CHAPITRE m
ANDCLSME ET FÉTICHISME
Origine de ranimiime, — Culte des morts. — Sacrifices humains. — Apparitions. -* Le mont Kesa. — Esprits des forêts. — Dualisme relatif. -* Moyens de conjurer les mauvais esprits. —Origine du fétichisme des Noirs. — Explication du mot fétiche. —Idée précise du fétidiisme. — Fétiches de famille, de tribu et d*état. — Transition du fétichisme à Tidolâtrie.
Nous venons de ramener à ses traits principaux le naturisme des Noirs d'Afrique, c'est-à-dire la religion en tant qu'elle a pour objet direct des pfiénomènes, des corps ou des forces de la nature tenus pour animés et conscients. Nous rappelons que, dans notre opinion, il ne peut être question d'animisme que lorsque les esprits adorés sont conçus indépendamment des objets naturels, vivant sans rapport nécessaire avec eux. Mais on comprend déjà comment ces croyances naïves qui animent tout, qui distinguent et séparent dans les objets personnifiés l'esprit de son corps visible, comme elles les distinguent et les séparent dans l'homme lui-même, mènent droit à la notion d'esprits innombrables, vagabondant à travers les espaces, ordinairement invisibles, prenant parfois un corps, mais toujours libres de le quitter.
Le culte que le Noir d'Afrique rend aux esprits des morts, le pousse dans la même direction. La foi de ces populations dans la survivance de la personne humaine est entière, irréfléchie, comme chez la plupart des non-civilisés. On charge les mourants de messages pour l'autre monde, on leur demande d'aller trouver tel ou tel défunt et de l'engager à revenir pour donner des conseils ou prêter assistance à sa famille qui en a besoin. On enterre avec les morts des aliments, des boissons, des armes, des ustensiles, parce que l'on croit que tout cela pourra leur servir dans leur nouvelle existence. Chez les Nyam-Nyam on insère souvent les cadavres dans des troncs d'arbre, comme si Ton voulait que la vie de l'esprit défunt s'identifiât avec celle de l'arbre. Dans la plupart des pays nègres on sacrifie des vivants à l'intention des morts. On fait couler le sang des victimes sur les tombeaux pour vivifier les âmes, probablement dans la même idée qui dictait cette coutume aux Grecs de l'Odyssée, c'est-à-dire dans la conviction que ce sang les ranime et les fortifie. On pense aussi que les immolés rendront au mort le même genre de services qu'ils lui rendaient sur la terre. Par conséquent ce sont surtout les riches, les chefs, les rois, dont on rehausse les funérailles de cette manière. On immole aussi des animaux dans le môme but. Il n'est pas rare qu'à la mort d'un chef très aimé, ses femmes, ses enfants, ses esclaves, du moins un certain nombre, se suicident pour aller le rejoindre. Ailleurs, au contraire, quand un chef est mort, ses femmes et ses esclaves ont bien soin
de s'enfuir au loin, de peur qu'on ne les égorge sur sa tombe; mais alors il faut que d*autres les remplacent. C'est ce qui nous explique la docilité avec laquelle les Noirs supportent les plus monstrueuses boucheries, du moment qu'il s'agit d'honorer les souverains morts et de leur fournir une suite nombreuse au pays des esprits. « Quand un roi de Dahomey » passe de vie à trépas », dit M Girard de Rialle (1), » on commence par lui créer une garde du corps de » cent hommes en immolant autant de soldats, ...puis » on lui immole huit danseuses de son harem et cin- » quante porteurs de provisions. Pendant trois jours » le caveau reste ouvert, et quiconque le veut vient » s'y suicider. Les victimes volontaires ne manquent » jamais. Dix-huit mois après, a lieu le couronne- » ment du successeur et un nouvel envoi de servi- » teurs et de sujets au roi défunt. On massacre des » hommes sur la place publique ; on immole des femr> mes à l'intérieur du harem ; chaque grand person- )» nage sacrifie plusieurs esclaves. Tous doivent aller » trouver le roi défunt et lui démontrer par leur pré- » sence qu'on tient toujours grand compte de lui. De » temps à autre, d'ailleurs, on lui dépêche un messa- » ger pour le tenir au courant des événements politi- » ques. Et ces horreurs ne sont pas isolées en pays » nègre. »
En effet, chez lesAshantis, MM. Ramseyer et KUhne ont été témoins des incroyables prodigalités de vies humaines auxquelles on se livrait pour rendre un
(1) MythoU Camp.^ p. 132.
culte aux anciens rois. Pendant qu'ils étaient prisonniers du roi Kofli, un frère de ce prince mourut, et cent cinquante hommes furent sacrifiés pour lui composer une suite dans l'autre monde (1). Ils furent aussi les spectateurs épouvantés d'une horrible fête annuelle, qui s'appelle la Coutume de Bentama, c'està-dire du lieu où Ton conserve les squelettes des rois défunts. Ils sont au nombre d'une vingtaine, et le jour de la fête on place ces squelettes, dont les os sont maintenus par des fils d'or, sur des espèces de fauteuils. Le roi vient en personne leur offrir le sang de dix brebis et des mets préparés exprès pour eux. Pendant ce temps, une musique nègre exécute l'air préféré, selon la tradition, par chacun des souverains trépassés. Enfin on immole pour leur service un certain nombre d'hommes qu'on amène ayant les joues transpercées d'un couteau, pour qu'ils ne puissent jeter aucun cri. Le roi lave les squelettes avec le sang de ces malheureux. Tel est le caractère sacré de ce charnier royal que, lorsqu'il faut y faire la moindre réparation, ce travail exige un sacrifice humain préalable (2) .
Ces horreurs n'atteignent pas le même degré d'intensité dans les petits États noirs où le souverain est un moindre personnage que les potentats de Dahomey et de Coumassie. Mais le principe n'en est pas moins admis un peu partout.
Les Noirs d'Afrique sont également imbus de l'idée
(2) L. c, pp. 217-237, 234.
— Tique les morts reviennent, mais ils n'ont pas grande envie de les rencontrer. Ils pensent que les morts sont animés du désir d'attirer à eux les survivants. Les maladies sont très souvent attribuées à leur action intéressée. Les morts peuvent aussi se représenter en rêve — cette idée est, à vrai dire, universelle sur la terre non-civilisée, — et en plein jour sous la forme d'un animal, singe, crocodile, serpent, ce qui n'autorise nullement l'opinion d'après laquelle le culte religieux de ces animaux viendrait uniquement de cette croyance ; car on les voit adorés tout aussi bien en leur qualité purement animale. Ceux qui négligent les soins que réclame la sépulture de leurs proches décédés ou qui n'apportent pas aux époques voulues sur leurs tombes les aliments et les breuvages prescrits par la coutume, s'exposent à devenir les objets de leur vengeance. Cependant, on croit aussi qu'ils peuvent protéger et conseiller leurs descendants. Ce sont des inspirations salutaires que le roi des Ashantis va chercher auprès de ses prédécesseurs, lors de la fête abominable qui vient d'être décrite.
Cette ferme croyance à la perpétuation de la vie au-delà de la tombe n'est pas toujours et uniquement un prétexte à de hideuses tueries ou à des superstitions niaises. Elle se présente souvent aussi sous des formes touchantes, non sans poésie. « Je n'ou- » blierai jamais », dit M. Hartmann dans son ouvrage sur les Peuples de V Afrique (1), « l'impression que
» me causèrent deux jeunes Funjis (région supérieure » du Nil) , qui avaient fait tout un voyage pour se ren- » dre au cimetière pittoresque du mont Gerebin, avec » l'intention de rendre hommage aux esprits de leurs » parents morts. Us s'adressaient à eux dans un lan- » gage doux et mélodieux. »
Des scènes de ce genre sont plus fréquentes qu'on ne le penserait à l'ouïe des abominations qui souillent trop souvent la religion des esprits défunts chez ces populations passant si vite des sentiments les plus afTectueux, les plus tendres, aux exaltations les plus sauvages et les plus cruelles. Mais il est facile de comprendre que cette grande préoccupation des esprits trépassés se joignant à celle des esprits de la nature ait jeté le Nègre dans un animisme intense. Il voit des esprits partout, dans les bois, les montagnes, les rivières, les sources et les plaines. Il suffit qu'un objet frappe son imagination pour qu'il se figure qu'un esprit y fait sa résidence. Ainsi, au beau milieu du Niger, s'élève un grand rocher de trois cents pieds de haut, le mont Kesa. Ce rocher émerge d'une île boisée toute couverte d'arbres superbes. On le signala à Klaperton et aux frères Lander comme le séjour d'un esprit bienveillant qui protège les voyageurs et qui donne à manger aux afiamés s'adressant à lui. Mais la bienveillance des esprits nègres est sujette à des caprices. Plusieurs années après, un bateau à vapeur anglais se perdit contre les rochers avoisinanls. Les indigènes expliquèrent que sans doute l'esprit du rocher avait été irrité par les seigneurs anglais qui avaient eu l'imprudence de passer
devant lui en habit rouge, et cet esprit déteste le rouge. Il faut savoir que si le blanc, selon les idées nègres, est la couleur des esprits défunts (1), le rouge est la couleur sinistre, celle du deuil, de Taffliction et de la malédiction. Les forêts surtout font aux Nègres Teffet d'être hantées par des multitudes d'esprits. On leur porte à manger dans les fourrés épais pour capter leur bienveillance, et on ne s'étonne pas de trouver les aliments intacts quelques jours après. Un Nègre, à qui Ton demandait comment il pouvait offrir à manger à des arbres, répondit sans aucim embarras que ce n'était pas l'arbre qui mangeait, mais l'esprit invisible qui demeure dedans, et qu'il ne consommait pas l'aliment que nous voyions, mais qu'il en consommait l'esprit (2) . « Tous ces esprits » , dit Wilson (3), « sont supposés habiter les rochers, les » arbres creux, les monts, les cavernes, les rivières, » les fourrés. On ne passe devant leurs résidences que » bouche close, de peur de les offenser, et on doit tou- » jours y laisser quelque chose pour leur prouver sa » déférence, ne fût-ce qu'une feuille, une coquille, ou » même im peu de salive. » Quand le roi Kofll des Ashantis vit que ses affaires tournaient mal, il consulta ses prêtres-sorciers qui ordonnèrent de lier deux hommes dans la forêt, la joue percée d'un couteau et de les laisser périr d'inanition. Si leur mort était prompte, le roi pouvait compter sur la
(1) Probablement parce que le mourant pâlit et que le cadavre du noir est beaucoup moins foncé en couleur que le corps vivant.
(2) HaUeur, Dos Leben der Neger in West Africa^ p. 40.
(3) Western Africa^ p. 218.
victoire, car cela prouverait que roflfrande avait été très agréable aux esprits. L'un des misérables vécut cinq jours et l'autre neuf! Ce qui fut un très sinistre augure (1). Les esprits ne montraient guère d'empressement à s'approprier TolTrande qui leur était présentée.
Le fait est que le Noir d'Afrique ne sait jamais très bien si les esprits auxquels il a affaire sont bien ou mal disposés. On a exagéré ce qu'on appelle son dualisme, comme s'il les divisait en deux catégories tranchées, Tune parfaitement bonne comme les anges, l'autre absolument méchante comme les démons. En réalité, ii en est très peu qui soient tout à fait bons ou tout à fait mauvais, si même il y en a. Il y a moyen de s'arranger avec les plus méchants, de même qu'il faut prendre garde d'offenser les meilleurs. En résumé, ils sont tous susceptibles, jaloux des honneurs qui leur sont dus, et la prudence conseille de n'en irriter aucun. Quand Mungo Park commença son voyage d'exploration de la région du Niger, il observa que le Nègre qui lui servait de guide, au moment de se mettre en route, ramassait une pierre, murmurait une sentence, crachait sur la pierre, répétait trois fois la même cérémonie et la jetait de toutes ses forces en avant (2). C'était afin de conjurer tous les esprits, bons ou mauvais, qui pourraient se trouver sur la route. L'offrande de la salive fait partie, comme celle de bien d'autres éléments du
(1) Rarnseyor et Klihne, Quatre ans, etc., p. 502.
(2) Schauenburg, 1, 94.
corps humain, des marques de déférence et de soumission. Le Nègre ne verrait pas pourquoi l'ofTrande de sa salive ne vaudrait pas celle de la sueur que les indigènes du Nouveau-Monde présentent à leurs divinités. Bien des faits du genre de celui que nous rapportons pourraient être signalés par surcroît. Le Nègre est défiant, même vis-à-vis des esprits qu'il croit bons, et ne désespère pas de se concilier ceux même qu'il croit méchants.
Cependant il ne faut pas contester qu'il y a un certain dualisme latent dans la pensée religieuse du Noir, en ce sens qu'il y a des esprits qui ont une réputation bien meilleure que d'autres, et plus on va vers le sud, plus ce dualisme s'accentue. Ainsi à Loango on distingue très nettement les Ombmri et les Onyambé, représentant deux classes d'esprits, Tune bonne, l'autre méchante. On n'ose guère prononcer le nom des méchants esprits, de peur d'appeler leur attention, ce qui ne vaut jamais rien. Chacun a son Omb-wiri, son esprit protecteur avec lequel il vit sur le pied d'un profond respect, et à l'usage duquel il construit une petite hutte à côté de la sienne. Tout ce qui arrive d'extraordinaire est attribué à l'action de l'un de ces esprits, qui sont d'ailleurs très nombreux. Leurs lieux favoris de résidence sont les sommets des montagnes, les cavernes profondes, les hauts rochers (1). Il ne faut pas exprimer la défiance que l'on nourrit peut-être au fond de son cœur. C'est ainsi qu'on peut expliquer la répugnance ordinaire
(1) Wilson, Wut. Aflr.^ p. 217, 218.
du Noir, qu'il partage du reste avec l'Arabe, quand il s'agit de dire son âge ; cela équivaut à une expression de défiance pour l'esprit qui conserve la vie. C'est pour la même raison que le dénombrement d'une population passe pour une opération irréligieuse. Quand on demande à un Yolof comment se porte sa famille, il répond toujours très bien, même quand il y a des malades, parce que la réponse contraire serait offensante pour l'esprit de la famille (1). Il y a des moyens d'éloigner les mauvais esprits dont on redoute la présence, soit qu'on cherche à les apaiser, soit qu'on veuille les effrayer. Il faut noter ici ce trait assez fréquent aux bas étages de la religion, c'est-à-dire que la peur des êtres supérieurs n'exclut pas une certaine audace familière dans les procédés mis en œuvre pour détourner leur malveillance. Le moyen-âge a vu quelque chose de semblable dans les rapports admis entre les hommes et les démons. Par exemple, chez les Ashantis, on écarte les mauvais esprits en jetant en l'air de la poudre d'or, des aliments pulvérisés, en leur promettant des sacrifices, en enterrant un mouton vivant. Ceci, pour les esprits redoutés dont la demeure est sous terre. D'autres fois, et surtout en temps de grande calamité, épidémie, sécheresse, etc., le peuple se réunit en masse et parcourt les rues des villages, ou les sentiers qui y mènent, en criant, en se bousculant, en se ruant partout où l'on peut soupçonner la présence des esprits malveillants. Lapour-
(1) Waitz. Anthrop. II, 190, 191.
suite continue l'espace de plusieurs milles jusqu^à ce qu'on les ait refoulés dans les profondeurs des forêts (1).
Le plus souvent, et ceci est une marque de plus de cette tendance au dualisme que nous notons dans l'animisme africain, sans qu'il soit jamais absolu, c'est l'intérieur de la terre que l'on assigne pour demeure habituelle aux esprits qu'il faut le plus craindre. C'est le domaine de la mort, des ténèbres, de tout ce qu'on déteste. C'est pour apaiser les esprits souterrains que l'on fait reposer sur des victimes immolées les fondements des habitations des rois et des chefs. Quand le roi ashanti voulut que les missionnaires Ramseyer et Kiihne lui construisissent une maison de campagne, on sacriiia d'abord une brebis noire dont le sang fut répandu soigneusement sur les fondations (2). Le Dahomey signifie selon la tradition « le ventre de Da ». On prétend que le palais, ou ce qu'on appelle ainsi, repose sur le cadavre du roi Da, que le fondateur de l'empire, en 1625, fit enfouir comme pierre de fondation après lui avoir fait ouvrir le ventre (3). D'autres coutumes hideuses en vigueur dans les pays noirs relèvent du môme calcul superstitieux. Au Lagos, chaque année, on empale vivante une jeune fille pour obtenir des esprits souterrains la faveur d'une abondante moisson. A Bénin, tous les trois ans, on sacrifie à Youyou, dieu protecteur du sol, la plus belle fille de l'endroit. Chez les
(1) Wilson, West. Afr. , 217, 218.
(3) WaiU, /. c, U, 57.
IboSjla victime est traînée par les jambes pendant des heures et abandonnée, si elle n'est pas encore morte, à la mort par inanition (1).
Cette convergence des deux animismes, celui qui vient de la nature tenue pour animée dans toutes ses parties, celui qui vient de la croyance en la survivance personnelle des âmes et en leur intervention arbitraire dans les choses de la vie terrestre, remplit la religion du Nègre, et elle est la cause principale de son infériorité mythologique. L'animisme, avec son immense quantité d'esprits anonymes, indéterminés, s'oppose à tout ce qui ressemble à une organisation quelconque de mythes et de croyances. L'objet de la religion reste capricieux, fantasque, se dérobant à toute règle. En revanche, c'est cet animisme prononcé qui donne lieu au phénomène dont les traces sont visibles dans toutes les religions de la non-civilisation, mais qui ne se présente nulle part avec une intensité aussi marquée que chez le Noir d'Afrique, au point qu'aux yeux de nombreux voyageurs il en constitue toute la religion. Nous voulons parler du Fétichisme.
C'est une erreur de dire qu'il est toute la religion du Nègre. Le Nègre n'est fétichiste au plus haut degré que parce qu'il est très animiste. Mais ici il importe de bien définir les termes pour éviter des confusions trop fréquentes. Nous avons signalé dans les Prolégomènes (2) celle qui consiste à donner le
(1) Waiti, /. c, n, 201.
(2) p. 130 et soiT.
nom de fétichisme à Tadoration directe de tout objet naturel, céleste ou terrestre. Qu'il s'agisse d'un arbre ou d'une forêt, d'une montagne ou de la terre, d'un feu ou du soleil, la difTérence n'est que dans le degré, elle n'est pas dans le genre, c'est toujours du naturisme. Vanimisme prévaut quand on adore des esprits détachés de leur base naturelle, n'ayant plus de rapport nécessaire avec elle. On admet que ces esprits peuvent se loger dans certains corps, momentanément ou longtemps, les quitter, y revenir, choisir ceux qu'ils veulent pour en faire leur demeure, mais qu'ils n'y sont pas liés nécessairement, et voilà ce qui engendre le fétichisme.
L'origine de cette fausse notion du fétichisme, qui ne savait pas le distinguer du naturisme, remonte au premier écrivain qui introduisit le mot dans la langue savante, au président de Brosses, le correspondant de Voltaire, et dont nous avons mentionné le livre sur le Culte des dieux fétiches (1760). Il étendit démesurément le sens du mot et la sphère des objets auxquels il était applicable. M. Max Mûller a consacré à la question une étude fort judicieuse (1), qui a rétabli le véritable état des choses.
Le mot fétiche vient du portugais Feitiço, amulette, talisman (2) . Ce mot portugais dérive lui-même du
(1) Voir 868 Lectures on the Origin and Orovoth of Religion^ Londres, 1878.
(2) Il désigne pourtant autre chose en réalité que Tamulette et le talisnum. Uamulette est un objet magique et impersonnel qui écarte les influences malfaisantes. Ce mot Tient du latin amuletum qui lui-môme se rattache probablement & amolior^ enlerer, écarter, ra-
latin factitiuSj d'où notre mot factice. Le mot latin signifie proprement fait avec la main, non naturel, donc artificiel ; de là son application aux objets magiques ou enchantés. Les Portugais appelèrent de ce nom les nombreux objets de la vénération des Nègres de la CôtQ d'Or, qui eux-mêmes les appelaient des Grisgris, et ils conclurent de leur fréquence que la religion des Nègres n'était pas autre chose que le culte de ces objets doués de propriétés surnaturelles. Avec autant de logique, les Africains auraient pu penser que la religion des Européens consistait uniquement dans le culte d'une femme tenant un enfant dans ses bras et d'un collier de petits grains que les Blancs portaient toujours avec eux.
Le fétichisme n'est en réalité que de Tanimisme appliqué, et s'il se montre chez les Noirs d'Afrique étrangement grossier, souvent grotesque et du dernier ridicule, c'est le résultat de cette lacune que nous avons déjà signalée dans l'esprit de cette race, de cette absence du sentiment des proportions, et
pousser ; mais Tamulette ne sait pas ce qu'elle fait, c'est une force inconsciente. — Le talisman est un objet exerçant mystérieusement une action déterminée sur les choses pour en changer la nature ou le cours. Ce mot vient de Tarabe telsam^ figure magique, qui luimdme semble une transformation du grec tetelesmena. C'était le nom donné aux choses consacrées. Le talisman est, comme Tamulette, une chose et non pas une personne. Une médaille bénite qui est censée écarter les accidents, les maladies, la mort, rentre dans le genre des amulettes; un diamant sur lequel serait gravée une sentence aux effets magiques et qui aurait pour propriété, par exemple, de fermer hermétiquement les vases sur lesquels il aurait été posé, serait un talisman. Le fétiche est antre chose que Tamulette on le talisman, parce qu*il est conscient et tire sa force de Ini-méme.
par conséquent de ce goût du bizarre, de Tincohéreiit, du fantastique, si marqué dans toute sa vie individuelle et sociale. Dans toutes les religions on peut noter le besoin de se rapprocher de la divinité ou, ce qui revient au même, de rapprocher la divinité de soi. Ce besoin a cherché sa satisfaction sous bien des formes, il Ta trouvée en Afrique sous une forme concordant avec le genre d'esprit des Noirs.
Le fétiche est un objet vulgaire, sans aucune valeur en lui-même, mais que le Noir garde, vénère, adore, parce qu'il croit qu'il est la demeure d'un esprit. Il ne faut pas se demander ce qui peut être un fétiche aux yeux d'im Nègre, on ferait mieux de se demander ce qui ne peut pas Tètre. Une pierre, une racine, un vase, une plume, une bûche, un coquillage, une étoffe bigarrée, une dent d'animal, une peau de serpent, une boite, une vieille épée rouillée, tout au monde peut être fétiche pour ces grands enfanti3. Dans le nombre on trouve parfois des produits de rindustrie européenne. J'ai lu, je ne sais plus où, qu'on découvrit une vieille gravure du Punch dévotement conservée, comme fétiche domestique, par une famille africaine. Mungo Park (1) vit un jour des cruches ébréchées, posées à terre près d'un village de Nègres, et qu'on enguirlandait de verdure. C'est qu'on avait trouvé ces cruches il y a longtemps déposées en cet endroit, sans qu'on sût qui les y avait apportées. Il n'en avait pas fallu davantage. Souvent aussi on remarque des débris de navires naufragés,
(1) Schaaenborg, I, 346.
rejetés par la mer sur les côtes, entre autres des morceaux d'ancres. Les riverains, n'en devinant pas To • rigine, leur attribuent ime provenance mystérieuse. Il faut bien se dire toutefois que, dans l'esprit du Nègre, l'adoption d'un fétiche est moins arbitraire que nous ne serions tentés de le croire. L'objet, quel qu'il soit, doit avoir frappé son imagination de quelque manière, avoir éveillé en lui le sentiment du mystère, ou bien avoir fait partie d'une série d'objets ou d'accidents intéressant sa destinée. Une pierre qui l'a fait trébucher quand il partait pouf la chasse, un coquillage où il entend ce bruissement bien connu qui ressemble à un murmure continu, un bloc informe, mais qui se tient en équilibre sur une petite surface, il n'en faut pas davantage, et même le plus souvent il nous est aussi impossible de déterminer la cause de son impression que de deviner ce qui peut attacher nos enfants à tel affreux joujou qui fait leurs délices. Une fois entré dans la famille, le fétiche y reste. Il est propriété individuelle, on hérite des fétiches de ses pères, on peut en acheter ou en vendre. Cruickshank parle d'une femme riche qui donna cinq de ses esclaves pour acheter un fétiche de grand renom (1). Il en est beaucoup de tout petits, de portatifs, qu'on enfile en forme de collier, qu'on serre dans un sac, qu'on garde dans \me corbeille. Il y a des localités où l'on fabrique en grand des fétiches, par exemple au Galabar, où l'on en fait en paille, en chiffons, en bois ; après quoi, on les expose en plein
(1) Achtzeknjœhr. Aufîenthalt. 1834, p. 241.
air pour que les esprits errants viennent s'y loger, et on les expédie au loin pour qu'ils trouvent preneurs (1). C'est dans ce caractère de propriété de l'individu, de la famille, de la tribu, que Ton voit clairement apparaître la différence entre l'objet de la religion naturiste et le fétiche proprement dit. Quelque humble qu'il soit, arbre, rocher, ruisseau, le premier est indépendant, est accessible à tous, aux étrangers comme aux indigènes, à la seule condition de se conformer à ses exigences en matière de rituel ou de culte. Le soleil luit pour tout le monde, la montagne est à la portée de tous ceux qui en parcourent les flancs, la.source rafraîchit le passant quelle que soit sa tribu, Tarbre lui-môme qui pousse en plein désert ne demande au voyageur qu'une marque de déférence et ne s'inquiète pas de son origine. On ne peut s'approprier individuellement l'objet naturel. Il en est tout autrement du fétiche. Une fois adopté par une famille, il est en quelque sorte au service de cette famille-là et n'a rien à faire avec les autres. Cela est si vrai que, tout en sachant bien que les fétiches sont choses de vente et d'achat, un Nègre a généralement peur des fétiches appartenant à un autre, parcp qu'il pense qu'ils veulent plus de bien à cet autre qu'à lui (2). C'est même le seul côté par lequel ce culte abject offre parfois quelque chose de touchant et d'assez élevé. Il semble qu'entourés des respects et des vœux de plusieurs générations, les fétiches flnis-
(1) V. les citations dans Tylor, CMÎU.prim, 11,229» (Z) Ramseyôr et Kûhne, i. c, p. 62.
sent par être les dépositaires de Tâme collective de la famille. A la Côte-d'Or, d'après Cruickshank, quand une famille doit se séparer, le prêtre réduit en poussière un de ses fétiches et fait boire cette poussière dissoute dans un breuvage à tous les membres de cette petite communauté (1). C'est comme une espèce de sacrement en vertu duquel la famille dispersée garde l'empreinte indélébile de son unité primitive.
Il n'est donc pas étonnant que les tribus et même les Etats aient leurs fétiches publics, spécialement préposés à la protection de la tribu ou de l'Etat. Leur culte public ressemble absolument à leur culte privé. Avant de conunencer les semailles, de faire des achats, de partir pour la chasse, pour la guerre ou simplement pour un voyage, on les consulte, on les adore avec un soin particulier. On leur offre du vin de palmier, des aliments, on brûle devant eux des parfums, on les peint en blanc, couleur des esprits ; on leur immole des animaux, et même, quand il s'agit des fétiches d'un grand Etat, le sacrifice humain reparaît avec ses horreurs lugubres. Au Dahomey, chez les Ashantis, à Bénin, l'horrible coutume est poussée au plus haut point. Au Dahomey, la cour du palais est pavée et le palais lui-môme est tout imbriqué de crânes humains, provenant des victimes immolées au fétiche de l'empire (2).
Les fétiches offrent aussi le moyen de prévoir Tavenir. Les méthodes pour les consulter sont nom-
(1) AchtMKhy. Aufenth., p. 220.
(2) Wilson, Western Aftica, 205, p. 127; Ramseyer et Kiihne, Quatre ansj etc., p. 384.
brenses et variées. Le plus souvent on les interroge en jetant sur le sol devant eux des osselets, ou de petites pierres, ou du vin de palmier. Selon les figures dessinées par ces objets répandus à terre, figures que Ton croit déterminées par la volonté du fétiche, on augure ce qui doit arriver. Il y a même des fétidies ambulants, surtout dans l'est, propriétés de sorciers ambulants eux-mêmes, qui, le visage peint en blanc, couleur des esprits, les promènent de village en village, disant la bonne aventure, donnant des remèdes, vendant des amulettes, faisant en un mot tout ce qui concerne leur état (1).
Ce qui est fort intéressant, c'est que Ton peut suivre à la trace en Afrique la transition du fétichisme à ridol&trie. Celle-ci, qui suppose la représentation exacte de Tobjet de l'adoration, est relativement rare en Afrique, mais on l'y voit émerger, si l'on ose ainsi dire, de la grossièreté fétichiste. Et il semble bien que les peuples qui sont arrivés à l'idolâtrie perfectionnée, comme les Égyptiens, les Grecs, les Latins, ont eu d'abord des idoles qui ne différaient guère des fétiches nègres, pieux, pierres coniques, troncs d'arbre non équarris, etc. C'est peu à peu et sous l'influence de l'anthropomorphisme qui donne aux dieux la forme humaine après leur avoir prêté tous les sentiments, toute la nature morale de l'homme, que l'on assiste à la transformation en figure animale ou humaine, à la fin exclusivement humaine, des objets
(1) Voir la description d*mie scène de diTination de ce genre dans les Vœlker Africa» de Hartmann, p. 218.
informes de Tadoration antique. Sur le continent africain l'idole commence seulement à sortir du fétiche. Ainsi un bloc de bois plus large en bas qu'en haut, posé sur sa base et grossièrement découpé au sommet de manière à donner une vague idée de physionomie humaine, voilà un type fréquent de fétiche nègre. Ailleurs l'artiste sacré s'est donné un peu plus de peine. On voit des espèces de bras et de jambes collés au corps, une grande bouche ouverte, un phallus. Le simple bâton fétiche, dont l'extrémité supérieure, ce qui serait pour nous la poignée, se compose d'une tête à moitié marquée, peut être distingué du cône ou du cylindre fétiches, surmontés d'une tête nettemient découpée et visant décidément à ressembler à une tête humaine. Bien des hypothèses ont été suggérées par le fait que ces visages des fétiches ont ordinairement le front haut, le nez droit ou recourbé, le menton en arrière et feraient plutôt penser au type caucasien qu'au type nègre (i)..Mais, à en juger par les modèles appertés en Europe, il y a lieu d'attribuer simplement ce phénomène à l'inhabileté du sculpteur nègre. Il est certain que le visage typique du Nègre est plus compliqué, plus difficile à reproduire que le type plus régulier du Caucasien. D'autres fois, au lieu d'une tête humaine, le fétiche a une tête animale, ou bien se termine par une paire de cornes, ou par l'imitation du phallus. Ce qui est à noter, c'est que ce commencement d'idolâtrie va en s'accentuant quand on marche dans la direction du
(l) Waitz, Anthrop, H, 184.
Sénégal au Congo (1) . Plus on s'avance vers le Sud, plus on rencontre de ces fétiches en faction dans les solitudes, sur les routes, à l'entrée des villages, sur la lisière des champs, dont ils sont les gardiens redoutés. On leur construit souvent des abris, tantôt un simple dais sur quatre piquets (2), tantôt des huttes assez spacieuses pouvant passer pour de véritables chapelles.
N'oublions pas toutefois qu'au rapport de tous les voyageurs, et si les fétiches s'acquittent mal de leurs devoirs de protection, si toute une série de calamités vient fondre sur la famille ou la tribu, malgré tout ce qu'on a fait pour s'assurer leur bon vouloir, ils risquent fort d'être battus, en leur qualité d'êtres conscients et sensibles, ou bien le Nègre, pensant que les Esprits qui faisaient naguère leur vertu les ont quittés, les jette au feu et va en chercher d'autres.
Voici en effet ce qu'il ne faut jamais oublier : le fétiche est un esprit enveloppé d'une forme matérielle. Ce n'est pas une force inconsciente comme celle de l'amulette ou du talisman ; ou, si l'on veut, c'est une amulette animée. C'est pour cela qu'on Tadore, l'esprit n'adorant jamais que l'esprit, tandis qu'on n'adore pas une amulette. L'enfantillage du fétichisme consiste en ceci que le fétichiste est capable de reconnaître la marque de l'esprit là où nous ne saurions voir que de la matière brute, indigne de notre attention.
(1) Waitz, ibtd.
(2) Voir le modèle reproduit par Hartmann, Wœîher Africasy 222-223,
Mais le fétichisme a pour antécédent ranimisme, qui lui-même a dû être nécessairement précédé par le culte des objets naturels et celui des morts (1).
Mais ranimisme' des Noirs d'Afrique a chez eux, comme partout où il règne, une autre conséquence encore que le fétichisme et un commencement d'idol&trie. Il a engendré la sorcellerie, même xme justice sociale et un sacerdoce.
(1) On Toit par 1& combien peu de riguenr scientifique il y a dans les catégories suecessiyes que Tëcole de Comte applique au déreloppement religieux. Le fétichisme ne saurait être un fait primaire, lors même que tout permet de croire qu*il est extrêmement ancien.