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CHAPITRE IV

TOTÉMISBfE. — SACRIFICES. — VIE D'OUTRK-TOMBE

Totémisme et fétichisme. — Comment le Peau-Rouge reçoit son totem. — Explication du totémisme. — Sacrifices humains» —Vie d*outre-tombe. — Représentation de la vie future. — L*âme et Tombre.

Le totémisme caractérise la religion du Peau-Rouge comme le fétichisme celle du Nègre, sans que cette distinction ait besoin d'être poussée jusqu'à Topposition radicale. Il y a bien quelques traces de totémisme chez les peuples africains, et il ne faudrait pas s'imaginer que, parmi les nombreuses amulettes, les brimborions enchantés, que le Peau-Rouge reçoit de ses sorciers, il ne s'en rencontre jamais qu'on pourrait très bien ranger parmi les fétiches, c'est-àdire des objets matériels renfermant un esprit conscient, actif et protecteur de son possesseur. 11 s'agit seulement d'une prépondérance.

Comme le fétiche, le totem est propriété individuelle ou du moins spéciale, soit à une famille, soit à une tribu. Le totem est un animal déterminé servaint de forme corporelle, qu'elle soit naturelle ou simplement préférée, à l'esprit dont l'individu, la

famille ou la tribu croit posséder la protection. Un homme, une famille, une tribu, se croiraient ingrats, sacrilèges, s'ils renonçaient à leur totem. Il inspire un sentiment de féauté, qui n'existe pas pour le fétiche. C'est au point que, si deux tribus fusionnent pour n'en plus former qu'une, les deux totems se combinent, et on voit éclore de véritables monstres, tels, par exemple, que les Faucons-Saumons cités par M. Bancroft (1). Il peut en être de même quand deux familles s'unissent. Le totem fait la fonction d'un blason dévotement respecté.

Chaque Peau- Rouge a son totem. Le plus souvent il en porte la marque ou le symbole sur son corps, sur ses armes, sur ses vêtements. Il le dessine sur sa hutte et sur son canot. Il regarde les animaux de même nom comme ses parents, il s'abstient de les chasser et de les tuer, il les invoque dans le danger.

Comment arrive-t-il à déterminer l'espèce d'animal qui sera son totem ?

Il est des tribus, comme dans la Californie du sud et au nord du Mexique, où ranimai totem est désigné par les femmes de la tribu réunies près de la mère au moment de la naissance de l'enfant; elles tracent sur le sable des figures d'animaux qu'elles effacent l'une après l'autre, ou bien elles se bornent à les nommer successivement. La figure dessinée ou le nom prononcé au moment où le nouveau-né jette son premier cri, désigne le totem qui sera le sien. Mais dans la plupart des tribus Peaux-Rouges le jeune

CL) Native Races, m, 87.

homme doit chercher son totem lui-même, quand il arrive à l'âge de puberté. Quelquefois même il remplace de cette manière celui qui lui avait été assigné

à sa naissance.

C'est en songe, ce grand moyen facultatif pour tous d'entrer en communication avec le monde supérieur, que le jeune Peau-Rouge doit voir apparaître l'animal protecteur que les esprits lui destinent. Pour cela, il fait sur une moindre échelle ce que font les sorciers. Il se séquestre pendant quelque temps de la société de ses semblables, il jeûne beaucoup, il dort dans les solitudes, et il s'astreint à ce genre de vie jusqu'à ce qu'arrive le rêve révélateur. Dans plusieurs tribus, cette révélation a pour conséquence que le jeune homme cherche un exemplaire de l'animal rêvé, le poursuit, le tue par exception, et de sa peau desséchée se fait un sac-médecine qui ne le quittera plus. Il est devenu par là son parent, son frère, et il a droit à la protection de Fesprit qui revêt volontiers la forme de cet animal, qui plutôt est lui-même un animal supérieur de même genre et de même nom.

Pour s'expliquer l'origine de cette singulière coutume, il ne faut pas invoquer simplement le besoin qu'éprouve l'homme aux étages inférieurs de la religion de se donner un dieu qui soit à lui plutôt qu'aux autres, dont il invoque la protection spéciale avec des titres individuels à l'appui de ses invocations. La dernière expression d'un tel besoin se révèle dans le sérieux avec lequel le chrétien du moyen-âge choisissait parmi les saints du paradis un patron qu'il

invoquait spécialement aux heures de danger. C'était ordinairement le saint dont il portait le nom ; mais il le choisissait souvent aussi lui-même et il lui était tout particulièrement dévot. Cette explication ne rendrait compte que du principe psychologique commun à ces deux dévotions; elle ne dirait pas pourquoi celle de Tindigène américain affecte cette forme particulière qui s'appelle le totem. Pour se l'expliquer, il faut la rattacher à Tanimisme et à l'ensemble de croyances dont l'animisme est la source.

L'idée que l'animal renferme un esprit analogue et même supérieur à celui de Thomme mène droit à celle que les esprits des animaux sont de même genre que les esprits mystérieux qui sont intermédiaires entre les grands dieux de la nature et l'homme. 'Les grands dieux eux-mêmes, le ciel, le soleil, la lune, les montagnes et les fleuves, sont à chaque instant conçus sous forme animale. Le ciel est un grand oiseau, le soleil un taureau, la lune une vache, les fleuves des serpents, etc. De plus, l'animisme suppose que les esprits peuvent sortir de leur demeure habituelle pour s'incarner, quand il leur plaît de se montrer aux hommes, sous la forme d'animaux déterminés. Ce que font la famille et la tribu pour s'assurer une protection surnaturelle, l'individu le fait aussi pour lui-même, et même probablement le totémisme de famille et de tribu provient du totémisme individuel d'un premier ancêtre ou d'un premier chef. Le totémisme n'est donc au fond qu'une application des deux principes combinés du culte de l'animal et de la croyance aux esprits. C'est

là qu'il faut chercher l'origine de cette forme particulière de dévotion si marquée chez les Peaux-Rouges. De même que chaque Nègre se fait un peu sorcier en entretenant des relations intimes avec les esprits renfermés dans ses fétiches, de môme le Peau-Rouge se rattache au monde des esprits en s'alliant par un culte spécial aux esprits incarnés dans les animaux. Le totémisme et sa prépondérance parmi les Peaux- Rouges vient de ce que l'animisme a poussé chez lui plus loin qu'ailleurs la préoccupation et le culte do ranimai, ce qui n'a rien de surprenant de la part d'une race de chasseurs. Ce n'est pas du tout, comme on l'a prétendu, parce qu'un premier ancêtre aurait reçu de ses contemporains le surnom d'un animal auquel on trouvait qu'il ressemblait par sa force, son agilité, son couraî^e ou son habileté. Cela n'expliquerait nullement pourquoi, à côté du totem de la famille et de la tribu, chaque Peau-Rouge désire en posséder un qui soit exclusivement le sien (1). Les missionnaires du dix-septième siècle avaient bien observé ce caractère particulier de la religion des indigènes. Ils lui donnaient seulement une forme un peu trop métaphysique lorsqu'ils disaient que, d'après les indigènes, chaque espèce animale avait un frère aîné, un arché-type céleste, dont descendaient tous ceux qui en faisaient partie (2).

(1) Comp. pour tout ce qui a rapport au totémisme Waitz, An-^ thropol. ni, 190 et suiv. ; Baucroft, Native \Races, HI, 130 et suiv. ; Tylor, Civilis. prim. II, 305.

(2) Lafiteau, Mœurs des Sauvages ^\^ 370. Comp. Schoolcraft, Inr dian Tribes, III, 327.

Du reste, il ne faudrait pas croire que tous les animaux possibles puissent devenir des totems. Il est Trai que les totems sont très nombreux ; Tours, le bison, la loutre, le corbeau, le castor, le coyotte, le faucon, etc., peuvent l'être. Encore faut-il pourtant qu'ils se distinguent par quelques qualités frappant l'imagination, la force, la ruse, l'adresse, Tagilité, le courage. Le serpent est un totem très rare, sans doute à cause de sa réputation suspecte comme esprit des eaux.

Tout cet ensemble d'idées rend moins étrange la croyance si répandue chez les Peaux-Rouges que Tespèce humaine, ou tout au moii;s leur tribu, descend d'un animal déterminé. Les Chippeways se donnent pour premier ancêtre un chien, les Delawares un aigle, les Osages un écureuil qui avait épousé la fille d'un castor (1). Les Peaux-Rouges parlent aux animaux absolument comme à des hommes, les louent, les exhortent, les menacent, comme s'ils pouvaient les comprendre. Les Koloshes se divisent en deux tribus dont l'une a pour totem le corbeau, Tautre le loup. Cela suppose, entre tous les membres de la même tribu, une parenté qui ne leur permet pas de se marier entre eux; ils doivent chercher leurs compagnes dans l'autre tribu (2). Nombre d'indigènes s'attendent à être transformés en animaux après leur mort. Ils croient aussi que les esprits défunts apparaissent le plus souvent sous forme animale. Par

(1) Waitï, /. c, 181.

(2) Waitz, ibid,, 22Q.

conséquent ils sont très disposés à croire aussi que les sorciers peuvent se changer en animaux ou transformer d'autres hommes de la môme manière. Pour les Têtes-Plates, les castors sont une race humaine qui a été condamnée à vivre dans les conditions que Ton sait par une divinité irritée de leur méchanceté; mais quand leur pénitence sera finie, ils reprendront la forme humaine (1).

Tout cela dénote une familiarité avec l'animal que ces grands enfants, plus rapprochés que nous de Tétat de pure nature, poussent à un degré dont nous avons de la peine à nous faire une idée. La différence entre ranimai, Thomme et l'être divin n'est pas sentie dans cet état d'esprit, et le plus souvent on dirait que c'est la forme animale qui est la forme fondamentale et commune des trois catégories. Le plus souvent aussi la supériorité est attribuée à l'animal. Ce qui n'empêche pas de le chasser, de le tuer, de le manger, la nécessité le veut, mais non sans certaines restrictions, et en tout cas on ne mange pas son totem.

L'anthropophagie n'existe plus, dit-on, chez les Peaux-Rouges qu'à l'état sporadique et lorsque la faim en fait une sorte de nécessité. Cependant, tout montre qu'elle a été endémique chez eux comme partout. Le fait est qu'elle s'est maintenue comme rite, comme sacrifice, là où elle a disparu des habitudes (2). On croit que les esprits aiment la chair hu-

(1) Banoroft, /. c, HI, 130-131.

(2) Comp. Miiller, Americ, Urrelig,^ 146 suiv.

maine et qu'ils sont bien aises d'avoir des esclaves. On leur en donne. Chez les tribus non-civilisées, au nord du Mexique, lorsque deux d'entre elles font alliance, on immole un homme pour procurer la bénédiction divine au traité d'amitié; seulement on a soin de Tenivrer avant la cérémonie. Puis on le coupe en morceaux, chaque assistant se frotte avec son sang et mange sa part de l'odieux aliment (1). A peu près partout, après la victoire, les prisonniers sont sacrifiés aux dieux pour leur témoigner la reconnaissance des vainqueurs (2). En Floride, comme chez les anciens Sémites, tout premier-né était sacrifié au soleil (3). Chez les Paunies on sacrifiait une jeune fille à l'étoile du matin pour obtenir la fertilité du sol. On affirme que cette immolation eut encore lieu en 1837. Avant de l'immoler on enfermait la victime, on la soignait, on la nourrissait bien ; en un mot, on l'engraissait, pour qu'elle fût plus savoureuse. Chez les Koloshes et dans bien d'autres tribus, on sacrifie des esclaves (4). La prière iroquoise rapportée par Tanner (5) montre bien le mobile qui détermine les off"randes de ce genre. Quand ils partaient pour la guerre, les Iroquois immolaient un homme à leur dieu protecteur et lui disaient : <c Nous t'ofl'rons ce » sacrifice, afin que tu puisses te nourrir de chair » humaine et que tu veuilles en conséquence nous

(1) Bancroft, /. c, I, 637.

(2) i&îd.,656;m, 143.

(3) Waitz, Anthrop.^ III, 102.

(4) Bancroft, /. t\, III, 207, 329.

(5) ^'arrative, 286, 318.

» donner du bonheur et la victoire sur nos enne- » mis. »

La manière dont le Peau-Rouge conçoit la destinée humaine est tout à fait en harmonie avec cet ensemble de notions animistes. L'idée qu'il faut enterrer avec le mort les armes et les objets qui lui appartenaient, pour qu'il n'arrive pas dans l'autre monde privé du nécessaire, est générale. Chez les Comanches, on élève de plus un monceau de pierres près duquel une perche tient suspendue une paire de mocassins. Est-ce pour indiquer que le défunt est parti pour un lointain voyage ? Ne serait-ce pas plutôt pour qu'il ait une paire de rechange dans le cas où ceux qu'il portait, quand on l'a mis en terre, seraient usés avant la fin du trajet? Les Osages enfoncent dans le monticule élevé sur le cadavre une perche h laquelle ils attachent le scalp d'un ennemi : l'esprit de cet ennemi sera dans le pays des esprits le serviteur du mort. Chez les Pimas et les Moquis, se rapprochant du Mexique, on leur fournit aussi des chevaux pour les aider à faire la route. Dans la Colombie britannique, chez les Tétes-Plates, les Pends d'Oreille, les Cœurs d'Alêne, etc., on voit assez souvent des suicides inspirés par le désir de rejoindre des morts bien-aimés. On y observe aussi la coutume de se couper des morceaux de chair que l'on jette sur le bûcher où le cadavre est consumé, ce qui doit évidemment tenir lieu du sacrifice entier de la personne (1). Nous retrouvons même chez les Tinnehs, au nord du

(1) Bancroft, /. c, HI, 523, 555, 667. I, Z8S. Tylor, /. <?., I, 535.

Canada, la singulière coutume que nous avions déjà signalée chez les Hottentots et les Boschmans, de s'enlever une phalange de doigt en signe de deuil profond, et là aussi on rencontre de vieilles femmes qui n'ont presque plus de doigts (1). Cette coutume, bien que moins fréquemment observée, se rencontre encore à Tétat sporadique chez les Indiens du Missouri (2). Chose curieuse ! au delà d'un espace immense où il n'en est plus question, elle se retrouve en vigueur chez les Charruas et d'autres peuplades très arriérées de TAmérique du Sud vivant non loin de l'Araucanie (3). Chez les Hurons, comme en Floride, on immolait des femmes et des esclaves destinés à servir le mort dans sa nouvelle existence. Chez les Takalis une veuve n'est pas forcée de se faire brûler avec son mari, mais elle doit monter avec lui sur le bûcher et le tenir embrassé pendant que les flammes déjà Tatteignent. Elle ne se retire que lorsqu'elle ne peut décidément plus supporter les morsures de la flamme (4). Après quoi, et pendant plusieurs années, elle doit porter les cendres de son mari défunt dans un sac suspendu à son cou. Qui ne voit dans ce rite bizarre la preuve d'une immolation antérieure de la femme appelée à suivre son mari, puis d'un adoucissement survenu, depuis que des femmes vaincues par la douleur et l'effroi d'une telle mort se sont soustraites au supplice par une fuite qui n'a pas

(1) Banrroft, ibid., h 127.

(Sf) Waitz, Anthrop, III, 196.

(3) Ibid. 482.

(4) Ibid, 199-200. Tylor, /. c, I, 535.

eu de conséquences fâcheuses ni pour elles ni pour leur tribu ? L'instinct impérieux de la conservation, en conflit avec des rites dérivés logiquement du point de vue religieux, a suggéré ces moyens termes, ces coutumes qui seraient inexplicables si Ton ne pouvait montrer l'antithèse dont elles cherchent à concilier les termes. 11 convient aussi d'accompagner le mort à sa dernière demeure en poussant de grandes lamentations. 11 faut surtout qu'elles soient bruyantes. Mais, chez les Chippeways, les femmes seules remplissent cette fonction qui paraît au-dessous de la dignité masculine (1). Au nord du Mexique, on remplit la bouche du petit enfant qui meurt de lait pris à la mamelle maternelle, pour que le pauvre petit ne soun*re pas de la faim pendant le voyage, et, d'autre part, on tue sans pitié l'enfant dont la mère a succombé pendant la parturition, parce qu'on le regarde comme un assassin possédé par un mauvais esprit (2). La peur et la défiance des esprits, qu'il s'agisse d'hommes morts ou d'esprits de la nature, sont les mômes qu'en Afrique. C'est pour cela qu'on attache tant d'importance à ce que le mort n'ait pas lieu de reprocher aux survivants de l'avoir négligé en ne lui fournissant pas tout ce dont il pouvait avoir besoin. Les Iroquois, par exemple, ménageaient dans chaque tombe une petite ouverture par laquelle l'esprit du mort pouvait entrer ou sortir à sa guise. Les Floridiens n'osent pas sortir pendant trois mois après la

(1) Ibid. m, 196.

(2) Bancroft, /. c, I, 590.

mort d'un parent, ils pourraient le rencontrer et il pourrait vouloir les emmener. La coutume est aussi très répandue chez les Peaux-Rouges, aussi bien que chez les Noirs, de faire sortir le cadavre par une ouverture pratiquée tout exprès dans la hutte, parce que s'il sortait par la porte ordinaire, on devrait toujours suivre le même chemin que lui, ce qui pourrait porter malheur. Il est admis que les épileptiques, les léthargiques, les cataleptiques reviennent après chacune de leurs crises du pays des morts et peuvent en rapporter des nouvelles (1).

En général, les idées que les indigènes de TAmérique du Nord se font de la vie d'outre-tombe ont quelque chose de plus précis que celles des Noirs d'Afrique. Elles reviennent toutefois à ce trait général que la vie future est essentiellement la continuation, sous toutes les formes et à tous les points de vue, de la vie actuelle. Le mort continue de vivre tel qu'il était quand il expira, riche ou pauvre, chef ou esclave, hardi guerrier ou ardent chasseur, et c'est en cette qualité qu'il s'assurera un sort meilleur dans le monde futur que s'il était lâche ou indolent (2) . L'idée morale d'une rémunération fondée sur d'autres vices ou d'autres vertus est étrangère à cette manière de concevoir la vie d'outre-tombe chez les Peaux-Rouges, comme chez la grande majorité des non-civilisés (3) .

Du reste, il règne peu de fixité dans la manière

(1) Waitz, m, 194 et suiv.

(2) Comp. Millier, /. c, 87 et suiv.

(3) n faut sur ce point se déûer de la tendance de nombreux

dont ils se représentent le passage d'une vie à Tautre. Ce que nous avons dit des relations étroites qui existent dans leurs croyances animistes entre les esprits et les animaux permet de comprendre pourquoi, dans nombre de tribus Peaux-Rouges, on voit que les esprits défunts commencent par se loger dans des corps d'animaux, notamment d'ours, de poissons ou d'oiseaux (1). Les Hurons pensaient que les tourterelles avaient surtout ce privilège. Les Iroquois, le soir des funérailles, lâchaient un oiseau qui emportait Tesprit du mort (2). Ou bien on admet que cet esprit peut recommencer la vie dans un autre corps humain. C'est pour cela que les Algonquins enterraient les petits enfants sur les bords des sentiers, afin qu'ils pussent rentrer dans les flancs des femmes qui passaient (3). Ailleurs le sorcier, après avoir posé les mains sur le corps d'un mourant, les pose sur la tête d'un autre homme. Le premier enfant que cet homme engendrera sera animé par l'esprit du mort, héritera de son nom et de son rang (4). Les Nootkas, ayant entendu parler d'une tribu éloignée qui parlait

missionnaires et voyageurs à trop rapprocher la différence de sort réservée au lâche dans le monde futur des Peaux-Rouges de Tidëe chrétienne de la rémunération punissant les méchants et récompensant les bons comme méchants et comme bons. Dans Tidée des Peaux -Rouges, il n'y a qu'un prolongement de Tétat de choses déjÀ existant. Le brave est plus estimé, plus heureux, dès À présent que le couard ; il en est de même dans la vie d'outre-tombe.

(1) Schoolcraft, /. c, III, 113.

(2) Tylor, /. c, II, 9.

(3) Charlevoix, Nouv, France, VI, 75.

(4) WaiU, m, 195 suiv.

leur langue, déclarèrent sans hésiter que cette tribu avait été formée par les esprits de leurs morts (1). Chez les Koloshes la mère voit en rêve le parent décédé auquel son enfant donnera une seconde vie (2). Les ressemblances souvent si frappantes entre ascendants et descendants séparés par deux ou trois générations ont dû entretenir ce genre de croyances. On pense aussi très souvent, c'était le cas chez les Hurons, que Tâme du mort hante les lieux voisins de sa sépulture et vient manger la nuit les restes des repas (3). L'idée qu'un homme assassiné pouvait après sa mort revenir pour se venger de son assassin, était le motif le plus puissant qui détournât les Sioux de ce genre de crimes (4).

Ces croyances variées, qui semblent en tout cas retenir l'esprit défunt sur la terre pendant un temps plus ou moins long, n'empêchent pas qu'on se représente le rendez-vous général et définitif des morts comme une région distante à laquelle on ne parvient qu'après un long voyage. L'idée la plus commune et qui dut être suggérée par la connaissance plus ou moins précise d'une grande mer située à l'ouest où le soleil descendait chaque soir, c'est que le voyage au pays des trépassés est difficile, pénible, qu'il faut traverser une mer ou un fleuve immense et qu'on peut s'y noyer (5). Ou bien c'est un serpent, quand ce n'est

(1) Waite, m, 195 suiv. Tylor, Civil, prim., U, 4.

(2) Tylor, ibid,

(3) Ibid. 40.

(4) Schoolcraft, /. c, H, 195.

(5; Catlin, N. Amer, Indians, éd. aUem., 258.

pas un grand chien, qu'il faut affronter. Ou bien encore c'est un pont oscillant ou formé par un tronc d'arbre dénudé qu'il faut franchir au risque de tomber dans le gouffre (1). Il y a aussi çà et là l'idée d'un navire des morts comme sur certains points de nos côtes maritimes. On se représente îes morts comme formant des villages pareils à ceux de la terre et s'empressant autour des nouveaux arrivés pour avoir des nouvelles de leur ancien pays. Toutefois il est admis ordinairement que le pays des morts tient en réserve de plus belles chasses et des pêches plus abondantes que celles de la vie actuelle, qu'on y danse et qu'on y fume tant qu'on veut (2). C'est en rêve que les plus favorisés ont reçu ces renseignements précieux sur Tautre vie, et les sorciers, avec leurs extases et leurs hallucinations, ont dû les multiplier étrangement. Les Algonquins savaient raconter beaucoup de voyages dans l'autre monde qu'ils tenaient de ceux qui y avaient été (3). Dans une légende des Sioux reproduite par M. Tylor (4), nous sommes surpris de rencontrer un trait qui se retrouve dans les mythes des mangeurs de lotus de l'Odyssée et de Proserpine forcée de rester dans l'Hadès où elle a mangé un pépin de grenade. Le héros de la légende sioux, ayant traversé à la nage un grand fleuve qui le séparait du pays des morts, voit beaucoup de maisons rangées sur l'autre bord. Il entre dans la pre-

(1) md, H. 127.

(2) Comp, Klemm, Kuîturgesch. U, 310.

(3) Tanner, Narrative^ 290; Schoolcraft, Indian Tribes, HI, 233.

(4) Civil, prim, U, 69, diaprés Eastman, Dacotah^^. 177.

mière, qui était précisément celle de son oncle. Ayant grand'faim, il voudrait manger du riz que celui-ci apprêtait. Mais l'oncle le lui refuse absolument ; car, s'il y touchait, il ne pourrait plus revenir parmi les Yivants. Il semble que, dans cette tournure donnée au môme genre de légende en des régions si différentes, se reflète le sentiment que la mort complète est quelque chose d'irrévocable. Manger avec les morts, c'est vivre de leur vie. On peut pénétrer chez eux, mais il ne faut pas s'assimiler à eux en prenant la même nourriture ; si du moins on le fait, on ne revient pas. Mais il y a aussi des variantes. Un Algonquin, dont nous parie M. Schoolcraft (1), alla un jour loin de son corps visiter le pays des esprits. Après un long voyage à travers de splendides forêts et une heureuse traversée d'un grand lac, il arriva dans une lie admirable où il ne fait jamais froid, où le sang ne coule jamais, où les âmes n'ont pas besoin de travailler pour trouver leur nourriture ; car l'air qu'on y respire suffit à l'alimentation. Ailleurs, par exemple chez les Ahts de l'île Vancouver, on admet deux sortes de séjour pour les trépassés. Les chefs vont habiter une belle île céleste où ils jouissent de tous les biens désirables; les braves tombés à la guerre ont au même endroit une demeure assurée, tandis que les petites gens vont habiter sous terre un triste pays où il n'y a que de misérables maisons, pas de saumons et des daims si petits, à la peau si mince, que Ton enterre les morts avec une couverture pour qu'ils

(1) Indian Tribes, I, 321 ; comp. HI, 229.

puissent s'en couvrir dans ce monde souterrain (1).

Il faut noter cette différence d'outre-tombe stipulée en faveur des grands et des puissants de ce monde, si contraire aux idées que des races plus civilisées se font de la vie future ; car nous la retrouverons à l'état de croyance très arrêtée dans d'autres parties de l'Amérique et en Océanie.

Nous avons également à signaler chez les Peaux- Rouges, non seulement la distinction de l'âme et du corps, distinction qu'on peut dire universelle chez tous les peuples restés aux degrés inférieurs de la vie sociale, mais de plus l'identification de l'âme avec l'ombre que projette le corps au soleil. Le même mot chez les Algonquins, otahchuk, signifie ombre et âme (2). On dit d'un malade que son ombre s'est dérangée ou séparée de son corps. Le sorcier salish cherche surtout à la faire rentrer par la tête à l'intérieur du malade. Il y a même chez les Dacotas, d'après le père Gharlevoix (3), l'idée que chaque homme a plusieurs âmes dont une reste avec le corps, une autre vague dans les airs, une autre se rend au pays des esprits. Mais je me demande si le père Gharlevoix n'a pas voulu régulariser de cette manière les notions incohérentes qui résultaient des coutumes et des légendes supposant plusieurs modes de la vie d'outre-tombe. Quoi qu'il en soit, cette identification de l'âme et de l'ombre nous fait comprendre pourquoi nul ne songe à se représenter l'esprit des

(1) Tylor, Civil, prim. H. 110.

(2) Tanner, Narrative, 291.

(3) L. c, VI, 75-78.

trépassés autrement que sous la forme humaine, sans préjudice, bien entendu, de la faculté qu'elle a de se loger de nouveau dans un autre corps. C'est ainsi qu'on se la représente à Tétat de fantôme impalpable, à demi-transparent, semblable à une vapeur légère et subtile, ce qui n'empêche pas qu'on frappait l'air avec des bâtons pour éloigner les esprits défunts, et qu'on agitait des rameaux au-dessus de la tête d'une veuve revenant de l'enterrement de son mari, pour chasser loin d'elle l'ombre de son mari qui aurait pu la suivre et l'empêcher de se remarier (1).

(1) Charleyoix, ibid, 16, comp. 122.

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