ANIMISME ET SORCELLERIE
Les Manitous. — Esprits bons ou méchants. — Les esprits des Peaux-Rouges viennent de la nature. — Esprits des choses les plus vulgaires. — La sorcellerie des Peaux-Rouges. — Mauvais sorciers. — L'homme-médecine, — Traitement des maladies. — Usage religieux des purgatifs et des vomitifs. —Le Grand Sorcier des Haldas et des Nootkas. — Le Chareja des Californiens.
Comme en Afrique, la tendance à voir partout dans la nature des êtres animés, dont l'esprit est distinct et même peut agir, aller, venir, indépendamment do son enveloppe visible,, devait amener en Amérique la constitution d'un animisme très prononcé. Nous rappelons qu'il faut entendre par animisme la religion ayant pour objet les esprits sans nom déterminé et sans forme arrêtée qui sont censés parcourir l'espace, ordinairement invisibles, et se mêler des événements intéressant le sort des humains. Ce qui n'exclut pas pour eux la faculté de revêtir temporairement certaines formes, do se loger dans certains corps, dans certaines substances, mais sans qu'il y ait rien de nécessaire dans leur relation avec ces corps ou ces substances. Les Manitous ou les esprits
sont un grand sujet de préoccupation pour le Peau- Rouge. Il en est de bons, il en est de mauvais auxquels il faut rapporter les désordres troublant le cours normal des choses. En règle générale, le Peau-Rouge a peur de tous, parce que les meilleurs passent pour capricieux et mobiles. 11 en est qui, par goût, sont anthropophages. Ainsi les Soshones croient à l'existence de petits démons qui dévorent les enfants mal gardés et qui mettent à leurs places un de leurs rejetons. La mère se ligure qu'elle allaite son nourrisson ; en réalité elle a pris dans ses bras un petit cannibale qui va lui manger le sein, et elle mourra dans les vingtquatre heures (1). Quelques légendes citées par M. Tylor (2) donneraient lieu de penser qu'un dualisme plus ou moins systématique est à la base des idées religieuses des Peaux-Rouges, comme s'ils reconnaissaient une séparation absolue, une inimitié permanente, entre les esprits essentiellement bons et ceux qui sont foncièrement méchants. Mais lui-même remarque Tinfluence indirecte que les idées préconçues des narrateurs chrétiens et la connaissance des croyances européennes en matière d'anges et de démons ont exercée sur la forme et le fond de ces légendes. Nous ne pouvons donc nous appuyer sur elles pour ranger les Peaux-Rouges, comme on Ta fait quelquefois, au nombre des peuples dualistes. Le non-civilisé n'est pas assez conséquent avec lui-même pour concevoir ces catégories absolues. Gomme le
(1) Bancroft, /. c, HI, 157.
(2) CivUU,prim, H, 414-420.
Nègre, le Peau-Rouge tâche d'apaiser les méchants esprits, de même qu'il ne se fie jamais entièrement aux bons. La différence n'est guère autre chose à son point de vue qu'une question de plus ou de moins. Toutefois il faut reconnaître que, dans sa manière de considérer la lune et les esprits lunaires, les eaux et les esprits des eaux, comme des êtres animés le plus souvent d'intentions malveillantes, il y a un commencement très marqué de dualisme.
Comme en Afrique aussi, les âmes défuntes, les esprits des ancêtres viennent s'ajouter aux innombrables esprits sortis de la nature visible et sont l'objet des mômes croyances, des mêmes terreurs et d'un culte semblable.
Mais l'animisme des Peaux-Rouges a pour nous cet avantage qu'il nous permet de réfuter l'opinion de ceux qui n'ont vu dans la religion des esprits qu'un dérivé du culte des morts et qui en ont méconnu l'origine naturiste. Bien mieux que le Noir africain, ils ont le sentiment que cette quantité d'esprits qu'ils invoquent, révèrent ou redoutent, sont pour la plupart des esprits de la nature. Que l'on pèse, par exemple, le sens de cette réponse remarquable d'un sorcier californien, reproduite par M. Bancroft (1). On lui demandait ce qu'il disait en marmottant un chant monotone et incompréhensible pour la guérison d'un malade. « Je parle », dit-il, « aux arbres, » aux oiseaux, aux sources, au ciel, aux rochers, » pour qu'ils m'aident, et aussi au vent, à la pluie et
» aux feuilles. » Ce sorcier savait donc qu^il s'adressait à tous les phénomènes visibles de la nature, bien qu'il invoquât et évoquât les esprits en général. Les Iroquois, dans leurs grandes fêtes, remerciaient les bons esprits de leurs bienfaits, et offraient en même temps leurs actions de grâce aux arbres, aux buissons et aux plantes, aux sources et aux ruisseaux, au feu et au vent, au soleil, à la lune et aux étoiles (1). En d'autres termes, tandis que les dieux célestes, le soleil, la lune, le ciel soufflant gardent leur individualité, leur nom, leur forme déterminée, les milliers de phénomènes plus humbles que la nature visible expose à la vue du Peau-Rouge, les arbres, les sources, les buissons, les rochers, etc., sont des générateurs d'esprits innombrables qu'on ne peut plus nommer, qui remplissent l'espace et qui s'appellent simplement «les esprits». Un phénomène terrestre frappe-t-ilplus particulièrement qu'un autre l'imagination peureuse de l'enfant des prairies ? Ce phénomène devient un véritable nid d'esprits. Ainsi la chute remarquablement haute et bruyante de la rivière Pehono passe pour la résidence d'êtres dangereux, d'un esprit-chef et d'autres esprits sous ses ordres. Ils attirent les voyageurs dans le gouffre pour les dévorer. On n'ose, quand on passe le long de la rive, regarder la cascade en face ni même dormir dans son voisinage. On entend de loin les rugissements de ces esprits redoutables. Les esprits en sortent, puisqu'ils vont surprendre à distance les hommes endormis;
G) Schoolcpaft, Indian Tribes, m, 337. Comp. Tylor, ^V., H, 267.
ils sont donc bien à la fois les lils de la cascade et des êtres pouvant vivre et agir indépendamment de leur mère (1). C'est une légende analogue à celle de Loreley, la perfide fée-rocher du Rhin, qui iattire le passant par ses chants et qui, lorsqu'elle le tient, le plonge dans les profondeurs du fleuve pour s'en repaître goulûment (2).
Un trait fort intéressant, toujours au même point de vue des origines naturistes de la croyance aux esprits, nous est rapporté par Schoolcraft (3). C'est seulement en hiver que les Peaux-Rouges osent charmer leurs loisirs en se racontant des histoires où les esprits jouent un grand rôle et dont les narrateurs se permettent de leur décocher plus d'un trait railleur. On n'oserait pas en faire autant dans la belle saison, il est môme imprudent alors de parler d'eux ou d'en appeler un par son nom, parce que, s'il était dans le voisinage et qu'il l'entendit, cela pourrait attirer son attention d'une manière fâcheuse pour celui qui l'aurait ainsi nommé. Pourquoi donc en hiver est-il permis d'être moins prudent ? C'est que, disent les Peaux-Rouges, la neige couvrant la terre force les esprits, qui autrement animent tout et rôdent partout, à rentrer dans leurs cachettes. Engourdis par le
(1) Bancroft, /.<?., HT, 124.
(2) On peut rapprocher des esprits de la cascade ceux que M.Tylor mentionne d'après Brébeuf et Marquette. C'étaient des esprits de rocheis qu'il fallait désarmer par des offrandes de tabac, si l'on voulait échapper au naut'ra^^e et au danger d'être dévoré par eux. {Civiiis.prim., Il, 270-271.)
(3) Lidian Tribes, Comp. Waitz, III, 234-235.
froid, ils s'endorment et n'entendent pas ce que l'on peut dire sur leur compte. Mais avec le printemps ils se réveillent, sortent de leurs retraites, reprennent leurs ébats, et il convient de se taire sur leur compte jusqu'à l'hiver prochain. Ces esprits sans nombre sont donc, au fond, de petits dieux-nature dont on ne sait qu'une chose, c'est qu'il y en a une quantité, et cette idée du réveil de la nature au printemps, causé par le retour des esprits des bois, des monts, des prairies, des sources, des fleurs, ne manque assurément ni de poésie, ni de grâce.
Les Pères Charlevoix et Lejeune avaient déjà remarqué cette disposition des Peaux-Rouges à reconnaître l'existence d'un esprit personnel jusque dans les objets les plus vulgafres, tels qu'une hache ou un chaudron, si bien que lorsque l'objet est détruit, son esprit est censé lui survivre et se rendre comme tout esprit défunt au pays des morts, dans la région du soleil couchant (1). L'éternuement lui-même, comme en Afrique, passe pour la sortie d'un esprit qui s'était logé dans le corps du patient (2).
Il est donc contraire à toute vraisemblance que le culte des esprits ne soit dans les tribus américaines du Nord qu'une continuation du culte des morts comme le prétend M. Herbert Spencer. Les esprits qu'elles vénèrent ou redoutent viennent bien plus encore de la nature que des ancêtres défunts.
Il faut observer à ce propos que le culte de l'homme
(1) Charlevoix» /. c, VI, 74 ; Lejeune, Nouvelle France^ 59. (2)Tylor./.c., 1,116.
vivant ne paraît pas avoir jamais été en vigueur chez les Peaux-Rouges . On ne trouve chez eux ni cette adoration quasi-fétichiste de la royauté qui est poussée si loin chez les Africains, ni cette dévotion dont les souverains mexicains et les Incas du Pérou étaient les objets. Mais en matière de sorcellerie le Peau-Rouge est aussi craintif, aussi superstitieux que le Nègre peut Tôtre.
En effet, Tanimisme engendre en Amérique la sorcellerie comme en Afrique. Il y a de bons et de méchants sorciers. Ceux-ci sont poursuivis, jugés, mis à mort, exactement comme chez les Nègres et les Cafres. Les Iroquois en brûlèrent des centaines jusqu'à une époque encore peu éloignée (1). Les maladies, les famines, les malheurs publics et privés leur sont imputés. Plus d'une guerre sanglante a été provoquée par la croyance d'une tribu qu'un sorcier d'une tribu voisine avait par ses sortilèges causé la mort d'un do ses membres (2). Mais le sorcier reconnu, avoué, en quelque sorte officiel, est à chaque instant invoqué. C'est en état d'extase ou de rêve que les sorciers Peaux-Rouges reçoivent et transmettent les communications des esprits. Comme ils sont surtout employés à litre do guérisseurs, les tribus ont emprunté à notre langue un mot qui est entré dans la leur par on ne sait quel consentement spontané, et on les appelle à peu près partout des hovimes-médecines. Ils portent dans un sac, qu'on
(1) Millier /. c, 78 suiv.
(2) Schoolcraft, l.c, II, 171.
appelle aussi le sac-médeciriej les objets qui servent à leurs conjurations, des os, des coquilles, des figures d'animaux. Ils s^annoncent à distance au moyen d'une espèce de crécelle ou de claquet, qu'on dirait suggéré par le désir d'imiter le bruit caractéristique du serpent à sonnettes, et que seuls ils ont la hardiesse de faire tinter. Quand le transport extatique ne leur arrive pas naturellement, ils ont des méthodes artificielles pour se le procurer : contorsions, cris, jeûnes prolongés, incisions sanglantes. Il y a des familles de sorciers où la profession est héréditaire, ce qui en fait presque des familles sacerdotales; du reste la profession est libre, est sorcier qui peut et qui veut. Les missionnaires chrétiens et les voyageurs philosophes se sont imaginé bien à tort que ces gens n'étaient que des charlatans éhontés, quand môme il est probable qu'ils ne craignent pas toujours de recourir aux moyens détournés de rehausser leur prestige ou d'aider à la réussite de leurs sortilèges. Schoolcraft (i) parle d'un sorcier algonquin converti au christianisme qui ne mettait pas en doute qu'il avait dû auparavant aux démons de pouvoir exécuter des choses surnaturelles.
Leur méthode pour guérir consiste soit dans Tinvocation simple des esprits et tout spécialement de celui que tout sorcier doit avoir pour patron, soit dans la fabrication d'une figurine représentant le malade et à laquelle ils appliquent des charmes, soit enfin, et cette méthode est très usitée en Amérique,
a) Wiffwam, p. 210.
en massant le patient avec quelgue rudesse et en suçant la partie malade pour en extraire le principe morbide, ou plutôt Tesprit cause de la maladie. Les maladies sont, en effet, très souvent attribuées à la colère d'esprits négligés ou offensés. Le sorcier, par le ministère duquel agit un esprit plus fort, contmint Tesprit malfaisant à se blottir dans un caillou, un morceau d'écorce ou de bois, etc., que lui, le sorcier, portait dans sa bouche et qu'il montre ensuite comme le réceptacle de Tesprit éliminé. Alors on enterre cet objet, ou bien on le jette au feu, ou bien on le perce de flèches (1). Les sorciers se servent aussi de breuvages composés avec des herbes médicinales, et ce sont naturellement les sorciers héréditaires qui en connaissent le mieux les vertus. Ils ont des vomitifs, des purgatifs, des dépuratifs ; mais il faut noter que, dans leur idée, ces substances n'agissent que parce qu'elles renferment un esprit éliminateur qui chasse le ou les mauvais esprits tourmentant le malade. Voilà pourquoi ils administrent souvent un purgatif ou un vomitif à quelqu'un qui n'est pas du tout malade, mais qui croit avoir besoin d'être purilié de mauvais esprits qui sont en lui. C'est ce qui nous explique la place que le vomitif et le purgatif tiennent dans le rituel des Peaux- Rouges qui prennent souvent l'un ou l'autre pour se présenter devant leurs dieux dans l'état de pureté requis (2). Les conjurations sous forme de chants
(1) Comp. Schoolcraft, 1.c.J,2dO; H, 179, 199 ; UI, 498.
(2) Comp. Muller, /. c, 82 etsuiv.
magiques et les prédictions de Tavenir inspirées par les esprits font aussi partie intégrante de la sorcellerie américaine.
A plus d'un trait curieux, on reconnaît le caractère sérieux et facilement sombre de l'Indien américain. Par exemple, on peut citer la coutume des sorciers Haïdas et Nootkas, peuples faisant partie de ceux que M. Bancroft appelle les Colombiens, à Touest du Canada. C'est une belle race, relativement très intelligente, très vorace aussi, et où les missions chrétiennes auraient remporté do beaux succès si la religion civilisée n'avait pas eu fatalement à combattre de terribles rivales, les liqueurs civilisées.
La tribu a ses sorciers et ces sorciers ont leur chef, le grand sorcier, qui possède tous les pouvoirs surnaturels et en communique une certaine dose à ses subordonnés. Pour cela, il doit une fois par an se retirer dans la profondeur des bois où il vit absolument seul, jeûnant ou ne mangeant que de l'herbe. Cette retraite austère dure plusieurs semaines, à la fin desquelles il tombe dans un état d'hallucination et de délire suflisamment expliqué par un tel genre dévie. Cela va môme jusqu'à la frénésie. Malheur à celui qui l'épierait pendant ces jours où il se retrempe mystérieusement dans le commerce avec les esprits I Il violerait le mystère dont les communications des dieux avec les mortels doivent toujours être entourées, et leurs adorateurs croiraient faire œuvre pie en torturant et en mettant à mort le sacrilège. Les esprits n'aiment pasi être vus et s'irritent contre les audacieux qui, sans permission, s'avisent de vouloir
pénétrer leurs secrets. Quand enfin le sorcier-chef est arrivé au degré voulu d'exaltation, il sort du bois à peu près nu et à l'état de bête féroce. Il se jette sur ceux qu'il rencontre, les étreint, les mord à belles dents, leur enlève des morceaux de chair qu'il avale. Il continue avec d'autres jusqu'à ce qu'il tombe épuisé. Ses victimes n'osent pas se soustraire à ses morsures. Parfois même elles vont au devant, soit pour expier des fautes secrètes, soit pour se procurer la faveur des esprits en leur offrant leur propre chair. Elles montrent ensuite leurs cicatrices avec fierté, elles ont été un mets divin, agréé par les dieux (1).
Il faut remarquer ici : 1^ d'après toutes les analogies, une transformation du sacrifice humain qui sans' doute était auparavant consommé complètement ; 20 l'idée que le sorcier-chef, tout imprégné de la substance divine des esprits avec lesquels il est entré en communion intime, est devenu plus que le représentant, qu'il est une sorte d'aller ego consubstantiel de la divinité qui mange en lui et par lui de la chair humaine; 3° le prix que l'on attache à entrer soi-même dans cette espèce de consubstantiation divine. Nous verrons ces deux dernières notions jouer un rôle tragique dans les religions mexicaines. Déjà, chez les Cafres, nous avions eu à relever quelque chose d'analogue. Afin de s'unir à la divinité, on lui donne de sa propre chair à manger. C'est en sens inverse un résultat analogue à celui que le chrétien
(1) Bancroft, 1, 160, 170-172; m, 150.
catholique recherche dans la manducation de l'hostie. Il fait sienne une chair divine. L'Américain rend divine sa chair à lui-même. Dans le môme cours d'idées, il partagera avec les dieux les victimes immolées, animales ou humaines. Ce sont les formes grossières de ce besoin de s'unir à la divinité que nous avons signalé comme caractérisant le sentiment religieux et dont nous trouverons tant d'expressions variées au cours de notre histoire.
Sans aller jusqu'à ce degré de fureur anthropophage, la méthode ordinaire des sorciers Peaux-Rouges est d'aller dans les solitudes des grandes forêts chercher ou retremper leurs facultés surnaturelles. Ils reparaissent toujours émaciés, couverts de peintures bizarres, avec des incisions sanglantes qu'ils se sont faites, portant un masque effrayant, dévorant môme à belles dents des chiens vivants et des cadavres humains. Nous ne saurions citer toutes les particularités de cette espèce de folie racontées par les voyageurs. Bornons-nous à décrire encore, à titre de standard'fact ou de fait typique, un rite annuel de sorcellerie en vigueur chez les indigènes de la Californie et où nous retrouvons, bien qu'un peu adoucies dans leur application, les mêmes notions que nous venons de signaler chez les Haïdas et les Nootkas.
Le dieu suprême, qui ailleurs s'appelle le Kitchi Manitou, le Grand-Manitou, s'appelle en Californie Chareja. Chaque année on célèbre en son honneur une grande fête avec chants, danses et beaucoup de bruit. Mais, à un moment donné, au milieu des réjouissances les plus tapageuses, le bruit cesse. C'est
Chareja qui approche en personne. Mais comment ? Sous les traits, en la personne du sorcier principal qui porte le nom même de la divinité, qui s'appelle aussi Chareja. Quelque temps avant la fête, il s'était retiré dans les montagnes pour s'imposer un régime sévère de jeûne et de silence. Il revient porté sur un brancard de feuillage par des hommes qui marchent les yeux bandés. Aucun mortel, en effet, ne saurait vivre après avoir vu le Chareja sortir de sa retraite. La terreur s'empare de tous ceux qui célébraient la fête. Chacun va se cacher pour éviter de le rencontrer. On dirait que les scènes sanglantes auxquelles se soumettent les Nootkas se reproduiraient si rhomme-Charcja rencontrait des témoins de son passage, et probablement tel était le cas à une époque plus reculée. Le Chareja est conduit au o bain de sueur », et c'est seulement quand il reparaît que la fête joyeuse lecommence. On exécute une danse de propitiation ; après quoi, suit une indescriptible bacchanale qui termine la fétc (1).
Nous relevons ici l'analogie avec la cérémonie célébrée chez les Nootkas, analogie qui suppose un fond originel tout ù l'ait semblable, et Taccent mis sur cette idée que l'homme revenu des solitudes, tout imprégné de substance^ divine, est lui-même un représentant et même un homonyme de la divinité. Ce point do vue joue aussi un grand rôle dans les cultes mexicains.
C'est ce penchant prononcé a donner une satisfac-
(1) Bancroft, /. c, I, 363.
tion sous forme concrète au besoin d'union avec la Divinité, c'est-à-dire, au niveau religieux où notre histoire nous retient encore, avec les êtres divins, qui explique le mieux un phénomène qui n'est pas exclusivement renfermé dans l'Amérique du Nord, que nous avons déjà observé chez les Cafres du sud de l'Afrique, mais qui existe dans les tribus de Peaux- Rouges à son plus haut degré de fréquence et d'intensité. Je veux parler du totémisme.