CHAPITRE VI
GAFRES, HOTTENTOTS ET D0SCHMAN8
Introduction géographique.
A. Le» Cafres, — Divisions ethniques. — Type physique. — Niveau social. —Dieu céleste. — Le message d*Ounkoulonkoulou*
— Autres divinités. — Origine des hommes. — Animisme. «• Culte des morts. — Sorcellerie. — Union substantielle avec la divinité.»» Amulettes. — Chant funèbre. — Initiation des jeunes Cafres. — Rites lustraux. — Appauvrissement probable de la religion cafre.
B. Le9 Hottentotê, —Origine du nom. —Langage. — Type physique. —Niveau social. — TsuiKoab et Heitsi Eibib. — Leur identité avec la lune. — Le message de la Lune. — Monceaux de pierres. — Culte des morts. — Mutilation des doigts. — Sorcellerie. — Amulettes.
C. Les Boscfunan*. — Origine du nom. — Type physique. — Niveau social des plus bas. — Croyances religieuses très vagues.
— Amulettes et sorciers. — Le dieu Tousip. — Mutilation des doigts.
Conclusion.
L'Afrique méridionale, abstraction faite des Européens qui s'y sont établis dans les temps modernes, est habitée par deux groupes de peuples bien distincts, malgré les analogies qui les rapprochent, et qui diffèrent surtout des Noirs dont nous nous sommes occupés jusqu'à présent. Ce sont les peuples cafres à l'est du Gap et les Hottentots, avec leurs com-
pagnons constants et probablement leurs congénères, les Boschmans, à Touest. L'aire que ces populations occupent, toujours sans parler des états d'origine européenne, est circonscrite par la mer et par une ligne idéale qui partirait du cap Frio sur la côte occidentale, remonterait vers le nord pour comprendre le cours moyen du Zambèse et redescendrait vers le sud en suivant le Limpopo ou rivière du roi George pour aboutir à la baie de Delagoa. Cotte région est encore bien mal connue à partir du désert de Kalahari, qui forme à la fois le pendant et le diminutif du grand désert saharien du nord, et du lac Ngami, qui semble le dernier do cette série de lacs intérieurs de l'Afrique dont la découverte compte parmi les plus intéressantes de la géographie moderne.
Là se trouvent des populations de sang souvent très mêlé qui paraissent avoir été continuellement refoulées du nord vers le sud, et, comme l'espace où elles évoluaient se resserrait toujours plus, le mélange n'en a été que plus varié. Cependant les deux typea généraux du Cafre à l'est et du Hottentot-Boschman à l'ouest sont restés bien distincts, et nous devons les envisager séparément.
OUVRAGES A CONSULTER
A. LES GAFRES
William Paterson, Narrative of four joumeys inio the Country of the Hottefitois and Kaffraria, (Relation (le quatre voyages au pays des Hottontots et en
Cafrerie), Londres, 1790. — Burghell, Travels in the interior of southern Africa (Voyages dans rintéricur de l'Afrique méridionnale), Londres, 1822. — R. Mop- FAT, Missionary Labours and Scènes in South-Africa (Travaux et incidents des missions dans le sud de l'Afrique), Londres, 1842. — Arbousset et Daumas, Relation d'un voyage au nord-est de la colonie du Cap* Paris, 1842. — Gasalis, Les Bassoutos ou vingt^trois années de séjour et d'observations au sud de l'Afrique, Paris, 1859. — Lrvn«asT0NE, Missionary travels and explorations in South' Africa (Voyages missionnaires et explorations dans l'Afrique du sud), Londres, 1856. — The Zambesi aud ils tributaries (Le Zambèse et ses tributaires), Londres, 1865. — D' Gustave FRrrscH, Die Eingeborenen Sild-Africas, ethnographisch und ana^ tomisch beschrieben (Description ethnographique et anatomique des indigènes de l'Afrique du sud), Broslau, 1872. Ce beau livre, enrichi de nombreuses gravures d'après la photographie, est un des plus complets que Ton puisse consulter sur cette matière. Il est l)ien dommage que, sur le point précisément de la religion, l'auteur n'ait fait preuve ni de la même compétence ni du môme zèle investigateur que sur les au très objets de ses patientes recherches. Cette région do l'Afrique méridionaîo ost une de celles qui ont le plus souffert de la légèreté ou de l'étroitesse des jugements portés par les explorateurs qui ne savent pas reconnaître l'existence des religions s'écartant des formes habituelles. Le D** Fritsch n'en est pas là, mais il n'a pas étudié d'assez près les croyances des peuples dont il a si soigneusement décrit les mœurs, l'état social et la constitution physique.
Les Zoulous, qui font partie des peuples cafres, ont fourni le sujet de plusieurs ouvrages spéciaux.
Gardiner, a Journey in the Zoolu Country (Un voyage au pays des Zoulous), Londres, 1836. — Mason, Life with ihe Zulus of Natal (Séjour chez les Zoulous de Natal), Londres, 1855. — Schooter, The Kafirs of Natal and the Zuiu Country (Les Gafres de Natal et le pays Zoulou), Londres, 1857. — Rev. Gallaway, The religions System of the Amazulu (Système religieux des Amazoulous), Londres, part. I Unkulonkulu, 1868; part. II Culte des ancêtres, 1869 ; part. III Divina' tion, 1870; part. IV Magie médicale et sorcellerie, 1872. On doit mentionner aussi les intéressantes communications de Tévéque anglican Golenso, connu par ses travaux sur le Pentateuque, et les recherches ethnologiques et linguistiques du D'' Bleek sur les peuples de l'Afrique, entre autres une Comparative Grammar of South-African Languages, Londres, 1867.
Les Cafres s'appellent eux mêmes les Bantous, c'est-à-dire les hommes^ les hommes de leur race ; car ils donnent un autre nom à ceux qui n'en sont pas. Le nom de Cafre vient de l'arabe Ka/îr, incrédule, infidèle, que les marchands et navigateurs musulmans' appliquaient à l'ensemble des populations de l'Afrique orientale, et que les Portugais leur empruntèrent pour désigner les peuples Bantous avec lesquels ils entrèrent en rapport aux quinzième et seizième siècles.
On compte trois sous-divisions ethniques du groupe cafre : 1** les Cafres proprement dits, Amakosas, Amazoulous, Amapondous, et quelques autres peuplades de moindre importance ; 2° les Bechuanas, au nord-ouest des précédents et parmi lesquels se
trouve rimportante nation des Bassoutos; 3« les Ova-Herreros ou Damaras qui sont les plus occidentaux et où le type cafre a déjà beaucoup perdu de sa physionomie spéciale par suite de mélanges avec les Hottentots et d^autres races.
La famille des langues dites Dantous est répandue sur la majeure partie de l'Afrique subéquatoriale. Elle est caractérisée par cette particularité que les relations des mots ne sont pas indiquées par la modification des désinences ou terminaisons, mais par l'apposition, en avant du mot, des préfixes pronominaux (1).
Le Cafre est de couleur foncée plutôt que noire, allant de la sepia au gris de fer et au café au lait faiblement coupé. Le noir mat du Nègre est à peu près inconnu en Cafrerie. Mais il diflere surtout du Nègre par sa structure corporelle. Il est ordinairement bien membre, bien campé, bien bâti. De taille moyenne, il est dolichocéphale et généralement fort laid de figure. Cette laideur tient surtout à la largeur et à la hauteur des lèvres, à la longueur et à la grosseur du nez dont la racine est large et les narines très ouvertes, mais ce n'est pas lo nez court et boursouflflé du Nègre. Ses cheveux laineux sont moins crépus que ceux de ce dernier, il les arrange de toute sorte de manières bizarres, mais toujours de façon à découvrir le front qui est bombé, assez haut et tombant
(1) P&r exemple, les Bastoutos signifient les hommes de la nation Ssouto, un Mossouto un de ces hommes au singulier, Lesiouto leur pays, Settouto leur langue. Tous ces préfixes cafres, ama^ 6a, u>a, ova, sont des signes du pluriel différant selon les dialectes.
sur de fortes arcades sourcillières. Il y a des types européens vulgaires, en particulier dans le personnel des prisons et des bagnes, dont le type cafre se rapproche beaucoup (1).
Le Cafre est habituellement mou et paresseux, à moins qu'il ne s'agisse de guerre ou de chasse. 11 répugne à déployer brusquement sa force musculaire; ainsi, il n'aime pas à sauter. Mais il est endu* rant, et s'il ne court pas très vite, il court très longtemps. Il est belliqueux, mais pas du tout chevaleresque, bien que vantard et hâbleur. La guerre pour lui se compose de surprises et d'embuscades (2).
Le Cafre fait la guerre et soigne le bétail, mais il laisse aux femmes tous les travaux pénibles, la construction de la hutte et la culture de la terre qu'elles doivent bêcher avec de mauvais boyaux. Du reste, sa moralité est très relâchée et le fond de son caractère est brutal et même cruel. Il n'est pas « bon enfant » comme le Nègre. Il aime la causerie et les joyeux devis, mais pour un rien sa colère s'allume et le sang coule (3).
Do tendance, il est extrêmement prosaïque et réaliste. Il a peu d'imagination, calcule et se défie beaucoup. Sa grande passion, c'est le bétail. Pour augmenter le nombre de ses bœufs, il est capable de tout. Les guerres intestines sont surtout provoquées par le désir de conquérir du bétail.
Ces traits généraux sont moins fortement accusés
(1) Comp. les nombreux portraits réunis par lo D»" Fritsch, /. c.
(2) Fritsch, /. c, p. 47.
(3 Ihid. p. 56.
chez les Bechuanas, dont font partie les Bassoutôs, et qui montrent plus d'aptitude à la civilisation et à l'agriculture (1). Les Zoulous au contraire semblent porter le caractère de la race à son maximum d'intensité. Le mariage est chez eux une pure aflaire de calcul. La femme s'achète pour dix tôtes de bétail et au-dessus selon le rang de la famille. La polygamie est en pleine vigueur, ainsi que le divorce et môme la vente ou réchange des femmes qui sont traitées le plus souvent avec une grande brutalité.
Le gouvernement est entièrement fondé sur le principe patriarcal. Le fils aîné de la principale épouse succède comme chef à son père. Le chef de tribu, grand Inhosi^ possède le pouvoir absolu, mais dans les affaires importantes doit prendre l'avis des autres Inhosi^ chefs des districts ou simples kraal. Du reste il y a très peu de stabilité dans les divisions politiques. Souvent un tyranneau se lève à la tèt(î d'une bande de pillards et réussit à soumettre un certain nombre de tribus, jusqu'à ce qu'un autre aventurier mette lin à son pouvoir et suljstituo une autre tyrannie à la sienne. Un de ces parvenus, entouré de sicaires qu'il avait exaltés jusqu'au fanatisme, faisait périr toutes les femmes qu'ils rendaient mères, afin que le souci de la famille ne les détournât pas de Tobéissance aveugle à ses ordres. Quand sa mère mourut, il lit tuer dix jeunes filles pour l'escorter dans l'autre monde ; puis il condamna à mort tous
(1) Comp. Casalis, les Bassoutôs y et Waitz, Anthrqp, H, 386 et 8uiy.
ceux qui n'étaient pas venus aux funérailles, et enfin toutes les femmes qui se trouvèrent enceintes pendant Tannée qui suivit le décès ; leurs maris subirent le même sort (1).
L'anthropophagie paraît avoir été beaucoup plus fréquente chez lesCafres autrefois qu'aujourd'hui. C'est ce que suppose l'expression « manger son ennemi » encore usitée pour dire qu'on l'a vaincu. Mais en temps de famine ou de misère causée par la guerre, l'anthropophagie reparaît, et Casalis parle d'une tribu d'anthropophages qui s'était formée pour des causes de ce genre non loin du pays des Bassoutos (2).
Les Cafres ont été souvent comptés parmi les peuples étrangers à toute idée religieuse. Il est vrai qu'ils n'aiment pas à être interrogés sur ce point, et qu'un Européen a quelque peine, même après un assez long séjour, à démêler en quoi consistent précisément leurs croyances. On dirait que l'instabilité de leur vie sociale, leurs migrations continuelles ont amené chez eux une diminution, comme un affaiblissement des idées religieuses. Le contact avec les Européens y est peut être aussi pour quelque chose. Le Cafre est superstitieux, parce qu'il est ignorant. De nature, il serait plutôt sceptique et disputeur. On sait avec quelle modestie le savant évèque Colenso a raconté
(1) Gardiner, Narrative of a Journey, p. 46. — Colenso, Ten wecks in Natal, Cambridge, 1855, p. 218. La coutume d*immoler les esclaves et les compagnons d'armes d'un chef sur son cadavre pour continuer de le servir dans l'autre monde a existé chez les Cafres, mais paraît tombée en désuétude (Callaway, Hel, of Amaz,, p. 212.
(2) Les Bassoutos, 19, 21.
comment les objections très rationnelles d'un Zoulou, à propos du déluge biblique, contribuèrent à lui ouvrir les yeux sur ce qu'il y a d'inacceptable pour Thistorien dans plusieurs récits de l'Ancien Testament.
11 est toutefois quelques croyances communes des peuples cafres qui n'ont pu échapper qu'à des observateurs très superficiels. Ils ont tous l'idée d'une divinité suprême Inkosi Ounhoulou, le Grand Chef, ou bien Oumfo Ounhoulou le Grand-Homme, qui doit être une personnification du ciel, puisqu'il se révèle par l'éclair et le tonnerre. C'est à lui qu'ils rapportent, non la création dont ils n'ont pas l'idée, mais Tarrangement premier des choses. En même temps Inkosi Ounkoulou est aussi le premier homme et le premier chef. C'est une confusion d'idées que nous retrouverons chez bien des non-civilisés et qui tient au fait qu'on se représente le dieu suprême sous forme humaine ou sous forme animale, et nous verrons bien souvent la communauté de genre entre l'homme et cette divinité suprême associée à l'idée de la communauté d'origine de l'homme et de l'animal. Le nom de ce dieu céleste est Ounkoulonkouloxi^ le Grand-Grand au superlatif, chez les Zoulous; A/ou- Kourou, l'esprit, chez les Herreros; Mo-Limo, le Très Haut, chez les Bechuanas. On lui sacrifie des bœufs noirs pour avoir de la pluie. Le repas qui suit doit être silencieux et les os sont brûlés h l'extérieur du kraal (i). Comme c'est lui qui féconde et vivifie la terre, on l'invoque surtout au moment des prémisses
(1) Callavay, Relig, ofAmaz: 59.
de la moisson. Il n'est donc pas étonnant que les Cafres ne fassent pas d'objections aux missionnaires quand ceux-ci leurs parlent de l'unité de Dieu. C'est à Ounkoulonkoulou ou à ses pareils que l'on rapporte Toriginc des maximes qui règlent les devoirs des hommes entre eux et la constitution de la société cafre, le pouvoir du chef, l'assujettissement de la femme, etc. Ces maximes sont ordinairement précédées de la formule stéréotypée : « Ounkoulonkoulou a dit... » Tout cela prouve une tendance indéniable au monothéisme, mais il est vain d'y vouloir chercher l'indice d'un monothéisme primitif (1).
Une légende très répandue chez les peuples cafres et qui se retrouve avec quelques différences chez les Hottentots, auxquels les Cafres, en les remplaçant sur leur territoire, l'ont peut-être empruntée, démontre bien que cet Ounkoulonkoulou est autre chose encore qu'un premier chef.
Ounkoulonkoulou, dit-elle, chargea le caméléon de porter ce message aux hommes : Vous ne mourrez pas! Le caméléon marcha lentement, s'amusa en roulo, et pendant ce temps-lî\ Ounkoulonkoulou changea d'avis, et il envoya le lézard gris (d'après une autre version, la salamandre) dire aux hommes : Vous mourrez ! Ce second messager courut très vite, s'acquitta de son message, et quand le caméléon
(i; Comp. Fritsch, /. c. pp. 98, 137-139. Cet autour n'a du reste rien compris à cette idcntiâcation du premier homme avec le dieu suprême et, s'imaginant que Ounkoulonkoulou avait été réellement le premier ancOtre ou chef des peuples cal'res, il a évhémérisé bien gratuitement cette croyance naturiste.
arriva à destination, les hommes avaient déjà reçu le fatal décret et mouraient. C'est pourquoi les deux animaux sont odieux aux Cafres, Tun pour avoir si lentement apporté la bonne nouvelle, l'autre pour avoir si rapidement transmis la mauvaise (1).
Nous voyons par là que si le Cafre regarde Ounkoulonkoulou comme son premier ancêtre, son premier chef, en un mot comme un homme, cet homme est doué de pouvoirs qui n'appartiennent qu'à lui. 11 est le maître de la vie et de la mort. Il peut changer d'avis, mais sa parole une fois transmise est irrévocable. Voilà ce qui réfute d'avance les nouvelles théories évhéméristes qui ramènent les dieux-ancêtres à la catégorie d'anciens chef ou rois divinisés après leur mort. Elles n'expliquent pas le fait que ce premier chef est un homme comme il n'y en a plus, comme ii n'y en a pas. C'est donc la théorie inverse qui est la ^Taic. Ce n'est pas un homme qui a été assimilé à un dieu, dont selon l'hypothèse on n'avait auparavant nulle connaissance, c'est un dieu qui a été assimilé à un homme.
D'autre part, il ne faut pas non plus attribuer à ces esprits peu développés nos idées métaphysiques. Le Cafre a pu se demander d'où venait lui-même Ounkoulonkoulou, et une tradition cafre répond qu'il provenait de la « souche première », O-h/angeni, qu'il faut peut-être traduire par « le premier roseau », par analogie avec un autre élément mythique de la
(1) Comp. Fritscb, l. c, 138; Casalis, Bassoutos, 255; WaiU, Anthrop, H, 410.
croyance cafre, d'après laquelle les êtres vivants sont sortis des roseaux. Cela prouve Pincohérence de la mythologie cafre et l'absence de toute rigueur dans les idées religieuses de cette nation (i).
La conception cafre du ciel comme d'un être conscient et très puissant, que Ton invoque dans les grands dangers, est fortement accusée dans la légende indigène racontant Texil forcé d'une jeune princesse zoulou dans le pays des demi-hommes. A force de se plaindre au ciel de ce qu'il reste indifférent à son malheureux sort, la jeune lille obtient de lui qu'il foudroie ses persécuteurs (2).
Il est aussi question dans quelques légendes d'une épouse d'Ounkoulonkoulou. Mais tout cela est si vague qu'on ne saurait dire quelle était à proprement parler cette parèdre du grand dieu cafre (3).
Après le ciel, le naturisme des Cafres a pour objet principal les eaux courantes. Avant de traverser une rivière, on lui en demande la permission. Quand la sécheresse se prolonge, on offre quelque animal à l'esprit des rivières pour qu'il la fasse cesser. Il en est de même en cas d'épidémie. L'arc-en«ciel est un être animé qui boit dans les étangs et qu'il faut fuir pour n'être pas dévoré (4).
Aux yeux des Bassoutos, la voie lactée est le chemin des êtres divins (5). Le soleil et la lune sont aussi
(1) Comp. Fristch, /. c, p. 137-138.
(2) Callaway, Zulu Taies, I, 203.
(3) Comp. Fritsch, /. c, 138.
(4) CaUawaj, /, c, I, 90, 294; Tylor, /. c, II, 274.
(5) CasaUs, 194.
considérés comme des êtres animés, et leurs rapports apparents donnent lieu à un embryon de mythe. On '^ prétend que chaque mois le soleil poursuit la lune, la mange en grande partie, la rend toute petite; mais la lune est rusée et trouve toujours moyen de recouvrer sa force et sa grandeur perdues. On fête par des danses la réapparition de la lune nouvelle (1). D'après Livingstone, les autres Bechuanas seraient étrangers à cette coutume en vigueur aussi chez les Nègres. Mais le même Livingstone nous rapporte qu'arrivé sur le Zambèse et ayant pris des guides pour continuer son voyage, il entendit ses compagnons de route invoquer la lune pour qu'elle protégeât leur expédition en compagnie de Thomme blanc, qu'elle les défendit contre leurs ennemis et leur donnât beaucoup de viande à manger (2). Le soleil, autant du moins que nous le sachions, n'est l'objet d'aucun culte en Cafrerie .
Quand on demande à un Zoulou d'où il croit que l'humanité est provenue, il répond ordinairement qu'il y a quelque part un grand trou dont tous les êtres vivants, les animaux en tête, sont sortis. Les Baperi prétendent connaître cette caverne et n'osent y pénétrer. Les Bassoutos en savent un peu plus long. Les hommes sont venus d'un marécage où poussaient une quantité de roseaux, et chez eux, quand un enfant vient au monde, on attache un roseau à la cabane de l'accouchée. La principale tribu-sœur, celle des
(1) Campbell, Second Voyage au sud de VAfirique, Weimar, 1823, p. 242.
(2) Comp. Scbauenburg, Sud-Africa^ El, 298.
Bakuenas, se considère comme descendant du crocodile, comme l'indique son nom (1). Cela semble rappeler le souvenir des régions marécageuses de TAfrique lacustre dont ces populations sont venues.
D'après les Damaras, l'homme est sorti des arbres, notion que Ton rencontre en bien des lieux et qui se rattache selon toute vraisemblance au souvenir de la vie primitive au fond des forêts. Aussi les Damaras ont-ils beaucoup de vénération pour les arbres, ainsi que pour le feu, qui en est pour ainsi dire l'esprit. La tribu Damara entretient un feu public dont la garde est confiée à des jeunes fllles. Quand elle change de territoire, elle emporte des tisons brûlants du lieu qu'elle quitte, et le père en donne un à son fils quand celui-ci, en se mariant, va fonder une famille nouvelle. Ils racontent que, lorsque les hommes et les animaux furent sortis de Tarbre générateur, il faisait nuit noire; un Damara s'avisa de faire du feu. Aussitôt, effrayés par la flamme, le zèbre, la girafe, le gnou, le lion, l'hyène et les autres bêtes sauvages s'enfuirent, tandis que le bœuf, le mouton, le chien s'approchèrent du feu et demeurèrent les fidèles compagnons de l'homme. Le feu est donc pour eux la manifestation de l'esprit qui anime la nature et rassemble les êtres destinés à vivre en société (2).
Nous avons parlé des Bakuenas qui se disent issus du crocodile. C'est que nous rencontrons dans cette partie de l'Afrique un genre de croyances que nous
(1) Casalis, /. c.,247, 251.
(2)Frit8ch,/.c., 231-233.
Terrons s'épanouir surtout en Amérique et que l'on désigne par le nom de totémisme, d'après le mot totem emprunté à la langue des indigènes du Nouveau Monde. Le totémisme consiste dans la croyance que la tribu remonte par ses origines jusqu'à un animal déterminé. Ainsi les Béchuanas se subdivisent en Ba-kuenas, hommes du crocodile, Ba-tlapis, hommes du poisson, Ba-chuenangs, hommes du singe, Ba-narès, hommes du buffle, Ba-tlous, hommes de l'éléphant, Ba-taungs, hommes du lion, Ba-noukous, hommes du poro-épic, Ba-moraras, hommes de la vigne sauvage, etc. Les membres de chacune de ces tribus s'abstiennent de manger l'animal ou le végétal dont ils portent le nom. Il leur semblerait qu'ils mangent un parent. Si l'on ne peut se soustraire à la nécessité de le tuer, par exemple quand il faut se défendre contre un lion, il n'est procédé à l'exécution qu'avec toute sorte d'excuses, et il faut se purifier après un tel acte si l'on ne veut pas s'exposer à la vengeance des esprits irrités. Les babouins sont une ancienne tribu qui ne voulait pas travailler, et leurs queues représentent leurs boyaux devenus inutiles, qu'ils s'étaient attachés derrière le dos (I). Ce totémisme donne lieu à une espèce de blason de la tribu qui se reconnaît à des signes rappelant l'animal ancêtre, des cornes pour le bœuf, une tète munie d'une trompe pour l'éléphant, etc. Les Ba-kuenas, hommes du crocodile, incisent les oreilles de leur bétail de manière à imiter l'ouverture de la gueule du crocodile. Nous discute-
(1) Callaway, Zulu laies, 1, 177.
lu
rons rorigine du totémisme en parlant des Peaux- Rouges (l).
Ceci nous amène à cet animisme des Cafres qui tient de beaucoup la première place dans leurs préoccupations religieuses et qui a, plus encore que chez les Nègres, éclipsé le naturisme, au moins dans la pratique. Un observateur superficiel pourrait croire qu'ils n'ont pas d'autre religion ; comme, dans certaines populations de l'Europe chrétienne, il lui serait facile de se figurer que le culte des saints est le seul admis, le seul pratiqué. Le Cafre, qui a toujours une profusion d'amulettes, n'est pas fétichiste comme le Nègre. Il n'a pas l'imagination complaisante de celui-ci. S'il anime quelques grands phénomènes de la nature, il ne va pas au point d'attribuer de l'esprit à une pierre ou à une bûche. Il croit sans doute à l'existence et au pouvoir d'esprits qui ne sont pas ses ancêtres ni ceux d'aucun homme, mais c'est le culte ancestral qui domine de beaucoup dans ses traditions et ses coutumes. Comme chez les Nègres, la sorcellerie occupe chez lui une place de premier rang.
Les Amakosas et les Zoulous vénèrent, prient et redoutent par-dessus tout les esprits des anciens chefs, mahlozi, dont Ounkoulonkoulou est le roi, mais un roi qui règne d'ordinaire plutôt qu'il ne gouverne (2). Il semble même que pour beaucoup d'entre eux Ounkoulonkoulou est upe divinité que l'on ne prend plus au sérieux, tout au plus bonne pour les fenmies et
(1) Casalis, /. c, 221 et suiv.
(2) Waitx, Antkrop, II, 411. Callaway, Rel. of Amcuulu, 1-104.
les enfants. Les Béchuanas ont leurs Ba-limos, les « haut élevés », qui sont les subordonnés très actifs de Mo-limo, le « très haut » par excellence (1). Les Damaras ont leurs Ova-kourou, dont Mo-kourou, le grand esprit, est le singulier, et chaque kraal, chaque famille a son Mo-kourou protecteur. Les esprits défunts sont des ombres blanchâtres, auxquelles on immole des victimes, qu'elles mangent ou lèchent, qui peuvent faire beaucoup de bien ou beaucoup de mal à leurs descendants, et si on les revoit en rêve, si Ton a l'esprit hanté par leur souvenir, c'est qu'on n'en a pas immolé assez. Des légendes racontent que des vivants ont pu pénétrer dans le pays souterrain et en sortir (2). La croyance générale est que les morts reviennent visiter leurs tribus et leurs familles sous forme de serpents. Cela tient probablement à ce que les morts sont censés habiter les entrailles de la terre et que les serpents ont l'air d'en venir. C'est comme chez les Nègres une espèce de python, d'ailleurs inoffensif, qui passe surtout pour incarner les esprits défunts. Protégé contre les attaques par la vénération dont il est l'objet, cet animal est peu sauvage et il entre souvent dans les habitations. On le salue alors avec déférence, on lui donne du lait à boire ; mais, quand il est repu, tout en le comblant de politesses, on met respectueusement l'ancêtre à la^porte. Le Cafre, comme le Nègre, craint plus qu'il ne la désire la
(1) Casalis, /. c, 263.
(2) Callaway, Zulu Taies, h 316-320.
visite de ses ancêtres. On n'est jamais bien sûr de leurs intentions, ils peuvent avoir quelque injure à venger, ils désirent peut-être attirer vers le séjour des morts teL ou tel de leurs descendants. Le plus prudent est de leur faire honneur et de les éloigner (1). C'est de là que pourrait venir la répugnance ordinaire des Cafres à l'idée de manger du poisson. Ils voient dans le poisson une espèce de serpent (2). Le bâillement passe pour l'entrée, Téternuement pour la brusque sortie d'un esprit-ancêtre qui a voulu s'introduire chez ^on descendant, et on le considère comme d'excellent augure (3). Du reste il n'y a chez ces peuples aucune idée de rémunération posthume (4).
Il serait plus qu'étrange que cet animisme n'eût pas engendré chez les Cafres, comme chez les Noirs, une sorcellerie très puissante, et il n'est pas sans intérêt de noter que la sorcellerie cafre se relie à un ensemble de croyances et de superstitions toutes semblables à celles que nous avons déjà décrites. L'idée de la faculté que possède le sorcier de se métamorphoser en animal, qu'il peut ensorceler un homme en ensorcelant quelque chose qui provient de sa personne, un poil, un cheveu, une rognure d'ongle, une goutte de sang, qu'il est imprudent pour la môme raison de laisser faire son portrait, que la
(1) Arbousset et Daumas, 237. Casalis, 260. FriUch, 106. CaHaway, Religion of Amazuhi^ 196.
(2) Fritsch, p. 107.
(3) Callaway. Rel. of Amaz., 64, 222-225, 263.
(4) Casalis, 247, 254.
disposition à Thallucination, au paroxysme cérébral, h la vision hystérique, révèle Thomme choisi par les esprits pour communiquer avec les autres hommes, tout cela est identique dans les deux races (1). Les sorciers cafres usent beaucoup de baguettes magiques ou divinatoires que les esprits sont censés diriger (2). Le D' Fritsch nous signale chez les Zoulous la corporation des Isi-ntongas qui se recrutent avec soin parmi les individus présentant ces symptômes d'excitation nerveuse et qui Tentretiennent par des danses accompagnées de chants et de coups isochrones frappés sur des peaux de bœuf distendues (3). Le missionnaire Casalis avait des rapports fréquents avec le sorcier en titre du chef des Bassoutos, et, comme nous l'avons vu dans l'Afrique noire, il n'avait pas à souffrir de son inimitié. Au contraire, Chapi — c'était son nom — eût volontiers fait échange de secrets avec le «sorcier blanc», dont il avait une certaine peur. On peut voir dans le récit de ce missionnaire, trop enclin seulement à soupçonner Chapi de mauvaise foi, les fatigues corporelles et mentales que le sorcier cafre s'imposait pour se mettre en rapport avec les esprits et couseillcr son chef sur une expédition qu'il s'agissait d^entreprendre. Ce sont d'ordinaire les ancêtres du chef qui venaient la nuit lui révéler les secrets de l'avenir. Une fois même, une reine défunte lui sauta sur les épaules, et Chapi dé-
(1) Casalis, 289-292.
(2) Callaway, Rel. of Amaz.^ldQ,
(3) Fritsch, /. c, 99. Comp. Callaway, Rel of, Amaz,, 183, 259.
Clara que de sa vie il n'avait dû supporter de poids aussi lourd (1).
Comme chez les Noirs, le sorcier cafre est médecin, et ses procédés médicaux sont de tous points semblables à ceux de ses confrères des autres régions africaines. Comme eux, il a plus d'une fois à pâtir de ses insuccès. Il n'est pas inouï qu'on ait noyé des Isi'ntongas dont les prédictions ne s'étaient pas réalisées. Comme eux, il commence à devenir prêtre par son intervention régulière dans les sacrifices. Comme eux, enfin, il doit présider à la recherche des sorciers malfaisants.
Ainsi, ce sont les Isi'ntongas qui célèbrent le sacrifice quand une maison a été frappée par la foudre. Ce malheur signifie qu'Ounkoulonkoulou est en colère. Si l'un des habitants de la cabane a été foudroyé, c'est que le dieu du ciel a voulu l'avoir près de lui et l'a fait venir de cette brusque manière. Il serait malséant d'en porter le deuil. Mais, quant à la maison, elle est maudite, personne ne devra plus rhabiter, et le sacrifice qu'on célèbre a pour but d'apaiser la divinité et d'épargner à la famille, au kraal tout entier, de nouveaux coups de la puissance céleste (2).
Les bons sorciers cafres, comme les bons sorciers
(1) Casalis, p. 300. Le jeûne est un des principaux moyens employés par les sorciers cafres pour se mettre dans Tétat visionnaire. Un proverbe zoulou dit qu*un corps rempli ne peut apercevoir les choses secrètos, et un sorcier qui engraisse perd son prestige, au moins comme devin (V. Tylor, Civil, prim, II, 532).
(2) Fritech, /. c, 103.
noirs, doivent, disons-nous, dénoncer les mauvais. La sécheresse prolongée, une des calamités que ces peuples éleveurs de bétail redoutent le plus, est ordinairement attribuée à quelque méchant sorcier, et il y a, comme chez les Noirs, des assemblées convoquées tout exprès pour découvrir le coupable. Mais la méthode des sorciers enquêteurs en Cafrerie diffère de la méthode nègre. Ce n'est pas au moyen d'un vomitif ou d'une ordalie visible qu'ils se prononcent. Après s'être mis dans Tétat d'excitation ou de fureur prophétique dont nous venons de parler, le sorcier cafre tourne en dansant, comme un énergumène, autour ou dans les rangs de la foule prosternée et en proie à mille terreurs, jusqu'à ce qu'il «sente », qu'il a flaire» le sorcier malfaisant. A peine celui-ci est-il désigné que les assistants l'empoignent et le soumettent à d'affreuses tortures pour lui faire avouer son crime. Ses parents eux-mêmes font rage contre lui. Un jour, par exception, le fils d'une malheureuse qu'on grillait à petit feu, n'y tenant plus, se précipita sur sa mère pour l'arracher à ce supplice atroce. Mal lui en prit, et s'il ne s'était réfugié à temps dans une maison de missionnaires, il eût été écharpé. Ce qui est singulier, c'est que l'accusé, s'il avoue, en est quitte ordinairement pour une forte rançon et pour un sacrifice offert aux esprits irrités par l'intermédiaire de l'I'ntonga. On soupçonne les chefs cafres d'avoir souvent abusé de cette superstition pour perdre ou tout au moins ruiner ceux dont ils redoutaient l'influence (1).
(1) Fritsch, 100-101. Comp. Casalis, 298.
Ce qui est plus spécial aux Cafres, une idée religieuse qui dans tous les cas a chez eux quelque chose de plus systématique et de plus prononcé que chez les Noirs d'Afrique, c'est la croyance que Ton s'unit positivement, substantiellement, à la divinité en s'assimilant des éléments qui font ou vont faire partie de la substance divine elle-même. C'est un des rites où Ton voit, en pleine religion de non-civilisés, s'affirmer cette tendance à la consubstantiation divine qui doit inspirer des dogmes et des sacrements augustes à des religions beaucoup plus développées. La simple imitation de la vie divine par la danse et les mouvements du corps ne suffit plus. Il faut la communion substantielle. Ainsi, avant de partir pour la guerre, les combattants réunis autour de rrntonga se font inciser dans la peau des pincées de cendres provenant de Tos crural d'un bœuf immolé aux Imtshologouj esprits des morts, dont on leur réserve une partie, et dont l'assistance mange le reste dans un repas fait en commun (1). Il est à noter que la victime, dépecée vivante, n'est achevée que lorsque le rite des incisions est accompli, comme si l'on voulait que son « esprit », c'est-à-dire ce que la divinité absorbera avec sa chair, soit encore adhérent aux parties enlevées à son corps vivant.
Le Cafre, avons-nous dit, n'est pas fétichiste, n'est donc pas idolâtre comme le Nègre, mais il a, s'il est possible, plus encore d'amulettes de toute forme et de tout nom. Le petit sac de cuir qu'il porte suspendu
(1) Fritsch, 100-103.
â son cou en contient de toute espèce, et le collier auquel ce sac est attaché en est lui-même tout garni. C'est chez lui peut-être que Ton voit s'épanouir le plus vigoureusement une idée facilement admise dans tous les temps et dans tous les lieux par la crédulité ignorante, qui applique toujours de façon si singulière le principe de causalité. C'est l'idée que les qualités ou les défauts d'un objet quelconque se transmettent par le simple contact, et que l'analogie de deux faits, Tun accompli, l'autre désiré, équivaut à un rapport de cause à effet. Un collier de Cafre, par exemple, tient enfilés un os de mouton, un anneau de fer, une griffe de lion, une patte de milan. Pourquoi ? C'est pour que son possesseur puisse fuir avec la rapidité du milan, qu'il ait la force du lion, la dureté d'un os et la solidité du fer. S'il se voit menacé de mort, un Cafre se fixe sur la poitrine un de ces insectes qui vivent longtemps encore, bien que percés d'une aiguille, pour lui emprunter sa faculté de longue résistance à la mort. S'il veut adoucir le cœur de celui dont il désire acheter le bétail ou la fille, il mâche un morceau de bois jusqu'à ce qu'il soit réduit en pulpe. S'il part pour la guerre, il mêlera des crins de bœuf à ses cheveux, il attachera une peau de grenouille à sa pelisse. C'est que le bœuf était sans cornes, par conséquent difficile à saisir, et que la grenouille glisse aisément avec sa peau visqueuse hors des mains de ceux qui la veulent prendre. Quand le docteur Smith, naturaliste anglais, visita le chef cafre Mounélé'Kassi, il remarqua la persistance avec laquelle ce chef passait et
repassait les doigts sur sa tabatière dont il lui avait demandé de palper la surface polie. C'est que Mounélé'Kassi comptait s'assimiler ainsi les puissantes vertus qu'il admirait chez le docteur blanc (1). Ce préjugé joue naturellement un grand rôle dans la médecine des sorciers cafres, qui ont recours à des remèdes rationnels, massages, lotions, décoctions, mais toujours avec accompagnement d'amulettes et notamment de choses provenant de leurs personnes sacrées, un de leurs cheveux, une loque de leur bonnet, des crins de leur pagne, et le missionnaire Casalis faillit se faire un mauvais parti en enlevant délicatement une plume de coq qui bouillait avec une tisane apprêtée pour un malade. C'est cette plume qui devait communiquer sa vertu au remède (2). Ils savent aussi forcer l'esprit qui cause la maladie à entrer dans un keti, siège de l'esprit, objet insignifiant, boule de verre, chiffon, etc., que l'on enfonce dans un tronc d'arbre ou qu'on pend à ses branches (3). La salive du sorcier a grande efficacité, et lui-même doit en faire souvent l'offrande aux esprits pour ne pas perdre son pouvoir divinateur. Nous avons déjà vu ce genre d'offrande usité dans l'Afrique centrale (4).
En somme, cette religion cafre a quelque chose de rude et d'utilitaire qui ne laisse guère de place au mysticisme pas plus qu'à la poésie. C'est chez les
(1) Comp. Casalis, 286-288. Tylor, Civil, prim., II, 138.
(2) Casalis, 313.
(3) Callaway, /. c, 314.
(4) Casalis, 306. Comp. 287-288.
Zoulous surtout qu'elle se montre le plus étrangère à toute esthétique. Chez les Bechuanas, de mœurs plus douces, il y a pourtant quelques traces de sentiments élevés en rapport avec les croyances religieuses. C'est une vraie perle que ce chant funèbre des femmes Bassoutos réunies auprès du cadavre d'un mort regretté. C'est comme un écho sauvage du chant de Mignon :
Nous sommes restas dehors, Nous sommes restées pour la peine, Nous sommes restées pour les pleurs.
Ob ! s*il y ayait au ciel un lieu pour moi !
Que n'ai-je des ailes pour m'y envoler 1 Si une forte corde descendait du ciel, Je m'y attacherais, je monterais bien haut, J'irais habiter là I (1)
Il est toutefois une institution des peuples cafres qui dénote un commencement de jonction entre la religion et la morale — une morale bien grossière évidemment, mais on ne saurait exiger plus. C'est celle qui fait une loi aux adolescents arrivés à Tàge de puberté de se soumettre h des épreuves corporelles et morales avant de prendre rang parmi les hommes. On les rassemble du même Age et d'un groupe de kraals voisins, et ils sont menés au désert par un homme âgé qui leur apprend à construire des huttes et les frotte d'argile blanche (couleur des esprits). Puis il les circoncit et chacun d'eux doit enterrer en secret son prépuce comme sacrifice aux esprits, de
(1) Diaprés Casalis, 250.
peur aussi que des sorciers malveillants ne s'en emparent. Un traitement très dur leur est infligé pendant ces mois d'initiation, on les fustige souvent et sans pitié, on les fait jeûner, veiller, porter de lourds fardeaux, manier les armes, en leur inculqpiant les principaux articles de la morale cafre : Fuyez le vol et Tadultère, honorez vos pères et vos mères, obéissez à vos chefs. Quelquefois les moins robustes succombent à ce régime cruel. Alors un messager va s'asseoir en silence devant la hutte de leurs parents et brise à leurs pieds un vase d'argile. On sait ce que cela veut dire, l'enfant est mort, et les lamentations retentissent. Cette initiation de six mois sert aussi à leur fixer dans la mémoire des morceaux de poésies traditionnelles où ils apprennent que le soleil est un homme, la lune une femme, et que le bruit du tonnerre est causé par les battements d'aile d'un oiseau gigantesque — idée que nous retrouverons chez les Peaux-Rouges et qui tendrait à faire croire que l'Ounkoulonkoulou cafre était à l'origine un grand oiseau tout. aussi bien qu'un homme — qu'il faut vénérer le dieu du ciel, les dieux des eaux, les esprits des chefs et des ancêtres, leur faire tous les sacrifices requis, etc. Le retour des jeunes gens est, par contre, suivi de réjouissances extrêmement licencieuses (1). Les jeunes filles, à l'âge de nubilité, passent aussi par une initiation dirigée par des matrones qui les plongent dans une rivière, les enduisent aussi d'ar-
(1) Comp. Fritsch, 109-111 ; Casalis, 275-279. D'après le D' Fritsch les Zonlous ont aboli la circoncision (p. 140), mais ont maintenu le reste de cette initiation traditionuelle de la jeunesse.
gile blanche et leur mettent sur le visage un masque de nattes, emblème de la pudeur. Puis elles vont processionnellement et chantant des airs mélancoliliques s'exercer aux rudes travaux de la terre. On les traite aussi très durement pendant ce temps d'épreuve. Mais des danses, de nature à leur faire oublier les sévères leçons qu'elles viennent de recevoir, suivent aussi leur émancipation.
Cette brusque succession de rigorisme et de licence, dont notre carnaval et notre carême représentent en pleine civilisation la survivance en ordre interverti, est générale dans les religions inférieures où la morale est tout au plus juxtaposée à la religion. Il est visible qu'il n'y a pas encore pénétration de l'une par l'autre, et c'est pourquoi il ne faudrait pas, comme quelques missionnaires l'ont fait, attacher le sens moderne d'une purilication morale aux rites de lustration qui se rencontrent assez fréquemment dans les xeligions rapprochées de Tétat primitif et en particulier chez les Cafres. Il s'agit purement et simplement en pareils cas d'éloigner les mauvaises influences ou de conjurer les vengeances des esprits. Un guerrier cafre qui revient du combat doit laver ses mains et ses armes si elles sont tachées de sang : c'est que les esprits de ceux à qui ce sang appartenait pourraient le poursuivre et se venger (1). Une mère qui a vu son enfant marcher sur un tombeau se hâte d'allumer du feu et de présenter les pieds de l'enfant il la flamme : c'est parce que le contact d'une
G) Casalis, 273.
tombe lui porterait malheur (1). Il faut se purifier de même, par des moyens analogues et pour le même motif, si Ton a touché un cadavre ou un tombeau. Chez les Bassoutos on fait une poudre de purification dans laquelle entrent plusieurs ingrédients et entre autres le fiel d'un bœuf immolé. En temps d'épidémie ou de calamité, le chef en insère par incision des pincées près des tempes de ses subordonnés. On en saupoudre de petits morceaux de bois qu'on enfouit dans le sol où doit s'élever un nouveau village. C'est ce qu'on appelle « cheviller le kraal )> On fabrique aussi une « eau lustrale » avec des plantes dont le feuillage résiste à Thiver (ce phénomène a toujours donné beaucoup à penser aux populations ignorantes) ou dont les épines opposent aux bêtes fauves un obstacle infranchissable. On y met aussi des crins de lion et de taureau, de la peau de serpent, gages de force, d'immortalité, etc. L'eau lustrale a toute sa vertu quand elle est fouettée jusqu'à mousser, et l'I'ntonga, lorsque la lustration est requise par quelque malheur public, en asperge copieusement les assistants avec une queue de gnou qui lui sert de goupillon (2). Désormais ils sont armés contre les influences pernicieuses qui les menacent. Rien dans tout cela n'a de sens moral. Il en est de même de la poudre qu'on fait avec des lambeaux enlevés aux corps des ennemis tués à la
(1) Casalis, 274.
(2) On sait que notre mot « goupillon » vient de la queue de renard (goupil) qui était au raoyen-ftge Tinstrument ordinaire des aspersions d*eau bénite.
guerre. On s'imagine, en avalant cette chair dissoute dans de Teau, s'approprier les vertus guerrières de ceux qui en ont fourni les éléments et augmenter d'autant les siennes. Nous re verrons bien souvent la même idée donner lieu à des applications analogues (I).
On emploie aussi des fumigations pour purifier, c'est-à-dire au fond désensorceler, les bestiaux enlevés à l'ennemi et pour favoriser la croissance du blé en le préservant des esprits malfaisants. Pour cela on allume dans les champs de petits foyers alimentés par des matériaux du même genre que ceux qui viennent d'être indiqués. Cela donne parfois aux campagnes cafres un aspect étrange. Aussi loin que la vue s'étend, on aperçoit de petites colonnes de fumée lustrale ou plutôt magique s'élever en spirales, et les mauvais esprits n'ont plus qu'à déguerpir (2).
En résumé, la religion cafre nous présente un spécimen curieux de religion primitive à la fois et appauvrie. Rien de plus vraisemblable, bien qu'elle ne puisse être démontrée, que l'opinion d'après laquelle son contenu naturiste et mythologique était jadis moins maigre, plus riche en détails mythiques et originaux. L'instabilité de cette population, qui n'a été arrêtée que par la mer et l'invasion européenne, seraitrcUe la cause de cet appauvrissement et de la prépondérance presque absolue d'un animisme où le culte des ancêtres domine lui-même presque exclusi-
(1) Casalis, 270-271.
(2) Ibid., 272-274.
vement? Il est certain que les mythologles développées s'attachent toujours à une région bien déterminée. Elles s'altèrent ou s'oublient dans un état d'émigration continue. Le lecteur instruit aura certainement remarqué plus d'une analogie entre les coutumes cafres et plusieurs de celles qui sont mentionnées dans TAncien Testament. Cela donnerait quelque appui à Thypothèse qui attribue le type ethnique du Cafre à un mélange de sang africain et de sang sémitique, mélange qui se serait opéré il y a des siècles sur la côte orientale de l'Afrique (1). Les Cafres, en s'établissant sur des territoires d'où ils ont chassé les Hottentots, n'ont pas laissé de s'assimiler quelques légendes et quelques superstitions hottentotes. C'est en examinant les croyances de ces premiers possesseurs du sol que nous pourrons avoir une idée complète de la religion indigène de l'Afrique méridionale.
B. Les Hottentots Les Hottentots, une des fractions les plus pauvres
(1) Les légendes cafres recueillies par Bleek et Callaway tendent aussi a confirmer cette opinion. U y en a de fort curieuses dont les parallèles se retrouvent dans les contes arabes, par exemple Thistoire de la princesse engloutie avec toute son armée dans le yentre d'un monstre tué par un héros qui fait sortir tout le monde, ce qui ressemble & un mythe solaire ; celle de la reine-sorcière dont la belle-Aile oublia de réveiller les compagnons endormis ; celle encore des deux frères dont Tun assassina Tautre pour avoir sa belle vache blanche et fut dénoncé par un petit oiseau qui n'était autre que le cœur de la victime, etc. Comp. La Chaîne traditionnelle de M. Hyacinthe Husson, Paris, 1874.
et les plus arriérées de rhumanité, habitent un domaine commençant un peu au-dessus de la baie do Walfish par le 20* degré de latitude sud et compris entre la me^ et le désert de Kalahari. Au nord et k Test sont les Boschmans, leurs cousins et, comme on pourrait les appeler, leurs diminutifs. Ils occupaient, au moment de l'arrivée des Européens au sud de l'Afrique le territoire entier du Cap. Ils ont été ou refoulés, ou absorbés par l'invasion européenne, et il n'en reste que quelques tribus dans la colonie anglaise. Mais au nord et à l'ouest ils vivent encore en assez grand nombre, et on ne sait pas au juste jusqu'à quelle limite ils remontent dans l'intérieur du continent africain.
Le nom de Hottentot n'est pas indigène. C'est un sobriquet qui leur fut appliqué par les Hollandais à cause de leur singulière façon de parler qui faisait sur les nouveaux venus d'Europe Teffet du bégaiement ou du gloussement du dindon (1).
(1) Bégayer se rend en hollandais par stottern, bègue par stotte^ yaar; mais il parait que, dans le vieux hollandais, il existait un mot voisin, signifiant bègue et qui se rapprochait beaucoup plu<« du mot hottentot que le mot moderne stotteraar. C*est ce qu'on a le droit de conclure de ce que le géographe hollandais Dapper [Neer^Ethio-' ptetit 1676, p. 276) dit en termes formels : Waerover (à cause de leur langage bizarre) (Tons^en het den opmerhe van deze belem-' mering en ongehoorde hakkeling van taie den nacrni van Hotten" tôt» gegeven hebben^ gelijh dat woort in dien zin gemeenlyk schimpswyze^ tegen ietnant der in het uiten zyner tcoorden hakhelt en stamelt^ hier te lande gebruikt wort. « A cause de cela » les nôtres, eu égard à leur langage pénible et extraordinairement » bégayant, leur ont donné le nom de Hottentots, ce mot étant com- » munément employé dans notre pays pour désigner, en se moquant,
Leur langage en effet est très particulier, typique dans la famille des langues africaines, et les dislingue déjà nettement de leurs voisins les Cafres. C'est une langue à suffixes pronominaux, où la terminaison des mots varie pour exprimer leurs rapports; qui ne connaît ni i, ni f, ni v, mais qui abonde en gutturales et qui est surtout caractérisée par certains claquements de l'organe vocal, faisant corps avec le mot, et d'une imitation très difficile pour un Européen. Il y a du grincement de singe dans cette singulière articulation (1).
Les Hottentots s'appellent eux-mêmes If hoï-JFfhotn, forme redoublée du mot Khoîn, gens, peuple. Ils se considèrent ainsi comme le peuple ou les hommes par excellence, notion commune à beaucoup de noncivilisés.
Ce ne sont pas des nègres, comme on Ta cru souvent. Ils ne sont pas noirs de peau. Au-dessous de la
» un homme qui bégaie et balbutie en parlant. » Le vieux mot hollandais devait être une espèce de réduplication de la racine stott^ stottensttot ou quelque chose d*approchant.
(1) U y a, d*aprôs le D^ Bleek, quatre formes principales du claquement hottentot : 1^ le dental^ tout à fait semblable à celui que nous pouvons faire en signe d'impatience en retirant brusquement le bout de la langue appuyée préalablement contre les dents ; 2° le latéral, analogue à celui que dans quelques pays d'Europe les charretiers emploient pour exciter les chevaux ; 3" le guttural, que Ton compare au bruit que fait, en partant, le bouchon d'une bouteille de Champagne ; 40 le palatal, qui ressemble au son d'un coup de fouet. La difficulté est d'articuler ces claquements tout en prononçant les mots. Les Cafres ont hérité de quelques-uns, d'ailleurs assez rares dans leur langue, mais ils sont encore plus fréquents dans les dialectes boschmans.
sale couche de graisses diverses dont ils sont toujours enduits, on trouve une peau ressemblant par la couleur au cuir tanné. Ils ont les cheveux crépus et comme feutrés, le front étroit, les joues creuses, les mâchoires fortement prononcées, ce qui, joint à leur menton pointu, donne à leur face l'apparence de deux triangles superposés. Leurs lèvres sont saillantes, mais ils n'ont pas le nez bien connu du Nègre. Les arcades zygomatiques sont très accusées, les yeux très enfoncés, et cela contribue à donner à leur regard cette convergence vers la racine du nez qui a fait croire à quelques observateurs, du reste sans aucun motif sérieux, qu'ils se rattachaient à la race mongole (1). Us sont de taille assez haute, d'une- force musculaire médiocre, mais très résistants. Leurs bras et leurs mains, leurs jambes et leurs pieds sont bien dessinés, souvent même d'une véritable élégance, mais pour le reste ils sont mal bâtis. Leur structure corporelle a quelque chose de disgracieux, de dégingandé, comme si les différentes parties du corps n'étaient pas faites les unes pour les autres. C'est une grande différence avec les Gafres, ordinairement bien découplés (2).
(1) Comp. les portraits photographiques réunis dans Tatlas du Dr Fritsch.
(2) Le D^ Fritsch, d'accord sur ce point avec le D' Hartmann, affirme qu'il faut reléguer dans le domaine des fables certaine conformation bizarre des parties secrètes longtemps attribuée aux Uottantotes. U n'y aurait là tout au plus, selon ces deux observateurs, qu'un phénomène peut-être un peu plus fréquent chez elles, mais qu'on retrouve également chez d'autres peuples d'Afrique et môme en Europe. En revanche, il est certain qu'elles présentent au plus
^Les Hottentots sont divisés en plusieurs groupes, dont chacun compte un certain nombre de tribus, les Hottentots dits du Gap ou coloniaux, complètement assujettis au gouvernement colonial, aujourd'hui chrétiens pour la plupart, les Koranas, sur le fleuve Orange, et les Namaquas, petits et grands, occupant presque tout le territoire compris entre le désert de Kalahari et TAtlantique.
Ils s'étendaient autrefois sur la plus grande partie du pays cafre, comme le démontrent beaucoup de noms de fleuves et de montagnes et les mots hottentots qui se sont introduits dans les langues cafres. Dans plusieurs tribus bantoues, quand on se sert d'un Boschman (inséparable cousin du Hottentot) comme rabatteur de gibier, la coutume veut qu'on lui adjuge le meilleur morceau de la bête capturée, en sa qualité d'ancien propriétaire du sol. On trouve aussi chez les Cafres les monceaux de pierre hottentots auxquels chaque passant doit apporter son contingent. Tout porte à croire que les Hottentots sont venus du nord, refoulés progressivement par les Cafres, peut-être môme antérieurement par les Noirs ; car on prétend qu'au-delà du fleuve Orange et à des
haut degré ce qu*on appelle la stéatopygie^ exubérance graisseuse des régions lombaires atteignant chez beaucoup d'entre elles les proportions d*une difformité monstrueuse. Dans les tjpes féminins photographiques reproduits par le D'' Fritsch, on voit des mains, des bras, des pieds, que nos Européennes pourraient quelquefois envier, mais le corps est si mal bâti qu'on le croirait composé de tronçons maladroitement chevillés ensemble. Tout cela indique une race bien à part, très vieille et se rapprochant encore singulièrement des conditions de Tanimalité.
profondeurs mal connues du continent africain, on en rencontre encore des essaims épars. C'est donc une race africaine autochtone, au même titre que le Nègre.
Le Hottentot est faible intellectuellement, bien que, comme le Nègre, il s'habitue vite aux langues étrangères et se montre capable de finesse dans la discussion de ses intérêts. Il est vrai qu'en 1652 les Hottentots, qui n'avaient absolument pour richesses que leurs troupeaux de bœufs, vendirent aux Hollandais tout le territoire du Cap pour environ 114 florins. Ils eurent beaucoup à souffrir des ^mauvais traitements des Boers ou colons hollandais, que révoltait leur indescriptible saleté et qui leur refusaient presque le nom d'hommes (1). Les missionnaires venus d'Europe travaillèrent avec un zèle louable à adoucir ces inimitiés devenues héréditaires. Aujourd'hui le sort des Hottentots du Cap est très tolérable. Ils recommencent à augmenter en nombre, se plient volontiers à la vie européenne et fournissent des soldats estimés à l'armée coloniale. Mais ils sont toujours d'une étonnante légèreté d'enfant et facilement victimes de l'ivrognerie (2).
En dehors du domaine colonial, sans fuir précisément les influences civilisatrices, le Hottentot est resté ce qu'il était, éleveur de bétail comme le Cafre,
(1) n j avait des églises de Boers sur la porte desquelles on lisait : Entrée interdite aux chiens et aux Hottentots {Baseler Miss. Mag, 1854, III, 122).
(2) Fritsch, /. c, 305, 306.
moins porté que lui à la culture du sol et plus nomade. L'organisation sociale est rudimentaire. Le chef de la principale famille de la tribu gouverne avec le concours des chefs des familles les plus aisées. Mais la théorie du pouvoir est très vague. Le vol, l'adultère, l'inceste (lequel s'étend jusqu'aux rapports entre cousins du second degré) sont punis de mort, mais il faut que le chef qui a condamné un coupable avec l'assentiment de l'assistance porte lui-môme le premier coup. Ils n'ont jamais su se confédérer et s'organiser comme les Cafres de manière à opposer une résistance sérieuse aux Européens. La polygamie est admise parmi eux comme chez presque tous les non-civilisés, mais elle est limitée par l'extrême pauvreté de la plupart d'entre eux. C'est aux femmes que sont réservés les travaux les plus pénibles. Cependant les Hottentots les traitent moins rudement que les Cafres. Mais les jumeaux et même les enfants naissant avec quelque difformité sont impitoyablement mis à mort, parce qu'on croit voir de la sorcellerie dans ces naissances anormales. Les vieillards malades sont abandonnés avec un peu de nourriture à leur portée, et on ne revient auprès d'eux que pour les enterrer après les avoir ficelés dans un^ sac de peau et dans une position analogue à celle du fœtus. Ils sont des non-civilisés qui répugnent grandement à laisser faire leur portrait, toujours de peur de sorcellerie. Ils semblent étrangers à la sensation du dégoût, et les voyageurs affirment qu'ils vont jusqu'à manger la vermine dont leurs Kross, espèces de pagnes en peau de mouton qui constituent leur prin-
cipal vêtement, sont toujours abondamment fournis (1).
Il y a de Tintérét à savoir ce qu'une populatiou aussi arriérée professe et pratique en matière religieuse. Inutile de dire qu'on Ta plus d'une fois classée parmi celles qui n'avaient aucune espèce de religion.
OUVRAGES A CONSULTER
Nous pourrions indiquer de nouveau presque tous les livres mentionnés à propos des Gafres. Le voisinage des deux populations fait que les voyageurs et les missionnaires ont rarement parlé de ces derniers sans parler aussi des Hottentots. Parmi les ouvrages roulant plus spécialement sur les tribus hottentotes, nous devons citer en tout premier lieu Peter Kolben, qui publia à Nuremberg, en i7i9, une description détaillée de leur pays, de leurs mœurs, de leurs croyances, après un séjour de dix ans au Cap de Bonne-Espérance. C'est ce livre qui révéla en quelque sorte à l'Europe la race hottentote sur laquelle on n'avait auparavant que des rapports techniques, oubliés dans les archives des nations commerçantes, ou des données très vagues. Crédule autant que curieux, facilement dupe de son imagination, P. Kolben n'en reste pas moins un auteur très digne d'être lu, en particulier parce qu'il put encore voir les Hottentots dans un état très peu modifié par le contact avec les Européens. Il existe de son ouvrage une traduction française, un peu réduite, qui parut à Amsterdam en 1743
1) Comp. Fritsch, /. c, 305, 306, 322-325, 334-336.
sous le titre de : Description du Cap de Bonnô'Sspé' rance. — Le Vaillant, Voyage dans Vintérieur de V Afrique par le Cap de Bonnes-Espérance, Paris, 1790, 1 vol. — Second voyage dans Vintérieur de V Afrique. Ibid. 1795, 2 vol. — Histoire naturelle des oiseaux d'A' frique. 1792-1812, 6 vol. Le Vaillent, dont Tenfance 8'était écoulée à Paramaribo, était familier avec les conditions d'existence d'un peuple non-civilisé. En 1780 il débarqua au Gap dans Tespoir chimérique de traverser T Afrique entière du sud au nord. Il ne put dépasser le pays des Hottentots et en rapporta des études gâtées par son esprit romanesque. 11 chanta, peut-on dire, T idylle de la vie hottentote bien plutôt qu'il n'en fît la description. Il tenait surtout à vanter a l'innocence et Taimable simplicité de la vie sau- » vage. » Ses ouvrages sont à peu près nuls au point de vue spécial qui nous intéresse. — Il faut citer ensuite les récits de voyages de Sparrmann (1772-76), de Patterson (1777-1779), de Burchell (1822), de Bunbury (1848), d'Anderson (1850-54), de Moffat (Missioîiary Labours, Londres, 1842), et de Th. Daines, Londres, 1864. — Les travaux récents encore de Bleek {Comparative Grammar of South African Languages, Londres, 1867) et de Fritsch (Die Eingeborenen Siid- Afrika's, Breslau, 1872) ont dépassé tout ce qui s'était fait avant eux. — Citons enfin du D»" Hahn, Tsuni'^ Goam, thc suprême Bêing of the Khoi-Khoi, Londres, 1881, ouvrage instructif et curieux, malheureusement trop subordonné au désir de retrouver partout du monothéisme.
Ce qui est vrai, c'est que les Hottentots sont au premier rang des peuples non-civilisés qui répugnent
à parler aux Blancs de leurs croyances religieuses pour les raisons que nous avons énumérées plus haut. Il faut ajouter que, d'après tout ce qu'on en sait, elles sont si peu cohérentes, et que le Hottentot, s'il consent à en parler, éprouve tant de peine à préciser ses réponses aux questions qu'on lui adresse, que l'Européen est à chaque instant obligé d'interpréter les notions confuses qu'on lui livre comme un texte obscur et fruste d'inscription hiéroglyphique. Toutefois on peut discerner quelques croyances collectives taillées dans toutes les tribus sur le même patron. Le Hottentot est loin d'avoir l'esprit sceptique et disputeur, dans sa superstition même, de son voisin le Cafre. Il subit passivement l'influence de sa tradition nationale ou celle de la tradition chrétienne appuyée sur une civilisation dont il reconnaît non moins passivement la supériorité. Il passe très aisément de l'une à l'autre selon l'influence qui domine autour de lui.
La première difficulté consiste à savoir quelle est au juste la signification mythologique d'un être supérieur dont l'existence et le pouvoir sont reconnus dans toutes les tribus. Il porte le nom de Tsui ou Tsuni Koab chez les Hottentaux coloniaux et chez les Koranas, de Heitsi-Eibib chez les Namaquas. Tsui Koab signifie, dit-on, « blessure au genou », ce qui ne nous apprend pas grand' chose. On l'appelle aussi le Capitaine^ il est le chef des esprits et il dispose de la vie et de la mort. En même temps il est le premier des Khoï-Khoïn, le premier ancêtre, le premier chef, conune Ounkoulonkoulou l'était chez les Cafres : ce
qui ne signifie pas plus chez les uns que chez les autres que ce ne soit qu'un homme divinisé après sa mort. Mais plus d'une circonstance nous amène à présumer que Tsui Koab n'est autre que la lune comprise comme un être animé et masculin, ou plutôt son esprit plus ou moins détaché d'elle sous l'influence de l'animisme. D'abord on s'expliquerait ainsi son nom qui serait suggéré par la diminution périodique du disque lunaire arrêté dans sa marche comme un homme qui aurait le genou mutilé. Puis on voit bien que la lune occupe la première place dans les pratiques religieuses des Hottentots. Ils célèbrent les nouvelles et les pleines lunes par des danses d'un caractère souvent licencieux, ce qui n'est nullement une raison pour leur contester, comme le fait le B^ Fritsch, un caractère religieux. Cette danse lunaire est si bien aux yeux des Hottentots Tessence même de leur culte, que lorsqu'un des leurs s'est fait chrétien, ils disent de lui : <c II ne danse plus » ; et si, comme cela n'est pas très rare, le converti revient à ses anciennes croyances, ils disent : « 11 danse de nouveau ». C'est absolument comme les locutions bien connues : « Il va » ou « ne va plus au prêche», en parlant d'un protestant; « il va » ou « ne va plus à la messe », en parlant d'un catholique. A côté de la lune les Hottentots ont aussi un culte de danse pour les Pléiades qui ne sont visibles en ce pays qu'une partie de l'année. On célèbre leur départ et leur retour, comme si le fait de la disparition et de la réapparition de ces étoiles avait, comme les phases de la lune, frappé,
plus que tout autre, rimagination paresseuse du Hottentot.
L'identité de Tsui Koab et de la Lune est confirmée par ce que nous savons de Heltsi Eiblb, Tôtre suprême desNamaquas. Ce nom, d'après M. Hahn (1), signifierait Face d'arbre ou de bois, ce qui pourrait se rapporter à la figure plate et blanche du disque lunaire. Mais la nature lunaire de Heltsi Eibib est surtout démontrée par le fait que la légende hottentot^ attribue à la lune, aussi bien qu'à lui et à Tsui t^oab, le fameux message adressé primitivement aux hommes par le maître de la vie et de la mort. On se rappelle ce qu'il était chez les Cafres. U se présente chez les Hottentots avec d'autres acteurs et un sens assez différent. Ce ne sont pas le caméléon et le lézard gris qui sont mis en scène, ce sont le lièvre et le pou. La lune au commencement dit au pou d'aller trouver les hommes et de leur annoncer de sa part : « Comme je » meurs et vis en mourant, vous mourrez aussi et » vivrez en mourant». Mais le lièvre qui rencontra par hasard le messager lui déroba le message et dit aux hommes, altérant ce qu'il avait entendu : a Comme je meurs et péris en mourant, de même » vous mourrez et périrez complètement. » Là-dessus il alla se vanter auprès de la lune de la manière dont il avait transmis son message. La lune en colère frappa le lièvre sur le museau, et c'est pour cela que le lièvre a la lèvre supérieure fendue ; mais en se défendant il égratigna furieusement la lune, et c'est
pour cela que son visage a des taches. Depuis lors les hommes ont horreur du lièvre et n'en veulent pas manger la chair (1).
Il- est intéressant de comparer les différences de cette version hottentote et de la version cafre. D'après celle-ci un certain fatum irrévocable provient de la parole transmise d'Ounkoulonkoulou. Il n'aurait pu lui-môme revenir sur sa parole une fois transmise, quand même il Teût voulu. Dans la légende hottentote la mauvaise foi du lièvre ne change pas ce qui était déjà dans la nature des choses, c'est à dire que les hommes meurent et vivent en mourant comme la lune ellemême dont ils viennent. Les Hottentots, en effet, croient aussi fermement que les Noirs et les Cafres à la survivance personnelle après la mort. Les deux légendes sont modifiées en rapport avec la nature de rètre divin et expriment l'idée que Thomme et l'être divin sont de même nature. Le ciel ne meurt pas, et rhomme n'aurait pas dû non plus mourir si le ciel n'eût pas changé d'avis avant que l'homme eût reçu son premier messager, c'est Tidée cafre. La lune meurt pour vivre encore, l'homme aussi, c'est la croyance hottentote où, sous une forme presque révoltante de niaiserie et de grossièreté, on voit poindre l'idée religieuse par excellence qu'un lien spécial et substantiel, une affinité de nature rattache rhomme à Dieu (2).
(1) Nous reproduisons cette légende d'après Fritsch, /. c, 354.
(2) Voir pour tout ce qui concerne Tôtre suprême des Hottentots, Fritscb, /. r., 337-38; 340-341 ; 352-355 ; Waitz, 4nthropoL II, 342 ; Hahn, /. c, 49-124. —M. Hahn propose une autre explication de
D'après M. Hahn (1), Tsui Koab ou Heitsi Eibib doit combattre un adversaire redoutable, Gaunam (d'une racine gau, détruire, faire périr) qui n'est autre que la nuit, les ténèbres, ennemi des hommes. 11 est blessé par lui, mais il sur\ût toujours à sa blessure et remporte de nouveau sur son adversaire. Voilà dans cette religion hottentote un grain de mythologie dramatique dont on cherche en vain le pendant chez les Cafres. Aussi n'est-il pas étonnant que dans les chants et les légendes hottentotes les deux dieux soient des héros nationaux dont on célèbre les guerres, les hauts faits et les amours. C'est partout le commencement des épopées où certains dieux vivent et combattent comme des hommes, mais avec une supériorité énorme de sagesse, de force et de puissance magique. Dans une légende recueillie par le D' Bleek, il est question aussi de deux Heitsi Eibib dont Tun était méchant et faisait périr 'es hommes en les forçant à lui jeter des pierres qui retombaient sur ceux qui les avaient lancées et les tuaient. Il continua ce vilain jeu, jusqu'à ce que le bon Heitsi Eibib le tuât lui-même. Ceci pourrait être un souvenir du
Tsui-Koab, qu'il ramènerait au sens de matin rouge ou de Taurore. Heitsi Eibib serait Celui qui ressemble à un arbre, c^est à dire encore Taurore. Mais il n'y a pas de ressemblance entre l'aurore et un arbre, et Tétymologie qu'il donne de Tsui Koab est bien forcée. Il me semble que le raf'i^ort de ces dieux hottentots et de la lune est beaucoup plus conforme à tout ce que nous saTons de cette religion rudim^întaire. M. Hahn lui-môme, p. 136, Toit dans Tsui Koab la lune amoureuse du soleil, et il est d*avis, comme nous, qu'il n y a qu'une différence de nom entre Tsui Koab et Heitsi Ëibib. (1) L. c, Ifô.
temps où le sacrifice humain existait chez les Hottentots et fut remplacé par des rites moins cruels. Car plusieurs indices tendent à montrer que ce genre de sacrifices fut aussi usité parmi les Khoï- Khoïn que leur humeur douce, débonnaire aura détachés à la longue de cette coutume sanguinaire. Heitsi Eibib ou Tsui Koab est donc im dieu de bon caractère. Au contraire les éclipses de lune et les aurores boréales sont attribuées à l'action d'esprits malfaisants et dont l'apparition est de mauvais augure (1).
C'est probablement cette croyance en la lune personnifiée, héros national, ancêtre suprême, mort et vivant, qui nous donne la clef de ces monceaux de pierres sacrés qui ont tant intrigué les voyageurs parcourant les pays hottentots (2). On les retrouve bien au delà du territoire hottentot d'aujourd'hui, jusque par delà le Zambèse, et on dirait qu'ils marquent les étapes de cette race toujours refoulée par les envahisseurs. Près du Zambèse ils passent pour des tombeaux d'anciens sorciers, en Gafrerie pour ceux d'anciens chefs, chez les Hottentots ce sont les tombeaux de Heitsi Eibib, et leur multiplicité prouve assez qu'il ne s'agit pas de la sépulture d'un homme semblable aux autres. C'est sur ces monceaux que Ton porte les offrandes destinées à cette divinité. Tout passant, s'il ne veut pas s'attirer un mauvais sort, doit y ajouter une pierre, ou un rameau, des
(1) Hahn, /. c, 89.
(2) Waitz, Anthrqp. U, 342.
fleurs ou un morceau d'étoffe, en priant Heitsi Eibib de lui être favorable. Il est naturel que la lune qui meurt et revit ait ses tombeaux, absolument comme les dieux mourant et revivant des religions plus développées que nous étudierons en Asie et en Europe. Ceci est encore un genre de naturisme mythologique, inconnu des Cafres qui ont changé la tradition hottentote en une autre plus conforme à leur animisme.
Toutefois il faut noter que chez les Hottentots, pas plus que chez les Cafres, le soleil n'est Tobjet d'aucun culte; ce qui confirmerait Tidée suggérée par plus d'un indice que le culte lunaire est plus ancien dans rhumanité que le culte solaire. Celui-ci, dans les deux mondes, fut le plus souvent associé à un mouvement civilisateur. Le cours beaucoup plus régulier, aux changements bien plus difficiles à observer, de Tastre diurne semble avoir moins vite frappé Timagination de Thommc-enfant que celui de Tastre des nuits qui change tous les jours, disparaît et reparaît tous les mois et vient si heureusement au secours de rhomme livré sans défense aux terreurs de la nuit. Nos petits enfants remarquent bien moins le soleil que la lampe de famille qui fait succéder brusquement la lumière à l'obscurité dans la chambre où on rallume.
Les serpents ne sont pas non plus un objet de culte chez les Hottentote qui pourtant les considéreraient volontiers comme des espèces de forces cosmiques, ou tout au moins comme incorporant l'esprit de nombreux objets de la nature. Ainsi chaque source
doit avoir un serpent qui Talimente. S'il s'en va elle tarit (1).
P. Kolben prétend que les Hottentots adorent de plus une espèce de scarabée qu'il ne sait comment nommer. Il se pourrait que la métamorphose do cet insecte qui, lui aussi, semble mourir et renaître, lui procurât aux yeux des Hottentots un certain caractère surnaturel. Mais de la description môme que fait Kolben du culte qu'il prétend qu'on lui rend, ressort qu'il s'agit plutôt des présages qu'on croit tirer de la manière dont il marche, se pose ou se dirige de côté ou d'autre (2).
Tout cela ne constitue après tout qu'un naturisme très restreint, pour ainsi dire étouffé dans Tœuf, quand môme en sa pauvreté il dénonce une tendance mythologique plus prononcée que chez les Cafres. Chez ces derniers, c'est l'animisme, et dans l'animisme, le culte des esprits défunts qui supplée à l'insufïisance du naturisme. Le Hottentot croit, comme le Noir, aux esprits protecteurs, et ce qui est à noter, c'est l'espèce de monolàtrie locale en vertu de laquelle chaque village n'a qu'un seul esprit, protecteur aimé, redouté aussi, et recevant seul les hommages adressés à toute sa compagnie (3). Ce qui distinguo encore les Hottentots des Cafres, c'est que leurs morts reviennent sous forme humaine, et non sous forme animale. Les
(1) Hahn, L c.,77.
(2) Description du Cap' de Bonne- Espérance ^ trad. franc. 1, 209 suiv. Kolben a aussi très bien observd que la divinité suprême adorëe par les Hottentots est la lune. Ibid. 205.
(3) Fritsch, /. r.,339, '
offrandes alimentaires ou autres qu'il faut faire pour assurer leur nourriture ou pour conjurer leur mauvais vouloir sont semblables chez les deux peuples. En cas de malheur on va prier sur la tombe des parents morts pour faire revenir la bonne chance (i). On verse de l'eau sur cette tombe pour rafraîchir leurs âmes ; mais on ne voit pas qu'on leur immole des victimes humaines. Pourtant on observe des coutumes qui supposent que le sacrifice humain a dû fleurir à une autre époque là comme ailleurs. Ainsi on teint en rouge les pierres sacrées comme pour tenir lieu du sang dont on les barbouillait auparavant. De plus on peut constater assez fréquemment dans les tribus l'ablation d'une phalange de doigt, et particulièrement du petit doigt, tenant lieu du sacrifice de la personne elle-même. Si Ton s'en dispense, on craint d'en être puni, parce que les esprits des morts ne se trouveraient pas honorés sufllsamment; aussi Tobserve-t-on le plus souvent chez les veuves. Enûn on pratique la circoncision sur les enfants parvenus ix l'âge de puberté (2).
Avec l'animisme, la sorcellerie entre en scène. Comme les Cafres et les Noirs, les Hottentots ont leurs bons et leurs méchants sorciers ; mais ils ne prennent pas la chose aussi tragiquement. Les procès de sorcellerie sont rares, et, quand il y eu a, ils
(1) Hahn, /. c, 112.
(^ Le D' Fritsch, qui bat un peu la campagne à ce sujet, discute et nie, sur ce point avec de sérieuses raisons ù. Tappui, l'assertion de Kolben qui prétendait qu*en enlevait en même temps un des testicules, p. 332 et suiv.
se terminent ordinairement par la condamnation de l'accusé à payer une amende en têtes de bétail. Du reste, l'occupation des sorciers est la même que chez tous les autres non-civilisés que nous connaissons; ils sont devins, médecins et préservateurs des maux de tout genre par la vertu des esprits qui sont en eux, laquelle vertu se communique à tout ce qui les touche et à tout ce qui sort de leur personne sacrée (i). C'est dans cette idée qu'ils soufflent sur le corps des malades ou dans leur bouche pour les guérir. Le Hottentot n'est pas fétichiste comme le Nègre, et ceci doit donner à penser à ceux qui prétendent que le fétichisme est la forme primaire des religions humaines; mais il est grand amateur d'amulettes 'et de charmes de toute espèce à qui ses sorciers communiquent des propriétés merveilleuses. Son collier en est tout composé comme celui du Gafre. Dans le nombre il en est d'étranges. Par exemple, de petits morceaux de bois réunis d'une certaine façon sont souverains pour inspirer à une femme une passion violente pour celui qui les porte. D'autres morceaux de bois de couleur jaunâtre constituent une amulette qu'on appelle « l'oubli du Blanc ». C'est que leur vertu fait que le Blanc oublie les
(1) C^est ce qui explique la dégoûtante coutume attestée par Kolben, /. c, I, 160 ; Hahn, Beitrscgc zur Kunde der Ilottentotttn^ dans les publications de la Société de Géographie, Dresde, VI ; conflrméo par Fritsch, p. 330, qui consiste en ce que, lors d*un mariage, les deux époux s'accroupissent aux pieds du sorcier qui les asperge de son urine pour éloigner d'eux toutes les mauvaises influences.
offenses dont le porteur pourrait se rendre coupable envers lui (1), et Ton a soin de s'en munir quand on va trafiquer ou négocier avec les Européens. Les Hottentots croient, d'ailleurs, qu'ils s'approprient les qualités des animaux qu'ils mangent, idée des plus fréquentes chez les non-civilisés (2). Ils font couler le sang d'un bélier ou d'un bouc sur les cadavres et sur les corps des meurtriers qui ont racheté leur crime par une amende en nature. C'est pour satisfaire les esprits, et évidemment pour tenir lieu de l'immolation humaine. Là encore nous voyons germer l'idée d'un ordre moral que les esprits les plus puissants entendent maintenir.
Mais tout cela est extrêmement pau\Te. On ne voit chez les Hottentots que des commencements qui n'aboutissent pas. Le progrès notable sur la vie sauvage, qui consiste à se faire éleveur de bétail au lieu de rester chasseur, ne les a menés à rien qui puisse s'appeler une civilisation. Cet autre progrés religieux, dont l'abolition du sacrifice humain est la preuve, est resté complètement isolé. L'état de migration forcée de cette race continuellement pourchassée a-t-il, là aussi, compromis le développement des quelques germes de mythologie que nous avons indiqués? Faut-il en accuser plus encore la faiblesse d'esprit de ces pauvres hères qui ont un effroi comique de tout effort mental, à qui manquent l'énergie brutale du Cafre et l'imagination désordonnée du
(1) Fritsçh, /. c, p. 361.
(2) Hahn, /. c, 88.
Nègre ? C'est ce qu'il est diflîcile de savoir. Le Holtentot représente certainement un des étages les plus bas du développement humain, et on serait tenté de croire qu'il est au plus bas bout de Téchelle, si à côté de lui il n'y avait pas le Boschman.
G. Les Boschmâns
Lorsque les Hollandais firent, au seizième siècle, connaissance avec les Hottentots du Cap, ils remarquèrent une autre catégorie d'indigènes qui ressemblaient aux Hottentots, mais qui étaient plus petits, encore plus laids, encore plus sales, encore plus loin d'une civilisation quelconque, n'ayant pas même Tidée d'élever des troupeaux ni de se construire des huttes. Ils se tenaient, pour ainsi dire, en seconde ligne, n'approchaient qu'avec hésitation, couchant en plein air, ou dans des cavernes, ou dans des anfractuosités de rochers où ils se pelotonnaient en boule au point de se confondre avec l'argile ou les feuilles mortes dans lesquelles ils se creusaient un trou. Les Hollandais connaissaient déjà les Orang-Outang de la Malaisie et savaient que ce nom signifie hommes des bois. Ils traduisirent le mot malais dans leur langue et apijelèrent ces indigènes Boschiesmannen, hommes des bois ou plus précisément des buissons (1).
Le Boschman, déjà méprisé et maltraité par le
(1) Les Anglais en ont fait Bushman. Nous adoptons Torthographe Boschman plutAt que Boschiman, Vi du mot hollandais étant comma absorbé par Ve muet dans la prononciation.
Hottentot, le fut encore plus par le Cafre qui ne pouvait supporter ces voleurs de bétail incapables d'en élever, et plus encore par TEuropéen, chez qui il y avait bien d'autres choses à voler et qui le traqua partout comme un animal de proie.
Les Hottentots appellent les Boschmans Soaquas ou SoTiquas, les Gafres Ba-tiias ou J8a-roas. Eux-mêmes n'ont pas de nom spécial, n'ayant jamais eu le sentiment de leur unité comme nation. Us sont sans nom comme sans patrie. On n'en voit plus du tout dans la colonie du Cap proprement dite, excepté, de temps en temps, quelque individu poussé par la faim à louer ses services à des fermiers pour garder leurs troupeaux. Là on le traite presqu'aussi bien qu'un chien, mais il est nourri, ce qui est pour lui la gmnde affaire. Ce que le Boschman admire le plus dans notre civilisation, c'est la sécurité des Européens, toujours certains de pouvoir apaiser leur faim. Mais la nostalgie du désert et de la forêt s'empare de lui au bout d'un certain temps; alors il part brusquement, sans avertir personne, mais non sans dérober quelque chose dans une ferme voisine. Il est très rare qu'il emporte quoi que ce soit de celle où il a él ? employé.
Mais îi mesure qu'on s'éloigne du Cap, on entend un peu plus parler des Boschmans. L'Etat d'Orange les connaît, redoute leurs habitudes pillardes, les utilise quelquefois, aime mieux les savoir à distance, et plus d'une fois, comme les Cafres, les Boers d'Orange ont dirigé contre eux des guerres d'extermination comme ils eussent fait s'il s'était agi d'une bande de singes dévastateurs. Le Boschm^m est toutefois
plus rapace et voleur que méchant. C'est la fureur du désespoir ou des représailles qui le rend parfois cruel. Livingstone et les quelques voyageurs qui les ont visités n'ont jamais eu qu'à s'en louer. Us aiment les missionnaires qui sont doux et bienveillants pour eux, mais ils ne se convertissent guère.
Il est impossible d'évaluer leur nombre, même approximativement. 11 y a pourtant lieu de croire que ce nombre est élevé et qu'ils remontent loin dans rintérieur de l'Afrique. Le désert de Kalahari, dédaigné des Cafres, des Hottentots et des Blancs à cause de son aridité, est leur refuge. Ce sont les Bédouins de ce désert. Mais au nord des tribus hottentotes de Touest, sur la rive gauche du Zambèse, et même bien plus haut, en se rapprochant de Téquateur, on en rencontre de nombreux essaims. Il y a même des ethnographes qui pensent qu'ils finissent par donner la main aux petits Noirs de l'Afrique centrale, tels que les Obongos de Du Chaillu et les Dokkos (1).
Un problème ethnographique fort curieux est leur rapport avec le Hottentot. Ils le suivent partout, comme des parasites, et physiquement ils lui ressemblent beaucoup. Leur tradition commune est qu'ils sont sortis « du même trou » situé vers le nord, il y a bien, bien longtemps. Leurs dialectes sont de la famille hottentote, avec encore plus de claquements. Leur couleur est au fond la même, bien que de nuance un peu plus foncée. Mais ils sont plus petits, leur taille moyenne ne dépassant pas 1 mètre 40 à 46 c.
(1) Comp. Fritsch, /. c, 403.
Leurs femmes seraient plutôt plus grandes. On est frappé en les voyant d'un phénomène qu'on pouvait déjà remarquer, bien que sur une moindre échelle, chez le Hottentot, c'est du nombre et de la précocité des rides. On les prend souvent pour un tatouage. En réalité, dès Tâge de quinze ans, un Boschman est tout ridé, non seulement sur la face, mais encore aux aisselles, aux genoux, au ventre qui est ordinairement gros et ballonné. Le système pileux est rudimentaire. Les yeux, d'un brun sombre et petits, sont très mobiles et expriment la disposition craintive, défiante, des animaux souvent chassés par l'homme. Le nez et la bouche ne se distinguent pas des mômes traits chez le Hottentot, mais le menton est moins aminci et le prognathisme plus accusé. Enfin ils ont les oreilles très grandes et très détachées du crâne. Quant au caractère, le Nègre et môme le Hottentot sont des modèles de réflexion à côté du Boschman. Jamais il ne songe aux conséquences d'un acte momentané. C'est peut-être ce manque total de prévoyance qui l'a empêché de s'élever à la notion de propriété. C'est aussi ce qui le rend si voleur. Quand il dérobe les bestiaux du Cafio ou du Hottentot, c'est uniquement pour s'en repaître, jamais pour les élever et les perpétuer. 11 est en même temps d'une prodigieuse habileté comme chasseur. Les Cafres et les Européens s'en servent à la chasse comme d'un limier supérieur. Des témoignages dignes de foi nous attestent que des Bochmans sont capables, en s'affublant de la dépouille d'une autruche, d'imiter si bien la démarche et les allures de cet animal sauvage qu'ils
arrivent sans reffarouchcr jusqu'au milieu d'une compagnie ; ou bien ils rampent sur le ventre à travers les hautes herbes, comme de véritables reptiles, et parviennent à se glisser inaperçus au milieu des antilopes.
Leur saleté défie la description : ce Ils ignorent », dit un observateur, « que Thomme puisse se laver. » Les ordures qui s'agglutinent sur leur peau doivent » tomber d'elles-mêmes, et ils ne connaissent lecon- » tact de Teau que lorsqu'ils sont forcés de traverser » une rivière (1).»
En fait, le goût de la propreté s'est développé chez Thomme avec la civilisation, répondant au sentiment grandissant de la personnalité et de la dignité personnelle.
Le Boschman est vorace, jeûne bien plus souvent qu'il ne voudrait, avale, quand il le peut, d'effrayantes quantités d'aliments. Il est intempérant et aime rivresse. Il ne se borne pas à fumer le tabac ou le dacha, sorte de chanvre indigène, il en avale la fumée jusqu'à ce qu'il soit ivre. Il mange de tout sans dégoût, insectes, larves, scarabées, vermine, entrailles d'animaux fraîchement tués, etc. Pourtant l'anthropophagie semble rare parmi les Boschmans. Ils font du feu en tournant un bâton dans un creux pratiqué au milieu d'une bûche. Ils empoisonnent leurs nèchcs, et les sorciers hottentots se glorifient de savoir guérir les blessures causées par les flèches des Boschmans. Leur secret aurait-il quelque rapport avec la
(1) Fritech, 427.
singulière eau bénite dont ils se servent pour préserver les jeunes mariés de tout mauvais sort? Ce qui parait avéré, c'est que les médecins blancs obtiennent de mêmes résultats au moyen de lotions ammoniacales. Aussi le Boschman croit-il que les Blancs sont trop sorciers pour craindre ses flèches.
Sans aucune organisation fixe, vivant par petites agglomérations de familles, polygames, quand ils ne sont pas livrés à une simple promiscuité, sans aucune espèce de justice sociale, ils n'ont qu'un talent inné par lequel ils l'emportent sur tous les indigènes de l'Afrique, c'est le dessin, et surtout le dessin des animaux. Ils les représentent avec des argiles de couleur sur les parois des rochers et des grottes, et les spécimens relevés par le D' Fritsch dénotent une grande justesse de trait, une intuition remarquable des allures de chaque animal. Il y a là décidément un don de race.
Pour le reste ils sont aussi rapprochés que possible de Tétat de pure nature. C'est le Holtentot avant lo croisement quelconque auquel celui-ci dut son type spécial et ses goûts d'éleveur. Le Boschman, « sorti du même trou», resta ce qu'il était, fils du désert et de la forêt, mais il suivit son frère ou son cousin dans ses pérégrinations. II confirme ce que nous avons dit dans les Prolégomènes du caractère vague, flottant, de la religion primitive, qui dut s'adresser tantôt à un objet, tantôt à un autre, sans rien d'arrêté. Il y a moins encore de croyances collectives chez les Boschmans que chez les Hottentots, et comme ils n'aiment pas à en parler, encore moins à concen-
trer leurs réflexions sur les objets de ce genre, on peut tirer, des observations faites sur eux par les voyageurs, des conclusions, sinon très opposées, du moins très variées. En dernière analyse, comme le faisait déjà prévoir leur aiïînité ethnique avec les Hottentots, c'est sur un terrain commun avec ceux-ci que se meut leur pensée religieuse. Us croient à de bons et à de mauvais esprits, à la magie, aux amulettes. M. Bastian (1) rapporte que le.Boschman qu'il avait pris poiir guide laissait pendre à sa ceinture une sorte de planche qui avait bien trois pieds de long, et malgré la gène qui en résultait pour lui, ne voulait pas consentir à s'en séparer un instant : c'était l'amulette qui le préservait des mauvaises rencontres pendant le voyage. Ils ont aussi des sorciers qui peuvent conjurer les méchants esprits et communiquer des vertus merveilleuses à toute sorte d'objets. Pourtant ils ne sont pas fétichistes; du moins, on ne voit rien chez eux qui ressemble aux fétiches tenus pour animés et conscients par le Nègre. Ils n'ont pas assez d'imagination pour animer à ce point des choses qui ne leur disent rien. D'après Campbell (2), ils croient à une divinité mâle et à une divinité femelle habitant les entrailles de la terre. D'après Arbousset et Daumas (3), ils adorent un homme céleste, maître de toutes choses, ils le prient en temps de famine pour qu'il leur donne à manger et ils célèbrent des danses en son honneur quand ils partent pour la guerre. Cet « homme
(1) Besuch au f San Salvador, p. 80.
(2» Ziceite Reise, p. 169,
(Z) Relat, (F un voyage ^exploration au N.^E, du Cap, p. 501.,
céleste » ressemble bien à Heitsi Eibib ou à Tsui Koab, et est probablement la lune. Cette supposition est confirmée par le fait attesté par d'autres observateurs qu'ils rendent un culte à une divinité qu'ils appellent Tousip et à laquelle ils attribuent un grand corps rougeàtre et une tête blanche. Mais un corps rouge&tre n'est autre chose qu'un corps de Boschman lavé, et la tète blanche rappelle immédiatement l'astre au disque d'argent. Ils l'invoquent en particulier quand ils creusent la terre pour avoir de l'eau, et lui offrent une flèche, un morceau de peau ou de viande. Ils le prient aussi pour avoir une bonne chasse (1).
Leurs sorciers peuvent d'ailleurs conjurer la pluie, le vent, le tonnerre, ou plutôt les esprits qui commandent à ces phénomènes. Quand un Boschman meurt, on brûle sur sa tombe tout ce qu'il avait, ses loques, ses armes, son mobilier ou du moins le peu d'ustensiles qu'on peut désigner ainsi ; puis on s'éloigne et on n'ose revenir au même lieu qu'après un ou deux ans. Cela suppose que, dans leur idée, l'esprit du défunt hante les lieux où le corps a été enterré, et les morts ont la fâcheuse manie de vouloir que les vivants viennent les rejoindre. Livingstone les a entendus adresser des invocations aux morts (-2). Burcliell a observé que la coutume de l'ablation d'une phalange de doigt existait aussi chez les Boschmans. Une vieille femme, dit-il (3), me montra ses mains ; il lui
Çi) Waitz, Anthrop, H, 346.
(2) Missionsreisen und Fortchungen in Sûd~Africa, I, 200.
(3j ReUen, U, 78.
manquait deux phalanges à droite et une phalange au petit doigt gauche. Tout cela est parfaitement hottentot. Du reste, pas la moindre notion d'un lien unissant la religion à la morale. Ce sont la les membra disjecta de leur religion indécise et variable. Il est à présumer qu'ils nourrissent encore bien d'autres croyances qui ont échappé jusqu'à présent aux Européens, et chaque essaim de Boschmans peut présenter des variations nombreuses sur le vague fond commun que nous venons de décrire. Ces données suffisent toutefois pour se faire une idée générale de leurs tendances religieuses et pour réfuter Terreur accréditée par quelques voyageurs qui leur ont refusé toute espèce de religion.
Il résulte de cet exposé des religions indigènes de l'Afrique centrale et méridionale, que nulle part, sur ce continent, la religion comme la société n'est arrivée à quelque chose de bien constitué, de définitif et de complet. Nous avons pu signaler beaucoup de germes et de commencements, mais ces germes n'éclosent pas, ces commencements n'aboutissent pas. L'incohérence et rimagination indisciplinée du Nègre, la sécheresse ignorante et raisonneuse du Gafre, Timbécillité du Hottentot et duBoschman, n'ont pas permis à la religion de la nature de s'épanouir en mythes poétiques et dramatiques analogues à ceux de l'Inde ou de la Grèce. Le naturisme, le culte des objets naturels personnifiés, ciel, soleil, lune, montagnes, cours d'eau, etc., est général sur la terre africaine. Il n'est pas un seul des peuples dont nous avons parlé,
où ce culte d'un ou plusieurs phénomènes naturels ne soit fondamental. Mais tandis qu'avec plus de réflexion, d'imagination flxée sur son objet, de capacité organisatrice, les peuples africains eussent certainement tiré de leur naturisme des mythologies développées, dramatisées, opulentes, tout est demeuré infécond. En revanche Panimisme, le culte des esprits détachés de la nature et sans lien nécessaire avec des phénomènes naturels déterminés, a pris une place prépondérante et pour ainsi dire absorbante. De là le fétichisme du Nègre, un fétichisme qui s'élève peu à peu à Tidolàtrie, parce que les objets-fétiches doivent revêtir insensiblement les formes animées que Timagination complaisante de leurs adorateurs leur prête gratuitement, dès qu'elle est quelque peu excitée par leur structure bizarre ou leur origine mystérieuse. De là, cette croyance partout répandue en la sorcellerie où Ton discerne çà et là des rudiments de sacerdoce régulier. De là cette confiance non moins générale dans les amulettes, plus recherchées encore là où le fétichisme proprement dit est inconnu ou du moins très rare (1). De là enfin ce culte des morts ou des esprits défunts qui se
(1) En disant que le fétichisme n'existe pas chez les peuples de Textréme sud africain, nous n*o8erions pas afiirmer qu*en cherchant bien on n*en trouverait pas quelques traces aussi parmi eux. Mais il est certain qu*il n^est pas apparent, prononcé, chez les Uottentots et les Cafres comme chez les Nègres. En revanche, Tamulette inanimée, incor .ûente, mais douée de vertus préservatives, surabonde. Rien ne montre mieux la différence qu*il faut faire entre le fétiche qui est vraiment personnel et Tamulette qui ne Test pas. En réalité, le fétiche qui doit mener à Tidolàtrie, c'est-a-dire au culte d'images présentant
trouvent assimilés aux esprits originaires de la nature et interviennent avec eux dans le cours de la destinée.
Cependant il ne faudrait pas omettre, je ne dirai pas un trait, mais une certaine tendance au monothéisme facile à dégager de cet amas confus des religions africaines. Incontestablement, l'indigène d'Afrique n'est pas revêche à l'idée d'un seul Dieu tout-puissant. Il ne connaît pas beaucoup d'histoires racontant les amours de la divinité supérieure et lui adjoignant des compagnes et une famille divine. L'esprit en chef de la plupart de ces religions grossières aurait peu à faire pour devenir quelque chose comme Yahveh ou Allah. Le Njongmo de la Côte de Guinée, le Woka des Gallas, le dieu-justicier des sociétés secrètes, TOunkoulonkoulou des Cafres, le Heitsi Eibib des Hottentots, se prêteraient fort aisément à cette transformation. Si seulement l'indigène d'Afrique pouvait se persuader que ce chef des esprits n'est pas profondément indifférent à ce qui se passe ici-bas! La conviction contraire, plus ou moins réfléchie, le rejette bien vite dans le culte assidu des esprits inférieurs, plus rapprochés de lui et avec lesquels il se sent plus à l'aise.
Il faut voir maintenant si nous arriverons aux mêmes conclusions en étudiant un autre groupe considérable de non-civilisés, celui des indigènes des deux Amériques.
décidément les formes de la vie personnelle, est un progrès sur la simple amulette, et il est visible par 1& qu^on a eu tort ou qu*on 8*est mal exprimé quand on a fait du fétichisme le sous-sol de tout le développement religieux.