‹ Histoire des religions (volume 2)Chapitre 11 sur 68 · SORCELLERIE NOIRE · texte numérisé non relu

SORCELLERIE NOIRE

Rapport de la soroellerie avec ranimiime. •— La sorcier nâgre Mt41 simplement un imposteur f — Bons et méchants sorciers.— Traitement des maladies. — Les sorciers peuyent prendre une forme animale. — Amulettes. — Mauvais sorts. — Ordalies. — Breuvages dénonciateurs. — Autres moyens d^épreuye. — Sentiment obscur de Tordre moral.

Le sorcier est un homme qui doit & ses relations personnelles avec les esprits le pouvoir de dominer le cours naturel des choses au profit ou au détriment des autres hommes, et, parmi les supériorités dérivant de son privilège, on lui attribue celle de découvrir ce qui est caché, par exemple l'avenir, les objets enfouis ou les auteurs de crimes commis secrètement. La sorcellerie, répandue sur la terre entière, n'est nulle part plus influente que chez les peuples non-civilisés, en particulier chez les Noirs d'Afrique. Ceux d'entre eux qui ont embrassé Tislamisme n'ont pas plus secoué le joug asservissant de cette vieille superstition que ceux qui sont restés païens.

C'est un des points où la prédominance de Tanimisme sur une religion de la nature, mythologique

et organisée, fait sentir le plus fortement son action retardataire. Il n'y a pas moyen, en effet, de s'appuyer sur une certaine stabilité de la nature physique et morale, de travailler en vue de l'avenir, de se confier aux calculs les plus certains, aux espérances les plus légitimes, si l'on a toujours lieu de craindre l'intervention inopinée, arbitraire, irrésistible, d'hommes en possession d'un pouvoir surnaturel, capables d'infliger les démentis les plus criants à la logique la plus élémentaire. Le polythéisme grec, égyptien, perse, hindou, a ses dieux de l'ordre, ses protecteurs du monde organisé, en lutte fréquente, il est vrai, avec d'autres divinités perturbatrices, mais triomphant toujours et rétablissant régulièrement Tordre troublé. C'est pourquoi, dans ces religions mythologiques, le sorcier, sans jamais disparaître entièrement, ne joue plus qu'un rôle inférieur à côté du sacerdoce régulièrement organisé. Cela est si vrai qu'aux époques d'affaiblissement de ces grandes religions, l'animisme et la sorcellerie reparaissent. Les dernières années du polythéisme occidental virent pulluler le goète et le thaumaturge, dont la ressemblance avec le sorcier est fort étroite. L'abaissement du clergé et la corruption du catholicisme vers la fin du moyen âge coïncidèrent avec un foisonnement de sorciers et de sorcières que les premiers siècles chrétiens n'avaient pas connu.

L'Afrique polythéiste, étant presque sans mythologie, presque sans sacerdoce, livrée à toutes les chimères fantastiques de l'animisme, est donc en proie aux sorciers, et les récits de tous les voyageurs sont

remplis de leurs manœuvres, de leurs sortilèges et de leurs jongleries.

Les sorciers nègres, toutefois, sont-ils simplement des imposteurs, des charlatans ? Ne sont-ils pas dupes les tout premiers des croyances animistes dont tous les Noirs sont imbus ? Il est toujours difficile de répondre catégoriquement à ce genre de questions. Jusque dans les sacerdoces des religions les plus élevées on a pu constater plus d'une fois une complaisance excessive pour les recettes, les ruses, les moyens détournés, qui viennent en aide aux défaillances et aux insuccès de la foi. Cependant rien de plus superficiel que les explications des grands phénomènes religieux, lorsqu'elles n'ont d'autre fondement que l'hypothèse d'une imposture prolongée. Les sorciers nègres ont des secrets traditionnels, capables quelquefois d'étonner un Européen, et qu'ils ne s'expliquent pas toujours à eux-mêmes. Ils passent souvent par une espèce d'initiation. Chez les Noirs, plus encore qu'au sein des races blanches, les faits d'extase, d'hallucination, de surexcitation nerveuse, sont très fréquents. Cela se rattache encore à cette imagination sans discipline aucune, à ce goût du baroque et de l'excessif, qui est propre à la race noire. Au surplus le métier de sorcier nègre est loin d'être toujours sans épines. Si le sorcier réussit à amener la pluie, si ses prédictions se réalisent, si, par ses incantations, ses contorsions et ses frictions (car le sorcier nègre frictionne beaucoup), il obtient la guérison de son malade, il est comblé de toute sorte de cadeaux, il grandit en réputation comme en richesse.

Mais, dans les cas contraires, malheur à lui ! On le dépouille, on le bat, on lui coupe une oreille, souvent on le tue. De plus, et en tout temps, il peut être Tobjet de soupçons terribles. On peut Taccuser d'avoir jeté un sort sur un notable de la tribu, sur la favorite du chef, ou même sur un simple particulier dont le bétail meurt ou dont la jsbjiUS languit. Alors il est traduit au palaver, c'estrà-dire sur la place centrale des villes ou des villages, où se rassemblent les anciens sous la présidence du chof, et là, sUl est convaincu du méfait qu'on lui reproche, sa condamnation à mort est certaine. Il arrive souvent, conune dans notre moyen âge, que des malheureux, qui ne sont pas du tout sorciers, sont dénoncées par des individus en proie à de folles terreurs ou qui veulent satisfaire leur haine. Les faits de ce genre abondent tellement dans les livres qui traitent des Africains, de leurs croyances et de leurs mœurs, que des citations seraient inutiles.

Le Noir, qui croit qu'un esprit peut se loger dans un caillou, dans une plume ou dans un pot, trouve tout à fait naturel qu'il vienne habifa^r un corps humain, soit momentanément, soit à demeure. Les épileptiques, les déments, ceux qui simffrent d'égarements intermittents, sont à ses yeux des possédés (1). Les fous ne s'appartiennent plus, ils sont absolument confisqués par l'esprit qui s'est emparé d'eux. Les individus albinos, plus frappants encore au milieu des

(1) Le simple ëternnement lui-mdme passe pour causé par la sortie d*un esprit qui s'était logé momeutanément dans le corps. Comp. l>lor, CivilU. primiu, I,p. 116.

Noirs par leurs couleur blanche qui est celle des esprits, sont considérés comme des fétiches de forme humaine. Les maladies, la mort elle-même ne sont pas, daas cet ordre d'idées, le résultat de causes naturelles. Ce sont toujours les effets de l'action des esprits.

Il est donc très naturel que l'on croie aussi au choix que font ces mûmes esprits d'hommes qui leur serviront d'organes pour réaliser leurs intentions bienveil* lantes ou mauvaises. Car, pour le Nègre, le sorcier n'est nullement, comme dans notre moyen âge, un homme nécessairement méchant. Le Nègre croit qu'il y a de très bons sorciers, au service de bons esprits, et bien que, nous l'avons vu, sa confiance ne soit jamais absolue, c'est au sorcier qui lui en inspire le plus qu^il recourt pour être guidé dans ses incertitudes, préserviî des maux qui le menacent, guéri quand il est malade. Puisque ce sont des méchants esprits qui le tourmentent, il espère que ceux dont son sorcier met la puissance en action seront les plus forts et le délivreront de ses ennemis invisibles.

Aussi le sorcier noir est-il avant tout médecin, pms devin. Souvent les deux fonctions sont remplies par des individus 'lifférents. Sur la côte sud-ouest de l'Afrique, on «listingue le Ngangga mielongo qui est le médecin, du Ngangga ntalie qui est le devin. Mais souvent ai issi le même homme est à la fois le médecin et le devin. Au nord de l'équateur, les sorciers-médecins ne dédaignent pas le recours à des moyens naturels, non sans les accompagner de jongleries animisU^s et fétichistes. Car l'idée de l'action

physiologique des remèdes ingérés est aussi étrangère à leur esprit que celle des causes réelles des maladies, et nous allons en voir la preuve dans les ordalies. Si une substance ingérée produit sur le corps un effet salutaire, c'est que l'esprit logé dans cette substance combat, expulse ou rend impuissants les esprits qui causaient la maladie. On prétend que la vaccine ou quelque chose d'analogue était connue des populations nègres du Haoussa et du Bornou avant que les Européens n'eussent pu Tintroduire (1). La méthode du massage, ou de la friction longtemps continuée, peut certainement dans bien des cas procurer un grand soulagement, amener des guérisons. Mais ces effets naturels sont compris au point de vue animiste. On en conclut simplement que l'esprit qui anime le sorcier-médecin, ou qui agit par son intermédiaire, s'est montré plus fort que Tesprit malfaisant logé dans le corps du malade. C'est de la même manière qu'on s'explique les guérisons que les sorciers opèrent souvent par des procédés analogues à ceux des rebouteux de nos campagnes. Mais plus on s'avance vers le sud, plus le traitement des maladies dégénère en un pur sortilège. Il faut, par exemple, que le malade avale de l'eau ensorcelée, c'est-à-dire dans laquelle le sorcier s'est lavé les mains pour lui commimiquer la vertu de son esprit; ou bien le sorcier fait passer cette vertu dans ime pierre magique (2), Chez les Pongos on se livre autour du malade à un

(i) Waitz, Anthrop. II, 263.

(Q Uartmann, Vcelher Afiricas^ p. 214. — Wilson, Weatem A/Hca, pp. 221, 3S9.

tas de cérémonies absurdes, continuées pendant des journées entières ; on danse, on tambourine, on raie son corps de bandes rouges et blanches, le sorcier monte la garde autour de la hutte, une épée nue à la main. Il fait passer la maladie ou plutôt Tesprit de la maladie dans le corps d'une poule, que Ton chasse au loin. Malheur à celui qui s'emparera de la poule possédée ! C'est lui à son tour qui contractera la maladie. D'après Burton, la sorcellerie médicale n'agit pas autrement dans l'Afrique centrale. L'esprit de la maladie doit passer dans un keti^ siège de l'esprit, qui peut être une chose tout à fait insignifiante, un clou, un chiffon, une verroterie, qu'on enfonce dans un tronc d'arbre sacré ou qu'on suspend à ses branches. Les incantations sont aussi très efficaces. Â chaque strophe un esprit malfaisant doit sortir du corps du malade ; car une maladie peut être causée, un homme peut être possédé par un grand nombre de mauvais esprits, et plus le sorcier en fait déguerpir, plus sa récompense doit être grande (1).

Tout traitement n'est donc jamais autre chose qu'un exorcisme, et il en résulte cette conséquence fâcheuse que le Nègre ne prend aucune précaution contre •les maladies et ne fait rien de rationnel pour s'en guérir.

Une des prérogatives des sorciers qui inspirent le plus de crainte aux Noirs africains, c'est le pouvoir qu'on leur attribue de se transformer à volonté, surtout pendant lanuit, en animaux redoutables, hyènes,

(1) Burton, Central Africa, U, 352. — Tylor, Civilis.prim. U, 192.

— Gelions, léopards. C'est le pendant de la superstition européenne du loup-garou, et du reste c'est une des croyances les plus généralement répandues dans les pays animistes. En effet Tanimisme a partout ce trait commun de ne plus reconnaître de solidarité, de lien nécessaire, entre un esprit et sa forme visible. L'esprit s'incorpore où et comme il veut. Il y a des localités dont les habitants sont tous soupçonnés de se transformer souvent en bétes féroces. Les forgerons passent pour se livrer d'habitude à ce plaisir suspect. Il est à présumer que des cas de folie homicide, comme celui que raconte M. du Ghaillu (1), et de manie analogue à celle que nos spécialistes désignent par le nom de lycanthropie, où les malades se croient eux-mêmes changés en animaux dont ils imitent les allures, les goûts et les cris, que ces cas morbides ont beaucoup contribué à enraciner ce genre de superstition dont l'animisme fournissait le principe (2) .

Il n'y a rien que de conforme à tout cet ensemble de croyances dans la quantité de charmes, de sorts, d'amulettes qui font partie du bagage ordinaire du Noir d'Afrique, osselets, anneaux, baguettes, colliers, pierres, rubans, etc. Ces objets sont censés porteurs d'une vertu qui leur a été communiquée par un ou plusieurs esprits et naturellement par le ministère des sorciers. Il s'en fait tout un commerce. Des versets du Coran, écrits en arabe et contenus dans des morceaux de bois, de cuir ou de verre, font égale-

(1) Ashango tond, p. 52.

(2) Comp. Waitx, Anthrap. II, 343. — Wilson, Western Africa, pp. 282, 365, 369. — Tjtor, CMli». prkn. I, p. 855 «t saÎT.

ment office d'amulettes; là même où Tislamisme n'est pas professé, ils sont l'objet d'un trafic important et il ne tiendrait qu^aux missionnaires chrétiens d'y faire concurrence avec des versets de la Bible. L'écrit a tougours quelque chose de magique aux yeux du Nègre ignorant. Il ne confond pas du reste l'amulette avec le fétiche, il porte et garde avec soin la première, il n'adresse un culte qu'au second, parce que seul il est conscient, non pas seulement doté par un esprit^ mais de plus esprit lui-même. Rien ne montre mieux comment, dans ses manifestations les plus grossières, le sentiment religieux ne s'éveille que devant un objet qui soit conscient, personnel, comme Tesprit humain.

Mais le méchant sorcier peut aussi causer de grands maux en jetant des sorts funestes sur ceux à qui il veut nuire. Là, comme partout, le parallélisme, la concomitance ou la similitude de deux faits n'ayant entre eux aucun rapport réel, est prise pour une cause efficiente. Dans notre moyen âge on croyait vouer une personne à la mort en transperçant d'une aiguille à l'endroit du cœur une figurine faite à son image. En Afrique on use de procédés semblables, on mêle, par exemple, aux aliments une herbe symbolique de la maladie, de la ruine ou de la mort, on compose des charmes de sang, d'os et de poussière recueillie sur une tombe, pour vouer à la perdition celui qu'on veut détruire (1). On interroge le cadavre pour savoir quel est le méchant sorcier qui l'a réduit à cet état, et il y

(1) Tjlor, Civiliaprim. 1, 188.

a des signes auxquels on croît pouvoir reconnaître ses réponses (1).

Il résulte de tout cela qu'un pénible cauchemar pèse sur toute la vie du Noir africain. Il ne sait jamais s'il n'est pas exposé aux embûches de sorciers qui lui en veulent ou qui sont achetés par ses ennemis. Ses craintes, ses soupçons à cet égard prennent souvent les proportions de la colère aveugle, et nos procès de sorcellerie d'autrefois n'ont rien de plus odieux que ce qui se passe à chaque instant pour les mêmes causes en Afrique. Le voyageur Burton a pu dire qu'avec l'esclavage, la sorcellerie est le fléau le plus terrible des Indes noires (2).

Cependant, nous l'avons déjà fait observer, la sorcellerie est trop intimement liée aux idées animistes dont l'esprit du Noir est imbu, pour que cet eflfroi des mauvais sorciers l'indispose contre la sorcellerie en elle-même; ce qui le distingue du croyant européen d'autrefois qui ne pouvait attribuer aux sorciers, ayant fait un pacte avec Satan, que les intentions les plus mauvaises. La sorcellerie est, dans toute la force du terme, une institution des pays noirs. C'est elle qui a le monopole de la médecine, c'est elle qui possède l'art de la divination, c'est elle enfin qui préside dans les cas graves à l'exercice de la justice, et c'est ici le moment de parler de ces épreuves judiciaires ou ordalies, que le moyen âge de l'Europe a aussi connues et qui sont toujours en pleine vigueur en Afrique.

0) Ibid. 164.

(2) Burton, Central Africa, I, 57, 113, 121.

On recourt à l'ordalie (i), quand il s'agit de découvrir les auteurs d'un crime ou de prononcer sur la validité des accusations. Un homme soupçonné de sorcellerie malfaisante, une femme accusée d'infidélité, un assassin présumé, etc., peuvent être soumis à cette épreuve, et ce sont les sorciers reconnus, attachés au service des dieux ou des fétiches de la localité, qui président à ce genre d'assises. Les différentes manières de procéder à Tépreuve tiennent toutes, malgré leur variété, à cette habitude de considérer l'action des diverses substances comme provenant de l'esprit qui les anime, de son discernement, de sa volonté, et non de leur composition physico-chimique. Nous allons en citer de curieux exemples.

L'ordalie par le poison est un des modes les plus usités. Si quelqu'un est soupçonné d'avoir jeté un mauvais sort à un autre, ou de l'avoir tué, il lui faut boire le breuvage d'épreuve. Ce breuvage est vénéneux. Si l'estomac le rejette, comme cela arrive assez souvent, c'est que l'esprit qu'il introduit avec lui dans le corps de l'accusé n'a trouvé rien à combattre, aucun mauvais esprit à expulser, et par consé(iuent rinnocence de Taccusé est démontrée. Parfois cependant on juge cette première épreuve insufiisante, et on la renouvelle (2). La seconde dose est presque tou-

(1) Ce mot Tient de Tanglo-saxon Orddl^ en hollandais Oordeêl^ en aUemand moderne r/rtAeiV, jugement, arrêt, sentence.

(2) Les déjections alvines, qui surviennent souvent quand le breu- Tage n*e8t pas rejeté par Testomac, sont une preuve de culpabilité. Si le breuvage n'est éliminé d*aucune façon, il empoisonne par la paraljaie consécutive des centres nerveux.

jours mortelle. Dans la région occidentale du sud, le breuvage usité en pareille circonstance est une solution d'écorce de Nkassa (Erythrophloeum gui* neensej, pulvérisé par le sorcier-devin du village et dont 15 milligrammes, d'après le professeur Liebreich, dissous dans Teau et injectés sous la peau d'un chien, suffisent pour le tuer (1). La police portugaise réussit rarement à prévenir ces absurdes épreuves dans les limites aujourd'hui bien restreintes où s'étend son autorité, et quand on dit aux Noirs qu'elles sont interdites par la loi, ils haussent les épaules et sourient de l'ignorance des Blancs.

Ce sont des breuvages préparés dans les mêmes conditions qui servent aux ordalies dans l'Afrique centrale, à la Côte du Poivre, et en général dans toute la Guinée. Dans la Guinée septentrionale pourtant, on emploie volontiers « l'eau rouge », décoction de Técorce d'un grand arbre de la famille des mimosas ; dans la Guinée du sud, on concasse de préférence les noix rouges d'un arbrisseau. Cette couleur rouge doit avoir beaucoup contribué au choix de ces substances, le rouge étant chez les Nègres la couleur symbolique du deuil et de la terreur. Cette eau, d'un goût astringent, d'un effet narcotique, peut, selon la dose, faire office d'émétique, de purgatif ou de poison. C'est ce qui permet aux sorciers d'agir selon leurs présomptions, mais ce qui ouvre aussi la porte à une foule d'abus qu'on devine aisément. C'est en publiCi devant

(1) SchtUen van Aflrika*» Zuidwett Ktat, par M. R. , inBérto dans le Nieutoê Rotterdanuche Courant du 20 fémer an l*' man 1882.

le village assemblé, que répreuve a lieu. L'accusé doit faire d'abord une confession générale de sa vie passée, et il n'est pas rare que la frayeur qu^il éprouve l'amène à avouer le crime qu'on lui impute.

H peut d'ailleurs être poussé à l'aveu par le fait que, chez les Noirs comme chez les anciens Germains, la composition ou le rachat d'un crime par le sacrilice d'une somme d'argent ou d'une certaine quantité de bétail est très admise. Mais s'il s'agit de convaincre l'accusé de sorcellerie malfaisante, la foule est impitoyable et fait périr le malheureux dans d'affireux tourments. Au cas contraire, si son innocence est démontrée, il est ramené chez lui en triomphe et son accusateur doit subir l'épreuve à son tour. C'est ce qui restreint un peu la fréquence des ordalies par « l'eau rouge ». On regarde à deux fois avant d'accuser (1).

Dans quelques autres parties de la Guinée, on se sert d'une racine pour découvrir les sorciers. On en fait aussi une décoction qui a des propriétés diurétiques, et si elle agit fortement, c'est une preuve d'innocence. L'esprit a passé par le corps et n'y a rien trouvé qui dût être expulsé. Mais c'est aussi ime boisson enivrante, et si l'accusé chancelle, c'est une preuve de culpabilité (2) . On peut, il est vrai, se soumettre à cette épreuve par procuration, en payant bien un homme qui la subit à la place de l'accusé.

(1) WilBon, West. Aflio^, ZS^W.

(2) Ibid. d08.

A la Côte des Graines, chez les Krous, on préfère Tordalie par Thuile bouillante. L'accusé doit y plonger la main ; s'il est innocent, il la retirera sans dpuleur. Il est possible que les sorciers connaissent quelque procédé pour préserver de la brûlure. C'est en particulier aux femmes accusées d'infidélité que cette épreuve est imposée. Si l'accusée en sort innocente, elle a le droit d'exiger un beau cadeau de son mari (1). Chez les Ashantis, il faut mâcher un morceau de bois d'odun et avaler ensuite un pot d'eau. En ce cas encore, c'est l'éjection stomacale qui démontre l'innocence (2).

L'un des frères Lander fut accusé à Badagey (région du Niger) de je ne sais quelle trahison par des marchands portugais, et il se vit forcé d'ingurgiter le liquide qui lui fut présenté par le grand sorcier du lieu. Ce liquide, lui dit-on, devait le tuer, s'il était venu pour faire du mal ; ne lui rien faire, s'il en était autrement. Landor n'eut qu'à se résigner ; mais peu rassuré sur les suites, il retourna en hâte à la hutte qu'on lui avait assignée, prépara de l'eau tiède, en avala plusieurs pintes, et reparui devant le roi le front haut, complètement lavé de l'accusation (3).

M. Tylorparle d'après le Rev. H. Rowley d'un autre moyen de divination judiciaire en usage chez lesManganias. E>eux bâtons, charmés au préalable par un sorcier, sont remis à quatre jeunes gens qui les tiennent en croix par l'extrémité, et qui, soumis eux"

0)lbid. 135-140.

(2^ Quatre ails che: Us Atthantis, p. 209.

(3) Schauenburg, Central Africa, I, 432.

mômes à des excitations bizarres, se mettent à courir en tournoyant comme des fous furieux, les traits convulsés, la bouche pleine d'écume, jusqu'àce qu'ils tombent épuisés devant une des cabanes du village. Celui ou celle qui l'habite est désigné par le fait même comme coupable. Il peut toutefois en appeler à Tordalie ordinaire. Dans ce mode de divination, nous retrouvons une forme nouvelle de l'idée que la démence est causée par l'entrée d'un ou plusieurs esprits dans un corps humain, et qu'en se mettant artificiellement dans im état semblable à la démence, on devient par cela même l'organe révélateur des esprits qui la causent (1).

Tout en s'apitoyant sur la grossièreté barbare de semblables coutumes, sur les superstitions idiotes qu'elles supposent et les iniquités dont elles sont trop souvent suivies, il importe à l'histoire des religions de noter qu'elles se fondent pourtant sur un certain sentiment de Tordre moral, et l'absurdité révoltante des formes que ce sentiment sacré revêt chez les peuples-enfants ne doit pas nous aveugler sur sa réalité. Il résulte en définitive de tout cela que le Noir d'Afrique croit à la supériorité des esprits de justice et de vérité sur les esprits d'erreur et de méchanceté. En effet, toutes ces ordalies ont pour principe l'idée que les esprits dont on invoque Tintervention voudront dénoncer ceux dont on redoute l'influence pernicieuse, les forceront à déguerpir ou les réduiront à l'impuissance. C'est le seul côté un peu

(1) Tjrlor, avilis, prim, U, 203-204.

élevé de cet animisme des Noirs, et, comme on peut s'en assurer, il ne compense que très imparfaitement les abominations dont il est la source. Toutefois ne déprécions rien de ce gui indique dans l'homme la foi dans un idéal de justice.

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