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470 Histoire des réfugiés huguenols en Amérique.
zélé pasteur huguenot nous montre en lui un digne représentant de la race et du corps auxquels il appartenait et prouve hautement qu'il jouissait de l'estime et de la confiance des gens de bien de son temps. Une phrase tirée d'une de ses lettres particulières suffit du reste à peindre cette belle âme : « J'ai toujours résolu de ne » jamais blesser qui que ce soit en paroles ou autre- » ment, mais au contraire de rendre service à tous ceux » à qui je pourrai le rendre. »
La chaire de l’église française ne demeura pas longtemps vacante. Avant la fin de l’année, André Le Mercier, jeune étudiant récemment sorti de l'académie de Genève, accepta la vocation qui lui fut adressée. Le Mercier était natif de Caen. La vocation de l’église de Boston lui parvint à Londres. Des honoraires de cent livres lui furent promis par la congrégation, qui était devenue plus riche sinon plus nombreuse. Trente ans s'étaient: écoulés depuis la fondation de cette église et les principaux noms des réfugiès qui avaient fait partie de la première émigration y étaient encore représentés. Andrew Faneuil, James Bowdoin, Daniel Johonnot, Andrew Sigourney étaient les chefs de la congrégation et chacun d’eux fit à sa mort un généreux legs au pasteur. La maison de prières si longtemps attendue fut achevée peu après l'arrivée de Le Mercier. C'était un petit édifice en briques élevé dans la rue de l'Ecole, sur le terrain acheté, dix ans auparavant, avec le don du roi Guillaume.
Le jeune prédicateur justifia l’attente des fidèles avides d'entendre son premier sermon. Avec sérieux, mais en même temps avec la modestie qui convenait à sa jeunesse, il exposa les devoirs du saint ministère et protesta de son désir de les remplir fidèlement, deman-
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dant les prières et le concours des fidèles pour remédier à ce qu'il y aurait d’insuffisant chez lui, Il rappela l'exemple de son prédécesseur, dont la mémoire avait été en bénédiction, et que toute son ambition était d'imiter, et il termina par un chaleureux appel aux cœurs des auditeurs pour les exhorter à demeurer fidèles à la foi (1).
(1) La péroraison de ce discours se trouve parmi les manuscrits de Le Mercier, dans les archives de la Société historique du Massachusetts. Le texte est emprunté à la 1r° épitre de saint Paul aux Corinthiens, ch. 11, v. 2 : « Je n'ai voulu savoir autre chose » parmi vous que Jésus-Christ et Jésus-Christ crucifié, »
« Vous pouvés conter que nos vœux les plus ardens seront » votre prospérité et votre bonheur pour ce monde et dans l'au- » tre, et que ce sera là la matière de nos prières à notre Dieu » père et créateur de toutes choses, et à J.-C. son fils bien » aimé. Qu'’enfin nous tacherons de remplir la vocation sainte à » laquelle Dieu nous a lui-même apellés de si loin, en faisant va- » loir les talents et la mesure de grace qu'il nous a départie soit » dans nos discours publics, soit dans les particuliers, soit par » nos exemples, en suivant celui de votre dernier Pasteur, de bé- » nite mémoire, et dont sans doute vous vous souvenés avec plai- » sir suivant l'exhortation de l'apôtre aux Hébreux, en considé- » rant quelle a été l'issue de la conversation de ce conducteur » du troupeau à qui je parle. Voilà, mes très chers frères en » N. S. J.-C., quelles sont nos intentions qui sont pures et » justes, mais en meme tems si difficiles à remplir, que nous au- » rons sans doute besoin que vous excusiés souvent nos foiblesses » et que vous vous souveniés que nous avons notre thrésor dans » des vaisseaux de terre, afin que l'excellence de cette force soit » de Dieu et non point de nous. Nous vous demandons la com- » munion de vos prières pour parvenir à nos fins, et pour nous » acquitter dignement d’une charge aussi pénible qu'elle est glo- » rieuse. Encouragés-nous vous mêmes par votre conversation » sainte à soutenir avec joye ce grand fardeau ; ce sera par là que » nous deviendrons de plus en plus diligens à semer dans une » terre où nous verrons produire des fruits et rapporter trente. » soixante, et cent grains pour un seul. Ce plaisir sera suffisant » pour nous délasser de toutes nos fatigues. Si vous en usés » ainsi, comme je l'espère de la piété que vous avés déjà fait pa- » roître, et comme je vous en conjure au nom de N. Sauveur J.-C. » qe a été crucifié pour vous, — si, dis-je, vous faites la volonté
e notre Père commun, et si vous écoutés comme vous devés » la parole de son fils, vous serés véritablement mes pères et mes » mères, mes frères et mes sœurs. Vous serés notre consolation
Le nouveau ministre entretint comme Daillé des relations amicales avec ses frères congrégationalistes, Mais il différait de son prédécesseur en ce qu'il était presbytérien décidé et fortement attaché à la vieille discipline des églises réformées françaises. Dès que l’occasion se présenta , il pensa à perfectionner l'organisation de l’église française de Boston en la plaçant sous l'administration d’un consistoire. Rier de semblable ne fut établi dans la Nouvelle- Angleterre jusqu’au commencement du dix-huitième siècle. Les presbytériens irlandais et écossais établis dans le Massachusetts, le New- Hampshire ou le Maine se contentèrent ordinairement de se conformer à l’ordre congrégationaliste régnant, ou bien de former des églises indépendantes, mais ne firent aucune tentative pour établir leur propre système de gouvernement de l’église au moyen de consistoires et de synodes. Vers l'an 1729 seulement, plusieurs ministres se réunirent pour constituer le consistoire de Londonderry, destiné à diriger ces congrégations éparses, et André Le Mercier fut du nombre. Les réunions de ce consistoire se tinrent fréquemment dans la « meeting-house » française, et le pasteur huguenot semble avoir pris pendant sept ans une part importante dans ses délibérations et ses discussions (1).
» dans cette vie, et, dans le siècle à venir, notre joye <t notre » couronne. Nous nous trouverons tous ensemble, par ia grâce » de Dieu, devant son throne, et vous présentant à lui, nous di- » rons : Accorde le nous, o Dieu, et à toi Père et au Fils et au » Saint Esprit soit gloire, force et magnificence aux siècles des » siècles. Amen. »
(1) L'une de ces discussions, en 1736, avait pour objet la réception d’un ministre qui avait été pasteur d’une église congrégationaliste, mais avait refusé de se soumettre à la décision d’un conseil qui le requérait de se retirer de sa charge. Le Mercier, avec quelques autres, s'opposa à la proposition de le recevoir dans le consistoire, objectant que ce serait un acte discourtois envers le
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Pendant le long ministère de trente-quatre ans (1715- 1748) de Le Mercier, le nombre des membres de l’église française diminua sensiblement. La nouvelle génération inclinait naturellement à fréquenter les églises américaines. Le milieu du dix-huitième siècle , que l’on peut considérer comme la ligne de mort des églises réfugiées, approchait. Peu d’églises vécurent au delà de cette époque, peu surtout conservèrent l'usage de la langue française. Le successeur de Daillé, il est vrai, lui fut probablement inférieur comme prédicateur : ses écrits sont caractérisés par la diffusion et la verbosité du style réfugié ; mais on peut douter que Daillé lui-même eût pu retenir, dans le temple de School- Street, les « jeunes gens » que Le Mercier était accusé d’avoir « poussés vers les autres églises (1). » Et nous n'avons aucune raison de mettre en doute sa propre déclaration, que pendant la plus grande partie de son ministère « une paix et une union ininterrompues » avaient régné dans son église.
S'il ne fut pas un orateur brillant, Le Mercier se montra du moins, comme la plupart de ses compagnons d’exil, un grard travailleur dans différentes branches de recherches et d'entreprises. On a deux livres de lui : Une histoire de l’église et de la république de Genève (2)
conseil, Une brochure publiée au cours de cette controverse est attribuée à Le Mercier. Elle est intitulée : « Remarques sur la
» préface d’un pamphlet publié par John Presbyter pour justifier » M. James Hillhouse » Daut in-4° de 17 pages, à la bibliothèque de la Société historique du Massachusetts).
1) Memorial History of Boston, tome II, p. 257. (3 The church History of Geneva, in five books. As also a political and geographical account of that Republick, by the Reverend M' Andrew Le Mercier, Pastor of the French church in Boston. Boston (New-England) 1732. Ce petit volume contient. deux parties séparées avec des titres distincts :
1° Histoire de l'église de Genève en cing livres ;
et un traité contre la détraction (1). Outre la religion, il donna également une part de son activité à d’autres soins, Il s’occupa du perfectionnement de l’agriculture dans le Massachusetts et s’efforça avec beaücoup. de zèle de trouver des moyens de sauvetage pour les marins qui faisaient naufrage sur les côtes si périlleuses de la Nouvelle-Ecosse. En 1738, il adressa une pétition au gouverneur et au conseil de la Nouvelle-Ecosse pour la concession de Sable-Island, sur ladite côte, de façon à y construire un asile et à peupler l’île d'animaux domestiques qui pussent servir à sauver la vie des marins échappés aux naufrages. La concession lui fut accordée et les gouvernements de la Nouvelle-Ecosse et du Massachusetts firent des proclamations défendant à toutes personnes d’enlever ou de détruire les aménagements faits par le propriétaire de l’île (2). Bien des
20 Description géographique et politique de la république de Genève.
(1) À Trealise against Detraction, en dix sections, par le Rev. M" Andrew Lemercier , etc. Imp. à Boston (N.-E.), vendu chez Daniel Henchmann, 1733, pp. 1-IV, 1-vin1, 1-303. Ce traité est intéressant, et, — si l’on a égard à la traduction défectueuse pour laquelle l’auteur fait des excuses en disant qu'elle serre de près le « français » et qui donne peut-être un peu d’obscurité au style, — très bien écrit; il ne manque ni de vivacité ni de pénétration, et quoique semé de citations et d’anecdotes, n’est pas l'ouvrage d’un pédant. La modération caractéristique du huguenot apparaît dans ce qu'il dit de la détraction par rapport au pouvoir civil. « Parler mal des souverains est un des plus hauts degrés » de péché que la détraction peut atteindre qui concerne les » princes étrangers, dont nous ne sommes pas les sujets, ce n’est » certainement pas un si grand mal de parler mal d’eux que de » Sr de princes ; mais ce n’en est pas moins un grand » péché. »
€ 2) The history and antiquities of Boston, by Samuel G. Drake, p. 458. Haliburton cependant établit que la concession fut reprise par le lieutenant-gouverneur de la Nouvelle-Ecosse, parce que M. Le Mercier avait refusé de l’accepter dans les termes proposés, c’est-à-dire de payer une redevance au roi (An historical and statistical account of Nova Scotia, vol. 11, p. 269). En fé-
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vies humaines furent sauvées par cet établissement, quoique souvent des déprédations eussent été commises sur la propriété, et qu’on eût égorgé le troupeau. Sable- Island a continué d’être le théâtre de fréquents naufrages, et, encore aujourd’hui, le refuge fondé par le bon pasteur huguenot est soigneusement entretenu par le gouvernement, qui y consacre quatre mille dollars par an et y entretient des hommes avec les provisions nécessaires pour venir en aide aux malheureux naufragés.
En 1748 enfin, les membres de l’église française de Boston étaient réduits à une poignée; la dissolution de la petite assemblée devenait inévitable. La maison de prières passa aux mains d’une nouvelle église congrègationaliste sous la seule réserve que le bâtiment serait conservé à perpétuité pour servir uniquement de sanctuaire protestant. Malgré cette clause formelle, le «temple » huguenot fut vendu, quarante ans plus tard, aux catholiques romains, et un prêtre de cette communion y célébra la première messe le 2 novembre 1788. Le Mercier survécut seize ans à la dispersion de son troupeau. Il passa ses derniers jours à Dorchester, où il avait acheté une propriété en 1722, et mourut après une longue maladie, le 31 mars 1764 (1).
vrier 1753, M. Le Mercier mit en vente « Island-Sables, à quarante lieues environ d’Halifax, à trente du cap Breton, et à cinquante de Terre-Neuve, excellent marché pour les productions de l’île. Elle mesure 28 milles de long, un de large, et contient environ dix mille acres de terre, dont $soo sont stériles, mais dont tout le reste produit ou peut produire quelque chose. Les avantages, qui augmentent ou pourront augmenter par suite des perfectionnements apportés à ce lieu, sont si grands que je ne voudrais pas m'en dessaisir, si j'étais aussi expert dans la navigation et la marine que cela serait nécessaire » (The Boston weckly News-Letter, n° 2640, february 8, 1753). »
(1) Le testament d’Andrew Le Mercier, clerc de ia ville de Dorchester, daté du 7 novembre 1761, se trouve dans les regis-