit bien advisé, il seroit quelquefois utile de n'avoir point » une conformité tant exquise, pour monstrer que la foy et chres- » tienté ne consiste pas en cela » (Lettres de Jean Calvin, recueillies par Jules Bonnet, Lettres françaises, tome IT, pp. 29, 30). Et ailleurs : « Talem nobis hierarchiam si exhibeant, in quà sic » emineant episcopi, ut Christo subesse non recusent ; ut ab illo » tanquam unico capite pendeant, et ad ipsum referantur ; in quâ » sic inter se fraternam societatem colant, ut non alio modo quam » ejus veritate sint colligati : tum vero nullo non anathemate » dignos fatear si qui erunt qui non eam reverenter summâque » obedientià observent » (De necessitate reformandæ ecclesiæ).

Les réformateurs anglais, de leur côté, ne montrèrent pas moins de cordialité envers Calvin et les autres théologiens du continent, reconnaissant la validité de leurs ordres, et les consultant sur les questions importantes.

leur convenance. Nulle part la qualité de leurs pasteurs ne fut mise en question, et nulle part ils n’eurent lieu de suspecter le caractère protestant des églises nationales. L'église anglicane, au contraire, faisait de la consécration par ses évêques une condition rigoureuse de l'exercice du ministère sur son territoire, et les hommes qui avaient prêché, pendant plusieurs années, l'Evangile sous la croix de la persécution avaient de la peine à se soumettre’ à cette exigence. Diverses considérations détournaient aussi les réfugiés de cette église. Les uns, comme Bostaquet, élevaient des objections contre les cérémonies du culte anglican , qui leur semblait « très « opposé à la simplicité de notre religion réformée. » D'autres, qui, comme Fontaine, se trouvaient au milieu de non-conformistes anglais, remplis du souvenir de « l’acte d’uniformité » et encore excités par les récentes atrocités de lord Jeffries envers leurs frères, se pénétrèrent de leur sentiment et s’attachèrent avec résolution à leur « ancienne discipline. »

Mais, précisément à ce moment, l’église anglicane devintimmensément populaire. Contraint par les empiètements de Jacques II de se poser en défenseur des principes protestants, le clergé, sous la direction de ses évêques, refusa sa sanction à une mesure royale destinée à renforcer le pouvoir papal. « Jamais l’église ne fut plus » Chère à la nation que ce jour-là. L'esprit de dissi- » dence semblait éteint. Baxter, du haut de la chaire, » prononça l'éloge des évêques et du clergé des pa- » roisses. Le ministre hollandais, quelques jours plus » tard, écrivit pour informer les Etats généraux que » le clergé anglican s'était incroyablement élevé dans » l'estime publique. Le cri universel des non-conformis- » tes, disait-il, était qu’ils préferaient rester soumis

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» aux lois pénales plutôt que de séparer leur cause de » celle des prélats (1). »

Ce flux de popularité aida sans aucun doute les nouveaux arrivants français à entrer dans le port de l'Eglise anglicane, où une partie des pasteurs réfugiés étaient du reste entrés en dépit de l’écueil de la réordination. Il est difficile de déterminer la proportion d’entre ceux qui entrèrent dans les ordres anglicans avec ceux qui demeurèrent fidèles à la discipline et au culte huguenots, pendant la première génération. Il nous semble pourtant probable que, tandis que plus de la moitié des églises françaises d’Angleterre maintenaient leur constitution originelle (2) au moins jusqu’à la fin du dix-septième siècle, la plupart des pasteurs huguenots se conformèrent au contraire à l'Eglise anglicane. Ces nouvelles recrues enrichirent et élevèrent considérablement le niveau pastoral. Le nombre des noms distingués qui se trouvent parmi les ministres français conformistes est considérable, et plus nombreux encore sont les ministres illustres de l'Eglise anglicane qui descendent directement de ces pieux exilés de la révocation.

Ceux des réfugiés cependant qui projetaient de se rendre bientôt après en Amérique se préoccupaient peu de la conformité ou de la dissidence. Leur séjour en Angleterre fut très court, et la plupart de ceux qui vinrent

(1) Macaulay, Histoire d'Angleterre depuis l'avènement de Jacques IT, traduction d'Emile Montégut, tome IT, page 381.

(2) De vingt-deux églises françaises fondées à Londres avant la fin du dix-septieme siècle, treize ou quatorze demeurèrent dissidentes jusqu’en 1700 au moins, tandis que les sept ou huit autres furent fondées comme églises conformistes ou le devinrent dans la suite. De vingt églises fondées dans les autres villes d'Angleterre avant la fin du même siècle, — quelques-unes à une époque bien antérieure, — une moitié au moins semble être demeurée dissidente jusqu’en 1700.

par l'Angleterre dans le Massachusetts, à Rhode-Island, à New-York et dans la Caroline arrivèrent dans ces colonies peu de temps après leur sortie de France.

L'émigration en Amérique était l’un des principaux sujets qui occupaient les esprits des réfugiés français à Londres. Les cafés qu'ils fréquentaient à Soho et à Saint-Giles , et les boutiques de tisserands de Spitalfields retentissaient souvent de vives discussions sur les avantages relatifs des colonies du nord, du centre, et du midi, et sur les moyens de s’y rendre. Le sujet, du reste, n’était pas nouveau; et les pensées des huguenots persécutés de France se tournaient depuis longtemps vers le Nouveau-Monde. Ceux qui venaient des provinces maritimes le connaissaient déjà un peu par leurs relations commerciales avec le Canada, Boston et New-York. Même dans les provinces du centre et de l’est de la France, des placards et brochures circulant en cachette”parmi les protestants avaient, longtemps avant la révocation, éveillé l'intérêt général en faveur de l’émigration. Une partie des émigrés qui vinrent en Angleterre « n'avaient que la Caroline en tête » et ne pensaient qu’à atteindre cette terre de fruits et de fleurs. D’autres voulaient rejoindre leurs compatriotes établis dans les colonies du Nord, particulièrement à New-York et à Boston.

L'émigrant dauphinois Durand, dont nous avons déjà cité la « relation, » penchait pour la Caroline; mais, avant de se décider, il alla voir le « célèbre monsieur du Bourdieu, » précédemment ministre à Montpellier, et alors pasteur de l’église française de Savoie, à Londre:, avec son fils Jean-Armand comme collègue. Le généreux vieillard le reçut à bras ouverts, mais lui conseilla fortement de renoncer à son projet. De même que beau-

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coup de réfugiés, il nourrissait encore l'espoir que les persécutions cesseraient en France, et que le gouvernement de Louis XIV se déciderait à changer de politique vis-à-vis des protestants. Il conseilla à Durand de ne pas quitter l'Angleterre et lui promit d'employer toute son influence pour lui procurer une position pendant deux ou trois ans, et lui dit « qu'après cela, comme » nous étions voisins de Province, il falloit retourner en » France ; qu'il avoitseptente ans, mais qu’il ne prétendoit » pas de mourir qu’il n’eût encore prêché à Montpellier. » Cela m’ébranla un peu, mais en me retirant de chez » lui je rencontrai un homme que je connoissois, qui » me dit que M. Pyoset, pasteur de l'Eglise de Lon- » dres, qui m'avoit aussi offert service , avoit reçu une » lettre de ce païs-là d’un Marchand de son lieu, qui y » étoit allé depuis peu. Je m'en allai donc encore le » trouver. Il me dit qu’on ne lui écrivoit que du bien, » et qu'il me conseilloit d’y aller, mais que j’eus à pren- » dre garde avec qui je m’embarquerois, parce que ce- » lui qui lui écrivoit lui marquoit qu’il avoit été fort mal » traité par le capitaine du navire qui l’avoit porté. » Gabriel Bernon, de La Rochelle, était alors à Londres, projetant un établissement dans le Massachusetts. Il avait fait le commerce avec le Canada pendant plusieurs années et, en quittant la France à la révocation, ses pensées se tournèrent naturellement vers les colonies du nord de l'Amérique. Bernon arriva d'Amsterdam à Londres dès le commencement de l’année 1687. Il y rencontra un autre réfugié, qui le présenta au président de ia Socièté pour la propagation de l'Evangile dans la Nouvelle-Angleterre. Cette société avait été fondée du temps de Cromwell, près de quarante ans auparavant, à la suite de l'intérêt éveillé dans la Grande-

Bretagne par les nouvelles des succès qu’Eliot remportait chez les sauvages. Son président, Robert Thompson , était un des grands négociants de Londres, et des considérations commerciales se mêlaient à ses desseins philanthropiques concernant les déserts de l'Amérique, car la cour générale du Massachusetts, en reconnaissance d'importants services rendus à la colonie, lui avait concédé cinq cents acres (1) de terres dans le Nipmuck, territoire encore inoccupé dans l'intérieur de la province. En même temps la cour générale avait concédé à une compagnie organisée à Londres avec Robert Thompson à sa tête un terrain plus étendu, de huit milles de côté, pour y fonder une colonie. Les termes de cette concession stipulaient que le terrain devait être occupé par trente familles dans le délai de quatre années après la date de la concession, et que ces familles devaient être accompagnées par un ministre orthodoxe capable. Lorsque Bernon parut, les quatre années étaient presque écoulées ; la compagnie n'avait pas encore réussi à fonder son établissement, et, à sa requête, la cour générale du Massachusetts avait prolongé le terme de trois ans. L’intelligent et intrépide Français . était véritablement un envoyé de Dieu pour la compagnie ; tandis que, pour Bernon lui-même, la vision d’une « Seigneurie » où au moins d’une « gentilhommière » à établir dans un pays neuf et libre où il avait déjà projeté de se rendre devait être une perspective bien tentante. Il fut immédiatement élu membre de la Socièté pour la propagation de l'Evangile parmi les Indiens et on lui offrit une part dans les terres de la compagnie. Une autre circonstance vint encore l'engager à

(1) Deux cents hectares environ.

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se lancer dans les entreprises de colonisation. Isaac Bertrand du Tuffeau, réfugié du Poitou (1), apprenant les projets de Bernon, offrit de se rendre sur-le-champ dans la Nouvelle-Angleterre, de se faire concéder des terres et de commencer une plantation. Bernon consentit à l’appuyer, lui avança les fonds nécessaires pour son établissement et, au printemps de l’année suivante, encouragé par les lettres qu'il recevait de Bertrand, se décida, comme nous le verrons dans un chapitre suivant, à se rendre à Boston.

Indépendamment du Massachusetts et de la Caroline du Sud, d’autres colonies encore avaient à Londres leurs avocats empressés à s'assurer pour colons les réfugiés français. En tête était la Pensylvanie. Il n’y avait pas d'émigrants que William Penn désirât plus ardemment pour ses plantations du Delaware et de Susquehannah que les huguenots persécutés ; et beaucoup de ceux-ci, mème avant leur arrivée en Angleterre, avaient entendu parler de tous les avantages de la Pensylvanie par les rapports que les agents de Penn répandaient dans toute l'Europe. Les propriétaires de certaines terres en Virginie, sur le bord de la baie d'Occoquan, s’empressaient également de faire leurs propositions, pour vendre ou pour louer avec facilités de paiement des lots à choisir dans les environs de la ville de Brenton, alors en construction.

Une bienveillance désintéressée entrait peut-être pour peu de chose dans tous les plans qui furent soumis aux huguenots pendant leur séjour en Angleterre : mais il est probable que les avantages qu'on leur faisait valoir étaient généralement sincères, et que les conventions

(1) Voir plus haut, p. 307.

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furent faites de bonne foi. Il y eut cependant une exception que nous devons signaler. La compagnie sans scrupules d’Atherton avait à Londres des agents qui ne réussirent que trop bien à s'assurer des acheteurs parmi les protestants français. Une troupe de quarante-cinq familles s’embarquèrent pendant l'automne de 1686 pour la Nouvelle-Angleterre, dans le but de s’établir dans le Narragansett, sur le territoire réclamé par Rhode- Island. Les émigrants avaient avec eux un ministre, Ezéchiel Carré, précédemment pasteur de Mirambeau et de La Roche-Chalais, et un médecin, Pierre Ayrault, natif d'Angers. A la tête de l'expédition était Pierre Berthon de Marigny, représentant d’une famille éminente de Châtellerault, en Poitou. Aucune autre troupe d’émigrants français ne partit d'Angleterre pour l'Amérique mieux équipée et avec des perspectives plus riantes, et aucune ne souffrit plus de misères et n'éprouva plus de désappointements.

Les réfugiés préparaient en général leurs expéditions avec beaucoup de soin. Les forêts américaines pouvaient , il est vrai, fournir en abondance des matériaux de construction; mais on devait s’approvisionner de ferrures et d'outils. Ce qu'ils jugeaient néanmoins le plus important, c'était les plantes qu’on pouvait acclimater sur le sol étranger pour transporter dans le désert quelque chose de la patrie. Les émigrants qui étaient déjà établis dans le Nouveau-Monde recommandaient à ceux de leurs amis qui se proposaient de les rejoindre d'apporter avec eux une provision des meilleures variétés de la vigne. Un connaissement qui décrit les biens d’une des familles huguenotes qui s’en allèrent dans le Massachusetts mentionne, dans une bizarre juxtaposition, un « paquet de fer ouvré » et « deux caisses de

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plants de vigne. » D’autres provisions s'y ajoutaient, suivant le goût ou les ressources des émigrants. Les plus pauvres étaient aidés dans leurs préparatifs par le comité qui administrait le « Royal Bounty » ou par le Consistoire de l’église française de Londres. Ceux qui étaient dans une meilleure position, comme Durand du Dauphiné, n'étaient pas embarrassés de trouver des conseils pour l'emploi de leurs fonds. « M’étant abso- » lument déterminé à faire ce voiage, je commençai à » acheter des meubles, des outils de fer pour faire tra- » vailler, et des ferrements pour faire bâtir une maison; » mais comme l'argent n’a point de ance pour le rete- » nir, je n'avois pas plutôt acheté une chose, qu’un » autre venoit et me disoit qu’il me faudroit encore » ceci ou cela ; que ceux qui y étoit allés avant moi en » avoit porté. Je m'embarquai donc insensiblement à » dépencer bien de l'argent, de sorte que je voiois que » je n'avois pas demeuré plus de cinq ou six semaines » dans Londres, que j'y avois déjà laissé plus de qua- » rante louis d’or. »

Beaucoup de réfugiés, avant de laisser l’Angleterre, demandaient des lettres de naturalisation au gouvernement anglais. Ce n’était pas toujours sans difficulté que les protestants français se résignaient à renoncer pour jamais à la patrie qui leur refusait la liberté religieuse et à se constituer sujets d’un prince étranger. Souvent l'émigrant ajournait cette décision pendant plusieurs années, et quelquefois même finissait ses Jours sur la terre d’exil comme étranger, sans vouloir abandonner Sa nationalité. Plus généralement cependant, ceux qui se préparaient à chercher un refuge dans quelque dépendance lointaine de la Grande-Bretagne reconnurent l'utilité de s'assurer la protection de la métropole, et

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obtinrent, comme citoyens naturalisés, des privilèges de commerce. Les petites lettres de naturalisation leur étaient accordées sans délai sur leur simple demande. Les protestants qui, confiants dans l'invitation de Charles 11, s'étaient réfugiés en Angleterre, avaient même entretenu longtemps l'espoir qu'un acte général de naturalisation leur serait accordé par le Parlement ; mais cette promesse ne fut remplie que longtemps après la révocation. Cependant le réfugié pouvait obtenir du gouvernement une concession sous sceau royal, lui assurant, à lui et à sa famille, « tous droits, privilèges et immunités » dont jouissaient les citoyens du royaume. Cet acte lui était octroyé sans frais, et sans qu'il fût, du moins dans les premiers temps, assujetti à d’autres conditions que celle de résider effectivement en Angleterre ou dans quelqu'une des possessions du roi. Plus tard on devint un peu plus difficile, et le requérant dut présenter un certificat constatant qu’il avait reçu la communion. Plus tard on exigea la promesse qu'il prèterait le serment de fidélité et de suprématie un an au plus après avoir reçu ses petites lettres de naturalisation. Quelques-unes des lettres patentes octroyées par Jacques IT étaient soumises à la condition de participer au sacrement de la Sainte-Cène, « suivant l'usage de l'Eglise d'Angleterre ; » mais ces deux clauses tombèrent peu après de nouveau en désuétude.

Les rôles de patentes anglaises, ou listes des personnes de naissance étrangère naturalisées par lettres patentes royales, contiennent les noms d’un grand nombre de nos réfugiés d'Amérique. Plusieurs d’entre eux cependant attendirent leur arrivée dans le Nouveau- Monde pour demander à être naturalisés. Ce fut surtout le cas des colons de New-York, de la Virginie

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et de la Caroline du Sud. Leurs pétitions, dans lesquelles ils racontent souvent les souffrances qu'ils ont supportées pour leur foi, nous offrent des monuments des plus intéressants de l’émigration huguenote. Les législations coloniales encourageaient les réfugiés à demander la naturalisation. La Virginie fut la première province qui s’occupa de favoriser ce mouvement et, dès 1671, l'assemblée générale de cette province décida que tous les étrangers qui désireraient s’y fixer seraient admis aux libertés, privilèges et immunités des Anglais de naissance, à condition de présenter une pétition à l'Assemblée, et de prêter serment de fidélité et de suprématie. New-York prit une mesure semblable en 1683 (1), et, quatorze ans plus tard, l'assemblée de la Caroline du Sud fit une loi « pour recevoir citoyens de la province » tous les étrangers qui étaient protestants. » Plusieurs centaines de protestants français ou étrangers furent admis à la naturalisation en vertu de ces décisions.

Mais tout ceci fut fait sans la sanction du gouvernement anglais, qui maintenait obstinément qu'aucun gouverneur ni chambre provinciale n’avait le pouvoir d’octroyer des lettres de naturalisation. Ce droit appartenait exclusivement au Parlement ou au souverain. Il est vrai qu'en 1740 une loi fut votée pour le bénéfice spécial des colonies anglaises d'Amérique , admettant tous les étrangers protestants aux privilèges des sujets de naissance, après sept ans de résidence, et à la condition

(1) « Lorsque je rencontre un marchand français, et connu » comme bon protestant, je lui accorde les petites lettres de na- » turalisation. » Lord Bellomont aux Lords of Trade, New-York, 21 Septembre 1698 ; Documents relative to the Colonial History of lhe Siate of New-York, IV, 379).

de prêter les serments requis et de recevoir le sacrement. Cependant, en 1773 encore, le roi en son conseil désavoua certaines lois votées dans quelques colonies d'Amérique pour accorder aux étrangers les privilèges de la naturalisation ; et défense fut faite aux gouverneurs des colonies de donner leur approbation à toute loi votée ou à voter dans ce but par les assemblées coloniales. Dans tous les cas, la jouissance des avantages ainsi conférés ne devait s'étendre qu’au territoire de la colonie qui les avait accordés, et fréquemment le réfugié, après avoir obtenu les petites lettres de naturalisation du gouvernement provincial sous lequel il se trouvait, demandait en Angleterre des lettres patentes de la Couronne.

Les frais de l’émigration en Amérique étaient généralement supportés par le comité de secours de Londres et une assez grande partie du Royal Bounty fut absorbée par le paiement du passage des réfugiés. Un « compte de l'argent reçu pour le secours des pauvres » protestants venus dernièrement duroyaume de France, » commençant le 2 janvier 1681, contient les articles suivants :

« 29 janvier 1682, payé à M. Peter Du Gua, ancien » de l'Eglise de Savoye pour l'entretien de douze per- » sonnes pendant leur voyage à la Jamaïque, soixante » livres sterling — 3 mai 1683, payé à M. David Du- » shaise, ancien de l'Eglise française de Londres, pour » cinquante-cinq protestants français qui vont en Virgi- » nie, soixante-dix livres sterling — 15 juin 1683, payé » à M. Daniel Duthais, pour le transport de plusieurs » protestants français aux Indes occidentales, vingt-six » livres sterling — 12 octobre 1684, payé à M. Peter » Delaforetre, autorisé avec deux autres et leurs famil-

Le Refuge. — Angleterre. 419 » les à aller en Amérique, douze livres sterling (1).» Dans la seule! année 1687, six cents réfugiés protestants français furent envoyés en Amérique aux frais du comité.

Quelques années plus tard, juste à la fin du dix-septième siècle, une plus grande quantité encore de protestants étrangers, au nombre d’un millier, reçurent également des secours pour leur voyage en Amérique. Quelques-uns de ces émigrants allèrent en Floride. Un plus grand nombre s’établirent dans la Caroline du Sud; mais la plupart, c’est-à-dire sept cents au moins, allèrent en Virginie, où ils fondèrent sur James-River la colonie de Manakintown. Nous anticiperons l’ordre des événements, pour présenter ici les faits qui concernent cette dernière émigration, et qui se rattachent à l’œuvre du comité pour la distribution du Royal Bounty, qui continuait à subvenir aux frais de l’émigration.

Ce fut au printemps de l’année 1700, qu’une flottille de quatre vaisseaux mit à la voile de Gravesend, portant deux cents réfugiés français protestants. Deux mois après, une seconde troupe de cent soixante et dix les suivit, et un troisième et un quatrième détachement prirent la mer peu après, avec cent quatre-vingt-dix-sept émigrants. En tout, les colons étaient plus de sept cents. A leur tête était le brave marquis de la Muce, dont nous avons parlé dans un chapitre précédent (2). Un autre noble huguenot, Charles de Sailly, trois ministres et deux médecins accompagnaient l’expédition. Les ministres étaient Claude-Philippe de Richebourg, Ben-

’ (1) Documents conservés à la bibliothèque de Guildhall, à Lonres.

(2) Page 339.

420 Histoire des réfugiés huguenots en Amérique. jamin de Joux et Louis Latané. Les médecins se nommaient Casiaing et La Sosée.

Les préparatifs pour ce mouvement important étaient commencés depuis longtemps, et sa destination avait été plusieurs fois changée. Deux ans avant l’embarquement, des négociations furent entamées par les chefs de la troupe avec le docteur Daniel Cosce, « propriétaire de Carolana et Florida » pour l'achat d’un demi-million d’acres de terres dans ce dernier pays. Le terrain en question était situé près de la baie d’Appalachee, et les acheteurs devaient avoir le privilège d’un demimillion d’acres supplémentaire , au loyer nominal « d'un « épi mûr de maïs dans la saison » pendant les sept premières années. À un autre moment, l'objectif de l’expédition devint la Caroline. Un troisième point proposé était le comté de Norfolk, dans la Virginie, sur la rivière de Nansemond, dans le voisinage du Dismal- Swamp. A la fin, les émigrants à leur arrivée en Virginie furent envoyés à vingt milles environ au-dessus de Richmond, sur James-River, où dix mille acres leur furent distribuès sur les terres de la tribu indienne éteinte des Manakins.

On peut dire en toute assurance qu'aucune des troupes de colons qui avaient traversé l'Océan pendant la seconde moitié du siècle qui venait de finir n’était plus intéressante que celle que conduisait Olivier de la Muce. Beaucoup de ces émigrants appartenaient à la race per sécutée des Vaudois, dont des milliers avaient cherché un refuge en Suisse lorsqu'ils étaient chassés de leurs vallées du Piémont par les troupes de Louis XIV.

En 1698, le nombre des exilés s’augmenta de nouveaux arrivants. Les cantons suisses, se trouvant enfin dans l'impossibilité d'entretenir tant d'étrangers, s’oc-

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cupèrent de les envoyer dans d’autres pays protestants plus prospères. En Angleterre, leur demande d’assistance fut accueillie avec une grande libéralité, et un pasteur réfugié fut envoyé sur le continent pour enrôler les Vaudois qui voudraient émigrer en Virginie. Des prospectus imprimés et des cartes furent répandus dans plusieurs villes de Suisse, d'Allemagne et de Hollande. Le nombre de ceux qui firent partie de l’expédition n’est pas connu. Un compte de sommes reçues pour le transport et l'entretien des réfugiés français mentionne une troupe de soixante et seize personnes venues de Suisse par la voie de Rotterdam. Il semble probable qu'une grande partie des émigrants étaient Vaudois. Les noms de certains colons de Virginie indiquent cette origine ; et la mention proéminente qui est faite des Vaudois dans les comptes du comité pour la distribution des fonds de la munificence royale nous porte à croire qu'ils formaient une partie importante de la troupe d’émigration.

En 1699, le roi Guillaume [IV rendit une ordonnance pour une collecte en faveur des réfugiés protestants. Le produit de cette collecte, se montant à près de douze mille livres, fut confié comme d'habitude à la garde de la Chambre de la cité de Londres, et les dépenses furent mandatées par le chambellan, sur l’ordre de l'archevêque de Canterbury, Sir William Ashurst, et des autres membres du comité. Ainsi le 24 avril 1700, le cham- bellan reçut l’ordre de payer à Sir William Ashurst la somme de dix-huit cents livres sterling, formant le reliquat d’une somme de trois mille livres, consacrée, au taux de six livres par tête, « au transport de cinq cents » réfugiés vaudois et français désignés pour quelques- » unes des plantations de Leurs Majestés, pour être payée

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» à Sir William Ashurst sur un compte fourni par lui pour » tous ceux qui, aux différents départs, se trouveront à » bord pour leur transport. » Le mois de juin suivant la somme de trente-huit livres fut donnée « du fonds de la » collecte à M. Benjamin de Joux, ministre, désigné » pour aller en Virginie; en outre vingt-quatre livres » pour s’approvisionner des objets nécessaires pour » le voyage. » En août, l'évêque de Londres écrit au chambellan de la cité : « Monsieur, le porteur, Mon- » sieur Castayne, est sur le point de partir comme chi- » rurgien pour les Français qui s'en vont en Virginie. » [la besoin de vingt livres pour préparer son coffre » de médicaments et d'instruments. C’est peu pour un » tel voyage, mais si vous avez en main de quoi lui » fournir cette somme, je réponds que Lord de Canter- » bury vous autorisera à le faire. » En novembre, le chambellan est requis de payer à sir William Ashurst, chevalier et alderman de Londres, deux mille livres sterling pour l'usage des réfugiés vaudois et français qui projet- . tent de s'établir en Virginie, pour leur être distribuées, au taux de six livres par tête, à bord du navire sur lequel ils s’'embarquaient. En décembre, un supplèment de mille livres est encore payé à la même personne, pour d’autres « réfugiés vaudois et français qui projettent de » s'établir en: Virginie ou dans quelque autre plantation » de Leurs Majestés (1). »

À (1) Documents conservés à la bibliothèque de Guildhall, à Lonres. -

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