‹ Histoire des religions (volume 2)Chapitre 15 sur 68 · CULTE DE LA NATURE CHEZ LES PEAUX-ROUGES · texte numérisé non relu

CULTE DE LA NATURE CHEZ LES PEAUX-ROUGES

Le Grand Manitou n*e8t pas un Dieu unique. — Ses divers noms. — Il personnifie le soleil, le ciel et surtout le vent. — Représenté sous forme humaine ou animale. — Culte des astres. — Culte du feu. ^Autres divinités — Culte des animaux. — Culte des eaux. — Religion solaire des Natchez.

Ce ne sont pas les documents qui manquent pour retracer la religion des Peaux-Rouges. On souffrirait plutôt de rembarras du choix au milieu de sources nombreuses qui ne sont pas toujours d'accord. Les difficultés spéciales à ce genre d'investigation existent là plus qu'ailleurs peut-être parmi les non-civilisés. Le Peau-Rouge, taciturne et défiant, n'est pas communicatif . Rien ne garantit l'interrogateur contre la fantaisie individuelle des interrogés qui peuvent très bien lui présenter leurs idées excentriques comme des croyances généralement acceptées. L'état instable de ces tribus sans cesse à la recherche d'un nouvel habitat, s'entrecroisant et s'enchevétrant, ne contribue pas à diminuer la tâche de ceux qui voudraient spécifier nettement les religions locales. Enfin,

missionnaires et voyageurs philosophes semblent souvent s'être donné le mot pour chercher dans les croyances indigènes des confirmations à leur thèse préférée, soit que les premiers voulussent retrouver au fond de ces superstitions grossières les traces d'une religion plus pure provenant de la révélation primitive, soit que les autres se plussent à faire ressortir, au bénéfice d'un déisme à la Jean- Jacques, l'aimable simplicité de la religion naturelle, exempte de ces superfétations artificielles qu'inventa la corruption civilisée.

Nous trouvons un exemple frappant de ce double courant de malentendus dans l'idée exagérée qu'on s'est faite si souvent du Grand Manitou des indigènes de l'Amérique du Nord. A lire plus d'un roman et même plus d'une histoire, on serait tenté de penser que ces indigènes sont des monothéistes, ou peu s'en faut. Il se peut sans doute que la fréquence toujours plus grande des rapports avec les Européens ait imprimé aux croyances des Peaux-Rouges une certaine direction monothéiste. Mais, quand on regarde les choses de près, on ne tarde pas à voir que le Peau-Rouge, de lui-même, n'est absolument pas monothéiste. Sa religion est naturiste et animiste, comme celle de tous les non-civilisés. Il est, parmi les objets de la nature qu'il adore, un phénomène qui lui paraît plus puissant que les autres, parmi les esprits qu'il invoque un esprit qui fait fonction de chef de la tribu des esprits, il a donc un dieu supérieur, mais ce dieu n'est pas du tout unique, et M. MijQler, dans l'ouvrage que nous avons

mentionné, a parfaitement rétabli Tétat vrai des choses (1).

Ce n'est pas chez tous les Peaux -Rouges, c'est seulement dans quelques tribus que le dieu supérieur s'appelle le Manitou purement et simplement, par exemple dans une partie des Leni-Lenapes qui comptait les Mohicans parmi ses tribus constituantes. Ailleurs, chez les Ojibways et les Algonquins, il s'appelle le Kitchi Manitou, le Grand Esprit ; ou bien encore le Michabou, le Grand-Lièvre, nom provenant de ce que, parmi ses attributs, il faut ranger la faculté de courir très vite et de se dérober aisément à ceux qui veulent le saisir. Chez les Sioux, son nom est Wahcon ou Wahconda ; chez les Indiens du Canada Andouagni ou Condouagni^ comme Thevet l'avait déjà remarqué (2). Il porte aussi souvent le nom de Oki^ l'élevé, le très haut (3).

Il n'est pas toujours possible de préciser le sens originel de ces noms divers. Mais les mythes du dieu supérieur nous le représentent toujours comme formant les êtres d'une matière préexistante, le plus souvent de l'eau. Dans quelques tribus on lui assigne une compagne qui plonge dans l'eau pour former d'abord la terre, puis les êtres vivants. Les hommes seraient sortis des arbres ou descendraient de certains animaux. Les Iroquois et les Oneidas (rejetons du rocher) se croient sortis d'une montagne. D'après une légende des Sioux, Wahconda pétrit l'homme

(1) Anxerikanischen Un^eligionen^ 99 et suiv.

(2) Singularités de la France antarctique, cli. LXXVH.

(3) Muller, /. c. p. 103.

d'un bloc de terre de pipe ; puis, lançant quelques bouffées d'une pipe de terre rouge sur les tribus qu'il venait de former, il leur dit en la leur montrant qu'elle était la chair de leur chair (1). Les Canadiens disent de leur côté que le Grand Esprit lança des flèches sur la terre et que de ces flèches furent formés des hommes et des femmes. Dans quelques légendes, par exemple en Virginie, c'est la femme qui sortit la première (2), et les Wakosh, qui partagent la même opinion, disent que de son nez coula une liqueur qui se répandit sur la terre et d'où provint le premier homme.

Tout cela suppose que le Grand Manitou doit être quelque grand phénomène naturel, pouvant varier selon les tribus, et ce qui est significatif, c'est que partout où Ton peut préciser la signification de son nom et des attributs qu'on lui prête, on arrive toujours soit au ciel, soit au soleil, soit au vent. Or, chez les Natehez et les peuplades qui se rapprochent du Mexique, le dieu supérieur est incontestablement le soleil, mais partout ailleurs cV.^t bien plutôt le vent ou plus précisément encore le ciel ventant, le ciel soufflant, qui est rol)jet do la plus grande vénération. Pour riiomme ignorant le vent fait corps avec le ciel, c'est sa respiration, son souffle, son action la plus constante. Dans l'ensemble des tribus Peaux- Rouges, une des pratiques religieuses les plus répandues, que Ton veuille solenniser une entrevue, une

(1) Catlin, p. 289.

(2) De Laet, 92.

fête, un départ, ou simplement faire acte d'adoration, consiste à lancer une bouffée de tabac vers le ciel, puis vers les quatre points cardinaux d'où vient le vent. Déjà le nom de Manitou, soufQe, nous mettait sur la voie. Mais, de plus, une des idées mythiques les plus généralement professées représente le grand Manitou comme un oiseau gigantesque battant l'air de ses ailes et produisant le tonnerre quand il bat Tair avec une violence exceptionnelle. Les éclairs sont le feu de ses prunelles. Les Sioux pensent que les silex ou pierres à feu sont lancés par le tonnerre, enfoncés par lui dans la terre (1). Une tradition parle de ses combats contre un méchant serpent, c'est-à-dire Teau (cette identification de Teau et d'un serpent est très fréquente), qui voulait manger ses œufs, c'est-à-dire ses créatures. C'est le combat du vent contre les nuées de tempête et d'orage. M. Bancroft affirme que, dans beaucoup de langues américaines, le même mot sert à désigner le dieu supérieur et le vent (2). C'est le vent aussi que l'on retrouve au Mexique et dans l'Amérique centrale sous les noms divers de QuetzalcoatI, de Gucumatz, de Votan, de Hourakan (d'où est venu notre mot ouragan). Le même auteur nous dit (3) qu'au nord du Mexique les indigènes s'inclinent quand le vent souffle, parce qu'ils croient entendre la voix du dieu suprême. Parfois même on sait l'espèce d'oiseau qui a l'honneur de compter le Grand Esprit parmi

(1) Bancroft, III, 133. Waitz, III, 179 suiv. Cette idée de l'oiseau tonnant a été aussi remarquée chez les Cafres. ;2):in, 117-118.

ses exemplaires. Chez les Thlinkeets c'est le corbeau Yehl qui, tirant le soleil, la lune et les étoiles de Tarmoire où ils étaient renfermés, leur a communiqué l'impulsion de Test à l'ouest, ce qui suppose qu'ils se représentent les astres comme poussés par le vent dans leur marche le long du firmament, et ce grand corbeau habite ordinairement à Tendroit d'où vient le vent d'est (1). Kanouck le loup, son frère, maître des nuages et du brouillard, cherche souvent à le contrarier, mais c'est toujours à la fin Yehl qui remporte. Dans rOregon le même mythe est admis. Le Grand Esprit de TOregon habite, il est vrai, le soleil, mais quand il est en colère, il en sort et souffle en tempête (2). En somme le Grand Manitou des Peaux- Rouges, quelque nom plus spécial qu'il porte, ressemble beaucoup au Wuotan de la vieille Germanie. Du moment que le ciel soufflant ou le vent ou le soleil sont ainsi personnifiés, il n'y a rien que de naturel dans la forme humaine que l'imagination de l'indigène américain lui attribue. Il y a des représentations du Grand Esprit variant avec les tribus, soit un rocher qui afl^ecte grossièrement la ressemblance avec un homme (Ghippeways), soit un arbre provenant de deux troncs séparés à la base, soudés par le haut et ayant l'air de reposer sur deux jambes. Les Crîs le représentent simplement en liant en faisceau des baguettes qu'ils entourent de chifibns et qu'ils ornent d'une tète composée de la même manière.

(1) Waitz, Anthrop. HI, 330.

(2) Ibid., 338.

Ailleurs on lui donne pour symbole une pipe, le foyer étant sculpté en forme de tête et surmontant un buste à deux jambes, tout cela très informe (1). Ailleurs, au contraire, et ici l'idée du vent redevient très précise, on croit qu'il est toujours invisible, mais qu'il assiste aux fêtes célébrées par les hommes en son honneur : alors aussi on peut entendre sa voix, tantôt comme un murmure mystérieux, tantôt comme un chant sonore. Mais c'est surtout quand il est conçu sous la forme humaine qu'il entre aisément dans les légendes héroïques à titre de héros, de guerrier invincible, d'organisateur de tribus, et, pour la même raison que chez les Africains du Sud, il se confond avec le premier homme (2).

Mais en vertu de la même confusion d'idées, il sera aussi très souvent représenté sous forme animale. Je ne saurais trop répéter que nos catégories tranchées, divinité, humanité, animalité, n'existent pas pour rhomme encore étranger à la civilisation. 11 attribue à l'animal la nature intellectuelle et mo-

(1) Prince de Wied, II, 167.

(2) Ilennopin, II, 91 ; Prince de Wied, II, 166, 173. C'est cette pi^oc cupation du vent comme de l'être divin par excellence qui inspire les curieuses légendes recueillies par Sclioolcraft dans ses Algie Resear^ ches et chantées par Longfellow avec beaucoup de liberté poétique dans son Iliawathas Souf/. Le vent a naturellement quatre fils correspondant aux quatre points cardinaux et ces quatre fils deviennent, dans les légendes, des héros et des ancêtres mythiques. Pauppouk^ Kivis, le tourbillon, se livre à des danses échevelées. Manabozo^ le vent du N.-C, est un indomptable guerrier (il est aussi le soleil). Wabun^ lèvent de l'Est, est le précurseur de l'aurore. Shawondasi^ vent du Sud, est efféminé et licencieux. Kabibonoka^ vent du Nord, est terrible et cruel.

raie de rhomme, souvent même il le croit supérieur à rhomme. On ne Tétonne absolument pas quand on lui dit qu'il descend lui-même d*un animal déterminé. Il n'y a pas pour lui de contradiction à se représenter le Grand-Esprit à la fois comme un homme et comme un animal, tantôt comme un grand lièvre, parce qu'il court très vite ; tantôt comme un corbeau, parce qu'il est très prudent; tantôt comme un castor, puisqu'il construit si bien; tantôt comme une loutre, parce qu'il lutte contre Teau et Tagite; tantôt enfin comme un coyotte, espèce de loup-renard des prairies américaines, qui joue un grand rôle dans les légendes des Peaux-Rouges et qu'ils regardent comme le plus habile et le plus rusé des êtres vivants. M. Herbert Spencer s'est bien fourvoyé quand il a cru pouvoir invoquer des faits de ce genre en faveur de sa théorie évhémôriste.

Du reste, le Peau-Rouge, comme le Nègre, anime et personnifie tout dans la nature. Il suppose on tout un esprit conscient et doué de volonté. 11 peut même aller jusqu'à se déclarer irres])onsable de l'ivresse et de ce qu'il a ])U faire de mauvais sous son influence. « Ce n'est pas moi », dit-il, « c'est l'esprit de la liï> queur qui a tout fait (1). »

Nous retrouverons donc en Amérique les mêmes objets naturels de religion qu'en Afrique. Le soleil est un des grands manitous reconnus par les Delawares qui lui font des offrandes. Les indigènes de la baie d'Hudson lui lancent à son lever trois bouffées

(1) Waiti, m. 132.

de tabac en guise d'encens. Les Sioux, que le père Hennepin visita près du Niagara, lui dédiaient la première bouffée de tout calumet et lui offraient lès plus belles pièces de venaison. Les Creeks regardaient le soleil comme le premier serviteur du Grand -Esprit, et en Virginie des tribus lui offraient à son lever de la bouillie de maïs (1) .

La lune est naturellement aussi l'objet d'un culte fréquent. Par places, on la considère comme un être masculin, l'époux du soleil et par conséquent son supérieur. Il en était ainsi chez les Àhts de Tîle de Vancouver. Ailleurs, au contraire, notamment chez lesHurons, elle était femme et la mère du soleil. Sous son nom d'Ataentsi, elle était redoutée comme une divinité plutôt malfaisante, en tout cas vindicative et redoutable (2). Les Algonquins soutinrent bravement contre les missionnaires jésuites que le soleil et la lune étaient deux époux et que, lorsqu'ils s'obscurcissaient aux yeux des hommes, c'était parce qu'ils prenaient leur fils dans leurs bras (3).

Les étoiles ont également leur part dans cette animation générale des corps célestes; quelques-unes, ou certaines constellations, sont l'objet d'honneurs spéciaux. Les Pléiades sont des danseurs (4). Les Chippeways ont une vénération particulière pour l'étoile du matin qu'ils appellent celle qui amène le

(1) Comp. Hennepin, 302. Waitz, III, 181. Schoolcraft, Indian Tribes^ II, 127. Millier, Amer, Urrelig.^ 117.

(2) Tylor, Civilis. prim, 11,388.

(3) Ibid, I, 330.

(4) Schoolcraft, Indian Tribes, III, 276.

jour, comme les Latins rappelaient Lucifer, Les Paunies offraient chaque année un sacrifice humain à cette étoile qu'ils regardaient comme présidant à la fécondité de la terre. La Grande-Ourse ou le Gharriot est une femme poursuivie par trois chasseurs (les trois étoiles qui, dans nos légendes européennes, représentent les trois bœufs traînant le charriot) (1). La Voie lactée passe, comme dans notre antiquité, pour un chemin, c'est-à-dire pour celui qui conduit au pays des esprits (2). Les aurores boréales sont les esprits des morts qui dansent, et on les désigne en effet par un mot qui signifie Danse des morts (3).

Mais, de tous les objets physiques, le plus fréquemment adoré est le feu, et son culte va en augmentant à mesure qu'on se rapproche du midi. On affirme que les Indiens dits Pueblos du Nouveau Mexique l'adorent encore aujourd'hui. Nous savons par Ghateaubriand la place que ce genre de culte tenait chez les Natchez. Plus au nord, les Delawares se distinguaient surtout par l'importance qu'ils y attachaient, et nous trouvons chez les Ojibways cette idée qui compte de nombreux parallèles dans les superstitions européennes et asiatiques, savoir que le feu est un être divin avec lequel il ne faut pas prendre trop de libertés. On doit l'entretenir avec soin, et s'il s'éteint, toutes sortes de cérémonies sont indispensables pour le rallumer correctement. On sait qu'en Europe, en plus d'un pays, le feu purificateur, le feu doué de

(1) Millier, Amer. Urreî,^ 53-54.

(2; Prince de Wied, II, 152. Lafiteau I, 406.

(3) Tanner, Mémoires, 321 (texte anglais) .

propriétés particulières qui écartent la foudre, les épizooties, la grêle, etc., n'est pas un feu ordinaire procuré par le premier briquet venu, c'est un feu tiré d'un disque de bois par le frottement d'un fort bâton tournant dans un trou à l'intérieur de ce disque, le plus souvent un essieu de bois tournant rapidement dans le moyeu d'une roue. Cette vieille superstition se rattache directement à l'usage analogue du pramantha hindou. Il semble que le feu divin doive s'obtenir par le moyen primitif auquel on avait recours lorsque se forma la croyance en sa vertu supérieure. Chez les Chippeways, le feu des grandes cérémonies ne peut être tiré que du silex, la pierre à feu, lancée sur la terre par le tonnerre. Ce détail est de nature à confirmer la supposition que l'invention du feu a pour origine Tutilisation des étincelles jaillissant de la pierre fortement percutée. Le feu préside en particulier aux délibérations, aux alliances, aux traités de paix. Les Dacotas, « le peuple des sept feux du Conseil », ne tenaient leurs assemblées générales qu'après avoir allumé sept feux correspondant au même nombre de tribus principales. Bon nombre de tribus entretenaient un feu permanent en garantie de leur existence et de leur prospérité, et on croit parfois démêler l'idée plus ou moins confuse de l'identité du feu et du principe de la vie chez l'homme. Cette idée dut être suggérée par l'observation que le corps vivant est en possession d'une certaine chaleur, tandis que le cadavre est d'un froid glacial. Les Delawares croient, dans le même ordre d'idées, que le Manitou du feu est le premier ancêtre

de toutes les tribus indigènes. Les Chinooks (nordouest du continent) le considèrent comme un esprit redoutable qu'il faut apaiser par de fréquentes offrandes, et il semble que le feu passe le plus souvent pour rintercesseur ou le porteur de vœux auprès des divinités célestes pour qu'elles accordent à leurs adorateurs bonne chasse, bonne pèche, bonnes femmes et enfants mâles (1). Une même notion du feu se retrouve dans le culte védique d'Agni.

Cette personnification continue des objets naturels visibles engendre aisément, comme chez les Romains, la croyance en des dieux abstraits, c'est-à-dire qu'on ne saurait plus identifier avec des phénomènes sensibles, quand même il est probable que si Ton pouvait remonter à leurs premières origines, on découvrirait qu'ils se confondaient auparavant avec quelque phénomène présentant quelque rapport avec le caractère spécial qui leur a été attribué par la suite. Tels sont, par exemple, Héno, dieu de la pluie chez les Iroquois, Weeng, dieu du sommeil, Paugouck, le dieu de la mort des Ojibways, squelette ambulant, aux yeux ardents, armé d'une massue et chasseur d'hommes (2). Le printemps et l'hiver sont personnifiés avec leurs attributs distincts (3).

La terre, dans tout ce cours d'idées, est d'avance désignée comme l'épouse de l'esprit céleste et la mère des hommes. C'est surtout chez les Comanches

(1) Comp. Minier, l. c, 55. iWaitz, HI, 181 «uiv. Tylor, Civil, prim. II, 361.

(2) Waitz, III, 189 sui?.

(3) Tylor, /. c, I, 344.

que la Terre est révérée comme telle. Un chef Schaunie, invité par un général blanc à s'asseoir auprès de lui, répondit fièrement qu'il préférait s'asseoir sur le sein de sa mère, et il s'assit sur le sol. Gomme c'est la Terre qui fournit les racines comestibles et les plantes servant aux composés magiques, un indigène pieux n'en déterre pas sans avoir déposé dans le sol une offrande pour la vieille aïeule (1). Cependant on ne peut pas dire que le culte qu'on lui rend chez les Peaux-Rouges soit très fréquent. C'est elle sans doute qui se cache sous les traits d'une belle jeune femme venue pour donner le maïs aux hommes (2). C'est un point remarquable d'affinité avec la déesse des moissons mexicaine, Centeotl. On observe aussi que le culte des arbres est beaucoup moins répandu chez les Peaux-Rouges qu'en Afrique. En revanche le culte de l'animal y est tout aussi fervent et même on pourrait dire que, fortifié par le totémisme dont nous parlerons bientôt, il est encore plus enraciné. Même en dehors du totémisme, il y a des animaux sacrés pour la plupart des tribus américaines. La chouette, le hibou, le pic-vert, le corbeau sont considérés comme prophétiques. Ce sont des oiseaux d'allures mystérieuses, les uns voyant clair la nuit, ce qui a toujours beaucoup intrigué les peuples enfants, les autres étant doués d'un merveilleux instinct de préservation. Selon les tribus, on rencontre des cultes locaux du coyotte le rusé, du

(1) Tylop, avilis, prim, U, 350, 374.

(2)Muller, /. c.,59 8uiv.

bison et de Tours, du lièvre qui court si vite, qui entend de si loin, ou de la tortue, animal étrange qui se suffit à lui-même. Quant au serpent, c'est seulement en se rapprochant du sud qu'on le voit rangé parmi les êtres divins bienfaisants. Plus au nord, on le regarde comme un habitant et un ami de l'eau, l'élément revêche à Taction du Manitou, et il fait par conséquent l'effet d'un être qu'il faut craindre et se garder d'offenser (i).

Bien que les eaux ne comptent pas ordinairement parmi les divinités bienveillantes, le dualisme du non-civilisé ne va jamais jusqu'à s'imaginer qu'il faut renoncer à toute idée de conjurer le mauvais vouloir des êtres supérieurs dont il se délie. Toutes les rivières, tous les lacs, toutes les cascades sont tenues pour animées. C'est l'esprit qui est en eux qui fait couler les cours d'eau. Quant une tribu arrive auprès d'un grand fleuve ou d'un grand lac, elle lui fait des offrandes en nature : un couteau, des bracelets, surtout du tabac, dont le Peau-Rougo croit les dieux aussi passionnément amateurs qu'il l'est lui-même (2).

On voit par là que le naturisme est aussi prononcé dans la race indigène de l'Amérique du Nord que dans tout autre groupe de non-civilisés. Il faut donc

(1) Waitz, HT, 189. En 1724 le comte de Zinzendorf, que des indigènes s'apprêtaient ft tuer par surprise, fut sauvé par la présence d*un serpent ft sonnettes que les conjurés découvrirent dormant à côté de lui, pendant qu'il écrivait au coin d*un feu. Ils en conclurent que le comte était protégé par un puissant démon et n'osèrent porter la main sur lui.

(2) C&rver, Travêls, 383.

ramener à de justes limites la thèse proposée par le professeur Millier, de Bâle, dans son grand ouvrage sur les Religions primitives de VAmérique^ d'après laquelle l'animisme dominerait au nord et le naturisme dans les régions méridionales de ce continent. Cela n'est vrai que relativement. Il est constant que la nature, dans les régions septentrionales, plus teme, plus brumeuse, moins opulente de formes et de couleurs, se prête plus facilement aux conceptions vagues et toujours un peu nébuleuses de l'animisme. Par là, j'entends la croyance à des esprits errants, sans lien de substance ou sans connexion nécessaire avec des objets naturels déterminés. Mais de môme qu'il y a un naturisme très positif au nord, il y a aussi de l'animisme au sud. Il ne peut être question que d'une différence très relative.

Il est à remarquer aussi que plus on descend vers l'Amérique centrale, plus le naturisme tend à se rapprocher de ce qui sera la base et la physionomie générale des religions associées à la civilisation américaine autochtone, celle du Mexique et des pays de la région isthmique. On peut s'en assurer, par exemple, chez les Natchez, qui comptaient parmi les tribus les moins enfoncées dans la sauvagerie de tout le continent. Le chef de la peuplade s'appelait le Soleil et sa personne était sacrée. Son successeur était de droit le flls de sa sœur ou de sa plus proche parente, et ses ordres, comme ceux de la femmechef, mère du futur chef, étaient obéis aveuglément comme des ordres divins. Ce trait distingue déjà les Natchez de la généralité des Peaux-Rouges qui gar-

dent fièrement leur indépendance devant leurs chefs, à moins qu'il ne s'agisse de chasse ou de guerre. Cette prérogative dévolue à une seule famille était fondée sur sa prétention de descendre du soleil, qui était directement adoré comme le dieu suprême. Nous retrouverons un principe tout semblable à l'origine du pouvoir des Incas. Sédentaires, du moins par comparaison, et agriculteurs, les Natchez avaient un temple du soleil, tourné vers Torient, d'environ quarante pieds de long sur vingt de large. Un feu perpétuel y était entretenu. On y gardait les squelettes des chefs défunts comme dans une sorte de tombeau de famille. Déjà les rites cruels en usage lors de la mort d*un chef : sacrifices de femmes, de serviteurs, de petits enfants, les victimes ellesmêmes devant danser au moment d'être immolées, nous donnent une idée anticipée du degré d'horreur que des coutumes analogues atteindront au Mexique sous la direction de Taristocratie politique et religieuse des Astecs (1).

(1) V. la description du pays et du peuple des Natchez dans V Histoire de la Nouvelle France du P. Charlevoix. On la trouve reproduite dans les œuvres de Chateaubriand à titre de pièce justificative de son roman des Natchez ^ éd. Firmin Didot, IV, 623.

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