‹ Histoire des réfugiés huguenots en Amérique [microforme]Chapitre 32 sur 79 · L'EXODE. — SUR LA HAUTE MER · texte numérisé non relu

L'EXODE. — SUR LA HAUTE MER

Il y a deux siècles, la traversée de l’océan Atlantique présentait des difficultés et des périls dont nous ne pouvons pas nous faire aujourd’hui une idée exacte. C'était inévitablement un très long voyage, car la ligne à suivre était mal définie et de petits navires, difficiles à manœuvrer, avançaient lentement, excepté lorsqu'ils rencontraient des vents constamment favorables. Une traversée de trois à quatre mois n’était pas rare alors. Les incertitudes de la navigation étaient très grandes. Le capitaine avait bien la boussole pour le guider, mais il ne connaissait ni le quart de cercle ni le chronomètre. Ses cârtes étaient fort imparfaites, et souvent absolument inexactes. Mesurant la vitesse du navire à l'estime, il se trompait souvent d’un degré sur la position véritable, et devait se contenter, pour le calcul de la longitude, d’une approximation de cent milles. Les dangers augmentaient à l'approche des côtes. Il n’y avait pas de pilotes pour guider le navire à l'entrée des rades et des ports; point de phares pour indiquer les récifs et prévenir le navigateur des dangers. Plus d’une fois un navire se brisa Sur les rochers au moment même où il croyait atteindre un refuge assuré. Tel fut le sort de maint navire portant

au Massachusetts des fugitifs huguenots. Sautreau, pasteur français, sa femme Elisabeth Fontaine et leurs cinq enfants firent naufrage et se noyèrent tous en vue du havre de Boston.

Les pirates faisaient aussi courir de grands périls aux navigateurs. Pour s’en préserver, le plus petit navire devait être armé en guerre et pourvu de munitions. Heureux encore si ces précautions devenaient inutiles, et si la traversée s’effectuait sans qu’aucun navire suspect, signalé en vue, fût venu jeter la consternation dans la troupe des réfugiés.

Les épidémies et les maladies contagieuses n'étaient pas moins redoutables. De nombreux récits nous retracent les épouvantables ravages de la fièvre durant les mois d’une pénible traversée sur l'Océan. Une colonie de huguenots, arrivée à Boston dans l’été de 1686, avait perdu le médecin et douze hommes pendant le voyage, et les survivants étaient terriblement éprouvés par la maladie. « Nous fûmes trois mois à Londres, » écrit Judith Manigault, « pour attendre un navire prêt pour la » Caroline. Etant embarqués, nous fûmes bien mal; la » fièvre pourpreuse se mit dans notre vaisseau, dont il » mourut beaucoup ; notre défunte mère en mourut, » étant âgée. Nous fûmes neuf mois avant d’arriver en » Caroline (1). »

Il ne faut pas perdre de vue toutes ces difficultés, pour apprécier la joie et le contentement d’esprit de l'un des réfugiés français arrivés à Boston dans l'automne de 1687. « Je suis, par la grâce de Dieu, » écrit-il, « arrivé en ces heureuses contrées en par- » faite santé despuis le 17 du mois passé, après une

(1) Voir la fin de cette leitre pages 362-363.

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traversée de cinquante et trois jours, à conter de puis les dunes qui sont à 20 lieues de Londres jusqu'à Boston, et je puis dire qu’il y a peu de navires qui passent un si peu de temps. Nostre navigation a esté fort heureuze, et je puis dire qu’à la réserve de trois Jours et trois nuits que nous avons eu un fort orage , tout le reste n’a esté qu'un temps agréable et delicieux ; car un chacun menoit joye dans nostre bord. Les femmes, filhes et enfans ont esté presque tous les jours sur le gailhard à se divertir. Nous n'avons pas eu le plaisir de la pêche sur le banc, parce que nous n’y avons pas touché ; nous en avons passé à 50 lieues au sud ; nostre route a presque toujours esté de l’est à l’ouest... »

» Pour venir dans ce pays, il faut s'embarquer à Londres, d’où il part tous les mois, l’un pour l’autre, un navire. Le temps le plus propre pour s'embarquer est à la fin de mars, ou à la fin d’aoust et au commencement de septembre. Ce sont les véritables saisons, d'autant plus qu'il ne fait ni trop chaud ni trop froid, et que l’on n’est plus dans le temps des calmes qui sont fréquents en esté, et qui sont cause que les navires demeurent des 4 mois à passer de deça, outre que les chaleurs causent souvent des maladies dans le navire. L'on n’a point des fatigues à essuier, lors que l’on a avec soy des bons rafraichissements et de toute sorte. Il lest bien aussy d’avoir un chirurgien dans le navire où l’on s’embarque, comme nous en avions dans le nostre. A l’esgard du danger, il faut prendre garde de s’embarquer sur un bon navire et bien équipé du monde et du canon, et bien pourvu de vituailles, surtout que le pain et l’eau ne manque pas. Pour la route, j'en ay suffisamment parle cy-dessus,

» il n’y a du danger qu’en approchent les terres, et sur » le banc de sable qu’on trouve. Nous avons sondé en » deux endroits, au Cap de Sable, que est dans le » costé du Port-Royal ou Accadie, où nous trouvâmes » 90 brasses. Alors nous n’estions qu’à 20 lieues de » terre; nous prismes au large, et vinsmes sur le banc » Saint-George, qui est à 80 lieues de Boston, où » nous trouvasmes 100 brasses. Du despuis, nous ne » sondasmes plus, car trois jours apres nous vismes le » cap Coot, qui est à 20 lieues de Boston, du costé » du Sud, et le lendemain nous arrivasmes à Boston, » après avoir trouvé une quantité de fort jolies isles qui » se trouvent devant Boston, la plus part cultivées et » habitées par des peysans, qui font une très-belle » veue. »

Bien différent fut le sort d’un réfugié qui atteignit la Caroline du Sud. Le voyage dura plus de quatre mois. Le capitaine, inexpérimenté et entêté, au lieu de faire route vers le sud-ouest, navigua vers le nord-ouest, espérant rencontrer les vents du nord sur la côte de l'Amérique. « Nous nous trouvâmes à plusieurs degrés » au nord de la latitude de la Nouvelle-Angleterre, » lorsque nous aperçûmes de gigantesques baleines. » Durant une violente tempête, à la distance de six cents milles de Charleston, les provisions du navire avaient été avariées, et les passagers furent rationnés à trois livres de biscuit moisi par semaine et par personne. L'eau vint à manquer, et plusieurs passagers moururen: de privations et d’épuisement. Heureusement, comme le navire approchait du rivage, les marins pêchèrent beaucoup de poissons, qui subvinrent en partie au manque de provisions. Enfin la terre fut signalée, et les réfugiés, Joyeux, se préparèrent à débarquer pour passer la nuit à

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Charleston. Ils étaient charmés par la vue d'une quantité d'oiseaux de toute espèce qui perchaient sur les mâts et les vergues. Mais courte fut leur joie. A midi, quoique le vent n’'eût pas augmenté, la violence des vagues fracassa l’avant du vaisseau. Le mât de misaine fut balayé, et, dans sa chute, brisa deux des vergues du grand mât. Le navire, désemparé, fut forcé de gagner la haute mer et de jeter l’ancre à l'embouchure du fleuve d’York, à quatre cents milles de son lieu de destination.

Les descendants des huguenots seront curieux de comparer l’aménagement misérable de leurs ancêtres, sur les navires qui les emportaient en Amérique, avec le luxe des palais flottants qui leur permettent aujourd'hui de franchir l'Océan en une semaine. Un contrat passé en 1700, pour le transport de deux cents réfugiés français de Londres à Jamestown, en Virginie, nous donne un aperçu de la position des passagers dans les conditions les plus avantageuses. Le Nassau était un navire de $00 tonneaux. L'armateur s’engageait à fournir aux émigrants « la même alimentation qu’à l’équipage même du vaisseau. » Chaque jour les vivres étaient servis par tables de huit passagers, et chaque lundi matin on distribuait pour la semaine la provision de pain, de beurre et de fromage. Le menu était fixé comme suit : « Chaque passager au-dessus de six ans » recevra sept livres de pain par semaine, chaque table » de huit passagers recevra deux morceaux de porc, de » deux livres chacun, cinq jours par semaine, avec des » pois, et deux jours par semaine deux morceaux de » bœuf de quatre livres par jour avec des pois ou un » morceau de bœuf de quatre livres et un pudding avec » des pois, et toutes les fois qu’ils ne voudront pas faire

» bouillir la marmite ou ne le pourront pas à cause du » mauvais temps, chaque passager aura une livre de » fromage par jour, et les enfants au-dessous de six ans » auront de la farine, du gruau, du fruit, du sucre et du » beurre, selon que leurs surveillants le jugeront conve- » nable. » Le navire devait être muni de chambres ou cabines pour les passagers, qui iogeaient deux par deux, et avaient pour lits des hamacs. Le quart de la cale était réservé aux émigrants. Le prix du passage était de cinq livres sterling par personne, et, en outre, cent livres pour la partie de la cale réservée aux émigrants. Des provisions d’eau-de-vie, sucre, figues, raisins et biscuits pour les malades occupaient cet emplacement, ainsi que des approvisionnements de graines et d’instruments de jardinage, armes à feu, filets et autres instruments pour la colonisation projetée. Il y avait une clause particulière pour le cas où le navire relâcherait dans quelque port en cours de voyage. « Si quelques-uns des » passagers descendent à terre, le navire les attendra » pendant vingt-quatre heures après que le vent sera » devenu favorable, et enverra ses canots à terre pour » les ramener à bord. Au bout de vingt-quatre heures, » le navire sera libre de’reprendre la mer. »

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