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leurs souffrances , mais ils leur fournissaient en même temps un sujet de spéculations théologiques. L'opinion avait été émise en Europe que la grande persécution contre les protestants de France avait été l’objet de la vision de l’Apocalypse et que les huguenots martyrisés étaient symbolisés dans le livre de la Révélation par les deux témoins vêtus de sacs, tués dans les rues de la grande cité. Ceux qui, avec Jurieu, avaient adopté cette interprétation, attendaient l’accomplissement de la prophétie par le rétablissement des protestants persécutés dans leur patrie. « Nous avons sujet de pen- » ser, » écrit Cotton Mather, « que la résurrection » des témoins massacrés en France est maintenant très » prochaine et ceux de nous qui se seront montrés de » bons Samaritains à l’égard de ce peuple affligé se » réjouiront avec eux aux jours de la Rédemption qui » approche. »
La liturgie employée par les réfugiés pour leurs services religieux était celle dont se servaient, depuis un siècle et demi, les églises réformées de France. Rédigée par Calvin lui-même, d’après les offices primitifs, elle était à la fois d’une austère simplicité et très impressive. Le service du dimanche était précédé de la lecture de plusieurs chapitres de l’Ecriture sainte. Cette lecture était faite non par le pasteur, mais par un « lecteur » qui était en même temps « chantre » et qui, le plus souvent, pendant la semaine, remplis-
» l'étaient par leurs barbares persécuteurs. Cependant des milliers » de protestants réussirent providentiellement à s'échapper et » quelques-uns abordèrent à la Nouvelle-Angleterre, où , même » avant leur arrivée , des jeûnes et des prières étaient faits pour » eux, et où, depuis leur arrivée, ils ont été reçus avec bienveil- » lance par ceux qui savent sympathiser avec leurs frères » (Préface au sermon de M. Carré, « Le charitable Samaritain »).
sait dans la paroisse les fonctions de maître d'école. Aux jours de Daillé, le « lecteur » était probablement le « vénérable John Rawlins » que le pasteur nomme avec affection dans son testament. La lecture se terminait par le Décalogue, puis le pasteur continuait le service par une invocation, suivie d’une prière et de la confession des péchés. L'assemblée se levait pour l'invocation et la prière et se rasseyait quand le pasteur indiquait le psaume qui devait être chanté. Le chant des psaumes constituait la part des fidèles dans ce-culte sans répons; et toute la ferveur huguenote éclatait dans ces accents qui exprimaient, depuis plusieurs générations, la foi.et la joie religieuse d’une race persécutée (1). Une courte prière improvisée précédait le sermon. Les prières générales étaient lues après la prédication. Elles se terminaient — excepté les jours de communion — par l’Oraison dominicale et le Symbole des apôtres; après la bénédiction, l’assemblée était congédiée par les paroles de paix et l’invitation à se souvenir des pauvres, pour lesquels des troncs étaient disposés à la porte de l’église (2).
Des places élevées étaient réservées dans le « Temple » huguenot pour les « anciens » qui, avec le pasteur, formaient le consistoire ou conseil de l’église, chargé de la direction du troupeau et du soin de ses intérêts
(1) Un touchant usage, qui était entré en usage peu de temps avant la révocation, était probablement observé par les huguenots de Boston. L’assemblée tenue à Toulouse en 1683 ordonna que, quand on chanterait les psaumes se rapportant à l’état de l'Eglise, la congrégation devrait s’agenouiller, en signe d’humiliation devant Dieu, pour l'affliction de son peuple.
(2) Il paraît qu’en 1689, la congrégation française de Boston ne se conforma pas, pour un motif quelconque, à cet ancien usage, Le pasteur Carré remarqua cette omission et en fit le sujet d’un discours qui fut imprimé depuis. (Voir chap. XIII.)
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spirituels et temporels. Les anciens étaient élus par le peuple pour une période déterminée. L'absence des registres ne nous permet pas de dresser une liste complète des anciens de l’église française de Boston. Cependant nous avons réuni les noms de ceux qui exercèrent cette charge de 1696 à 1705 : Pierre Chardon, Jean Millet, Jean Rawlings, Mousset, Guillaume Barbut, René Grignon,. an Tartarien, François Bridon et Jean Dupuis (1).
Le comte de Bellomont, pendant qu’il était gouverneur du Massachusetts, rendit témoignage au bon esprit des réfugiés et à l'excellence de leurs directeurs spirituels. S'adressant à la cour générale, lors de sa dernière visite à Boston, il dit : « Je vous recommande le » pasteur français de cette ville qui n’a point d’'honorai- « res, en raison du très petit nombre de familles de son » église. La violence de la persécution qui s'est déchai- » née sur les malheureux protestants de France doit » exciter votre zèle et votre compassion pour lui. Je » désirerais pour vous-mêmes que les protestants fran- » çais fussent encouragés parmi vous. Ce sont de très » braves gens, ingénieux et travailleurs, et qui pour- » raient être d’un grand secours pour peupler ce pays » et l’enrichir par le commerce. »
(1) En 170$, et de nouveau en 1729, John Dupuis ou Dupee est mentionné comme ancien de l’église française de Boston. Son testament, daté du 4 janvier 1734 et enregistré le 9 juin 1743, nomme ses fils John, Daniel, Charles, Isaac et Elias. Charles, qui mourut avant le 28 février 1743, laissa un fils, Charles, né à Boston le 18 octobre 1734. Il épousa en 175$ Hanna Smith, qui mourut le 2 avril 1813. Il mourut lui-même le 12 août 1802. Son fils aîné, James, naquit à Walpole (Massachusetts) en 1756. Il épousa Esther Hawes et mourut en 1819, laissant un grand nombre d'enfants, parmi lesquels James, né en 1787, épousa Ursula
Plimpton et mourut en 1875. Son seul fils est James A. Dupee, esq., à Boston.
466 Histoire des réfugiés huguenols en Amérique.
Encouragés par l'intervention du gouverneur, les protestants français de Boston présentèrent, quelques semaines plus tard (juin 1700), à lui ainsi qu'au conseil et à l’assemblée des représentants, alors en session dans cette ville, une pétition demandant de l’aide pour entretenir le ministère du saint Evangile au milieu d’eux. Ils « prennent la liberté d'exposer » à ces messieurs, « que beaucoup de membres de leur troupeau qui con- » tribuaient beaucoup à la subsistance de leur’ ministre » étant déjà partis, le peu qui demeurent ne sont pas » capables de fournir la moitié de ce qui est nécessaire » à son entretien. » Aussi « ils doivent se soumettre au » malheur d’être privés des consolations du saint mi- » nistère de la Parole de Dieu {dont ia cruauté inouïe » des persécuteurs de l'Eglise les a privés dans leur » propre patrie) à moins qu'ils ne puissent obtenir votre » Chrétienne assistance. Et voyant, » ajoutent-ils, « que » notre. grand roi William, avec toute l'Angleterre, » comme aussi les Hollandais, le duc de Brandebourg » et tous les autres Etats protestants, ont toujours en- » tretenu un grand nombre de protestants français et » leurs ministres, ils espèrent que vous voudrez leur » montrer de même le même esprit de sainte charité. » A l'appui de leur requête , les pétitionnaires exposent qu'ils « ont supporté de grandes charges en payant les » taxes pour les pauvres du pays et en entretenant leurs » propres pauvres de cette ville et ceux de New-Ox- » ford, qui s’en sont allés à cause de la guerre , et que » depuis ils en ont assisté beaucoup qui sont revenus » à Oxford pour s’y établir de nouveau. » Pour ces raisons , ils « ont recours maintenant à cette honorable » assemblée, que Dieu a établie pour le secours des » afigés, et principalement des fidèles qui sont étran-
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» gers, afin que nous puissions obtenir votre secours » pour la subsistance de nos ministres, dont il y a tant » besoin (1). »
La demande des anciens fut transmise à une commission qui donna l’avis que « pour leur encouragement » comme étrangers et pour l'entretien du culte public » de Dieu parmi eux, il fût payé à leur ministre douze » livres sur le trésor public. »
Les conclusions de la commission furent adoptées par le conseil. Le secours fut reçu avec reconnaissance, mais il n’y a pas de trace d’aide subséquente sur les fonds de l'Etat. Les ressources de Daillé étaient précaires, et il se demanda comment il pourrait demeurer au milieu de son peuple bien-aimé. Mais « un ministre, » disait-il, « doit » recourir à tous les moyens avant d'abandonner son église. » En 1706, ilécrivit à la Société anglaise pour la propagation de l'Evangile à l’étranger, afin de lui exposer ses besoins (2). Sa lettre fut appuyée de la recommandation du gouverneur Dudley et des pasteurs de l’Eglise d'Angleterre à Boston. Dudley le représente comme « un honnête homme et bon prédicateur, qui a depuis long- » temps fait preuve de loyauté et d'esprit pacifique envers » le gouvernement. Son église est pauvre, » ajoute-il, «et Je crois qu’il n’a pas plus de 30 livres par an. » Le recteur de la chapelle royale, M. Myles, écrit : « Les fidè- » les de l’église française de cette ville sont en si petit » nombre, qu'ils ne peuvent faire les frais d’un traite- » ment raisonnable pour leur ministre actuel (un très » brave et digne homme) » et il espère que la Société
(1) Mass. Archives, tome XI, p. 150. La pétition est signée par Jn° Rawlings, Peter Chardon et René Grignon, « anciens de la congrégation française. »
(2) Voir la lettre de Daillé, à l'appendice.
fera son possible pour lui assurer le nécessaire (9 octobre 1706). Le révérend Christopher Bridge, autrefois pasteur adjoint de la chapelle royale, recommande le pasteur français à la même Socièté, « comme un homme » de grand savoir et d’une grande simplicité, et d’un » grand zèle dans les fonctions de son ministère. Il a » reçu les ordres épiscopaux et a été envoyé dans ce » pays il y a plusieurs années, par le lord-évêque de » Londres (1). »
La réponse de la Société ne fut cependant pas favorable (21 mars 1707). M. Daillé n'avait pas été envoyé sous ses auspices, et son église n’était pas rattachée à l'Eglise d'Angleterre. Placé ainsi entre le règlement des puritains et l'établissement ecclésiastique de la mère patrie, le bon pasteur huguenot dut finir ses jours dans la gène.
Daillé vieillissait ; mais son zèle pour les affaires publiques ne diminuait pas. Une lettre qu'il écrivit à cette époque à Bernon, — « un de mes anciens et bons amis, » comme il l’appelle, — nous montre avec quelle atténtion le vénérable réfugié suivait les événements de son temps et combien l'Anglais naturalisé avait épousé la cause de sa patrie d'adoption.
Pierre Daillé mourut le 20 mai 1715, à l’âge de soixante-sept ans. Sa troisième femme, Martha, lui survécut. Dans son testament, il ne fait aucune mention d'enfants , ni de ce dernier mariage ni des précédents. I] laisse le reste de son avoir, après quelques legs particuliers , à son frère bien-aimé Paul Daillé, en Hollande. Son amour pour l’église qu’il servit pendant près
(1) (11 octobre). Registres de lettres de la Société pour la propagation de l'Evangile à l'étranger.
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de vingt années se manifeste dans ces legs. Il laisse à cette église ses livres français et latins pour l'usage des ministres, avec une somme de dix livres pour être employée à la construction d'une maison de réunions, et cent livres, dont l'intérêt devait être employé pour l’entretien du ministre (1).
Tout ce que nous savons de la vie de ce pieux et
(1) Le « testament de Peter Daillé, de Boston, clerc, » se trouve M : ft ass du Probale Office du comté de Suffolk (Boston) no 3663).
Parmi les dispositions qui concernent ses funérailles, il recommande « qu’il n'y ait pas de distribution de vin, » et il demande que « tous les ministres du Saint Evangile de la ville de Boston » et M. Walter aient des écharpes et des gants aussi bien que mes porteurs. » Les legs suivants sont formulés : « Je donne tous mes livres français et latins à l’église française de Boston (dont j'ai été pasteur) comme bibliothèque pour l'usage et le bénéfice des pasteurs de ladite église à l'avenir pour toujours. Je donne aussi la somme de cent livres pour être placée en fonds sûrs par les anciens de ladite église à toujours et dont l'intérêt annuel servira au secours et à l'entretien du ministre de ladite église à l'avenir. Je désire aussi qu'une somme de dix livres soit placée entre les mains desdits anciens pour ser- » vir à l'entretien de ladite église jusqu’à ce qu'ils construisent » une maison de réunions pour le service de Dieu, auquel mo- » ment lesdites dix livres seront employées à cette construction. » Je donne cinq livres au vieux M. John Rawlins, maître d'école » français. Item je donne et lègue à ma bien-aimée femme Mar- » tha Daillé la somme de trois cent cinquante livres en billets » de province ou argent équivalent à ladite somme, et mon do- » mestique nègre nommé Kuffy, mon argenterie, mes vêtements, » ustensiles et meubles pour les garder à elle ladite Martha » Daillé, à ses héritiers, exécuteurs, administrateurs et ayants » droit à perpétuité. Item, je donne et lègue à mon cher frère » Paul Daillé Vaugelade à Amsfort en Hollande, et à ses héri- » tiers et ayants droit à perpétuité, tout le surplus de mon avoir, » tant mobilier QW'irimiobi er. en quelque endroit que’il soit ou » Sera trouvé. Enfin, je nomme et désigne par le présent, pour » mon seul exécuteur testamentaire, mon bon ami M. James » Baudoin. En foi de quoi j'ai ici signé de ma main et apposé mon » cachet les jour et an que dessus.
» DAILLÉ » Cachet).
gu re Tone : Benjamin Wadsworth, Phebe Manley, Martha illis,
Présenté à l'enregistrement le 31 mai 1715.
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