‹ Histoire des réfugiés huguenots en Amérique [microforme]Chapitre 5 sur 79 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

lENTATIVES DE COLONISATION AU BRÉSIL ET EN FLORIDE.

Le premier projet de colonisation française des réformés en Amérique fut formé, dès le milieu du seizième siècle, par l'illustre Gaspard de Coligny et sous son inspiration. L'amour de la patrie et de la religion lui avait dicté ce dessein. Désireux d'assurer le développement de la prospérité commerciale et industrielle de la France, le grand amiral, cent ans avant Colbert, plaidait la cause de la colonisation. Son esprit cherchait dans ces projets un repos aux soucis de la politique et aux fatigues de la vie militaire, espérant, suivant son expression, parvenir en peu de temps à mettre la France à la tête du commerce du monde.

Les vues de Coligny sur la politique extérieure de la France le poussaient aussi à favoriser l'expansion coloniale. L'Espagne, depuis la découverte du Nouveau monde, n'avait plus de rivale ni sur les terres ni sur les mers. Les vastes empires du Mexique et du Pérou étaient devenus la proie de ses capitaines ; leurs richesses avaient rempli le trésor royal et permis à Charles- Quint de troubler, par ses guerres, l’Europe entière et d'humilier la France. Coligny s'était déjà distinguè dans les guerres contre les Espagnols. Dévoué aux intérêts

de sa patrie, il ne pouvait pas ne point s’enthousiasmer

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pour un plan de colonisation des côtes de l'Amérique qui devait affaiblir son ennemi invétéré et permettre à la France de lui disputer le commerce et l'empire du Nouveau monde.

Mais une autre considération, plus puissante encore peut-être, c'étaient les sympathies religieuses de Coligny. Sans s'être déclaré encore formellement pour la cause réformée , il était entré dans le mouvement du protestantisme et se préparait à être l'intrépide champion de la liberté religieuse et des droits de la conscience, tel qu’il s'est toujours montré depuis. A ce moment , en eflet, la situation du protestantisme en France était des plus alarmantes, Les doctrines de la Réformation, proclamées par Luther en Allemagne, avaient pénétré en France à la fois dans la noblesse, dans la classe lettrée et dans les masses populaires (1521). Un moment même, la foi évangélique fut tolérée, sinon acceptée, et patronnée par les grands. Le roi François [** souhaitait de voir disparaître les abus de l'Eglise. Sa sœur, Marguerite d’'Angoulème, depuis reine de Navarre, témoignait de bonne heure sa sympathie aux docteurs de la Réforme et s’en montrait fervente protectrice. La politique porta François Ier à rechercher l'alliance des princes protestants d’Allemagne et à se concilier l'affection de ses propres sujets luthériens (1532). Mais il ne tarda pas à céder à d’autres influences : il renonça à la modération pour se montrer l'implacable adversaire de la Réformation. Les lois édictées pendant cette période attestent ses sentiments à cet égard. Le Parlement punit de mort le « crime des nouvelles doctrines, » et les exécutions pour le fait d'hérésie se multiplièrent dans le royaume. Les dernières années du règne de François I‘ furent flétries

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par le massacre des protestants de vingt-deux villes et villages du sud-est de la France (Vaudois de Provence) et par le bûcher, où montèrent quatorze membres de l'Eglise naissante de Meaux. Sous le règne de son fils Henri Il, les lois pour l'extirpation de l'hérésie se firent plus cruelles encore. L'édit de Châteaubriand (27 juin 1$$1) enjoignit aux cours civiles et ecclèsiastiques du royaume d’unir leurs efforts pour découvrir et punir les hérétiques. Les personnes convaincues d'hérésie ne purent appeler des sentences de ces cours. Les personnes suspectes étaient exclues des charges publiques et des grades universitaires. Des punitions sévères frappaient ceux qui avaient tenté de sauver les prévenus et de les dérober à la justice, ou même osaient présenter des suppliques en leur faveur. Les dénonciateurs recevaient le tiers des biens des personnes qu'ils avaient contribuë à faire arrêter. Tous les biens de ceux qui quittaient le royaume étaient confisqués. Le même édit défendait l'introduction des livres hérétiques en France et établissait une impitoyable censure pour empêcher l'impression, dans le royaume, des publications protestantes.

Malgré cette dure répression, la foi évangélique se propageait en France. Ses adversaires, voyant que le bûcher et la torture n’arrêtaient pas la multitude qui embrassait la religion nouvelle, songèrent à introduire en France l’Inquisition espagnole, qui avait affirmé sa puissance par la destruction de l’hérésie de l’autre côté des Pyrénées. Au moment même où cette proposition était faite au Parlement de Paris, les premières Eglises réformées de France s’organisaient dans une humble chambre de la capitale (septembre 1555), et une poignée d'obscurs persécutés jetait les bases de ce gouverne-

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ment représentatif destiné à unir toutes les Eglises du royaume sous une foi et une discipline communes.

Le premier synode national des Eglises réformées de France se réunit à Paris le 26 mai 1559. Le régime qui y fut adopté était celui qui existait déjà dans l'Eglise réformée de Genève et, dans ses principes essentiels, ce fut, en substance, le même qui fut voté l’année suivante par la première assemblée générale de l’Eglise d'Ecosse. Tous les ministres du saint Evangile sont égaux. Dans chaque paroisse ou église, le ministre ou les ministres, avec les « anciens » élus par le peuple, forment le consistoire ou conseil d'Eglise ayant l’administration de la paroisse. L'appel de ses décisions peut être porté au colloque, puis au synode provincial assemblé deux fois par an, composé de tous les pasteurs et des anciens d'une circonscription. Le synode national est l'autorité suprême et la plus haute représentation de l'Eglise.

Coligny avait les plus vives sympathies pour une cause dont il devait devenir bientôt le chef militaire. Sagace et prévoyant, cet homme illustre, « l'un des esprits les plus élevés, les plus courageux et les plus nets qui aient honoré la France, » redouta les conséquences d'une persécution sur un petit nombre d'hommes qui, croissant chaque jour en nombre, prenaient conscience de leur force et de leurs droits, que l’on privait à la fois de la liberté de culte en France et de la possibilité de demander à la terre étrangère cette liberté que leur refusait la patrie (1555).

« Le but était bien moins d'acquérir à la France une partie du Brésil que d'y assurer une ressource au calvinisme proscrit et persécuté par le souverain » (Hist. de la Nouvelle-France , par le P. de Charlevoix,

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tome I, p. 35). « La colonisation, par les protestants, des régions qu'on nommait alors les Indes était un des rêves favoris de l'Amiral » (De Grammont, Re/ation de l'expédition de Charles-Quint contre Alger, par Villegagagnon, p. 8). « On disoit ouvertement que c’étoit là le moyen d'étendre la gloire du nom françois et d’affoiblir les forces des ennemis qui tiroient de ces contrées de puissans secours pour faire la guerre ; que l’exemple des François serviroit beaucoup à ouvrir aux nations étrangères le chemin de cette partie du monde, de sorte qu'en rendant la liberté aux Américains, on y établiroit un commerce public et commun à toutes les nations, dont les seuls Espagnols, par le joug insupportable qu'ils avoient imposé à ces peuples, tiroient tout le profit. Voilà ce qu'on publioit partout. Mais Villegagnon avoit traité secrètement avec Coligny, et comme il sçavoit que l’Amiral favorisoit sourdement les sectateurs de la religion des Suisses et de Genève, dont il y avoit déjà un grand nombre en France, il lui avoit fait espérer qu’il établiroit cette religion dans les païs, dont il se rendroit le maître » (Hist. universelle de Jacques-Auguste de: Thou; 1:11; bp: 3687):

Le roi Henri IT consentit au projet de l'Amiral. Les circonstances semblaient d’ailleurs favorables. Une série de revers avait obligé Charles-Quint à conclure la paix avec la France et avec ses alliés les protestants d'Allemagne. L'Espagne était épuisée par cette longue guerre. De tous les pays d'outre-mer découverts par les Espagnols, le Brésil était le moins connu. Un compagnon de Christophe Colomb en avait pris possession, cinquante ans auparavant (1 mai 1$00), au nom du roi de Castille ; mais leur droit n’avait pas été revendiqué depuis. Par la ligne de démarcation tracée par le pape

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pour répartir les terres à découvrir entre les couronnes d'Espagne et de Portugal, le Brésil était attribué à cette dernière puissance. Les Portugais avaient fondé quelques établissements sur la côte; mais jusqu'à la découverte de mines d'or dans la contrée, ils n'y attachaient point une grande importance. Aussi les Français, ne reconnaissant pas le partage du pape entre leurs rivaux espagnols et portugais, exploraient les côtes du Brésil et trafiquaient avec les habitants pour leur propre compte. Ce fut alors qu'un soldat de fortune, Nicolas Durand de Villegagnon, proposa à Coligny de fonder une colonie protestante au Brésil.

Villegagnon avait la réputation d’un brave soldat et d'un capitaine de vaisseau expérimenté ; il était particulièrement désigné pour cette expédition par sa connaissance de la côte brésilienne. Il se disait sympathique aux croyances protestantes, et s'il n’imagina point le plan de fonder un refuge dans le nouveau monde pour les réformès persécutés, il adopta avec empressement le projet de Coligny.

Jurieu (Apologie pour la Réformalon, F, $ 2) affirme que Coligny avait chargé Villegagnon de seconder ses vues en préparant un refuge en Amérique aux protestants persécutés. Bayle (Düct. hist. et cri, art. Villegagnon) estime que Th. de Bèze était opposé à cette colonisation. Le comte J. Delaborde (Gaspard de Coligny, amiral de France, |, 145$, 146) adopte l'appréciation de Jurieu : « Coligny avait conçu le projet d'y fonder (en Brésil) une colonie, dans la double pensée de servir les intérêts de la France en lui assurant, au delà de l'Océan, la possession d’une contrée propre à favoriser son commerce et d'ouvrir un asile à ceux des protestants fran-

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çais qui pourraient se soustraire aux persécutions dirigées contre eux sur le sol natal. »

Ce fut le 12 juillet 1555 que deux navires et un transport, gréés et équipés aux frais du trésor du roi (1), partirent du Hâvre-de-Grâce sous les auspices de l'amiral Coligny. Le nombre des émigrants était considérable. Le vaisseau de Villegagnon portait à lui seul cent personnes. Quelques-uns étaient protestants, de toute condition, nobles, soldats et industriels; mais | d’autres étaient probablement indifférents pour les an- | ciennes aussi bien que pour les nouvelles doctrines. Villegagnon avait obtenu du roi l'autorisation de choisir, parmi les prisonniers détenus à Paris, ceux qui pouvaient lui rendre des services. Il n’était pas facile de conduire au delà des mers de semblables colons. Le résultat justifia toutes les appréhensions. Des désertions diminuèrent le nombre des volontaires. A peine | les navires avaient-ils atteint la Manche qu'une violente tempête les jeta sur la côte de Normandie. A Dieppe, où ils durent chercher un refuge, plusieurs des passagers, lassès par leur courte expérience des périls de la campagne, abandonnèrent l’entreprise. Quatre-vingts seulement persévérèrent, et parmi eux une trentaine d'artisans. Après un long et pénible voyage, nos aventuriers arrivèrent à la merveilleuse baie qu’on avait prise pour l'embouchure de quelque grand fleuve et nommée Rio-de-Janeiro. Les Français furent remplis d'admiration à la vue de cette contrée splendide, couverte d'une végétation tropicale.

Leur arrivée fut accueillie par les sauvages avec de

) Il donna en outre dix mille livres pour les premières dépende l'entreprise, (De Léry.)

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grandes démonstrations de joie. Les tribus aimaient les Français avec lesquels elles avaient des relations commerciales; elles regardaient ces visiteurs comme des protecteurs contre la cruauté et la rapacité des Portugais qu’elles haïssaient. Mais ni l'amitié des sauvages, ni les scènes grandioses de la nature ne purent préserver les étrangers du découragement en présence du pénible travail qui les attendait. La contrée était complètement inculte. Les indigènes étaient toutà-fait imprévoyants et n'avaient rien de ce qui était nécessaire au défrichement. Il fallait sans délai construire des forts, non seulement pour se préserver des Indiens, dont la fidélité était douteuse, mais surtout pour se défendre contre les Portugais, qui, quoique incapables d'occuper tout le territoire, étaient jaloux du voisinage des Français et pouvaient, d’un moment à l’autre, opérer une descente de leur colonie de San Salvador. Mais les difficultés de construction n'étaient pas moins à redouter que les complications du dehors. Il n’y avait pas de bêtes de somme et il fallait porter à dos d'homme tous les matériaux à travers les montagnes. Découragés, les compagnons de Villegagnon ne songeaient qu’à revenir en France avec une cargaison des produits du Brésil. Le chef resta bientôt seul avec une petite troupe composée principalement des condamnés tirés des prisons de Paris. Craignant de voir ceux-là même l’abandonner et passer aux sauvages, Villegagnon résolut de quitter le continent et de s’établir dans une des nombreuses îles de cette magnifique baie (1). L'île de Lage à l'entrée

(1) Voir à l’appendice la lettre dans laquelle Villegagnon indique à Calvin ses raisons pour se réfugier dans une île. De Léry qui n’arriva que plus d’un an après et qui ne connaissait pas proba-

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de la baie fut d'abord choisie. C’est là que Villegagnon ‘résolut de construire un fort. Mais on reconnut bientôt que le courant du canal menaçait la solidité de la construction et les colons se fixèrent dans une autre petite île, à deux milles dans la baie, juste en face du point occupé maintenant par la ville de Rio-de-Janeiro. Cette île, désignée depuis du nom de Villegagnon, avait moins | d'un mille de circonférence et n’était qu'à une petite distance de la côte. Elle fut appelée Coligny, en l’honneur du protecteur de l'établissement. Un fort fut élevé sur un rocher et sous l'abri de ses canons, les colons construisirent à la hâte quelques grossières cabanes. Même dans cette île isolée, Villegagnon sentit la difficulté de contenir cette colonie vicieuse et insubordonnée. Une conspiration contre sa vie, à laquelle tous prirent part, excepté cinq, fut découverte à temps, et le châtiment sommaire du meneur suffit pour jeter la terreur chez tous les autres. Après cette répression, le travail des fortifications fut poursuivi et la petite colonie jouit d'une tranquillité relative pour le reste de l'année. Le vaisseau qui retournait en Europe avec les aventuriers qui avaient cédé au découragement, portait aussi un messager fidèle de Villegagnon chargé de rendre compte à Coligny et au roi de la fondation de la colonie et de demander des renforts pour l'occupation permanente de la France Antarctique {c'était le nom du nou-

blement les commencements de la colonie ne dit rien de cette tentative infructueuse d'établissement sur le continent. « Nous trouvâmes une petite île, » écrit André Thévet, « dans laquelle quelques deux mois suivants, commençâmes à fortifier, après avoir pensé à nos affaires et avoir fait descente en terre continente, our tirer l'amitié de ces barbares » (Hist. de deux voyages par ui faits aux Indes Australes et occidentales. Mémoires de Claude Haton, appendice, p. 1099).

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veau continent). En outre, le messager avait l'ordre de se rendre à Genève pour demander aux ministres et aux magistrats de cette ville les moyens d'établir l'Evangile en Amérique.

Calvin était absent, appelé à Francfort pour apaiser les différends survenus entre les réfugiés anglais et les protestants de cette ville (20 août au 12 octobre 1550). Mais la députation fut cordialement accueillie par les autres pasteurs de Genève aussi bien que par les magistrats. Des services religieux solennels furent célébrés dans la cathédrale de Saint-Pierre ; les Génevois naturellement désireux de répandre leur propre foi rendaient grâces à Dieu, comme le dit le vieux chroniqueur Lescarbot, « de ce qu’ils voyaient le chemin ouvert pour aller établir là-bas leurs doctrines et faire briller la lumière de l'Evangile chez ce peuple barbare, sans Dieu, sans loi et sans cultc. »

De pieux étudiants, parmi lesquels nous citerons Jean de Lèéry, s’offrirent pour instruire les sauvages dans la connaissance du christianisme et deux pasteurs de Genève, Pierre Richer dit de Lisie et Guillaume Chartier, les premiers ministres du saint Evangile qui aient traversé l'Atlantique, furent attachés à la mission. Les autres membres de la petite compagnie furent Pierre Bourdon (1), Matthieu Verneuil, Jean du Bordel, André Lafon, Nicolas Denis, Jean Gardien, Martin David, Nicolas Roviquet, Nicolas Carmeau et Jacques Rousseau. Trois d’entre eux devaient être martyrs de leur foi.

Des artisans et des laboureurs firent aussi partie de

(1) M. H. L. Bordier les appelle Bordon, Vermeil, Raviquet et Donneau... (France prot., t. V, col. 973.

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