DU NORD
Division ethnique du continent. — Esquimaux et Peaux-Rouges. — Les Peaux-Rouges sont-ils venus d'Asie? — Type physique. — Chasseurs et guerriers. — Conditions de vie imposées par le sol.— Domination sur soi-même et concentration. — Humeur indépendante et aère. —Ils disparaissent devant les progrès des Blancs. — Coutumes originales. — Etat social. — - Mœurs. — Comparaison avec le Noir d'Afrique. — Etroitesse d'idées.
Ce n'est pas une étude approfondie de Tethnographie indigène de l'Amérique septentrionale que nous avons l'intention de dérouler ici. Nous devons nous borner à rappeler les données géographiques et
ethniques indispensables à rorientation de ceux qui nous lisent et à fixer, comme nous Tavons fait pour la population indigène de l'Afrique, les traits généraux permettant de se faire une idée de la physionomie physique, intellectuelle, morale et sociale de ce nouveau groupe de non-civilisés. Dans notre opinion, un résumé de ce genre est toujours la condition rigoureuse d'une compréhension claire de la religion, quand il s'agit d*un ensemble déterminé de populations.
Le continent de l'Amérique du Nord est divisé sur toute sa longueur en deux parties inégales par la longue chaîne des montagnes Rocheuses. La région la plus étendue est celle qui fait face à l'Europe.
Tout au nord du continent, le long du littoral, riverains de la baie d'Hudson, de la mer Glaciale, du détroit de Behring et du grand Océan jusqu'à Tembouchure du Fraser (50* degré de lat.), habitent les peuples esquimaux, de même race que ceux du Groenland et de la baie de Bafïîn, qui diffèrent beaucoup des autres indigènes de l'Amérique et qui nécessiteront un chapitre spécial. Il semble qu'ils descendaient autrefois beaucoup plus vers le sud et que les indigènes rencontrés par les expéditions de Northmen parties d'Islande aux dixième et onzième siècles et qui fondèrent des établissements à Terre-Neuve, au Labrador, à la Nouvelle Ecosse et jusque dans le Rhode-Island et le Massachussets actuels, étaient, non des Peaux-Rouges, mais des Esquimaux. Ceux-ci auraient donc été refoulés vers l'extrême nord par les premiers, dont nous allons nous occuper spécialement.
En descendant la carte dans la direction du sud et en nous tenant à Test des montagnes Rocheuses, nous rencontrons d'abord le groupe considérable par le territoire qu'il occupe des Athapasques, où nous distinguons les Loucheux, les Côtes-de-Chien et les Cheppewyans ; plus à Test et déjà en plein Canada, les Grîs. Ce sont des populations clairsemées, misérâbles, très arriérées, vivant sous un ciel âpre et sur une terre ingrate. Mais, en nous rapprochant des grands lacs, nous trouvons la confédération jadis puissante des Algonquins, divisée en deux groupes, l'un adossé aux montagnes Rocheuses, l'autre s^étendant jusqu'au cours inférieur du Saint-Laurent. La disjonction de ces deux groupes est due à l'invasion du groupe Iroquois, où Ton distingue les Hurons, les Ojibwas ou Chippeways et les Sauteux. Les Hurons ont entièrement disparu, les autres ont beaucoup diminué.
Au sud des lacs, sur le territoire actuel des États- Unis, ri y a encore des Algonquins et, parmi eux, les Delawares ou Leni-Lenapes (les vraiment braves), les Shaunies, les Susquehannas et les Illinois. A cheval sur le Mississipi se trouve la grande confédération des Dacotas ou des Sioux (ce dernier nom leur fut donné à tous par les Français, du nom d'une de leurs tribus principales). On remarque de plus, parmi eux, les Osages, les Kansas, les Mandans, les Paunies. La guerre, la petite vérole et l'abus des liqueurs fortes ont misérablement afTaibli ces populations, qui sont pourtant encore assez nombreuses pour susciter de fréquents embarras au gouvernement de l'Union.
Plus au sud-est, entre le Mississipi, TOhio et la mer, nous avons à noter les Cherokees, les Chactas, les Creeks, les Alabamas et les Seminoles, ceux-ci s'étendant jusqu'en Floride. Entre le Mississipi et les montagnes Rocheuses les peuplades indigènes les plus notables sont les Natchez, chantés plus encore que décrits par Chateaubriand, les Comanches et les Apaches. Ces derniers sont encore nombreux et redoutables. A partir de là et au sud du Rio-Grande, nous arrivons à des territoires dont les populations ont vécu dans Torbite de la civilisation mexicaine, et nous n'avons pas à nous en occuper en ce moment.
Si nous remontons tout à fait vers le nord, mais cette fois à l'ouest des montagnes Rocheuses, à partir des Esquimaux plus ou moins mélangés qu'on rencontre encore aux bouches du Fraser, nous avons surtout à noter les Seelish ou Tétes-Plates, les Ahts de nie de Vancouver, les peuplades de TOregon, les Shoshones ou Indiens-Serpents et enfin les indigènes de la haute et de la bass(^ Californie. . Tel est, indiqué seulement par ses noms les plus saillants, le groupe nombreux de peuples indigènes qui va faire le sujet de notre examen.
Ces peuples sont-ils venus, comme on l'a souvent prétendu, de l'Ancien Monde par l'Asie du Nord-Est, en traversant les mers relativement étroites qui la séparent de l'Amérique? Il n'y a pas d'impossibilité matérielle absolue, mais il y a une grande invraisemblance militant contre cette hypothèse. Les Peaux-Houges relèvent d'un type très différent des
Esquimaux, leurs voisins de rexlrême nord, qu'ils ont très probablement reToulés en venant du centre du continent, plus différent encore de celui des Mongols, des Chinois, de tous les peuples enfin qui pourraient entrer en ligne de compte. On se demande en vain comment cette immigration asiatique n'aurait pas transporté avec elle les animaux domestiqués depuis la plus haute antiquité dans TAncien Monde, et si des essaims d'émigrants asiates ont atteint le continent américain dans les temps préhistoriques, comment s'expliquer que le même fait ne se soit pas renouvelé dans les siècles plus rapprochés de nous ? Il est vrai qu'une théorie assez en faveur aujourd'hui prétend que l'Amérique a pu être peuplée par des émigrations parties du berceau commun des races humaines, fixé dans la région aujourd'hui submergée qui aurait joint autrefois l'Afrique Orientale aux Indes. Les émigrations seraient arrivées en Amérique en traversant l'Asie, puis les îles également disparues qui se trouvaient entre les deux continents, tandis que d'autres essaims auraient occupé les archipels de rOcéanie alors réunis en grandes îles et abordé enfin dans l'Amérique du Sud (1). Tout cela sourit beaucoup à l'imagination, mais la science froide se défie de systèmes dont la preuve décisive gît au fond des mers tropicales.
Le fait est qu'on a donné aux Peaux-Rouges presque tous les anciens peuples successivement pour
(1) V. la théorie exposée par M. Gaspari, Urgeschichte der Mensch heit, vol. I» 2* éd. Leipzig, 1877.
ancêtres, Cananéens, Phéniciens, Turcs, Hébreux, Égyptiens, Pélasges, Ibères, Celtes d'Espagne et d'Irlande. On n'a jamais parlé des Nègres, parce que la différence physique était trop grande. Pourtant, il y a bien plus d'affinités de coutumes et de croyances entre eux et les Peaux-Rouges qu'entre ceux-ci et les peuples que nous venons de citer. Le fait même qu'on a pu imaginer tant de filiations diverses démontre qu'on n'a trouvé rien de bien probant pour établir solidement la réalité de l'une d'entre elles, et il est facile de comprendre que Paracelse, en son temps, ait préféré postuler Texistence d'un Adam américain distinct du nôtre (1).
On voudra bien se rappeler que nous refusons de nous prononcer sur la question de Tunité d'origine physique de l'espèce humaine (2). Pour ce qui concerne notre recherche actuelle, l'intérêt que cette question peut off'rir n'est que secondaire. Ce qui est certain, c'est que, d'une manière comme de l'autre, il s'est constitué en Amérique, et spécialement dans l'Amérique du Nord, un type humain sui generiSj ne ressemblant à aucun autre et qui s'est développé sur ce continent en dehors de tout commerce avec les peuples de l'Ancien Monde. En Amérique aussi bien qu'en Asie, la civilisation s'est dégagée de la sauvagerie première, gardant le souvenir de son état primitif. Seulement la civilisation américaine, celle du Mexique, de l'Amérique centrale, de Bogota, du Pé-
(1) De phiîosophia occulta^ 1, 1.
(2) Prolégomènes, l^r-l^.
rou, parait avoir été plus tardive, et en tout cas n'a pas marché d'un pas aussi rapide que la civilisation asiatique. Autour d'elle la sauvagerie relative, que nous préférons appeler la non-civilisation, a maintenu ses droits et se présente à nous sous des traits qui lui font une physionomie bien distincte, inconnue partout ailleurs, par conséquent tout à fait régionale. En supposant qu'on parvint à découvrir une origine extra-américaine des peuples du continent américain, nous n'en serions pas moins en face d'un état social, moral, intellectuel et religieux, qu'il faut tâcher d'expliquer sur les lieux mômes, puisqu'on ne le rencontre que là.
Les langues américaines, très nombreuses, très diverses, très entrecroisées, irréductibles dans bien des cas les unes aux autres, compliquent plutôt le problème qu'elles ne contribuent à en éclairer la solution.
Il est même très difficile de dresser une caractéristique générale des indigènes de l'Amérique du Nord en se fondant sur leur conformation physique. On y rencontre des dolicocéphales et des brachycéphales, sans parler des tribus nombreuses où la coutume est de déformer artificiellement le crâne des petits enfants, soit pour l'allonger, soit pour Taplatir. On a tout lieu de supposer que cette coutume, qui a été et est encore en vigueur dans bien d'autres pays que l'Amérique, se rattache originairement au désir de s'assimiler à une race ou à des familles passant pour plus nobles que les autres (1). Il s'en faut bien
(1) Les énormes bonnets à poil de nos anciens grenadiers et de plus
que la peau des indigènes dont nous parlons ait toujours cette couleur rouge-cuivre qu'on leur attribue d'ordinaire et qui leur a valu le nom générique de Peaux-Rouges. Elle est particulière à quelques tribus ; chez d'autres, elle résulte le plus souvent de certaines onctions ou d'une coloration artificielle. Il est de soi-disant Peaux-Rouges qui sont presqu'aussi blancs que les Européens ; d'autres, comme les Sioux et les Paunies, sont presqu'aussi nolis que des Africains (1). La taille aussi diffère beaucoup d'une peuplade à l'autre. Ils sont ordinairement moins fortement musclés que les Européens, surtout que ceux du Nord, mais ils sont plus souples, plus agiles, bien que ne pouvant ordinairement soutenir la course aussi longtemps. D'une manière générale, on peut dire pourtant que toutes ces tribus ont un air de famille. Les yeux sont le plus souvent noirs, petits, profonds, ternes à l'état ordinaire, fendus horizontalement. Le nez est prononcé, recourbé, rarement aquilin, la bouche grande, les lèvres fortes. Chez quelques tribus de la Virginie, le type tend à se rapprocher de celui du Nègre. La mâchoire inférieure est forte, proéminente, le menton bien formé, les pommettes plutôt saillantes, les cheveux rudes, noirs et longs ; du reste, le système pileux est peu développé.
d'un corps de troupes encore existant en Europe sont peut-être la dernière inspiration dn sentiment que Thomme est plus beau, plus imposant, quand son crâne s'élève bien au-dessus du front sous forme elli])tique. La coiffure particulière du Peau-Rouge, étirée sur la pointe ex'i'ôme du crûne poui* retomber de là sur les épaules, doit avoir été suj^gé»'ée pa»* le même sen "ne-ît. [L) Comp. Ersca und Oruue 's Ent-yklop, art. InXier,
Tout cela ensemble fait une physionomie assez dure. Les femmes, souvent de petite taille et trapues, sont très vigoureuses, sans doute par l'habitude qu'elles ont des travaux pénibles qui retombent presque tous sur elles. Car le Peau-Rouge, comme tous les noncivilisés, est extrêmement paresseux, à moins qu'il ne soit à la chasse ou à la guerre. A la chasse il fait preuve d'une patience et d'une habileté merveilleuses. Il se moque des Blancs « qui », dit-il, « n'ont ni yeux » ni oreilles. » Il retrouve son chemin, il découvre des pistes à des signes qui seraient imperceptibles pour tout autre. 11 s'astreint à des privations incroyables de nourriture et de sommeil pour épier sa proie ou se soustraire à sa vue. II porte les mômes talents à la guerre ; mais bien que belliqueux et très lier, il n'a pas la moindre idée chevaleresque. 11 ne connaît que la guerre d'embuscades et de surprises, et s'il voit que sa ruse a été déjouée par l'ennemi ou que celui-ci a l'avantage du nombre, il s'enfuit à toutes jambes sans la moindre honte, regardant comme un exploit d'avoir échappé grâce à la vigueur de ses jambes. « Il » met sa gloire », dit spirituellement l'anglais West (1), « à épier son ennemi ro.:i!ne un renard, à l'attaquer » comme un tigre et à s'enfuir comme un lièvre. »
Il y a, de ces goûts et de ces habitudes errantes qui l'ont maintenu depuis tant de siècles dans un état si voisin de la pure sauvagerie, des causes qui tiennent à la nature du sol américain. L'Amérique du Nord, surtout à partir d'une certaine latitude, est très pau-
(1) Substance of ajournai^ eic.^bl^ Londres, 1824.
vre en céréales indigènes. Elle n'avait guère, avant l'arrivée des Européens, que le maïs, plante épuisant vite le sol non renouvelé par Tengrais, et un peu d'orge sauvage. Le Noir d'Afrique était bien mieux partagé. De plus, elle ne nourrissait que très peu d'espèces animales propres à la domestication ; elle n'avait aucune bète de somme ou de trait, ni le cheval, ni l'âne, ni le chameau, ni l'éléphant, ni le bœuf domestique. L'Amérique du Sud avait du moins le lama et la vigogne qui manquaient à celle du Nord. La seule viande était celle que fournissaient les daims et les bisons sauvages. Toutes ces circonstances condamnaient les tribus à une vie instable, toujours errante. Dès que le gibier devenait rare, il fallait se trans-, porter ailleurs ; mais c'était l'état de guerre perpétuel, parce qu'on rencontrait des compétiteurs. Il n'y a pas moyen, dans un tel genre de vie, de songer à une agriculture régulière. Aussi le Peau-Rouge ne sèmet-il que quelques plantes à croissance rapide et de culture très simple, telles que des fèves, quelques cucurbitacées et du tabac dont il est amateur passionné.
La rareté de la nourriture l'a souvent poussé au cannibalisme, lequel a été entretenu par un autre genre de coutumes. Peu affectueux d'habitude, sans être méchant au fond, il est d'une épouvantable cruauté dans sa manière de traiter les prisonniers de guerre. Il croit, en les torturant de mille façons, venger ses compagnons tombés dans les combats et apaiser leur colère. L'amour de la tribu est ardent chez lui. C'est son seul patriotisme, puisqu'il ne
s'attache pas au sol. C'est au point que si, fait prisonsonnier, il a la vie sauve, étant réclamé par quelque sgixaw veuve, il se considère comme faisant désormais partie de la tribu victorieuse et lui voue sans retour toutes ses affections.
La vertu qu'il prise le plus, c'est la vertu du chasseur et du guerrier, c'est-à-dire l'empire sur soi-même, sur les sensations et impressions du moment. En cela il diffère absolument du Nègre, et c'est pourquoi il est aussi taciturne que ce dernier est bavard. Il écoute toujours tranquillement son interlocuteur, il regarderait comme une suprême inconvenance de l'interrompre, mais il s'attend bien à ce qu'on lui .rende la pareille, et quand il répond, il est rare que ce soit directement. Il fera parler quelqu'un à la troisième personne, il usera de comparaisons empruntées à la nature, il accumulera les métaphores, et il faudra interpréter le sens réel de ses paroles. L'idée qu'il pourrait donner lieu de croire qu'il avoue son infériorité lui est insupportable. Les femmes elles-mêmes ne doivent pas pousser de cris pendant l'enfantement, pas plus que le prisonnier de guerre torturé par ses vainqueurs. Le Peau-Rouge n'a pas, ou se défend d'avoir, la moindre admiration pour la civilisation européenne, tout au rebours du Nègre, et on peut le promènera travers nos campagnes cultivées et nos grandes villes sans qu'il trahisse le moindre étonnement ni même le moindre intérêt. Cette façon réservée de sentir et d'exprimer les choses, qui suppose la concentration de la pensée repliée sur elle-même, fait que si la passion ou la douleur l'emportent sur sa
taciturnité habituelle, il est facilement poète, il improvise, il chanto sa passion (1).
Il y a donc quelque chose de fier, de systématiquement dédaigneux, dans cette race de sauvages intelligents et concentrés. Ce caractère revêche à toute soumission, à toute résignation définitive, nous explique pourquoi les Peaux-Rouges n'ont jamais pu, comme les Nègres, être réduits par les Blancs à l'esclavage. On a essayé plus d'une fois, mais le Peau-Rouge esclave était si paresseux, si indocile et si indifférent aux punitions qu'on finissait par le laisser retourner dans ses bois. Comme pourtant il est bien forcé, ou de se soumettre au régime des Blancs, ou de reculer toujours devant l'invasion blanche, cette évidence creuse encore le trait mélancolique de son caractère. La siphylis et l'ivrognerie ont fait et font toujours chez les Peaux-Rouges de lamentables ravages. Des peuplades entières ont disparu complètement et l'opinion commune est que celte race indigène de l'Amérique du Nord, incapable de s'assimi-
(1) Toutefois, même dans ces cas exceptionnels, le réalisme impitoyable de sa vie si bornée ramène assez bas l'idéalisme un peu affecté de ses sentences habituelles. Par exemple, M. Bancroft (Native Races of thc Pacific States, I, 359) rapporte le chant qu'improvisait un indigène nommé Soomuth qui suivait le cercueil d'une de ses deux femmes nommée Gesnip. On y sent, avec l'accent attendri d'une vraie douleur, le cAté très vulgaire des regrets du pauvre homme. Voici deux des strophes : « Soomuth avait deux femmes. — L'une bonne
> et l'autre mauvaise. — La bonne a éié prise, — Et la mauvaise est » restée. — 0 CJesnip, partie, partie, partie ! »
« Soomuth a un petit garçon. — Soomuth a une petite fille. — » Mais personne n'est restépour cuire leur nourriture. — Personne
> pour leur déterrer des racines. — 0 Gesuip, partie, partie, partie I »
1er, comme de repousser, la civilisation blanche, marche vers une prompte et totale extinction (1). Cependant cette opinion n'est pas tellement certaine, leur nombre si réduit, leur manière de vivre et de penser si peu intéressante, qu'il soit permis de négliger l'étude des Peaux-Rouges parmi celles qui ont pour objet la non-civilisation. Le Peau-Rouge prêle aux observations curieuses, parce qu'il est très original, ne ressemblant à aucun autre. Les coutumes étranges foisonnent dans cette société restée, encore si près de l'état primitif. Au Canada, en guise de salut, on se frotte réciproquement la poitrine, le bras et la tête (2). Ailleurs on se gratte l'épaule. En signe
(1) n y aurait peut-être à rabattre de cette opinion devenue, pour ainsi dire, axiomatique. Le fait est que, depuis quelques années, un certain nombre de tribus Peauz-Kouges ont courageusement renoncé À la vie errante, pris goût & l'agriculture, à Télève du bétail, et recommencent à prospérer. On lit, par exemple, dans le Ritpport dv aytnmissaire des affaires indiennes présenté en 1881 au Congrès des Etats-Unis, que, dans les Etats de New-York, du Michigan et de rOuest, le passage de Tétat nomade d Tétat sédenLiire et agricole s'opère avec une rapidité et un succès remarquables. Ce sont des Delawares, des Iroquois, des Cherokees, des Creeks, qui s'avancent le plus dans cette voie. Plus de 8(>,000 hectares de terre sont désormais cultivés par eu?:. Ils ont des écoles, des églises, des journaux en langue indigène, des cQnseils représentatifs. L'avenir seul pourra nous dire s'il faut saluer dans cet intéressant phénomène le relèvement d'une race trop promptement condamnée par la théorie, ou seulement un suprême effort contre un anéantissement imminent. En tout cas il faut en tirer instruction et ne pas parler à la légère, comme on le fait quelquefois, d'inaptitude absolue de certaines races &la civilisation.
(2) Dans les campagnes bien retirées de Normandie et de Bretagne, il est facile de remarquer encore aujourd'hui la vieille habitude, naguère encore générale parmi les paysans, de se toquer^ c'est-à-dire de se frapper tète contre tète des deux côtés du front, au lieu de s'embrasser comme dans l'ancienne France.
d'amitié les Pieds-Noirs se frottent le nez sur le dos de Tami. La dernière injure qu'on puisse faire à un Peau-Rouge, c'est d'entrer dans son wigwam ou sa hutte sans manger et boire ce qui vous est offert (1). Il faut aussi noter la vivacité de la passion du jeu, d'ailleurs générale chez les indigènes des deux Amériques, et le goût du déguisement. Nous en trouverons une preuve nouvelle dans les cérémonies religieuses. Quant à la moralité, les jugements varient beaucoup. Tout semble prouver qu'il existe de grandes différences d'une tribu à l'autre. Il en est où Jes mœurs sont très sévères, d'autres où elles sont très relâchées, sans que le contact avec les Européens y soit pour quelque chose. Les vices contre nature sont assez fréquents.
Même diversité quant au vêtement, qui va de la nudité à peu près complète à des habits d'étoffe (surtout dans la région méridionale), et à des peaux d'animaux dont ils se font des jaquettes, des espèces de braies et des brodequins ou mocassins. Du reste, l'indigène américain aime la parure, les ceintures et coiffures de plumes, les coquillages, les perles, et il est à noter que ce goût est plus vif encore chez les hommes que chez les femmes, ce qui doit tenir à la position très subalterne que les mœurs réservent à celles-ci. Le tatouage est aussi très répandu, soit comme signe distinctif de tribu, soit comme emblème de noblesse ou d'exploits.
(1) Voir, pour toutes ces particularités, avec les preuves à Tappui, Waitz, Anthropol, III, 136.
L'organisation politique diffère aussi beaucoup d'un peuple à l'autre, bien que le type patriarcal domine. Dans les tribus les plus arriérées il n'y a de commandement qu'en temps de guerre. Les plus avancées reconnaissent des chefs héréditaires, mais toutes les affaires importantes sont décidées par l'assemblée des guerriers de la tribu réunis gravement autour du chef et délibérant en fumant. Il y a plus d'esprit politique chez le Peau-Rouge que chez le Nègre. Si son genre de vie l'empêche de former de véritables nations, il se prête volontiers à des confédérations dont plusieurs se sont montrées durables, comme celles, par exemple, des Dacotas ou des Sept feux du Conseil, qui comptait un môme nombre de tribus principales.
Le mariage se fait ordinairement par la simple volonté des parents, et il y a des tribus où il se fait à l'essai, le mari ayant le droit de renvoyer sa femme à ses parents si au bout d'un certain temps elle vient à lui déplaire. La polygamie est partout admise et n*est limitée que par les ressources de l'homme. Aussi n'est-elle fréquente que chez les chefs et les principaux de la tribu. Un Californien épouse quelquefois toute une famille de sœurs et la mère ellemême, si celle-ci est veuve (1). L'échange des femmes a lieu aussi sur une assez grande échelle, notamment parmi les Iroquois et les Apaches.
Ajoutons enfin que l'indigène d'Amérique, semblable en cela à la plupart des non-civilisés, est très
(l)Bancroft, l.c, I, 388.
sale. II y a bien quelques tribus plus avancées que les autres où règne une propreté relative. Mais c'est Texception. On remarque des nourritures indescriptibles chez les Californiens, les Soshones et autres mangeurs de chrysalides, de vermine et de cadavres en putréfaction (1). Les Apaches mangent à moitié crues les entrailles du cheval. Le type général de la boisson enivrante est la liqueur faite avec des racines de cassave ou de plantes analogues. Les femmes les mâchent à demi-bouillies, les rejettent dans de Peau froide et laissent le tout fermenter quelque temps. Il en résulte un liquide crémeux, d'une saveur forte et acide et dont les Peaux-Rouges boivent immodérément (2). Ajoutons toutefois que cette préparation répugnante, que nous aurions pu déjà signaler chez les Hottentots, est usitée par un très grand nombre de non-civilisés et semble avoir été Tun des moyens primitifs d'obtenir des boissons fermentées. Ce qui est singulier, c'est qu'on rencontre souvent dans la race américaine une aversion insurmontable contre la chair de porc, comme si, a dit un voyageur, ces malheureux refusaient de manger le seul animal qui comme eux mange de tout.
Il faut donc n'accepter que sous bénéfice d'inventaire les descriptions de la vie des indigènes d'Amé-
(1) Ibid. 428-430. M, Bancroft raconte même que les Bas-Californiens se régalent d'abord de la pulpe et des graines des fruits du pitahaya, arbre résineux de grande dimension ; puis reprennent les graines tnter dejectioiies pour les écraser et les manger de nouveau. P. 560.
(2) Bancroft I» 739.
rique telles que les ont tracées des voyageurs trop enthousiastes des idées de Jean -Jacques ou des romanciers idéalistes comme Fenimore Cooper et Chateaubriand. Cependant, il ne faudrait pas non plus méconnaître les qualités natives de cette race dont nous avons pu relever la fierté, le besoin d'indépendance et la force de volonté. Le Peau-Rouge, supérieur intellectuellement au Nègre, est resté plus éloigné que lui des conditions de la civilisation et il s'est montré jusqu'à ces derniers temps plus rcvêche aux efforts qu'on a faits pour la lui procurer. Plus hautain, moins vaniteux, plus rêveur, plus réfléchi, moins ami du baroque, il a conservé dans son abaissement même une dignité que le Nègre n'a jamais connue. Quel est donc le défaut mental qui a si fortement arrêté un développement dont il semble que le Peau-Rouge possédait la virtualité?
Si le Noir d'Afrique, considéré en général, a souffert de rincohérenco de sa pensée, je crois que le Peau-Rouge est victime de son étroitesse de vues. Son horizon est très borné et il n'a jamais aimé à regarder au delà. Il s'élève assez haut par Tidée, mais comme l'alouette, sans s'éloigner de son point de départ. Il redoute, non seulement la contention d'esprit, comme tous les non-civilisés, mais aussi l'élargissement des perspectives.il voit clair et juste, beaucoup plus juste que le Nègre, dans les choses qui rentrent dans son champ d'optique. Mais il lui est sou\erainement désagréable d'être forcé de le dépasser. L'étroitesse mentale s'est donc opposée, comme l'incohérence chez le Nègre, à tout travail de grande
organisation sociale et religieuse. Pour organiser, il faut savoir embrasser d'un coup d'oeil beaucoup d'éléments divers, afin de mettre chacun à la place qui lui convient, et toute civilisation peut se ramener à un travail organique (1).
Nous allons voir les mêmes qualités et les mêmes défauts se refléter dans la religion du Peau-Rouge.
OUVRAGES A CONSULTER
La liste des ouvrages traitant de l'ensemble ou de certaines fractions de la race américaine du Nord est assez longue, et nous ne saurions ici la donner toute entière. Nous nous bornons aux plus remarquables et particulièrement à ceux dont la lecture est le plus utile à Thistoire religieuse.
Le premier à notre connaissance est celui du Français André Thevet, Singularités de la France antarcti^ que, 1558, où Ton trouve déjà bien des données intéressantes sur la religion des indigènes du Canada.
Au dix-septième siècle, nous avons les voyages du marin Samuel Cuamplain qu'Henri IV avait cbargé,
(1) On peut voir, dans plus d*un récit de missionnaire, les déceptions fréquentes causées par l'incapacité des convertis à, leurs instructeurs qui sUmaginaient leur avoir inculqué les doctrines fondamontales de Torthodoxie chrétienne. Une des plus piquantes est celle que Franklin raconte (IVorks^ 2« éd. 111, 386) à propos d'un missionnaire qui se flattait d'avoir bien fait comprendre à son auditoire de Peaux-Kouges du Canada l'histoire do la chute en Eden et ses conséquences. Lorsqu'il interrogea le plus intelligent pour s'assurer qu'il avait été bien compris, celui-ci lui répondit qu'Eve était évidemment une sotte femme d'avoir désobéi pour manger une pomme, qui n'est pas déjà un si bon fruit, elle aurait bien mieux fait d'en cueillir assez pour avoir du cidre I
en 1603, d'organiser des établissements au Canada et qui fonda Québec. Son ouvrage parut en 1632 ; seconde et meilleure édition en 1640. — Lesgarbot, Histoire de la Nouvelle France, 1609. — Le P. Sayard, Voyage au pays des Hurons, 1632. — Le P. Du Creux, jésuite, Historia canadensis, 1656. — Le P. Hennepin, franciscain. Voyage en un pays plus grand que VEu^ ropej 1697 ; Nouvelle description d'un très grand pays situé dans V Amérique entre le Nouveau Mexique et la mer Glaciale, 1698-1704. -^ Dans le même genre, un grand nombre de Lettres édifiantes et curieuses écrites des Missions étrangères par quelques missionnaires de la Compagnie de Jésus, à partir de 1609. Cette catégorie d^ouvrages rend de grands services, à la condition d'en interpréter les données à la lumière de Fhistoire comparée des religions, parce que les missionnaires au dix-septième siècle étaient fort mal préparés à comprendre et à reproduire les idées religieuses des populations lointames où les attirait le zèle de la propagande. — Les Hollandais De Laet, Novus Orbis seu Descriptio Indiœ occidentalis \Leidc, 1633) et Adrien VA>* OER DoxGK, Description des ?iouveaux Pays-Bas (milieu du xvii* siècle). On y trouve des détails circonstanciés sur la sorcellerie des Peaux-Rouges.
Au dix-huitième siècle, les ouvrages français à signaler respirent un tout autre esprit. La tendance philosophique à la mode se plaît à chercher des arguments dans l'état social et religieux des peuples plus rapprochés que nous de la nature. De là, par exemple, les œuvres plus fantaisistes que sérieuses du baron oe la Hontan, Nouveaux Voyages dans VA" mérique septentrionale, Amsterdam, 1703^ 1728 ; Dialogue du Baron de la Hontan avec un sauvage, 1704. — Dans le même esprit, de la Potherib, aide-major,
Histoire de V Amérique septentrionale, 1722. — Les missionnaires catholiques, de leur côté, continuent de publier des livres partant d'un point de vue très différent, ceux surtout du jésuite LAFrrEAU, en mission chez les Iroquois, Mœurs des sauvages Américains, 4 vol., 1723-1726, et du P. Gharlbvoix, observateur exact et très utilisé par Chateaubriand, Histoire et description générale de la Nouvelle France^ 1744.
En anglais, c'est surtout depuis la seconde moitié du siècle que les ouvrages importants commencent à paraître. Le négociant anglais âoair, qui avait vécu dix ans au milieu des Peaux-Rouges, publia, en 1775, une Histoire des Indiens d'Amérique. — Garver, même titre, 1877. — Robertson, Histoire de l'Amérique^ 1777, trad. française, 1778, œuvre d'un grand mérite, bien qu'incomplète, — Voir aussi le V« volume des Coni' plete Works de Franklin.
Dans notre siècle, les missionnaires protestants cn^ trent en scène à leur tour, notamment les Moraves, très goûtés des indigènes à cause de leur exquise charité et peut-être aussi de leurs bizarreries. Les travaux des Sociétés savantes fondées à Philadelphie, à Boston, à Worcester, apportent désor» mais des contingents incessants. En français, on no peut passer sous silence les œuvres américaines de Chateaubriand, les Natchez, Atala et René, le Voyage en Amérique. Bien que l'idéalisme très affecté du romancier fasse tort à l'exactitude de l'observateur ainsi qu'à la fidélité scrupuleuse du narrateur, de bons juges reconnaissent souvent dans ses descriptions la marque du témoin oculaire, ayant gardé la saveur des impressions personnelles. — J. Tanner, marin sans instruction, vécut trente ans captif des Peaux* Rouges. Ses Mémoires^ traduits par Blossevilie, Paris,
1835, sont d*une grande exactitude, quand mi'^me il ne comprend pas toujours très bien ce (ju'il raconte.
— Le prince de Wied (Maximilien), Reise in dos Innere N. America (Voyage à l'intérieur de l'Amérique du Nord en 1832-1834), Francfort, 1839, ouvrage remarquable et trop peu connu en France. — Gatlin, peintre anglais, qui vécut longtemps au milieu des indigènes, Letters and Notes on the manners, customs and condition ofthe North-America Indians. (Lettres et notes sur les mœurs, les coutumes et la condition des Indiens de l'Amérique du Nord), Londres, 1841.
— ScHOOLCRAFT, cclui qui découvrit les sources du Mississipi, marié avec la fille d'un chef de tribu. Algie Researches [Recherches ahjonquines)^ New- York, 1839; Informations respecting the history, condition and prospects of the Indian tribes (Informations concernant l'histoire, la condition et l'avenir des tribus indiennes), Philadelphie, 1851.
On trouve aussi, dans la riche collection de documents réunie et publiée parTernaux Conipans depuis 1837, uue série nombreuse d'écrits anciens et nouveaux dont la liste serait trop longue. Nous terminons par l'indication de deux ouvrages encore récents et de première valeur pour le sujet qui nous occupe : J. G. MuLLER, professeur de théologie à Bâle, Geschichte der Amerikanischen Urreligionen (Histoire des religions primitives de l'Amérique), 2™« édition, Bâle, 1867. — II. II. Baxcroft, Native Races of the Pacific States of North-America (Races indigènes des Etats du Pacifique dans l'Américiue du Nord), 5 vol., 1875. — Il faut aussi mentionner avec éloge, comme un bon répertoire de faits nombreux et bien choisis, le III« vol. de V Anthropologie de Waitz.