CHAPITRE XI. ÉTABLISSEMENT A BOSTON
Aucun des faits concernant l’histoire des établissements successifs des Européens en Amérique ne s’explique mieux que les événements qui amenèrent, au dix-septième siècle, l’'émigration des protestants français. Les persécutions qu’ils subissaient dans leur patrie, à cause de leur inviolable attachement à leurs principes religieux, leur horreur de toute apparence d’hypocrisie, leur complète sincérité furent l’unique cause de leur expatriation.
On a peu étudié cependant les raisons particulières de l'établissement des huguenots dans les diverses colonies où ils se fixèrent. L’émigration, qui procédait d’une fuite forcée, présente encore à l'imagination l’apparence d’une dispersion hâtive et incohérente, et nous nous figurons que les fugitifs traversèrent l'Océan comme la plupart d'entre eux avaient traversé la Manche, frappés de panique et presque désespérés, s’abandonnant, dans leur ignorance, à un pouvoir dirigeant auquel ils se confiaient religieusement. Un examen plus attentif permet cependant de se rendre compte que ce fut là une émigration intelligente, et dont la marche, providentiellement tracée, fut organisée par le jugement
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réfléchi d'hommes bien informés et aussi entreprenants que dévoués.
Les huguenots qui s’établirent à Boston, par exemple, avaient leurs raisons pour choisir ce refuge. Cette ville était bien connue des négociants de l’ouest de la France, et, en particulier, des Rochelais. Le commerce avec le Canada et surtout avec la Nouvelle-Ecosse était entre les mains des négociants protestants et des marins protestants de La Rochelle et avait amené de fréquentes relations avec la Nouvelle-Angleterre. Plus d’une fois, dans le cours des intrigues et des querelles entre les capitaines acadiens rivaux, La Tour et Charnisé, qui se disputaient l'influence jusque dans le Massachusetts, un navire de La Rochelle était venu dans le port de Boston, et son équipage, qu'il fût protestant ou catholique, avait reçu l’hospitalité dans la ville. Dans ces voyages, dans ces relations d’affaires, les huguenots de l’ouest de la France avaient reçu une impression plus favorable de la capitale des puritains que de tout autre lieu de l'Amérique, et, quoiqu'il semble qu’il leur fût impossible d’orthographier convenablement le nom de cette ville, la position géographique et les avantages commerciaux de « Baston » (1) étaient reconnus de tous.
Ce fut sans doute pour cette raison qu’un groupe de protestants français, bannis de la ville de La Rochelle, s’adressa, comme nous l’avons vu, en 1662 au gouverneur
(1) L'orthographe « Baston » apparaît constamment non seulement dans les lettres particulières, mais même dans les rapports du gouvernement, les cartes et le Mercure historique. Peut-être cette orthographe se peut-elle justifier par la prononciation. Le son plein de la lettre Fhoitse À, dans le dialecte saintongeais en particulier, est celui qui rend le plus exactement le son anglais anormal de la lettre O dans « Boston. »
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et aux magistrats du Massachusetts, pour demander la liberté de s'établir en terre anglaise, sous leur juridiction (1). Pendant les vingt années qui suivirent, peu de réfugiés vinrent à Boston, mais la ville voisine de Salem reçut des fugitifs des îles de la Manche, Jersey et Guernesey. Ces îles, voisines des côtes de France, appartenaient autrefois aux ducs de Normandie et demeurèrent à la couronne d'Angleterre après la conquête normande. Les habitants descendaient presque tous de Français et parlaient la langue française. A la Réformation, ils embrassèrent la foi protestante, et, à partir du règne d’Elisabeth, ces îles devinrent un lieu de refuge pour les huguenots persécutés. Ils y apportèrent avec eux leurs traditions ecclésiast';ucs; et organisèrent leurs églises « d’après le modèle de Genève (2). »
1) Voir p. 221.
2) Parmi ces réfugiés, on comptait près de cinquante ministres, dont plusieurs se distinguaient par leur naissance, leur mérite et leurs lumières, « Ils combattirent si bien les restes de » superstition qui subsistaient encore qu'au bout de peu de temps » il ne restait plus un seul papiste dans l'île (de Jersey), et il n'y » en a plus eu depuis » (Cæsarea, or an account of Jersey, etc. 2° édition, Par Philip Falle, Recteur de l'Eglise Saint-Sauveur et Député des Etats de l’île auprès de Leurs Majestés Guillaume et Marie. Londres, 1734. Publié pour la première fois en 1681). Ces pasteurs introduisirent la discipline et la liturgie de l'Eglise réformée française au lieu de la liturgie anglicane, qui avait été traduite en français sous Edouard VI et était employée dans toutes les églises de l’île. [ls établirent des anciens et des diacres dans l'église de Saint-Hélier, la capitale de l'ile, et poussèrent les magistrats et les principaux habitants à présenter une pétition à la reine pour obtenir l'autorisation d'organiser toutes les églises sur le modèle de celle de Saint-Hélier. La reine refusa cette autorisation, tout en permettant à l’église de Saint-Hélier de continuer à se servir de la même liturgie. Par degrés cependant cet exemple fut suivi, et, en juin 1576, un synode ne et d'anciens se réunit dans la ville de Saint-Peter-Port (Guernesey), et un modèle de discipline fut adopté pour les églises réformées des îles de Jersey, Guernesey, Selk et Oriny [Aurigny], avec l’approbation des gouverneurs des îles. La reine ne prit pas garde à ces changements, et Jacques Ier, en 1603, confirma la nouvelle
Jouissant de privilèges et de franchises commerciales spéciales, ces îles fournirent de nombreux marins et des capitaines entreprenants qui connaissaient parfaitement les côtes et les îles de la Nouvelle-Angleterre. Salem, en particulier, entretint des relations commerciales suivies avec l’île de Jersey dès 1660 , et, plus tard, de nombreuses personnes des îles s’y établirent. Philip English, John Touzell, John Browne, Nicolas Chevalier, Peter Morrall, John Vouden, Edward Feveryear, Mary Butler, Rachel Dellaclose, les Valpy, Lefavor, Beadle, Cabot, et d’autres habitants de Salem étaient natifs de Jersey (1). Beaucoup de ces noms s’altérèrent par suite de l’émigration. John Browne était probablement nommé « Jean Le Brun, » Philip English, « Philippe L’Anglois, » fils de Jean L’Anglois, comme il ressort de son certificat de baptême (2).
Philip English arriva à Salem vers 1670 et devint promptement un riche négociant. Il entretenait un commerce considérable avec la France, l'Espagne et les Antilles. Au moment de sa plus grande prospérité, en 1692, il possédait vingt et un vaisseaux, quatorze maisons en ville, un chantier et un magasin. Sa propre résidence était une belle habitation longtemps
organisation. Quelques modifications y furent apportées dans la suite : l'office de doyen fut rétabli, la liturgie anglaise fut recommandée, mais une grande liberté fut laissée dans son usage.
(1) George F. Chever, Some remarks on the commerce of Salem from 1626 to 1740, with a sketch of Philip English, a Merchant in Salem from about 1670 to about 1733-4 (Historical Collections of the Essex Inslitute , tome 1, pp. 67-01, 117-143, 157-181).
(2) « Extrait du livre du Baptesme de l'Eglise de la Paroisse » de La Trinité en L'isle de Jersey. » — « Philipe fils de Jean » L’Anglois, fut baptizé le 30° jour de Juin En L'an mille six » cents RE un, présenté au St Baptesme par Messire » Philippe de Carteret, Chevalier , Seigneur de Saint Ouan et » png sa Femme. — Donné copie par moy. — J. Dorey, » oectr. »
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connue sous le nom de « la grande maison de l’Anglois, » qui subsista jusqu'en 1833. Ses registres de comptes étaient généralement tenus en français et il entretint longtemps une correspondance dans la même langue avec ses parents de Jersey. De temps en temps, il faisait venir de l’île des jeunes gens et des jeunes filles : les jeunes gens pour servir sur mer pendant quatre ans, les jeunes filles pour faire sept ans d’apprentissage. C'était un homme d’une indomptable énergie, ardent, résolu, et ne pouvant supporter l'injustice.
Durant le terrible règne de la prétendue sorcellerie dans le Massachusetts, English souffrit cruellement. Sa lemme , fille de William Hollingworth, riche négociant de Salem, fut accusée de sorcellerie et jetée en prison (21 avril 1692). Le mari fut ensuite arrêté, et, avec cinq autres, envoyé quelque temps après à Boston. Tous furent condamnés à mort et exécutés, sauf English et sa femme, qui s’échappèrent de prison avec la connivence de l’autorité et se réfugièrent à New-York. L'année suivante, quand la violence du fanatisme se fut calmée , ils retournèrent à Salem, trouvèrent leur maison saccagée par la populace et leurs biens confisqués par le shérif. English se remit courageusement à refaire sa fortune ; mais sa femme ne survécut pas longtemps aux mauvais traitements qu’elle avait endurés. Le mari atteignit un âge avancé et mourut'en 1736. Il est fort probable que les huguenots qui vinrent depuis au Mas- , Sachusetts trouvèrent dans le négociant de Salem un chaud et généreux ami. Bernon parle de lui dans les termes les plus respectueux, comme connaissant à fond les affaires de la colonie d'Oxford. .
D’autres émigrants des îles de la Manche vinrent vers le même traps à Boston. Jeffrey Foye et John
Foye, « bien connus à Londres et à Boston comme des hommes pieux, excellents et prudents, » étaient probablement de Guernesey. John Augustine , natif de Jersey, débarqua à Reading, mais s'établit en 1680 à Falmouth. Le capitaine Philip Dumaresq amena un peu plus tard un nombre considérable de huguenots de la même île, et, en 1716, se fixa lui-même à Boston. En 1711, Joseph Roy, de la paroisse de Saint-Aubin, île de Jersey, vint à Boston avec son fils John. Il demeura onze ans dans la ville, et se fixa ensuite à Woodbridge (New-Jersey). Sa famille s'établit définitivement à Basking-Ridge, où cinq générations se sont succédé. La tradition de la famille nous représente l’émigrant comme un huguenot français réfugié d’abord à Jersey (1).
Au commencement de l’année 1680 , une députation de La Rochelle visita Boston avec la mission de demander, au nom de leurs frères, l'autorisation de s'établir dans la colonie (2). Cette autorisation fut ac-
(1) « Francis Gerneaux s'enfuit de [dans](?) l'île de Guernesey » pendant la persécution sanglante qui suivit la révocation de » FEdit de Nantes. L'un de ses voisins ayant été martyrisé, ur » fidèle serviteur du défunt l'informa qu'il était lui-même con- » damné au même sort et qu’on devait se saisir de lui ce même » soir à minuit. Comme c'était un homme riche et entouré d'amis » influents et fidèles, il se procura immédiatement un navire où » il fit placer sa famille. Après cela, il se fit transporter lui-même » à bord dans une futaille, et, pendant la nuit, le navire prit la mer. Soucieux du sort des autres réfugiés des établissements » protestants , il prit soin d'envoyer son canot à terre à plusieurs » de’ces endroits, et augmenta ainsi beaucoup sa troupe d'émi- » grants. Ils firent alors voile pour l’Amérique et arrivèrent sains » et saufs à New-York. — M. Gerneau mourut à l’âge de cent » trois ans » (William B. Sprague, D. D., Annals of {he American Pulpit, vol. VI, p. 62). Le nom se corrompit en Gano. Le Rév. John Gano, ministre baptiste éminent (1727-1804), était l'arrière-petit-fils du réfugié.
(2) Voyage to New-York, par Dankers et Sluyter, p. 390.
Etablissement à Boston. 435 cordée ; mais, soit que l'expédition n'ait pas pu s’organiser, soit que les réfugiés se soient établis dans quelque autre colonie, on ne trouve aucune trace de leur arrivée dans le Massachusetts. Peu de temps après cependant, le redoublement de la persécution en France imprima une impulsion nouvelle à l'émigration, et, en 1682, quelques fugitifs arrivèrent dans un état de dénuement bien propre à exciter les sympathies de la population. Un ordre du gouverneur et du conseil informa les églises de Boston et des environs que « plusieurs » protestants français se sont réfugiés ici à cause des » persécutions qui règnent en ce moment dans. leur » propre patrie. » [ls étaient recommandés par d'éminents personnages de Londres. Le conseil, prenant en considération le malheureux état de ces étrangers, prescrivit des collectes dans les églises pour « ces martyrs de la foi chrétienne. » Le jeudi suivant devait être un Jour de jeûne général et les pasteurs furent invités à annoncer dès le matin, dans leurs églises, que ces collectes seraient faites dans l'après-midi (1).
Les réfugiés étaient au nombre de douze : quatre hommes, trois femmes et cinq enfants. Quelque peu nombreux qu’ils fussent et quelque grande que fût la distance qui les séparait de France, le gouvernement persécuteur de leur patrie avait encore les yeux sur eux. Une liste officielle des fugitifs d'Aunis contient les noms suivants :
« Marie Tissau, veuve de Jean Paré, marchande, » paroisse St-Sauveur, La Rochelle; trois filles: a » laissé un domaine à Marsilly et une maison en » ville; année de leur départ : 1681 ; lieu de leur re-
(1) Massachusetts Archives, v. XI, P. 22.
» traite : Nouvelle-Angleterre. — La veuve Guerry, mar- » chande, paroisse St-Sauveur, deux fils, sa bru, et » deux petits enfans ; point de bien; année de leur dé- » part : 1681; lieu de leur retraits : Baston. — Elie » Charron, matelot, Fouilloux; année de son départ : » 1682; lieu de sa retraite : Baston. — François Bas- » set, matelot ; année de son départ : 1682; lieu de sa » retraite : Baston (1). »
Le bienveillant accueil que reçurent ces infortunés à Boston fut pour quelques-uns d’entre eux un présage de bonheur. Les trois filles de Marie Tissau trouvèrent en Amérique des demeures qui durent remplacer avec avantage leur maison de La Rochelle et leur domaine de Marsilly. Judith Paré épousa Etienne Robineau, réfugié huguenot établi à Narragansett. Sa sœur Marie épousa Ezéchiel Grazillier , l’un des principaux membres de la colonie française de New-York, et Suzanne se maria avec Elias Neau, le premier catéchiste de l’église de la Trinité, à New-York, et un des réfugiés français les plus distingués de tous ceux qui vinrent en Amérique.
Boston fut le premier asile d’Elias Neau en Amérique ; il y demeura six ans. Ce fut pendant ce temps qu'il se lia avec le célèbre apôtre des Indiens, John Eliot
(1) Archives nationales, TT, no 259. « Liste des familles de la » religion prétendüe réformée qui sont sorties des pays d’Aulnix, » isles et costes de Xaintonge pour aller dans les dits pays estran- » gers depuis l’année 1681 pee à la fin de may 1686. »
Une carte de la ville, de la baie et des environs de « Baston, » dressée en 1693 par Franquelin, « hydrographe du Roy, » nous fournit un nouvel exemple de l'intérêt malveillant avec lequel Louis XIV suivait le sort de ses sujets fugitifs. Le bâtiment affecté à l’église huguenote de Boston y est indiqué par les mots « renegats françois » (Fac-similé à la bibliothèque publique de Boston),
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(1686-1692), et qu’il le vit à l’œuvre au milieu des tribus du Massachusetts. Cette œuvre était, suivant le mot même d’Eliot, « sous un nuage sombre, » et Neau semble s'être fait une opinion peu favorable de la sincérité et de la constance des Indiens. On ne peut cependant s'empêcher de penser que ce fut auprès de ce vétéran missionnaire que le jeune Français prit une partie du zèle et de la piété qu'il déploya plus tard dans ses propres travaux au milieu des Indiens et des nègres de New-York.
Cependant le dernier coup n’avait pas encore frappé le protestantisme en France. En octobre 1685, Louis XIV signa à Fontainebleau l’édit qui révoquait l’édit perpétuel et irrévocable de Nantes. Ce fut à ce moment que des centaines de mille huguenots abandonnèrent leur patrie et que le Massachusetts reçut le plus grand nombre de réfugiés. Une lettre de La Rochelle écrite à un protestant de la colonie, au premier jour du terrible mois des dragonnades et de la révocation, annonce l’arrivée prochaine de nombreux fugitifs (1). « La contrée où vous habitez (c’est-à-dire la Nou- » velle-Angleterre) est tenue en grande estime , et moi » et un grand nombre de protestants cherchons à nous » y fixer. Dites-nous, s’il vous plaît, quels avantages » nous offre ce pays et particulièrement aux paysans » qui sont habituës à la culture du sol. Si quelqu'un de » votre pays se hasardait à venir avec un navire pour » chercher nos protestants français , il pourrait réaliser de gros bénéfices. »
Le navire ne vint pas, mais, fertiles en expédients, beaucoup des persécutés de La Rochelle réussirent à
(1) Voir p. 261.
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s'échapper de France et à gagner la Nouvelle-Angleterre. L'été et l'automne suivants virent aussi arriver de nombreux fugitifs huguenots. En juillet 1686, une supplique fut signée par des protestants français récemment arrivés de Saint-Christophe pour solliciter leur admission dans la colonie. Le conseil ordonna (12 juillet), que non seulement les requérants, mais encore tous les autres protestants français qui viendraient sur ce territoire seraient autorisés à demeurer dans ladite possession de Sa Majesté, pourraient en sortir et y rentrer aussi librement que tous autres sujets de Sa Majesté, après avoir prêté serment d’obéissance devant le président du conseil (1). Une lettre fut lue dans toutes les assemblées de la colonie pour faire connaître les besoins d’un grand nombre de réfugiés, « récemment arrivés dans la plus grande détresse. » Les congrégations de Boston et d’autres villes furent informées « qu’il vient » d'arriver quinze familles françaises avec un pasteur de » l’église réformée, qui sont en tout, hommes, femmes » et enfants, plus de quatre-vingts âmes, qui se sont » enfuies de France pour cause de leur religion, que » pendant leur longue traversée leur docteur et douze » hommes sont morts, et que les vivants sont réduits à » une grande maladie et pauvreté, et, par conséquent, » les objets d’une vraie charité chrétienne. »
Il était dit aussi que « d’autres pauvres protestants » français » étaient attendus, et qu’il y aurait lieu de leur venir aussi en aide dans leur grande affliction. Deux des principaux habitants de Boston, le capitaine Elisha Hutchinson et le capitaine Samuel Sewall, consentaient à recevoir et à répartir l'argent que l'on pour-
(1) Massachusetts Archives. Council Records, 1686 et 1687, p. 52.
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rait collecter pour ces pauvres étrangers, et l’on recommanda aux pasteurs des églises non seulement d'annoncer cette invitation du haut de la chaire, mais aussi « d’exciter leurs troupeaux à la charité (1). »
Cinq semaines plus tard (septembre 1686) arrivaient les visiteurs annoncés. Un petit navire entrait dans le port de Salem, portant une troisième compagnie de personnes « cherchant un refuge dans la grande persécution dirigée contre les protestants de France, obligés d'abandonner le Royaume pour chercher un endroit où ils pussent jouir du libre exercice de leur » religion suivant une bonne conscience, et encouragés par l’exemple de leurs amis qui avaient déjà été bien accueillis dans le pays. » La bonne population de Salem montra la plus généreuse compassion envers les fugitifs. Le 27 septembre, le conseil ordonna que la contribution recueillie à Salem pour venir en aide aux pauvres protestants français y fût retournée pour les secours indispensables aux nouveaux débarqués (2). Il y à cinquante ans, on montrait encore à Salem la « Maison Française » où les émigrants avaient été reçus à leur arrivée (3).
Mais les huguenots n’acceptèrent pas longtemps ces offrandes. Habitués au travail et rompus à la fatigue, dans un pays neuf et sous un régime de liberté, ils ne tardèrent pas à subvenir à leurs besoins et à ceux de leurs familles. D'ailleurs, les premiers fugitifs furent suivis, pendant les deux années suivantes,
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1) Mass. Archives. Council Records, 1686 et 1687, p. 67.
s Ibid., p. 70.
3) Boston News-letter and City Record, vol. I, p. 199. Cette maison était dans une ruelle non loin de High-Street, à la source de South-River.
par des émigrants qui avaient réussi à sauver de France quelques débris de leur fortune. Les navires qui partaient chaque mois de Londres pour Boston amenaient des familles dont les noms appartiennent à l’histoire des Etats-Unis, et dont beaucoup avaient de la fortune et un haut rang. Bernon, Baudouin, Cazneau, Sigourney, les Faneuil, les Allaire arrivèrent à l’automne de 1688. M. Palfrey établit (1) que cent cinquante familles huguenotes françaises s’établirent, après la révocation, dans le Massachusetts. Cette estimation semble audessous de la réalité ; mais, si le chiffre est exact, la proportion des noms remarquables qui y figurent est très considérable.
L'excellent navire John-Elizabeth, de Londres, capitaine Jonas Leech, partit de la Tamise en mars 1688, avec de nombreux réfugiés français. D’autres familles vinrent, la même année, sur le Dolphin, commandé par John Foy. Un troisième groupe vint sur le Friendship, navire de cent tonneaux portant quatorze canons, commandé par John Ware.
La première impression des huguenots à leur arrivée à Boston fut très favorable. « Nous arrivasmes à Bos- » ton, » écrit l’un d'eux, « après avoir trouvé une quan- » tité de fort jolies isles. Boston est situé au fond d’une » baie qui aura de 3 à 4 lieues de tour, enclos des » isles que je vous ay dit. Quels temps qu'il fasse, les » navires sont en seureté. La ville est bastie sur la » pente d’une petite colline, et aussy grande que La » Rochelle. La ville et le dehors n'ont pas plus de » trois milles de circuit, car c’est presque une isle : lon n’auroit qu'à couper des trois cent pas de largeur tout
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(1) History of New-England, tome I, préface.
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» sable, qui, en moins de deux fois 24 heures, rend » Boston une isle que la mer battroit de tous costés. » La ville est presque toute bastie de maisons de bois; » mais despuis que le feu a fait quelques ravages, il » n’est plus permis de bastir de bois; de sorte qu'ilz » se font présentement de fort jolies maisons de bri- » que. »
Les étrangers qui arrivèrent à ce moment ne s’établirent pas tous dans la ville même de Boston. Quelquesuns, lorsque les circonstances le leur permirent, achetèrent ou prirent à bail de petites fermes dans les environs.
« Il y a icy, » écrit le même réfugié dans la lettre que nous venons de citer, « diverses familles françoises qui » ont acheté des habitations des Anglois toutes faites et » qu’ilz ont eu à grand marché. M. de Bonrepos (1), frère » à nostre ministre, en a acheté une à quinze milles » d’icy, et à une lieue d’une ville fort jollie, et où il y » a un grand négosse, qu’on appelle Sellem, pour » 68 pistolles de 10 livres de France l’une. La maison » est fort jolie, et elle n'a jamais esté faite pour 50 pis- » tolles. Il y a 17 acres de terres toutes défrichées, et » un petit verger. M. Légaré, un marchand orphèvre » françois, en a acheté une à 12 milles d’icy, du costé » du sud (2), sur le bord de la mer, où il a une fort » jolie maison et 10 acres 1/2 de terre pour 80 pis- » tolles de 10 liv. de France la pièce. Il a encore sa » part dans des comunaux, où il peut envoyer paistre » ses bestiaux, et faire couper du bois pour sa provi-
(1) Elie de Bonrepos adressa une pétition au gopeue pour demander à être naturalisé (Council Records, 1686-1687). (2) A Braintree, dans le comté de Norfolk, en Massachusetts.
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» sion, et pour en vendre icy, le pouvant envoyer com- » modëment par mer. Il se trouve tous les jours des » occasions semblables, et des métairies à ferme autant » qu'on veut, et à un prix modique. Etc. » (Voir à l'appendice).
Parmi les Français qui arrivèrent au printemps et dans l'été suivants (1688), nous remarquerons quarante personnes sous la conduite de Gabriel Bernon. Le plus grand nombre de ces émigrants s’établirent dans la colonie d'Oxford. Bernon, avec ses neveux Allaire et de Pont, et ses parents Benjamin et André Faneuil, se fixèrent à Boston (1), où ils furent bientôt rejoints par un autre réfugié rochelais, Pierre Baudouin.
Pierre Baudouin, natif de La Rochelle, appartenait à l’une des plus anciennes familles de cette ville. Les persécutions qui sévirent contre les protestants de France
(1) Le premier soin des réfugiés, et principalement de ceux qui avaient quelque bien, était, à leur arrivée en Amérique, de faire enregistrer leurs noms comme sujets naturalisés de la Grande- Bretagne. Ainsi, le 20 juillet 1688 , nous trouvons Bernon, qui, comme nous le verrons dans le chapitre suivant, était arrivé à Boston le $ du même mois, au bureau d'enregistrement des actes du comté de Suffolk, où le clerc, Thomas Dudley, « à la requête de M. Gabriel Bernon, l’une des parties ci-mentionnées, » enregistre les lettres patentes de naturalisation délivrées à Londres le 5 janvier de la même année en faveur de quelque quatre cents exilés français protestants et de leurs familles (XIV, folio 212), Un dixième à peine de ces familles vint jusqu'en Amérique, mais la transcription intégrale de la patente n'en paraissait
as moins indispensable au réfugié, habitué à la formalité scrupueuse de toutes les procédures civiles dans sa patrie. Les registres d'actes de la province de New-York nous offrent des exemples analogues d'exactitude. Les noms des personnes naturalisées ar lettres patentes délivrées à Londres le 21 mars 1682, en . faveur de Stephen Bouchet et de on slnq ou quarante autres protestants français, sont transcrits au livre IX (folio 326) pour le seul bénéfice de François Vincent, sa femme Anne, ses enfants, Anne et François, et de John Hain. Une note annexée nous ap rend que ces personnes s'étaient embarquées à Londres pour la ouvelle-Angleterre le 28 mars 1682 (Voir aussi X, folio 40).
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le contraignirent à abandonner sa patrie avec sa famille et à se réfugier à Dublin. Il obtint une place dans les douanes royales ; mais un changement dans le personnel l'ayant privé de son emploi, il partit pour l'Amérique et se fixa à Casco, aujourd’hui Portland (Maine). Dans l'été de 1687, Baudouin demanda au gouverneur Andros une concession de cent acres de terrain (1). Cette demande fut accueillie (2), mais la concession
(1) « À son Excellance, Monsieur le governeur en chef de la » nouuelle Engleterre.
» Supplie humblement Pierre Baudouin, disant que les rigeurs » qui se exercere en France contre les protestans, lauroyent » obligé d'en sortir auecq sa famille et ce seroyent refugies en le » royaume dirlande en la ville de Dublin, auquel lieu il auroit » pleu a messieurs les receueurs des droits de sa majesté dad- » mettre le suppliant à vn employ de garde des bureau, mais » comme du despuis il y a heu changement d'officiers il seroit de- » meuré sans employ, ce quy auroit esté cause que le suppit et » Sa familles quy sont au nombre de six personnes se sont re- » tirez dans ces territtoire, dans la ville de Casco, en la conté de » Mayne, et daultant quil y a plusieurs terres quy ni sont point » occupée et principallement celles quy sont située a la pointe » dusus de Barbary Crike. Ce consideré monsieur il plaize a vos- » tre Excellance ordonner qu'il en soit deliuré au suppliant jus- » que au nombre de cent acre, aux fins que ce luy soit un moyen » dentretenir sa famille et il continura à prier Dieu pour la santé » et prospérité de vostre Excellance.