‹ Histoire des réfugiés huguenots en Amérique [microforme]Chapitre 46 sur 79 · LA SE SE · texte numérisé non relu

LA SE SE

de Sa Majesté, que le gouvernement nous avait promise. Et quand nous nous plaignions au gouvernement, nous ne pouvions avoir aucun secours, quoique quelques-uns nous eussent aidé, croyons-nous, s'ils avaient pu supporter avec patience les mauvais traitements qu'ils devaient s'attendre à recevoir des habitants désordonnés qui y étaient aussi établis. Beaucoup d'habitants an,lais, qui avaient pitié de nous, nous auraient aidé ; mais lorsqu'ils tentaient de le faire, ils étaient maltraités. En sorte que ces choses nous firent chercher un lieu de refuge dans notre malheureuse position, et apprenant que nombre de nos malheureux compatriotes avaient été protégés et bien traités à Boston et à Yorke, cela nous fit chercher de nouvelles demeures, où les gouvernements auraient compassion d’eux et leur donneraient du secours et de l’aide pour la subsistance de leurs femmes et de leurs enfants. Deux familles seulement se transportant à Boston, et le reste à New-York, où quelques-uns achetèrent des terres, à qui on laissa du temps pour payer. Et ainsi ils

» furent tous chassés de leurs terres et de leurs maisons, » de leurs vergers et de leurs vignes, recevant quelque

petite chose de quelques Anglais pour leur travail et laissant ainsi leurs habitations. Quelques-uns d’entre eux ne reçurent rien pour leur travail et les améliorations qu'ils avaient apportées aux terres; mais les habitants de Greenwich qui leur avaient causé ces désagréments, prenant les terres, les cultivèrent comme ils purent, et abattirent et démolirent bientôt notre église. »

Il résulte du récit d'Ayrault que les désordres qui

amenèrent l'abandon de la plantation française doivent être attribués à la vile populace et qu'ils furent haute-

Etablissement à Rhode-Island. 535

ment désapprouvés par la partie la plus honorable de la population. Rhode-Island comptait sans doute beaucoup de ces gens sans aveu, prêts pour toutes les entreprises de désordre (1). Le conflit relatif aux titres de propriété, tant entre les propriétaires individuels qu'entre les villes, avait entraîné , spécialement dans le Narragansett, des rixes et des bagarres continuelles.

Les violences dont les huguenots, étrangers inoffensifs qui fuyaient la plus cruelle persécution, furent victimes, sembleraient cependant indiquer une méchanceté plus qu’ordinaire, si nous ne savions pas que le terrain qui leur avait été frauduleusement concédé avait été déjà, plusieurs années auparavant, assigné à d’autres colons. En octobre 1677, le gouvernement de Rhode- Island avait concédé ce territoire, sur lequel fut établie la ville d’East-Greenwich, et l'avait divisé par lots entre certaines personnes nominativement désignées (2). Les Français, victimes de la peu scrupuleuse société Atherton, occupaient et cultivaient innocemment des terrains sur lesquels d’autres colons avaient un droit antérieur.

En quittant Narragansett, les réfugiés se dispersèrent en divers endroits. Sept familles, — Allaire, Arnaud, Beauchamp, Barbut, Dechamps, Légaré et Tourtellot, — se fixèrent à Boston. Germon et Grignon s'établirent à New-Oxford. Paul Collin vint à Milford (Connecticut). Quatre familles, — Bretin, Chadène, Forétier et Renaud, — vinrent à New-Rochelle. Quatre autres, — Amian, Jouet, Le Brun et Le Gendre, — gagnèrent la Caroline du Sud. Le plus grand nombre se fixèrent à New-

1) History of Rhode-Island, by S. G. Arnold, tome 1, P: 442. 2) Memoir concerning the French Seitlements in the Colony of Rhode Island, by Elisha R. Potter (Rhode Island Historical Tracts,

n° 5), page 23.

York. Vingt et un des noms qui figurent sur le plan de Frenchtown se retrouvent dans les registres de l’église française de New-York — Bouniot, Coudret, Jean David, Josué David senior, Josué David junior, veuve Galay, Grazilier, Jamain , Lafon, Lambert, La Vigne, Le Breton, Jacques Magni, Jean Magni, Rambert, Ratier, Robineau, Daniel et Jacques Targé, Traverrier et Tougère.

Nous ignorons ce que devinrent les quelques autres colons après leur départ de Narragansett, ainsi que l'excellent pasteur de la colonie, Ezéchiel Carré. Nous n'avons pu découvrir s’il retourna en Europe ou s’il finit sa carrière dans quelque partie du nouveau monde.

La dispersion ne fut cependant pas totale. Deux familles françaises, Le Moine et Ayrault (1), demeurèrent dans l'établissement ou à une petite distance. Une troisième, Julien, ne se retira que jusqu’à Newport (2). Moïse Le Moine occupa une ferme qui est toujours restée depuis à ses descendants et qui couvre l'emplacement du village huguenot. Le nom primitif de cette famille s’est transformé en celui de Money ou Mawney. Pierre Ayrault conserva ses propriétés, malgré tous les efforts qui furent faits pour le déposséder. II avait « palissadé » cinquante acres de terrains, et y avait fait de grands » aménagements, un vaste verger, un jardin, une vi- » gne et une bonne habitation. » Les tribulations qu’il “souffrit de la part des « hommes de Greenwich, » qui ne se bornaient pas à briser.ses clôtures, mais changeaient les limites de :ses champs , sont relatées dans la péti-

(1) Voir le Mémoire du juge Potter concernant les établissements français à Rhode-Island, pour le détail des généalogies de ces familles.

(2) Jean Julien, « chapellier, » habitait Newport en 1702.

Etablissement à Rhode-Island. 537

tion pathétique (1) qui reproduit toutes les vicissitudes de l'établissement de Frenchtown et de son abandon, pétition que nous avons déjà citée. Soit ses remontrances au gouvernement, soit la résistance opiniâtre qu'il opposa à ses persécuteurs finirent par lui réussir, car il resta à Narragansett jusqu’à sa mort, qui arriva vers 1711. À ce moment, son fils Daniel s'établit dans le commerce à Newport et vendit la propriété d’East- Greenwich.

Dans le reste de Rhode-Island, nombre de protestants, isolément ou par groupes, s’établirent à la fin du dix-septième siècle ou au commencement du dixhuitième. Peter Tourgée et ses frères vinrent directement de l'île de Guernesey, dans le temps de l’établissement des Français à Narragansett, et s’établirent à North-Kingstown, auprès de cette colonie. Leurs descendants s’y sont perpétués durant plusieurs générations. La famille Tourgée est originaire de la province de Bretagne, où ce nom existe encore, et se déroba à la persécution en se réfugiant dans les îles de la Manche (2). François Le Baron, médecin huguenot, se fixa

(1) $ août 1700.

(2) Peter Tourgée avait trois fils : Peter, John et Philip. Les enfants de Peter furent Thomas (né en décembre 1722), Philip (octobre 1724), Elizabeth (1728), Peter (février 1733) et John (né en décembre 1735, décédé en 1812). John était père de Jérémiah, né en décembre 1778 et mort en 1867. Son fils Ebenezer, né à Warwick en 1809, mourut en octobre 1878 (Memoir of the French Selllements in the Colony of Rhode-Island, by Elisha R. Potter. Pages 132, 133. Ce mémoire confond du reste à tort la famille Tourgée avec la famille Targé, mentionnée plus haut).

Cette famille Tourgée est maintenant dispersée sur toute l’étendue des Etats-Unis. L'une des branches habite la province de l'Ontario (Canada). Elle est représentée par le juge A. W. Tourgée, auteur de plusieurs ouvrages populaires excellents, et par le professeur Eben Tourgée, directeur du Conservatoire de musique de la Nouvelle-Angleterre, à Boston (Massachusetts).

538 Histoire des réfugiés huguenols en Amérique.

dans la Nouvelle-Angleterre après la révocation, et mourut à Plymouth (Massachusetts), en 1704 (1). — Pierre Papillon et sa femme Joan étaient déjà venus de Boston à Bristol (Rhode-Island), vers l'année 1681. — Pierre pouvait appartenir à une famille huguenote du même nom, originaire d’Avranches, en Normandie. Les Papillon endurèrent de grandes souffrances pour la religion. David, après une captivité de trois ans, réussit à fuir en Angleterre, où ses descendants ont prospéré (2). Philip fut le premier huguenot qui siégea à la Chambre des communes. Pierre, qui se réfugia en Amérique, arriva au Massachusetts dès 1679 (3). Son fils, Peter, connu sous le nom de Capitaine Papillon, devint négociant à Boston (4). Jacques Pineau , dont le

(1) « Le Baron » est mentionné par le juge Potter (Memoir, etc., p. 137) parmi les colons français de Rhode-Island. A la génération suivante, le docteur Lazarus Le Baron, « fils de ce réfugié, descendant de huguenots, » habitait à Plymouth. Sa fille Elisabeth, née le 1er janvier 1746, épousa en 1762 le Rév. Ammi Ruhamah Robbins, pasteur de l’église congrégationaliste de Norfolk (Connecticut) de 1761 jusqu'à sa mort, en 1813. Elle mourut en septembre 1829 (Annals of the American Pulpit, by W" B. Sprague, D. D., tome I., p. 370. Sermon aux funérailles d’Elizabeth Robbins, par Ralph. Emerson, pasteur de l’église de Norfolk (Connecticut).

L'inscription sur la tombe de « M. Francis Lebarran, médecin » à Plymouth (Massachusetts), est encore lisible. « Il quitta cette vie le 8 août 1704 dans la 36e année de son âge. » — « Le D' Le ». Baron était chirurgien à bord d’un corsaire français qui avait » fait naufrage dans la baie de Buzzard. Il vint à Plymouth, et y » eyant effectué une opération chirurgicale importante, les nota- » bles adressèrent une pétition au comité exécutif de la colonie, pour qu'il fût libéré de sa captivité de guerre et qu'il pôût » S'établir dans leur ville, Nous croyons que c’est de cet ancêtre » que sont descendues toutes les familles qui portent ce nom dans les Etats-Unis. » (M. Russell, dans les Pilgrim memorials).

(2) The Huguenots, by Samuel Smiles, pp. 319, 422. (Page 308 de la traduction française.)

(3) The Huguenots in the Nipmuck Country, by G. F. Daniels, PP:

(4) En 1722, il commandait un navire contre les pirates des

Etablissement à Rhode-Island. 539

nom se transforma bientôt en Pinneo, vint à Bristol vers 1700 en compagnie de Jean Soulard. La tradition rapporte qu'ils fuirent la persécution de France , s’établirent à Plymouth (Mass.), et que, ne pouvant payer leur passage à travers l'Océan, ils furent vendus par le capitaine pour quatre ans. Leur conduite fut telle, cependant, qu’ils furent relâchés au bout de peu de mois. Vers 1725, ils allèrent de Bristol à Lebanon (Connecticut), où Pineau a laissé des descendants (1). Soulard s'y fixa également (2). Auguste Lucas, Rochelais, dont la sœur Marie avait épousé André Laurent (3), suivit ce réfugié en Amérique, peu d’années après, et se fixa à Newport (Rhode-Island). Avant de laisser la France, il avait épousé à Saint-Malo (6 janvier 1696) la fille de Daniel Lefebvre de Garhere, qui mourut peu après son arrivée à Newport (4). Sa seconde femme était petite-

côtes de la Nouvelle-Angleterre (Savage, Gen. Dict.). Katherine, sa veuve , et John Wolcot, esq., de Salem (Massachusetts), son Len , reçurent, par acte du 10 mai 1733, l'administration des

iens du capitaine Peter Papillon, marchand à Boston. Son hôtel était dans Bennet-Street. Quatre filles, dont deux, Martha et Marah, mineures, sont mentionnées dans cet acte. La veuve de Peter mourut avant le 24 janvier 1734 (Probate office, Suffolk county, n° 642$).

(1) James Pinneo eut deux fils et trois filies. L’aîné, James, né en 1708, épousa Priscilla Newcomb, dont le fils, James, fut le père du Rév. Bezaleel Pinneo, qui demeura cinquante-trois ans pate de la première église de Milford (Connecticut) (de 1796

sa mort, en septembre 1849). La famille Pinneo s’est beaucoup étendue ; elle est représentée surtout dans la Nouvelle-Angleterre, les Etats du centre, le New-Brunswick et la Nouvelle-Ecosse.

Plusieurs familles de ce nom s'étaient expatriées à la révocation. Citons Jeanne et Catharine Pinaud, natives de Cherveux, en Poitou (Archives nationales, Tr.). Un James Pineau fut naturalisé en Angleterre le $ janvier 1688, en mème temps qu’une famille Soulart.

(2) Jean Soulard, « maître armurier » de La Rochelle, est mentionné en 1675 (Papiers Bernon).

3) Voir page 233.

4) Memoir concerning the French settlements in the Colony of

Rhode-Island, par Elisha R. Potter, p. 134.

s4o Histoire des réfugiés huguenots en Amérique.

fille de John Eliot, « l’apôtre des Indiens. » Son fils, Augustus Lucas, épousa Mary Caner, dont la fille Mary épousa James A. Hillhouse. Une autre fille, Barsheba, se distingua par ses talents littéraires (1).

D'autres réfugiés, arrivés à Rhode-Island à une époque bien antérieure, étaient aussi probablement des protestants français. Mathurin Ballou aborda à Providence en 1639 (2). Plus d’un siècle après, un autre Mathurin, son descendant, était pasteur de l’église baptiste de Richmond (New-Hampshire). Son fils, Hosea Ballou (3); devint un ministre influent de la dénomination universaliste des Etats-Unis (4).

Daniel Grennell, issu d’une « famille française, » était à Portsmouth (Rhode-Island), en 1638 (5). Il fut l'ancêtre de trois négociants importants de New-York : Joseph, Moses H. et Henry Grinnell.

Peu après la ruine de l'établissement français de Narragansett, Rhode-Island devint le refuge de Gabriel Bernon, le hardi négociant huguenot dont nous avons déjà suivi la carrière à Boston et à New-Oxford. Bernon passa près de quarante années à Rhode-Island. Pendant huit à neuf ans, il résida à Newport (1697- 1700). En 1706, il vint à Providence. Six ans plus tard, il se fixa à Kingstown (1712), puis retourna en 1718 à Providence, où il demeura jusqu’à sa mort, en 1736.

Bernon fut sans doute attiré à Newport par l’impor-

(1) History of the protestant episcopal Church in Narraganselt (Rhode-island), par Wilkins Updike, p. 507. |

(2) Savage, Gen. Dict. of the first settlers of N.-E. — La France protestante fait erreur en mentionnant Ballou parmi les réfugiés en Amérique, au moment même de la révocation. 6) Né le 30 avril 1771, décédé le 7 juin 1852. (4) Eliza Ballou, mère du président de la république des Etats-Unis James A. Garfeld, était de cette famille.

(5) Savage, Gen. Dict. of the first settlers of N.-E.

Etablissement à Rhode-Island. $41

tance croissante de cette ville, qui commençait à se placer à la tête des villes commerçantes de la Nouvelle-Angleterre. Associé avec son compatriote et coreligionnaire Daniel Ayrault, il s’engagea avec une énergie caractéristique dans les opérations commerciales les plus variées. Rhode-Island tenait en ce moment la tête du commerce avec les Antilles. Ses navires, « fins et légers, » étaient renommés pour la facilité avec laquelle ils échappaient aux corsaires français qui croisaient devant les ports américains. La jeunesse de la province aimait les entreprises maritimes et la marine marchande ne manquait jamais de volontaires. Le principal commerce de Newport, qui se faisait avec les îles de Curaçao et de Surinam, était très rémunérateur. Bernon employait pour ces expéditions plusieurs navires, dont un, au moins, lui appartenait, et il avait pour correspondants à Curaçao des négociants français, Jacob Alard , Jacques Poissant et Jean Girard. Si les profits étaient considérables, les pertes étaient parfois terribles. Mainte généalogie des familles de Rhode-[sland mentionne quelque membre de cette époque comme « perdu en mer » (lost at sea). Gabriel, fils unique de Bernon, fut l’une des victimes de ce commerce périlleux. Suivant la tradition, « il s'embarqua avec un capi- » taine Tripe sur un vaisseau destiné pour les Indes » orientales , qui se perdit dans une tempête de neige, » au sortir de la baie, et tous ceux qui étaient à bord » périrent (1). »+

(1) Parmi les papiers Bernon figure une intéressante lettre adressée de Boston par le jeune Gabriel, le 29 décembre 1696, à son père alors en Angleterre. Le sentiment, le style et l’écriture mème nous représentent un jeune homme d’une intelligence et d’une culture rares. Un correspondant de Bernon lui écrit, d’ailleurs, en 1699 : « Je vous suis bien obligé de l'adresse que vous

s42 Histoire des réfugiés huguenots en Amérique.

L'industrie des réfugiés huguenots peut être personnifiée dans la vie de cet éminent négociant de Rhode- Island, et ce fut pendant son séjour à Newport que son activité fut la plus grande. Peu d'années après, Bernon estimait qu’il avait « dépensé plus de dix millelivres, pour l'avantage du pays, dans la construction des navires, la fabrication des clous, et en développant les manufactures de tissus, de chapeaux, de résine, etc. » Une de ces branches de commerce mérite une mention spéciale : « La fabrication des chapeaux fut en effet une » des plus belles industries dont les réfugiés dotèrent » l'Angleterre. En France, elle avait été presque entiè- » rement entre les mains des réformés. Eux seuls pos- » sédaient le secret de l’eau de composition qui sert à » la préparation des peaux de lapin, de lièvre et de cas- » tor, et eux seuls livraient au commerce les chapeaux » fins de Caudebec, si recherchés en Angleterre et en » Hollande. Après la révocation, la plupart se retirè- » rent à Londres, emportant avec eux le secret de leur » art, qui resta perdu pour la France pendant plus de » quarante ans. Ce ne fut qu'au milieu du dix-huitième » siècle qu’un chapelier français, nommé Mathieu, » après avoir longtemps travaillé à Londres, y déroba » le secret emporté par les réfugiés, le rapporta dans » Sa patrie, le communiqua généreusement aux chape- » liers de Paris, et fonda une grande manufacture dans » le faubourg Saint-Antoine. Avant cet heureux larcin, » la noblesse française et tous ceux -qui se piquaient » d'élégance ne portaient que des chapeaux de fabrique » anglaise, et les cardinaux de Rome eux-mêmes fai-

» me donnaste pour M. vostre fils ; il est digne d'un tel père. » Ses manières obligeantes ne dérogent en rien des vostres. »

Etablissement à Rhode-Island. 43

» saient venir leurs chapeaux de la célèbre manufacture » de Wandswath, établie par les réfugiés (1). »

La préparation des peaux et la fabrication des gants étaient aussi au nombre des industries dans lesquelles excellaientles huguenots. Ces industries furent transportées en Amérique par les réfugiés. Plusieurs des protestants français de Boston se livraient à la fabrication des chapeaux. Bernon les fournissait de peaux qu'il recevait préparées de sa chamoiserie d'Oxford, et expédiait à Peter Signac, John Baudouin et autres à Boston, ainsi qu’à John Julien, qui faisait le même genre d’affaires à Newport. Une cargaison, embarquée en août 1703 à l'adresse de son agent Samuel Baker, comprenait des peaux de loutre, de castor, de raton, de daim et autres, estimées à quarante-quatre livres.

Bernon était à peine fixé à Newport qu'il reçut une lettre du comte de Bellomont, gouverneur de New- York, avec les assurances de sa considération et de son bon vouloir.

« De la Nouvelle York, ce 23° novembre 1698.

» Monsieur, je suis faché d'apprendre que vous aves » quitté la Nouvelle Angleterre pour venir habiter dans » Rode-Island ; c’est une nouvelle que M' Campbel » me dis, ce qui m'’afflige beaucoup, puisque j'avez des- » sin de vous faire toute l'amitié possible Lors que Je » serais arivé à Boston. J’ay de la honte de ne vous » avoir pas Ecrit plutost, mais Je vous assure que cela » na été faute d’Estime, mais seulement pour avoir été

(1) Documents communiqués par M. Burn. Comparez Erman et Réclam, tome V, pp. 51, 52, et tome IV, £: 295. (Charles Weiss, Histoire des réfugiés protestants de France, tome I, livre III, chap. IH).

s44 Histoire des réfugiés huguenots en Amérique.

» continuellement occupé aux affaires de mon gouver- » nement. Si vous trouvez a propos de vous venir eta- » blir icy dans Cette Ville, je feray tout mon possible » de vous donner de l'Encouragement, Je noublieray » pas la recommendation de Monsieur Le comte de » Gallway en votre faveur et sans compliment Je suis » fort disposé d'y repondre par toute sorte de Bons » Offices. Je Seray Bien Ayse de vous voir ici, afin de » descourir avec vous sur de certaines afaires qui Re- » garde Le Service du Roy.

» Je Suis, auec une veritable Estime et amitié, » Votre tres humble Serviteur.

» BELLAMONT.

» For monsieur Bernon, a French marchand (In Rode- Island) (1). »

: Le sujet de l'entretien proposé était un plan que Bernon avait soumis à lord Bellomont, pour employer la force militaire de la province à la fabrication des approvisionnements maritimes. Au mois de mars suivant (1609), il répondit à l'invitation du gouverneur et se rendit à New-York, où il fut reçu avec beaucoup de témoignages de considération. Lord Bellomont écrivit au conseil de commerce pour patronner chaleureusement le plan de Bernon (2).

1) Papiers Bernon.

E « Mons. Bernon est un négociant français et un homme des » plus honorables, que j'ai connu en Angleterre. Il m’a été chau- » dement recommandé par Lord Gallway et plusieurs autres gen- » tilshommes français. Il a passé quelques années à Boston, et » a fait dans ce pays une quantité de goudron , de résine et de » térébenthine. Je l'ai entretenu sur ces diverses industries et » j'estime que le roi Heu être approvisionné au mieux dans cette » province pour les diverses espèces de denrées que je viens de

» nommer, et cela pour les raisons suivantes. Il pousse un nombre

Etablissement à Rhode-Island. 45

En septembre, il vint à Newport pour examiner certains griefs contre l'administration des affaires publiques à Rhode-Island. A cette occasion , une pétition signée par seize personnes, — et, en tête, par deux huguenots, Gabriel Bernon et Pierre Ayrault, — fut présentée au gouverneur, afin de demander son appui pour entretenir un pasteur de l’église d'Angleterre. Les pétitionnaires exposent que, avec d’autres habitants de l'île, ils sont convenus d'élever une église pour le service de Dieu, suivant le rite anglican, mais qu'ils sont dans l'impossibilité de fournir sans aide les honoraires d'un ministre.

Ils prient en conséquence Sa Seigneurie d’intercéder auprès du roi en sa qualité de gouverneur de la colonie, de façon à ce qu'ils soient protégés et aidés dans cette entreprise , et aussi de les recommander au conseil du commerce ou à ceux des ministres qu'il jugerait pouvoir la faire aboutir.

Les conséquences de cette demande furent considérables. Lord Bellomont envoya la pétition des membres de l'église épiscopalienne de Newport au conseil de commerce avec un avis très favorable. La pétition fut communiquée à l’évêque de Londres, qui la soumit au roi,

» infini de pins à Long-Island ou Nassau-Island, et sur les deux » rives du fleuve Hudson, ainsi qu'entre Albany et Schenectady; » et le t“ansport par eau contribuera puissamment à les procurer à bon marché. Alors je voudrais avoir des soldats employés à la fabrication à solde anglaise entière, qui est 84 par jour et un supplément de 4d par jour, soit 124 en tout. Tout ce que je propose comme prix | gr la direction est 200 liv. par ‘an, arque de New-York, à M. Bernon, et 2° 6d par jour à chaque ieutenant, argent de New-York, un lieutenant pri chaque centaine de soldats pour les tenir au travail » — Comte de Bellomont aux lords du conseil de commerce, New-York, 17 avril 1699. (La lettre est en anglais.) (Documents relative to the colonial hislory of the State of New-York, tome IV, pp. 502-503).

Page 1